Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 32 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 32

 

 

Jeudi 21 novembre

Armés d’un mandat en bonne et due forme, Hayden et Oligny se présentèrent chez Vito Scalese. Il habitait dans l’ancien Village olympique, rue Sherbrooke, dans l’Est. L’entrée spacieuse, bien éclairée et d’une propreté exemplaire comportait une caméra de surveillance. Oligny sonna chez Scalese, une fois, deux fois, sans réponse. Hayden jeta un œil dans la fente de la boîte à lettres.

— Il y a beaucoup de courrier. Il doit être absent depuis un bout de temps.

— Coudon, ils se tirent tous.

Hayden appuya sur le bouton du gérant de l’immeuble. Une voix à l’accent étranger sortit de l’interphone.

— Qu’est-ce que je peux faire pour vous, messieurs?

— Nous sommes de la police de Montréal, dit le lieutenant. Nous avons un mandat contre M. Vito Scalese.

— Sonnez chez lui, pas ici.

— Il n’est pas là.

— J’y peux rien.

Soudain, le téléphone de Hayden sonna.

— On repassera. Merci du charmant accueil!

* * *

Le joggeur avait aperçu une forme humaine qui flottait près de la proue d’un bateau. À l’aide d’une petite grue, les hommes du SIJ posèrent le zodiac sur l’eau pendant que des policiers maintenaient les curieux à distance.

Hayden et Oligny s’avancèrent au bord du quai de l’Horloge, dans le Vieux-Port. Le cadavre, enroulé dans du polythène translucide, était ligoté grossièrement avec des fils électriques de différentes couleurs. Il flottait parmi les détritus. Des goélands se posaient sur cette boursouflure, la picoraient, becquetaient la chair sous le plastique avant de reprendre leur vol, révélant la sinistre mangeoire à la hauteur du ventre. D’après la corpulence du corps, on supposait qu’il s’agissait d’un homme.

Les hommes du SIJ tirèrent le cadavre vers le zodiac. Un long bout de corde jaune en nylon, qui flottait librement, donnait à penser que le corps s’était délesté d’un poids quelconque. Ils le hissèrent à bord de l’embarcation et le glissèrent dans une housse mortuaire.

L’odeur de putréfaction se mêlait aux relents du fleuve. Quelques minutes plus tard, la grue déposait la sinistre cargaison sur le quai de l’Horloge. Hayden demanda à voir le cadavre.

Une exhalaison nauséabonde s’échappa du sac. Les yeux avaient déjà été colonisés par les asticots. Hayden enfila des gants en latex, écarta un fil électrique et souleva la toile en plastique. Le cadavre portait une chemisette d’hôpital et un bracelet d’identification. Hayden se pencha en se pinçant le nez et lut le nom de Jesse Morel. Il avait peine à croire qu’il avait un jour réanimé ce tas de viande avariée qui puait la charogne.

— Pas sûr que sa mère va aimer sa face au salon funéraire, dit un policier.

— Vous direz à Bellamy de pas envoyer de fleurs, se moqua Oligny.

Malgré ce qu’il voyait, Hayden avait un doute. Il releva la chemisette bleue du bout des doigts. Morel portait de nombreux tatouages, dont celui d’une immense pieuvre sur le torse. Or il n’y avait aucun de ces ornements sur ces chairs flasques.

— C’est pas lui.

— Quoi?! s’étonna le policier.

— C’est pas lui. Morel aurait eu des tatouages sur les doigts.

— Attends avant de refermer, dit Oligny en se penchant.

Autour du cou du cadavre était attachée une cordelette reliée à un porte-nom en plastique. Oligny extirpa des tissus pourris une photo qu’il n’aurait jamais voulu découvrir.

— Merde!

La photo montrait Brandon dans son uniforme du Collège de Montréal. Hayden la lui arracha des mains.

— Le tabarnak! Y a juste mon frère qui sait que cette photo existe et que mon fils étudie là. S’il touche à un cheveu de Brandon, je le descends.

Oligny prit son collègue par les épaules et l’entraîna à l’écart pour le raisonner.

