Requiem américain
Chapitre 19
Lundi 4 novembre
Pendant que Yelle, Oligny et Guevara consignaient les chefs d’accusation des rafles dans les bars de Montréal pour le directeur des poursuites pénales, Hayden travaillait avec la secrétaire du service des enquêtes, Sandra Lévesque, qui lui demandait de préciser telle ou telle phrase en prévision de sa comparution devant la commission. Depuis qu’un journaliste avait révélé les carences linguistiques des enquêteurs et la médiocrité de leurs rapports écrits, Hayden tenait à s’assurer qu’un chat était bel et bien un chat et que tout concordait. Une heure plus tard, Sandra Lévesque lui remit un document de vingt pages dans une reliure spirale. La couverture portait le sceau du SPCUM, ce qui signifiait que leur projet était entériné par la haute direction.
Pendant que ses hommes constituaient les dossiers contre les prévenus, il alla dans la salle de conférence pour mémoriser son texte en faisant les cent pas autour de la grande table ovale. Il fit une première tentative de présentation, qui fut catastrophique. Il butait sur les mots, avalait les syllabes, hésitait, s’essoufflait à la fin des phrases, suait à grosses gouttes, rougissait. Le tout se conclut par un retentissant «tabarnak!». Désireux de ne surtout pas faire honte à Selma, il recommença l’exercice en se disant qu’il finirait bien par assimiler le texte pour en exposer les idées avec naturel.
Le service des communications du SPCUM l’instruisit des questions qu’on allait sans doute lui poser au sortir de la commission et lui suggéra des réponses brèves. Il lui fallait, ainsi que Selma, insister sur l’urgence de la situation.
Dans l’après-midi, il alla retrouver ses trois collègues qui allaient jouer aux commissaires et lui poser des questions. Il demanda à Oligny d’entrer dans la peau d’un député du Parti libéral, qui s’opposerait à la refonte du Code criminel. Guevara camperait un journaliste qui tenterait de le faire sortir de ses gonds en lui parlant de son frère ou d’une possible violation de la Charte canadienne des droits et libertés. Au moment où il allait attribuer un rôle à Yelle – «avec son mohawk, il ferait un beau député autochtone», pensa furtivement Hayden –, la sonnerie de son téléphone retentit. Il répondit. Au bout du fil, une voix éraillée de fumeur, celle du lieutenant Garrett Meyer de l’Ontario Provincial Police.
— C’est l’OPP, glissa-t-il en aparté à ses hommes.
Pendant quelques secondes, il écouta son interlocuteur, puis dit qu’il avait bien lancé un avis de recherche pour retrouver Julie Saint-Laurent. C’est ainsi qu’il apprit que, la veille, dans l’après-midi, des chasseurs de canards avaient découvert dans un champ, près de Cornwall, un corps qui correspondait à son signalement.
— Killed with a bullet in the head, précisa Meyer.
Hayden répéta l’information à ses hommes, puis demanda:
— Are you sure it’s her?
— Well… We’ve found her wallet.
Selon Meyer, la mort remontait à une quinzaine de jours, mais il fallait attendre le rapport du pathologiste pour en savoir plus. Hayden le remercia, raccrocha et regagna son bureau avec ses collègues. Montanero, Guevara, Yelle et Oligny s’assirent en demi-cercle devant lui.
— Récapitulons, dit Hayden. Jesse Morel est rentré au pays le 18 octobre à Pearson sous le nom de Jean Labonté. Une des passagères de ce vol s’appelait Julie Saint-Laurent. Il la connaissait: elle a été sa maîtresse. Elle a servi d’appât pour attirer Bergeron et le faire chanter. À Toronto, Morel aurait loué une voiture. Julie est fort probablement montée avec lui. Ils ont pris l’autoroute 401 pour rentrer à Montréal, mais, près de Cornwall, il s’est passé quelque chose et la fille a été tuée.
— Mobile? demanda Yelle.
— Elle en savait trop.
