Requiem américain
Chapitre 2
La cohue autour de M Flores était si intense qu’elle avait peine à se e
décrocher de la meute de journalistes. Elle semblait dépassée par le safari médiatique, elle qui pourtant en avait vu d’autres. D’un signe de tête, entre des visages brandissant des micros, elle signala à Hayden de la rejoindre à leur endroit habituel.
Elle remercia d’un ton sec les chroniqueurs judiciaires et tourna les talons. Hayden put lire une grande fatigue sur le visage de la jeune procureure. Elle avait été à la hauteur, tout le monde le disait, mais elle avait perdu devant l’avocat des Hells, une hyène qui ne lâchait jamais le morceau sans déchirer les chairs, et ce, pour le plaisir de la galerie et du juge. Mais la jeune procureure avait aussi son mordant. Elle étayait son argumentation par gradation, passant du général au particulier, lançant des questions suggestives, puis, brusquement, enfonçait les crocs jusqu’à l’os. Comme un pitbull, elle n’en démordait plus, et le juge devait la rappeler à l’ordre. Elle laissait alors s’écouler quelques secondes pour que le malaise soit ressenti partout dans l’enceinte de la cour. Et puis elle hochait plusieurs fois la tête avec un sourire assuré et moqueur, écartant les bras. Mais dans ce procès, la preuve avait été appuyée par un témoin repenti, non fiable, qui avait été piégé par la logique implacable d’un avocat habile à vous faire passer pour un menteur compulsif. Le juge en avait eu assez.
— T’as rien à te reprocher, Selma. Il y a eu un vice de procédure qui sent mauvais.
— Même avant… J’arrivais pas à comprendre comment il réussissait à prévoir notre stratégie d’attaque. Je n’avais jamais le temps de le coincer, de le mettre dans l’embarras. Il avait toujours réponse à tout avec aplomb. C’est comme si quelqu’un lui soufflait les réponses.
— Quand j’ai témoigné, avant-hier, j’ai senti que le vent ne tournait pas pour nous. Le juge s’est impatienté souvent devant le témoin principal.
— Le délateur était un vrai juke-box. On pouvait lui faire chanter n’importe quelle mélodie.
— Il faut cette loi antigang. Tu dois continuer à en faire la promotion.
— Tu y crois encore, toi?
— Oui. Plus que jamais. Je ne suis pas naïf, mais jusqu’à nouvel ordre les lois sont votées par nos élus, et, si la pression politique est assez forte, ils modifieront le Code criminel.
Selma ôta ses lunettes, frotta ses yeux cernés, presque burinés par les longues heures de lecture et d’écriture et par les courtes nuits. Owen la trouvait belle malgré la fatigue. Ils s’entendaient bien, elle et lui. Ils s’étaient fréquentés jusqu’à tout récemment et étaient parvenus tant bien que mal à maintenir leur amitié avant de succomber de nouveau à la tentation, une fois Owen divorcé.
— Cette histoire de juré… C’est le comble…
Il sentit qu’elle allait pleurer. Ses yeux bleus se voilèrent, puis une larme roula sur sa joue, et une autre, des larmes de colère et d’impuissance. Il la prit dans ses bras pour la réconforter.
— Oh, Owen, j’ai échoué… Je me suis plantée comme une tarte…
Elle donna des coups de poing légers sur les épaules du colosse.
— Non, la SQ a mal fait sa job pendant l’enquête. Ç’a été bâclé. Le juge l’a dit. Il ne t’a pas réprimandée. Le délateur était un menteur compulsif avec qui la justice n’aurait pas dû négocier. Et t’es pas responsable de ce juré.
— J’ai mal, j’ai honte, tu ne peux pas savoir.
— C’est pas le dernier round.
— Je préférerais qu’on en parle plus tard… On soupe ensemble?
— Non, je dois conduire Fiona à l’aéroport. Elle part en Australie. Sa mère n’est pas en état de prendre le volant à cause de sa dépression et des médicaments. Ensuite, je dois rejoindre Oligny pour le match de boxe, question de refaire l’album de famille.
— Tu veux que je l’amène à l’aéroport?
— C’est gentil, mais je m’en occupe. Elle voudra me voir avant de partir.
Lorsque Selma était entrée dans sa vie, trois ans auparavant, Fiona n’avait que seize ans. Leur relation avait été éprouvante, l’adolescente n’acceptant pas de voir sa mère souffrir à cause de cette femme. Après avoir boudé pendant longtemps, elle s’était fait une raison et avait compris que son père avait droit au bonheur. Mis à part le fait que Selma avait brisé le couple de ses parents – c’est du moins ce que Fiona croyait –, la jeune femme avait eu du mal à lui trouver des défauts. Puis la séparation avait clarifié la situation. Elles avaient fini par entretenir une relation correcte, mais sans effusion d’affection.
* * *
La pancarte À VENDRE devant chez lui rappela à Owen qu’il était dans un tournant dSCe sa vie, pour ne pas dire dans un virage dangereux. Cinquante pour cent est le nombre qui revenait dans sa tête. Divorcer lui coûtait cher. La moitié de la vente de la maison, de son salaire et de son fonds de pension irait à son ex-femme.
