Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 34 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 34

 

Dimanche 24 novembre

Ils marchaient dans les vieux corridors du prestigieux Collège de Montréal. Aux murs étaient accrochées des photos encadrées de diplômés portant la toge et le mortier. Certaines promotions remontaient au e XIX siècle.

Au bras d’Owen, Selma était si ravissante dans sa robe noire que les gens se retournaient sur son passage. De nombreux parents et professeurs la saluaient, l’encourageaient, lui parlaient. On la trouvait forte, elle montrait l’exemple aux femmes, elle faisait face, debout. Selma acceptait ces compliments et ces témoignages d’affection avec humilité.

Portant jeans délavés, t-shirt noir et blouson de cuir, Owen jurait avec tout ce chic. Il tomba sur son ex-femme et sur Brandon. La rencontre entre Annick et Selma fut polie, tandis que son fils lui sauta au cou.

— Papa!

— Content de ta semaine à Montréal?

— Non.

— Dis-le en espagnol au moins.

— No estoy contento…

Selma embrassa le garçon.

— Je suis heureuse de te voir, Brandon. Es-tu prêt pour le concert?

— Pantoute.

Brandon s’inquiétait parce qu’il ne s’était entraîné que deux fois avec la chorale depuis son retour du Mexique.

— Tu n’as qu’à faire semblant de chanter, dit Owen.

— Hin-hin-hin. Très drôle, papa.

Brandon les salua et alla retrouver ses camarades. Soudain, devant les portes de la salle de concert, Owen vit Tom et sa femme. Maria était vêtue comme une dame d’honneur, et Tom portait des vêtements griffés. Il parlait avec des gens bien, des notables qui conservaient leurs distances.

Owen se crispa en pensant que son frère avait certainement joué un rôle dans la tentative de meurtre contre Selma. Et c’était certainement lui qui avait fourni la photo qui faisait peser une menace sur Brandon. Une colère sauvage, une rage animale s’empara d’Owen. Selma sentit son agitation. Elle posa une main sur son bras, lui dit de se calmer, que tout irait bien.

Le directeur de l’école, M. Bélanger, faillit avoir une syncope lorsqu’il aperçut Owen et la procureure entrer dans la salle. Il se fraya un chemin à travers la foule et tendit une main molle à Owen qui lui refusa la sienne. Embarrassé, M. Bélanger se tourna vers M Flores pour lui souhaiter la e bienvenue.

— Mon tabarnak de fendant d’hypocrite! murmura Owen entre ses dents.

— Bonne soirée, dit le directeur avant de s’éclipser.

— «Bonne soirée», l’imita Owen d’une voix de fausset. Va chier!

— Owen, calme-toi, il y a des gens…

— Je déteste ces gens-là.

Selma et lui prirent place au fond de la salle. Il aperçut alors son frère qui descendait l’allée centrale. Maria et lui s’assirent au milieu de l’auditorium. Toutes les têtes se tournaient vers Tom. «Les gangsters ont une aura, ils fascinent les gens plus que les policiers», pensa Owen, qui était mal à l’aise. Il n’aimait pas être avec son frère dans ce temple de l’élitisme, à mille lieues des écoles de misère qu’ils avaient connues dans leur enfance.

Sur ce, les choristes entrèrent sur scène. Le silence se fit. Le chef de chœur s’adressa à la foule.

— Je vous souhaite la bienvenue à ce concert préparatoire à ceux que nous donnerons à Noël un peu partout à Montréal. Permettez-moi de souligner la présence dans cette salle de M Selma Flores, la procureure de e la Couronne qui lutte pour la justice au péril de sa vie.

Tout le monde se retourna vers Selma pour l’applaudir. Tom ne broncha pas. Derrière lui, Bélanger semblait rôtir dans son fauteuil. Quant à Selma, elle était rouge d’embarras. Elle ne s’attendait pas à être l’objet d’une telle attention. Owen posa sur elle un regard amoureux. Cette histoire avait eu au moins une conséquence positive sur leur vie, pensa-t-il. Ils s’étaient retrouvés. Ce ne serait pas comme avant, Owen avait l’intuition que ce serait mieux.