— Écoute, Owen, je te comprends parfaitement, je t’assure, mais retiens-toi. Tu ne dois menacer personne devant d’autres policiers. Ressaisis-toi!

Puis il se redressa et fit signe à l’homme de refermer la housse.

Pendant que Hayden reprenait ses esprits à l’écart de la scène, Oligny appela à la centrale, avisa ses collègues qu’il s’agissait d’un leurre. Il mentionna la photo de Brandon retrouvée sur le corps. Il exigea que le fils de Hayden soit protégé et s’adressa directement à Chalifour pour que tout soit mis en place sans attendre.

Il retourna auprès des policiers. Le fourgon de la morgue venait d’arriver.

— Amenez-le au labo. Il faut identifier ce gars-là.

— De quel clan était-il, d’après toi? demanda Oligny.

— Soit c’est un règlement de comptes à l’interne, soit c’est un ennemi.

Ce cadavre envoyait un double message: Jesse Morel était trop important pour qu’on le sacrifie et les enfants des officiers de police judiciaire étaient des cibles.

En route vers la centrale, Yelle les appela:

— Scalese n’est plus sur le payroll de Gatti.

* * *

Hayden et Oligny retournèrent immédiatement chez Lavage Apollo, dans la zone industrielle de Parc-Extension. La réceptionniste à chignon était au téléphone. Elle leva l’index pour leur signifier qu’elle serait à eux sous peu. Sur une table basse de la petite salle d’attente, il y avait un exemplaire du Journal de Montréal. Le grand titre de la une avait trait aux descentes de police qui avaient eu lieu dans la nuit de mardi à mercredi. La photo montrait le butin de la rafle.

La réceptionniste raccrocha et leur dit que Rocco Gatti était en réunion. Par contre, la charmante femme avait en main les bordereaux de paye. Selon ces documents, Scalese avait été remercié deux semaines plus tôt.

— Quelle était la fonction de Scalese au sein de l’entreprise? demanda Oligny.

— Il était représentant.

Hayden écarquilla les yeux et esquissa un sourire moqueur.

— Service après-vente… de feu pour ses clients…

— Il rencontrait les clients.

— Jamais deux fois…

— Monsieur Hayden, j’entends bien votre humour et vos sous-entendus, mais sachez que M. Scalese a été un employé exemplaire.

— Pourquoi ne travaille-t-il plus pour Apollo?

— Il voulait relever d’autres défis.

Hayden ne put s’empêcher de pouffer. Oligny se contenta de sourire.

— Dites à M. Gatti que nous reviendrons.

Dehors, Hayden secoua la tête:

— Représentant, mon œil! Nous savons qu’il était contremaître, qu’il travaillait sur les chantiers. Ils nous prennent vraiment pour des ploucs.

— Il faut quand même vérifier dans le compte de banque de Scalese pour en avoir le cœur net.

Il leur restait à découvrir où se terrait Scalese.

— On va aller faire un tour au Riviera.

— Bonne idée.

Une fois de plus, le service manqua de cette chaleur proverbiale propre à l’Italie méridionale. Les conversations cessèrent immédiatement lorsque Hayden et Oligny entrèrent dans le café. Les clients ne se gênaient pas pour dévisager ces deux intrus. Rocco Gatti n’y était pas, Scalese non plus. Les deux collègues prirent néanmoins place au comptoir. Le garçon les regarda d’un œil mauvais, ne leur demanda même pas ce qu’ils désiraient.

— Due ristretti, per favore!

De mauvaise grâce, le garçon se tourna vers la cafetière, qui ressemblait à une machine à remonter le temps, et prépara deux cafés serrés.

— Tu parles italien? demanda Oligny.

— Seulement le jeudi, répondit Hayden en lui faisant un clin d’œil.

Lorsque les deux hommes ressortirent du Riviera, la demi-douzaine de clients braquèrent des yeux hargneux sur eux. Oligny chantonna le grand succès d’Adamo, C’est ma vie.

«C’est ma vie, c’est ma vie

Je n’y peux rien

C’est elle qui m’a choisi

C’est ma vie

C’est pas l’enfer

C’est pas le paradis»

* * *

Au moment où ils remontaient en voiture, Yelle les appela.