En entrant, il aperçut près de la porte le sac à dos plein à craquer de sa fille. Elle y avait cousu un petit drapeau du Québec. Fiona était assise dans la cuisine, la tête penchée sur son baladeur CD, le visage caché par ses longs cheveux, les joues tavelées comme son père. Un visage doux qui pouvait se fermer pour exprimer la dureté. Et des yeux brillants comme des agates.
Elle redressa la tête lorsqu’il referma la porte. Il s’approcha pour l’embrasser et ressentit, la mort dans l’âme, qu’elle quittait le nid familial.
— Pas trop nerveuse?
— Un peu.
Lui qui n’avait jamais traversé les océans n’en revenait pas qu’elle parte si loin à son âge. Il posa une main sur son épaule.
— T’as mangé?
— J’ai pas faim. Je vais manger dans l’avion.
Owen sortit du frigo une bière et un restant de pâté au saumon. Il décapsula la bouteille et but une longue rasade. Il mit le plat dans le micro-ondes, appuya machinalement sur la touche «Réchauffer». Il s’assit au comptoir et posa sur sa fille le regard attendrissant d’un père qui passera six mois sans voir son enfant. Elle sourit, ferma les yeux en poussant un long soupir.
— Arrête de me regarder comme ça. C’est pas comme si je partais pour toujours…
— C’est comme si tu quittais la maison. Elle sera vendue quand tu reviendras.
— Il faut passer à autre chose.
Il hocha la tête. Elle lui sourit. Ces deux-là se comprenaient sans beaucoup se parler. De l’affection silencieuse. Comme lui, elle n’était pas des plus prolixes. Tout semblait pris à l’intérieur.
Sans l’avouer, il était soucieux. Son imagination l’assaillait de drames, d’inquiétudes: qu’elle disparaisse, qu’elle décide de rester là-bas, fasse de mauvaises rencontres, qu’elle soit violée, volée, enlevée, qu’elle perde son passeport, etc. Il avait trop vu d’histoires d’horreur. Son métier lui avait montré la laideur de l’homme. Pour lui, la vie était un aller vers le pire.
Avec le cadet, Brandon, pensionnaire au Collège de Montréal, et Patrick, l’aîné, parti vivre en colocation en ville, la maison serait vide. Hayden appréhendait le silence, la solitude. Selma venait de temps à autre, mais cette résidence, qui avait vu vivre cinq personnes, était devenue trop grande. De toute façon, le jugement de divorce spécifiait que la moitié devait revenir à Annick. C’était pour lui comme une histoire qui se termine trop vite, sans avoir épuisé toutes ses possibilités.
— J’ai vu mon oncle Tom à la télévision…
Owen hocha la tête.
— J’étais là.
— Il était content.
— Nous, un peu moins.
— Il t’a vu?
— Oui, il m’a fait un sourire qui m’a rappelé quand on se disputait et que notre père me remettait à ma place. Ç’a pas été une bonne journée pour nous. Là, c’est la justice qui nous ramène à nos devoirs.
Fiona ne portait aucun jugement. Son père faisait son métier et son oncle, le sien. Un jour, son cousin, le fils de Tom, lui avait dit que leurs pères ne se parlaient plus depuis des années, mais qu’ils s’aimaient bien. Tom racontait à son fils des histoires qui se déroulaient au bord du canal Lachine, où jouaient les deux frères quand ils étaient jeunes.
Au bout de trois minutes, la clochette du micro-ondes tinta. Hayden aspergea de ketchup le pâté bombé d’humidité, trop chauffé.
Il alla s’asseoir au bout de la table, à côté de sa fille, et avala son repas en vitesse.
— Tu n’oublies rien?
— Non.
— Passeport?
Elle le dévisagea.
— OK. Allons-y.
* * *
La circulation était fluide et Interstate Love Song, des Stone Temple Pilots, passait dans le lecteur de CD, choix musical de Fiona. Elle tapait des mains sur ses cuisses, le regard au loin, perdu dans le paysage. Il pouvait sentir la fébrilité de l’enfant qui part pour la première fois vers l’inconnu. Cette étape avait une dimension initiatique.
— Tu comptes reprendre tes études au retour?
— Oui, je me suis inscrite à l’UQAM en enseignement.
— Tu vas avoir plusieurs histoires à raconter à tes amis après un voyage pareil.
— Ils vont tous me demander si j’ai vu des kangourous et des koalas!
Il baissa le volume, elle le remonta.
— J’adore cette chanson.
Quarante minutes plus tard, il emprunta la voie d’accès à l’aéroport de Dorval. Il vit des avions à sa droite, sur le tarmac. Il sentit son cœur battre plus fort. Il avait des papillons dans l’estomac.
Il se gara et, avant de descendre de voiture, glissa cinq billets de vingt dollars dans la main de Fiona, mais elle les refusa.
— Ça pourrait te dépanner, prends-les.
Elle maugréa avec enjouement et accepta.
— Merci.
— Tu vas me donner des nouvelles?
— Oui.
— Tu vas appeler ta mère avant de partir?
— C’est déjà fait.
Il ouvrit le hayon, prit le bagage qu’il déposa sur le trottoir. Fiona enlaça son père qui la serra très fort. Il la regarda dans les yeux.
— Je te souhaite de faire le plus beau des voyages! Sois prudente!
— Je te le promets.
Il l’aida à enfiler son sac à dos et la regarda s’éloigner. Elle ne se retourna pas.
OceanofPDF.com