Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 24 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 24

 

Mardi 12 novembre

En milieu d’après-midi, Hayden reçut un message d’un agent des douanes du Canada. Au dîner, dans un hôtel-restaurant de Lacolle, l’agent avait cru reconnaître Jesse Morel. Comme le suspect s’était levé sans régler l’addition, il pensait que celle-ci avait été ajoutée à sa note et que Morel passerait une nuit de plus dans cet hôtel situé à huit cents mètres de la frontière de l’État de New York.

Owen apprit la nouvelle à Oligny, qui préparait les chefs d’accusation consécutifs à la rafle Octopus. Celui-ci releva la tête et dit:

— Ou il s’apprête à franchir la frontière, ou il a un rendez-vous business là-bas.

— Je choisirais la première option. Comme il se sent coincé au Québec, il veut gagner les États-Unis, puis l’Amérique du Sud où il signe des ententes.

Hayden nota les coordonnées de l’Hôtel Frontière. Il avait envie d’appeler pour demander si Morel n’était pas inscrit sous le nom de Jean Labonté, pseudonyme inscrit dans son passeport, mais il craignait que Morel n’en soit prévenu.

Il n’était pas trop tard pour demander un mandat à un juge. Morel était un témoin important dans le meurtre du chef des Rock Machine, ce qui avait déclenché la guerre des motards.

Avisé de l’opération, Chalifour l’approuva. Il faudrait au moins une dizaine de policiers, un maître-chien et un artificier si jamais Morel voulait jouer au desperado.

Le mandat fut délivré à seize heures cinq. Ils avaient le temps de se rendre à l’hôtel pour le souper. Sachant que Morel serait intercepté à la frontière ou dans n’importe quel aéroport, Hayden était persuadé qu’il tenterait de passer illégalement aux États-Unis à l’aide d’un complice ou tout simplement en se glissant dans un camion de marchandises.

À dix-sept heures trente, Oligny et Hayden entrèrent dans l’hôtel et se dirigèrent vers la réception pendant que Guevara et Yelle allaient sécuriser les portes arrière.

L’employé avait les cheveux clairs, en brosse, et un visage au teint cireux. Hayden brandit sa carte du SPCUM et le mandat, tandis que son collègue montrait des photos de Morel.

— Nous croyons que cet individu se trouve dans votre établissement. L’avez-vous vu? individu Oligny.

Le réceptionniste examina longuement la photo.

— On nous a dit qu’il avait dîné ici ce midi.

Il haussa les épaules.

— Comme c’est un expert en explosifs, ce serait désagréable de vider votre hôtel, dit Oligny. J’imagine les pertes et la mauvaise presse…

À ces mots, il se figea, mais n’était pas plus loquace.

— Avez-vous une caméra de surveillance? demanda Hayden.

— Oui, dans le stationnement.

— Je veux la bande vidéo.

— Et la liste de vos clients, ajouta Oligny.

— J’ai pas le droit.

— J’ai pas dit «je voudrais», j’ai dit «je veux».

— Je n’y suis pas autorisé.

Hayden lui mit le mandat sous le nez.

— Ah non? Ça, c’est un mandat d’un juge qui vous autorise à me montrer cette liste, sinon je devrai considérer votre réponse comme une entrave à la justice.

— D’accord. Mais il faut que je l’imprime.

Pendant que l’imprimante crépitait, l’employé leur demanda de l’attendre une minute. Hayden voulut savoir où il allait.

— S’il a dîné ici, les serveurs devraient le reconnaître. Je vais leur demander.

— On vous suit.

Ils entrèrent dans la salle à manger décorée de colonnes en faux marbre. Six tables étaient occupées. Hayden chercha Morel du regard. Le réceptionniste demanda à un serveur s’il avait vu cet homme au dîner. Oligny lui tendit la photo.

— J’étais pas de service.

— Qui était de service? demanda Hayden.

C’est alors qu’un coup de feu éclata près de l’ascenseur. Par la petite vitre de la porte de la cage d’escalier, Guevara avait reconnu Morel qui descendait les marches. Il avait poussé la porte pour le mettre en joue, et Morel avait fait feu. La balle avait effleuré le bras de l’Argentin. Hayden et Oligny se ruèrent vers leur collègue.

— T’as été touché? demanda Oligny.

— Rien de grave, ça va aller.

— C’est Morel? demanda Hayden.

— Oui, répondit Guevara. Il est remonté aux étages.

À ces mots, Hayden se précipita dans le hall au moment où entraient des patrouilleurs de la SQ. Il leur ordonna de surveiller toutes les issues, de boucler l’hôtel. L’un d’eux avait un chien.

— Toi, viens avec moi, Oli aussi.

Le réceptionniste tremblait comme une feuille.

— Quel est le numéro de chambre de Morel? demanda le lieutenant

— 312.

— Donnez-moi la clé.

Il lui tendit un passe-partout. Morel n’avait sans doute pas regagné sa chambre, mais Hayden voulait que le chien pisteur sente les draps et des vêtements.