— Vargas est au poste.

— Quoi?!

— Il est ici. On l’a arrêté pour excès de vitesse. Le patrouilleur qui l’a identifié lui a passé les menottes non sans mal, Vargas a tenté de l’agresser. Il nous a ensuite livré le colis. On lui a sorti le mandat d’arrêt, et il a pété un câble. Il a fracassé une porte vitrée d’un coup de pied. Il faisait peur. Che l’a calmé au taser. Il t’attend, bien menotté.

— Génial! On arrive.

* * *

Dans la même petite salle d’interrogatoire qui avait tant déplu à Jesse Morel, Manuel Vargas s’était replié dans une encoignure. La table semblait minuscule devant lui. Tout semblait petit. Le colosse paraissait encore sonné. Le Colombien aimait le bling-bling, mais pas le toc. Il exhibait sa Rolex en argent, ses bagues à têtes de mort, ses colliers, son rubis sur l’oreille droite et l’anneau dans l’autre lobe. Pour la forme, Hayden le salua d’un signe de tête auquel l’autre ne répondit pas. Le lieutenant lut ses droits au prévenu. Ce dernier l’écouta, les bras croisés, avec un air de mépris. Pour l’encourager à parler et à renoncer à appeler son avocat, Hayden lui promit de ne pas l’inculper d’entrave au travail des policiers.

— C’est tes gars, câlice. Y m’ont tiré au taser!

— Paraît que ça reconnecte les neurones… Faut ce qui faut. T’es pas facile à épingler. D’ailleurs, t’étais pas parti en voyage?

— Chu r’venu.

— Voles-tu, ces temps-ci?

— Quessé tu veux dire?

— Voler, genre escroquer des entrepreneurs qui ont mis des générations à monter leur affaire. On y reviendra. Pour l’instant, parlons de vos hélicos.

— Ha! ha! ha!

— C’est ta réponse, ça: «Ha! ha! ha!» Y va falloir que tu sois plus bavard si tu veux sortir d’ici. Parce que moi aussi ça va être: «Ha! ha! ha!» Je te garde vingt-quatre heures de plus. Ha! ha! ha! On va rire à deux, mon homme.

Yelle toqua à la porte et tendit un bout de papier à Hayden. Il était écrit que Vargas, Gatti et Hamel avaient été vus ensemble la veille de l’évasion de Morel, et que le Colombien n’avait pas encore été naturalisé. L’information provenait d’un agent-source. Possible donc de le foutre dans n’importe quel avion. («Je connais une bonne agence de voyages low cost», avait écrit Montanero entre parenthèses – avec un dessin de bonhomme sourire.) Hayden pouvait se servir de ce fait pour l’attendrir. Il plia la note et la glissa dans sa poche arrière.

— T’as une compagnie d’hélico?

— Je suis copropriétaire.

— Elle vous a pas coûté cher, cette compagnie-là, hein?

— Pas sûr, moé, que tu pourrais l’acheter.

— C’est sûr que je vends pas de la coke, de l’héro, du crack ni de l’ecstasy. Et que je vandalise pas les équipements des entrepreneurs pour les racheter au rabais. En plus, je paie mes impôts.

Tout en parlant, Hayden remarqua que Vargas regardait ses biceps et les veines saillantes de ses bras. Les muscles semblaient l’intimider plus que les mots.

— C’est vous autres qui êtes allés déposer vos gars sur le toit de l’hôpital Saint-Luc et qui avez ensuite évacué Morel?

Vargas grimaça, secoua la tête.

— Hein?! C’est quoi, cette farce-là? Pourquoi on aurait fait ça?

— Pour aider un gars indispensable.

— Nan, nan, jamais de la vie.

Il croisa les bras, les yeux rivés sur ceux du lieutenant.

— Vous avez combien d’appareils?

— Cinq.

— On a demandé un mandat pour connaître toutes les sorties de vos hélicos la nuit où Morel a disparu.

— Pas de problème, man. Tu vas avoir ces renseignements-là.