— OK, mais pourquoi la tuer précisément là? À Cornwall…
— J’en sais rien. Peut-être qu’ils ont parlé de Bergeron et qu’elle a dit qu’elle voulait poursuivre son idylle avec lui. Morel aurait dit non, évidemment, et peut-être que la dispute a dégénéré en meurtre.
— Bergeron s’est tué le 22 octobre, rappela Oligny.
— Il se doutait probablement de quelque chose, dit Hayden. Un de ses messages laisse clairement entendre qu’il avait peur pour elle.
— C’est dégueulasse ce qu’ils ont fait! pesta Guevara.
Hayden songea à la photo du couple punaisée dans l’appartement de Julie. C’était vraiment une version de Roméo et Juliette mise en scène par le crime organisé.
— Tout ça nous met à risque, leur rappela Hayden. Toutes les informations fournies à Viau et aux motards font de nous des cibles plus faciles à atteindre. Ils connaissent nos points faibles, notre fonctionnement à l’interne, nos limites. Il faut retrouver Morel et le faire tomber pour les meurtres de Julie Saint-Laurent et de Ben Harvey.
— Morel doit être bien caché, dit Guevara.
— Une informatrice, une amie de Saint-Laurent, m’a dit qu’elle avait entendu Marc Hamel parler au téléphone à un certain Jess d’une fille qui semblait avoir mérité ce qui lui était arrivé.
— Il va sûrement vouloir retourner dans le Sud, dit Yelle.
— Oui, acquiesça Hayden, et même si les agences frontalières l’ont à l’œil, nous devons le retrouver avant qu’il essaie de fuir.
— J’ai lu dans le dossier de Morel qu’il est asthmatique, dit Guevara. Il aura probablement besoin de médicaments.
Hayden tapa dans ses mains.
— Oui! On va commencer par les endroits que les Hells fréquentent, leurs repaires, leurs bars, et on va chercher les pharmacies des alentours. J’envoie un autre signalement dans les différents services pour qu’on ait Morel dans le viseur. Il faut que tous les patrouilleurs soient en alerte. Au travail!
Peu après, Hayden s’écria:
— Les gars! Je viens de recevoir la liste des sièges du vol Panama-Toronto! Julie Saint-Laurent était assise juste derrière Morel, alias Jean Labonté.
Sur le coup, Hayden pensa en aviser Mona Sylvestre et Léa Trépanier, mais il préféra attendre que la nouvelle soit sur le point d’être rendue publique. Il aurait été trop risqué de mettre les deux jeunes femmes en péril, alors qu’ils étaient les seuls pour le moment à connaître cette information.
Yelle arriva avec une note de service.
— Un homme vient d’appeler la ligne des signalements de personnes disparues. Il dit être le père de Julie Saint-Laurent et qu’il n’a pas vu sa fille depuis dix ans.
— Fuck! fit Hayden. Dix ans plus tard, il la reverra à la morgue.
Au même moment, par une cruelle coïncidence, Meyer, de l’OPP, envoya une télécopie pour indiquer que le corps serait expédié à la morgue de Montréal le lendemain matin. Hayden, se tournant vers Yelle:
— Appelle son père et dis-lui ce qui l’attend.
— C’est moi qui dois faire ça?
— Oui. Tu vas trouver les bons mots, j’en suis sûr. Mais attends que le corps de Julie soit à Montréal.
Soudain, Chalifour entra et s’arrêta devant le bureau de Hayden. Il tapa plusieurs fois sur la table du bout de l’index pour attirer l’attention de son enquêteur.
— Owen, je te donne congé demain pour que tu sois en forme pour ta présentation, mercredi.
Hayden refusa, prétextant qu’il y avait trop de boulot, mais en fait c’était parce qu’il s’ennuyait, seul à la maison.
— C’est un ordre!
— C’est un ordre! s’écrièrent les trois policiers en pointant l’index vers lui.