Le lieutenant, son collègue et le maître-chien prirent l’ascenseur jusqu’au troisième et dernier étage. Les portes s’ouvrirent devant la chambre 301. Regards furtifs à gauche et à droite. Voie libre. Hayden repéra le numéro 312 en diagonale. Il allongea le bras pour tourner la clé dans la serrure sans se mettre devant la porte. Il ouvrit du pied. Le chien entra avec son maître. Il n’y avait personne. Ça sentait la fuite en catastrophe. Morel avait abandonné sur place son sac de voyage et la panoplie d’un véritable agent secret: perruques, moustaches postiches, fausses lunettes, trousse de maquillage, etc. Le maître-chien fit sentir la taie d’oreiller à son berger allemand. Au sortir de la chambre, le chien tourna à droite sans hésiter et s’arrêta près du vide-linge.

— Merde! Il a filé par là, pesta Hayden. Vite, on redescend par l’escalier.

Tout en dégringolant les marches, il avertit Yelle par talkie-walkie.

— Il est passé par le vide-linge. Il est probablement au sous-sol. Dis à l’escouade de bloquer toutes les sorties, toutes les ouvertures, même un trou de souris. Je veux pas qu’on le perde. Continuez de surveiller le hall et dites au réceptionniste de demander aux clients de ne pas quitter leur chambre. Tirez si nécessaire.

— Compris!

Oligny ouvrit les portes des deuxième et premier étages, mais le berger allemand continuait de descendre l’escalier. Au sous-sol, ils tombèrent sur un autre ascenseur et sur la porte rouge d’une salle de service. Il devait bien y avoir mille recoins où se terrer là-dedans. Hayden fit signe à Oligny de l’entrouvrir pour qu’ils puissent voir la configuration des lieux. Le chien flairait quelque chose.

C’est alors que les portes de l’ascenseur s’ouvrirent. Les policiers braquèrent leur arme sur un homme et lui firent signe de ne pas bouger. Celui-ci, terrorisé, ne semblait pas comprendre ce qui se passait. Sans savoir pourquoi, Hayden vit son père mort et chassa immédiatement cette image de sa tête. Les policiers se tournèrent de nouveau vers la salle de service, poussèrent la porte et entrèrent. Ça sentait la lessive. À gauche se trouvaient des laveuses et des sécheuses industrielles, des conteneurs; devant eux, des établis, des outils, des étagères de vaisselle et des meubles – sommiers, matelas, têtes de lit, chaises, tables de chevet, etc. À l’autre bout de la salle, il y avait une autre porte. Si Morel était là, il n’avait eu aucun mal à trouver une cachette.

— Il est peut-être encore caché dans le vide-linge, chuchota Hayden.

Le maître-chien fit non de la tête, indiquant du doigt que son berger allemand l’entraînait vers la porte du fond.

Soudain, une ombre fonça vers cette porte, l’ouvrit et sortit. Le maître lâcha son chien. En sortant de l’immeuble, Hayden aperçut un homme en vêtements de travail qui poussait une benne à ordures en claudiquant. Le chien aboyait après cet individu, ce qui confirmait qu’il s’agissait bien de Morel.

Hayden sortit son arme et cria:

— Hé! Arrête-toi! Les mains en l’air!

L’homme voulut fuir vers le stationnement, mais Yelle et des membres de l’escouade arrivaient de ce côté.

— Jette ton gun ou je tire! hurla l’agent.

Coincé, Morel s’immobilisa.

— Jette ton arme! dit à son tour Hayden.

Pris comme un rat, Morel laissa tomber son revolver devant lui. Yelle accourut et d’un coup de pied éloigna l’arme avant de se jeter sur Morel. Hayden, Oligny et le maître-chien s’approchèrent. Des patrouilleurs les rejoignirent.

— Sur le ventre! ordonna Hayden, en écrasant d’un genou les reins du fuyard.

Jesse Morel, alias Molosse ou Jean Labonté, était enfin maîtrisé.

— Ramène tes mains vers l’arrière.

Hayden le menotta à l’aide d’une attache de plastique et l’aida à se redresser. En examinant la vareuse que portait Morel, Hayden ne put s’empêcher de lui lancer:

— L’uniforme en prison ressemble à ce que tu portes, mais en plus visible.

Morel grommela un «Bitch» à Hayden, et Oligny le gifla. Le motard ricana malgré sa respiration râlante.

— Des nouvelles de Che? demanda Hayden à Yelle.

— Il va s’en tirer avec une belle cicatrice sur son tatouage.

Le souffle court, Morel avançait en boitant vers la voiture qui le conduirait dans une cellule pour la garde à vue.

— Peux-tu aller chercher mon inhalateur? demanda-t-il à Hayden. Il est dans une poche arrière de mon pantalon, dans la buanderie, dans le gros conteneur à lavage.

— T’as pas d’ordre à me donner, toé. Avance, tabarnak!