Accompagné d’un cor français, d’une harpe et d’un piano, le chœur interpréterait A Ceremony of Carols, de Benjamin Britten.

Immédiatement, les voix angéliques apaisèrent le lieutenant. Il regardait Brandon chanter en se disant que, malgré tous les blâmes dont il s’accablait et les dettes qu’il avait contractées, il éduquait bien ses enfants. Il donnait ce qu’il n’avait jamais reçu. Il ouvrait les portes qui lui avaient été fermées. Permettre à ses enfants d’aller plus loin que lui. Et le faire en toute honnêteté.

* * *

Il venait de refermer la portière de Selma et s’apprêtait à monter en voiture, lorsqu’il fut surpris de voir son frère s’approcher. Il eut le réflexe de glisser la main sous son blouson, mais il ne portait pas son arme.

— Je peux te parler?

Owen regarda tout autour de lui. Être vu en compagnie de son frère était la dernière chose qu’il souhaitait.

— Qu’est-ce que tu veux?

— Juste te parler.

— Tu es seul?

— Maria et les enfants sont dans la voiture.

— Fais ça vite.

Ils s’isolèrent entre deux véhicules.

— Je veux te dire que je fais tout pour que ça cesse. Ç’a été trop loin. J’ai jamais voulu que ça se passe de même…

— Et pourtant… Tu votes dans ton organisation, non?

— Oui, mais une fois que c’est déclenché, c’est dur de revenir en arrière.

— Tu t’en rends compte maintenant?

— Je contrôle pas Hamel. Son emprisonnement et sa libération lui sont montés à la tête. Donnez-nous un break et on va vous en donner un. Laisse-moi remettre de l’ordre.

Owen prit son air le plus arrogant.

— Parce que vous sentez que ça commence à chauffer?

— C’est juste une question de temps.

— Combien de morts d’ici là? Jeudi, quand on a cru repêcher Morel – soit dit en passant, très mauvaise imitation de l’original –, on a trouvé une photo de Brandon attachée au cou du cadavre. Comment as-tu pu faire ça à ton neveu?!

Il secouait la tête pour protester de son innocence. Ne sachant que répondre, il fixa un point lointain, au-dessus de l’épaule de son frère.

— Si jamais vous touchez à un cheveu de mon fils ou d’un autre de mes proches, je vous explose le crâne toute la gang, peu importe si je passe le reste de mes jours en prison. Je vais rentrer dans les bunkers et ça va péter en crisse. Vous allez sauter l’un après l’autre. Il n’y aura plus de mandat, plus de règles de droit. Je vais vous passer un par un.

Tom ouvrit les mains en signe d’apaisement, mais, aux yeux de son frère, ces paumes étaient souillées de sang.

— Tu la vois, Selma? Elle aurait dû mourir il y a un mois. T’as du culot en crisse de venir me faire des beaux yeux icitte.

Tom écoutait sans hostilité.

— Mon collègue Guevara aurait aussi pu y passer. Vos bombes vont finir par tuer des innocents. Si tu avais tant d’influence, tu laisserais pas faire ça. Tuez-vous entre vous, on s’en sacre, puis je vais te dire que ça fait même notre affaire, mais laissez le monde tranquille. On finira bien par remonter jusqu’en haut et je suis pas sûr que tu pourras continuer à envoyer tes enfants dans une si bonne école!

— Je peux te dire où est Molosse.

Un silence plana.

— Tu me niaises?

— C’est lui qui a monté le coup avec le cadavre et la photo de Brandon. J’ai pas du tout apprécié. Brandon est mon neveu et je l’aime.

Owen regardait son frère, incrédule.