Il y eut une foire d’empoigne amicale lorsque les collègues de Hayden s’unirent pour le sortir de la pièce. Ce dernier leur opposa une forte résistance, mais il céda une fois hors du bureau, leva les bras en guise de reddition. Les hommes de l’escouade antimafia étaient apparus, s’amusant à la vue de leurs collègues qui se bousculaient comme des gamins.
— Allez, rentre chez toi, dit Oligny. Nous te regarderons à la télé.
C’est alors que le téléphone sonna dans le bureau de Hayden. C’était le lieutenant Garrett Meyer.
* * *
Dans la cuisine, Selma préparait un repas rapide. Elle portait un survêtement de sport noir et une camisole rose qui moulait les seins. Hayden s’approcha d’elle et l’enlaça en l’embrassant dans le cou.
— Ne me fais pas rater mon plat! Ça ne doit pas cuire longtemps…
Elle avait déglacé le fond de la casserole avec du porto et du jus de citron, et maintenant elle venait d’y jeter du persil et de l’ail pour achever la cuisson des pétoncles géants en les faisant sauter trente secondes. Ça sentait divinement bon. Elle les servit sur du riz au chorizo et sortit du frigo un blanc du Dão fraîchi.
— Débouche-moi ça, amor de mi vida.
Ils s’assirent en tête à tête. Hayden voyait derrière Selma les silhouettes scintillantes des gratte-ciels. Il prit une bouchée et s’exclama:
— C’est excellent, merci!
— De rien! Comment te sens-tu?
— Je me sens comme à l’école secondaire, mort de peur avant les exposés oraux que je ratais toujours. Crisse que j’étais nul à l’école.
Elle allongea un bras, lui pinça la joue en faisant une moue moqueuse, puis se releva pour l’embrasser.
— Ça va bien aller, dit-elle. Nous allons nous exercer tout à l’heure.
Après le repas, ils s’installèrent côte à côte au bout de la table pour répéter. Elle le guida, corrigea sa diction, l’obligea à parler plus fort, lui montra où faire les pauses rhétoriques.
— Tu regardes de temps à autre les commissaires autour de la table. De préférence dans les yeux, pas dans le vide. Surtout, ne fixe pas le crucifix! Si tu vois un député qui hoche la tête en signe de désaccord, regarde quelqu’un d’autre qui appuie ce que tu dis. Si quelqu’un bâille, ne t’en formalise pas. Tu disposes de quinze minutes. Ça va passer vite.
Il se tourna vers elle et l’embrassa.
— Merci, prof! Tu es tellement intelligente et sexy. Imagine si les ministres et les députés pouvaient voir dans quelle tenue tu…
Elle se jeta sur lui, lui coupant la parole, et ils s’embrassèrent avec ardeur. Ils eurent bien du mal à se contenir, mais réussirent tant bien que mal, en riant, à se focaliser sur leur séance préparatoire.
— Comme tu travailles sur le terrain, dit-elle peu après, tu parleras en premier. Insiste sur les événements des derniers jours, des dernières semaines.
Elle surligna ensuite en jaune les phrases importantes de son texte.
— Quand il sera question des victimes collatérales, fais une pause entre les noms, même chose pour la liste noire, etc. Fais-leur sentir l’urgence d’agir, la nécessité d’une loi antigang pour mettre un frein à l’escalade. Les motards ont annoncé qu’ils s’en prendraient au système, j’en suis la preuve encore vivante.
Elle lui demanda ensuite de s’exercer à présenter la section où il était question des victimes et des menaces de représailles. Il s’exécuta, bafouilla. Elle hocha la tête, insatisfaite.
— Tu ne parles pas avec assez de conviction.
Elle lui expliqua comment mieux s’exprimer, puis il recommença et elle applaudit.
— Beaucoup mieux! Bravo! Ensuite, je prendrai le relais pour parler des modifications à apporter au Code criminel. Ça va?
Hayden était tout en sueur.
— Tu vas être bon. On fait une équipe du tonnerre.
Elle s’avança pour l’embrasser, et il sembla que ce baiser n’allait plus finir.
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