Yelle mit une main sur la tête de Morel pour l’empêcher de se cogner contre le bord du toit en s’assoyant sur la banquette. Une fois la précieuse cargaison bouclée dans la voiture, Hayden et Oligny allèrent consulter le registre de l’hôtel. Morel s’était inscrit sous le nom de Jean Larose. Ils remontèrent ensuite dans la chambre du criminel. Dans la poubelle, ils trouvèrent un sachet de condom, des kleenex et un inhalateur vide. Dans le sac de voyage, il y avait quelques vêtements, mais rien d’intéressant.

Les deux hommes redescendirent au sous-sol et cherchèrent en vain l’inhalateur de Morel.

— OK, décrissons! conclut Hayden.

Sur le chemin du retour, il appela à la centrale pour informer Chalifour de la capture de Morel. Le patron jubilait.

— Bravo, les gars! Vous êtes les meilleurs!

— Je vais noter sa déposition demain matin. Il est mieux d’avoir une bonne nuit. Il a perdu son inhalateur pour l’asthme, on l’a pas retrouvé. Va falloir demander une ordonnance. Avec l’interrogatoire que je lui réserve, il va avoir besoin d’air!

De retour au bureau, les hommes savourèrent le coup de filet. Il serait enfin possible de remonter la piste si le motard acceptait de collaborer. Les chances étaient faibles, mais en échange de quelques privilèges, par exemple la possibilité de purger sa peine dans un lieu où il ne serait pas victime d’un règlement de comptes, Morel allait sûrement y réfléchir.

Hayden rédigea son rapport. La partie allait se jouer maintenant sur le terrain de la psychologie et de la négociation.

* * *

En voyant arriver son maître, Bad jappa, tira sur sa chaîne. Hayden alla le détacher, et le chien se blottit contre lui, le lécha frénétiquement. Hayden serra les mâchoires de son berger allemand et lui donna un baiser sur le museau, frottant sa tête contre la sienne. Il vit de la lumière dans la cuisine et crut voir passer l’ombre de Selma. Il se doutait bien qu’une surprise l’attendait.

Dès qu’il passa la porte, Selma s’approcha de lui pour l’embrasser. Un poulet portugais embaumait la maison.

— Hé! Surprise!

Comme elle avait les doigts graisseux, elle se serra contre lui sans le toucher des mains.

— Grosse nouvelle! lança-t-il. On vient d’arrêter Jesse Morel dans un hôtel près de la frontière.

— Quoi?

— Oui, le Molosse! Che a été légèrement blessé, mais rien de grave. Il a déjà reçu son congé de l’hôpital.

— Morel, c’est vraiment big!

— Il va me rester à le cuisiner demain et laisse-moi te dire que ça va sentir le roussi!

Elle gloussa.

— Avec toi aux chaudrons, c’est sûr que les carottes vont être bien cuites…

— Il va les avaler de travers après ce qu’il a fait à Julie Saint-Laurent…

Il sourit, l’embrassa, heureux qu’elle soit là. Il lui raconta avec fébrilité les événements qui les avaient menés jusqu’à Morel.

— Veux-tu un verre de vin? lui demanda-t-elle en lui montrant la bouteille.

— Tantôt, avec le poulet. Là, je vais plutôt prendre une bière, dit-il en ouvrant le réfrigérateur.

Pendant qu’elle finissait de préparer le repas, il dressa la table et en profita pour écouter le message sur son répondeur. C’était Patrick. D’une voix mal assurée, il dit:

«’Coute, dad… Je t’offre mes condoléances et… je… je pense à toi… J’vais aller aux funérailles, j’ai pris congé… Si tu veux, on pourra se voir après pour… parler. On boira une bonne pinte ensemble… Tu sais… j’aimais grand-papa malgré ses colères…»

Son fils, qui n’était pas prolixe, laissa parler son cœur. Il y avait de longs soupirs entre les mots, et Owen perçut l’émotion qui étreignait son Patrick. Il sentit ses yeux se mouiller. Selma s’approcha pour le serrer contre lui.

— Te quero meu amor.

Il n’avait jamais vraiment parlé à ses enfants de sa relation conflictuelle avec son frère, ni de l’absence de lien avec son père, ni du mépris qu’il éprouvait à l’égard de sa belle-mère. Il avait tout enfoui en lui. Fiona, Patrick et Brandon se doutaient bien que leur père avait eu une enfance difficile, mais personne n’en parlait. Ressasser des souvenirs, pour Owen, c’était remuer une soupe empoisonnée.

— S’il souhaitait que tu te réconcilies avec ton frère, c’est qu’il avait de l’amour pour vous deux.

Owen hocha la tête, essuya ses yeux du revers de la manche. La mort de son père ne lui faisait pas de peine en soi, contrairement à celle de sa mère une trentaine d’années plus tôt, mais une période maudite de sa vie revenait le hanter, sa famille éclatée, sa fratrie infernale, son père alcoolique.

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