— Je te mens pas, Owen. Motel Terre des Hommes, boulevard Sir-Wilfrid-Laurier à Saint-Hubert, chambre 108. Sous le nom de Jean Labonté. Cherche une Honda Civic rouge. Je lui ai dit de rester là en attendant qu’on le renvoie au Panama. Mais, anyway, on comptait pas le retourner là-bas. Occupez-vous-en. C’est la preuve de ma bonne volonté. Je fais ça aussi pour dad qui m’a fait promettre de reprendre contact avec toi. Je me disais que c’était une belle façon de le faire.

— Pourquoi vous faites pas la job vous-mêmes?

— Papa a souhaité un rapprochement entre nous…

— Tu m’en diras tant!

— Je pense que mon grand frère va être trop heureux de pogner le gars qui menace la vie de son fils. Je te donne trente-six heures. Donc jusqu’à mardi matin maximum. Après, c’est nous qui nous en occuperons. Y sortira jamais de là, anyway.

— Qu’est-ce qui me dit que tu me tends pas un piège?

— Ça va se passer entre Morel et toi. Je suis pas responsable de ce qui peut arriver après. Pis je te promets que je vais calmer les ardeurs de Marc Hamel. Il fait un gros power trip depuis qu’il est sorti de prison. Ça me plaît pas ce qui se passe. C’est pas ma façon de voir la business. J’aime mieux la manière italienne, celle que j’apprends tous les jours avec les Ricci.

Tom tendit la main.

— Bro, come on… Let it be!

Owen réfléchit un instant et toisa son frère d’un air méfiant avant de lui tourner le dos et de remonter en voiture. Pas question de lui serrer la main. Il démarra vite, mais il était si bouleversé qu’il enfonça l’accélérateur sans avoir desserré le frein à main.

— Calme-toi, lui dit Selma, éteins le moteur un instant.

Il obéit, et elle le serra très fort contre elle.

— Il a du culot de venir me parler.

— Qu’est-ce qu’il t’a dit?

Owen soupira, puis hocha la tête. Il ne soufflerait mot à personne de cette rencontre. Si quelqu’un l’avait filmé pendant qu’il parlait à son frère, ça en serait fini de sa carrière, et ce serait un succès pour le crime organisé. Il réfléchirait seul à la solution que lui offrait son frère.

* * *

Il alla déposer Selma chez elle, mais décida de ne pas monter. Il n’avait qu’une idée en tête.

Il alla vers le pont Jacques-Cartier par l’île Sainte-Hélène et traversa le fleuve jusqu’à Longueuil, sortit au boulevard Taschereau et roula jusqu’à l’embranchement de la route 116. Il trouva rapidement le boulevard Sir-Wilfrid-Laurier et le motel Terre des Hommes. Il éteignit ses phares avant de tourner dans le parking et s’immobilisa près d’une cabine téléphonique. Derrière les rideaux tirés de la chambre 108 palpitaient les lueurs d’une télé allumée. Une Honda Civic rouge était garée à la porte. Il n’était pas question pour Hayden de passer à l’action tout de suite. D’une part, il n’était pas armé et, d’autre part, il devait bien planifier l’assaut. Il n’était pas exclu que Morel ait en sa possession des explosifs. L’intervention serait délicate et dangereuse.

Il quitta les lieux sans rallumer immédiatement ses phares. Tiny Dancer, d’Elton John passait à la radio. Il avait besoin d’écouter des chansons apaisantes en rentrant à Mont-Saint-Hilaire.

* * *

Le réveil indiquait quatre heures quarante-quatre. Hayden s’agitait dans son lit, incapable de trouver le sommeil. Pouvait-il faire confiance à son frère? Était-ce un piège?

Sur son lit de mort, leur père avait souhaité de tout son cœur que ses deux fils se réconcilient un jour. C’étaient ses dernières volontés. Sean avait toujours préféré Tom, et Owen savait à quel point son frère avait admiré cet homme. Il voulait croire que Tom ne trahirait jamais la mémoire de leur père.

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