— On les a eus. Le problème, c’est que vous avez six hélicos, pas cinq.

— Un des appareils est à vendre. On ne le compte pas dans l’actif.

— Je veux avoir les heures de vol non trafiquées de cet appareil-là.

— OK, man, tu les auras…

— Si tu m’appelles man une autre fois, tu passes la nuit ici. Moi, c’est lieutenant Hayden. C’est-tu clair?

L’autre hocha la tête. Hayden sentait que le sang du Colombien bouillait.

— Qu’est-ce que tu faisais dans la nuit du 14 au 15 novembre?

— Je dormais. Je travaille, moé, lieutenant Hayden…

— Quelqu’un pour corroborer?

— Oui, ma blonde, mon système d’alarme, mon chien, Dieu! …

— Système d’alarme?

— Je l’active tous les soirs.

— Ça prouve pas que tu étais chez toi, ça.

— J’étais là.

— Connais-tu Rocco Gatti?

— Rocco. Ben oui.

— Tu le connais bien?

— Je le connais ben, oui.

— Vous avez fait des affaires ensemble?

— Quelques affaires, répondit évasivement Vargas. Du légal.

— Bien sûr! fit Hayden en gloussant. Quel genre de business?

— Je lui ai vendu une compagnie que j’avais. Tout est en règle.

— Quelle sorte de compagnie?

— Portes et fenêtres.

— Tu fabriques des portes et des fenêtres? Me prends-tu pour un cave?

— Non, je veux dire…

— Tu veux dire quoi, tabarnak? T’es en train de te couler.

— Je lui ai vendu une compagnie de nettoyage.

Hayden allait perdre patience.

— Nettoyage de quoi?

— De fenêtres.

— Avec des squeegees dans la rue? ironisa Hayden.

— Non, avec des passerelles mobiles.

— Là, tu parles bien de Lavage Apollo?

— Oui.

Hayden réfléchit un peu avant de lancer la question suivante.

— Savais-tu que Gatti avait le contrat de lavage de vitres de l’hôpital Saint-Luc?

— Nan, répondit Vargas, le menton bien haut.

— T’es pas au courant de ça?

— Nan.

— Une fois que t’as eu cassé la gueule au patron, menacé sa famille, vandalisé la machinerie, t’as vendu, c’est ça?

— Nan, c’est pas ça.

— C’est quoi?

— Le gars avait des problèmes financiers. Il allait déposer le bilan.

— C’est sûr, crisse, vous l’avez étranglé en sabotant ses appareils, en faisant décamper ses assureurs, en l’obligeant à augmenter ses soumissions. Un bon père de famille, un bon citoyen.

— On parle pas de la même affaire.

— Tu vas souvent en Ontario ces temps-ci, non? Les Calabrais doivent pas aimer ça, te voir jouer dans leurs bébelles.

— Je sais pas de quoi tu parles.

— As-tu ton passeport canadien?

Vargas aurait aimé mentir, mais il répondit non de la tête.

— Oui ou non? Je t’enregistre.

— Non.

— Je vais entreprendre des démarches auprès du ministère de l’Immigration, des Réfugiés et de la Citoyenneté pour te faire expulser. Tu sais que tu dois remplir certains devoirs si tu veux obtenir la nationalité canadienne. Par exemple: ne pas commettre de crimes. Il me semble que tu fais tout le contraire depuis dix ans.

— Je paye des impôts et des taxes moi aussi, je crée des jobs.

— Des jobs dans les salons funéraires! Laisse-moi te dire, Vargas, que je vais tout faire pour te renvoyer à Bogotá. Réfléchis bien à ça. Si tu veux travailler avec nous, on va t’aider. Sinon, commence à faire tes valises pis vends ta grosse cabane.

Hayden éteignit le magnétophone.

— Ça va être tout.

Après avoir quitté la salle d’interrogatoire, il alla se préparer un café. Il ne pouvait chasser de son esprit les menaces proférées contre Brandon, malgré la promesse de Chalifour de mettre le paquet pour le protéger. Comment son frère avait-il osé faire une chose pareille, alors que la dernière volonté de leur père était de voir ses fils se réconcilier?

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