Requiem américain
Chapitre 35
Lundi 25 novembre
En se rendant au travail ce matin-là, Hayden apprit à la radio une nouvelle peu banale. Frank Castagna fils avait été assassiné la veille à sa sortie d’un bar. Les policiers se perdaient en conjectures sur les motifs de ce meurtre. Un chroniqueur y allait tout de même de ses hypothèses. Tous savaient que le fils du parrain était un important fournisseur d’héroïne, mais pourquoi avait-il été tué? Avait-il payé de sa vie pour avoir refusé d’approvisionner les Rock Machine? Ce serait difficile à déterminer, à moins qu’il n’y ait un règlement de comptes dans les prochaines heures. L’autre thèse évoquait une guerre entre les Calabrais et les Siciliens. Les efforts de Vargas pour implanter les Siciliens en Ontario semblaient une piste prometteuse.
Sur une autre chaîne, un animateur parlait d’un étonnant dossier publié dans Le Journal de Montréal. Un journaliste chevronné et audacieux révélait sur deux pages entières les noms des principaux Hells Angels accompagnés de leur photo en médaillon. Il détaillait leur passé criminel et le rôle de chacun dans l’organisation. Plus tard, Owen ouvrirait un exemplaire de ce journal et serait heureux de constater que, dans la notice biographique de Tom Hayden, le chroniqueur n’avait pas mentionné qu’il était son frère.
* * *
Dans la lune, Hayden regardait fixement l’écran de son ordinateur. Il repensait encore à la conversation qu’il avait eue avec son frère la veille. Pouvait-il croire que Tom avait pris le risque d’entrouvrir un peu son armure pour protéger son neveu Brandon? Quoi qu’il en soit, il lui restait vingt-quatre heures s’il voulait tenter quelque chose.
La sonnerie du téléphone le tira de ses réflexions. Simon Roy, un enquêteur de l’escouade des crimes économiques, qui s’ingéniait à tenter de percer les secrets de la compagnie à numéro de Rocco Gatti, était au bout du fil.
— Salut, Owen, je t’appelle au sujet du dossier Gatti, c’est assez troublant ce que je viens de découvrir. Comme c’est un dossier de la mafia, j’ai tout refilé à Montanero qui t’en parlera.
— Tu peux rien me dire maintenant?
— Non, j’ai pas confiance dans nos lignes téléphoniques. Je passerai tout à l’heure si ça te convient. Monty va venir aussi.
Roy n’avait pas tort, pensa Hayden. Depuis l’histoire de Bergeron, la paranoïa avait gagné les services de police. On soupçonnait des taupes un peu partout et la prudence était de mise.
— À dix heures?
— Oui, c’est correct. Tu vas tomber sur le cul.
— La dernière fois que ça m’est arrivé, j’ai dû consulter un chiro.
— Prends tout de suite rendez-vous.
Avant d’aller chercher un café, Hayden écouta le dernier message de Fiona.
«Salut, dad, je fais un beau voyage! Tu devras un jour visiter l’Australie. Il fait toujours beau. J’ai appris à faire du surf. Je t’ai envoyé une petite application pour quand tu mets ton ordi en pause. T’as juste à cliquer dessus. C’est super amusant. Je t’aime!»
Il téléchargea l’application et, lorsqu’il mit son ordinateur au repos, l’écran se transforma en aquarium de poissons tropicaux. Une question apparut: «Voulez-vous nourrir vos poissons?» Il appuya sur «Oui» et un petit bonhomme répandit de la nourriture en flocons que s’empressèrent de gober les poissons.
Sa fille pensait à lui, et il en était ému…
* * *
Un à un, ses collègues entrèrent dans la pièce avec journaux et cafés. Yelle lui glissa une note qu’il venait de recevoir d’un analyste. Il en prit connaissance, lâcha un «hostie!» et dit à ses collègues:
— Il paraît que les Hells des États-Unis ont envoyé un émissaire pour apaiser les tensions à Montréal. L’ordre viendrait de Sammy Berger lui-même, le grand boss.
— Ils ont peur pour leur image, en déduisit Oligny. Il y a toute la question des produits dérivés. La maison mère en a sans doute assez de la mauvaise publicité qui vient de Montréal. Marc Hamel a sûrement été avisé de se tenir tranquille et de mettre fin à la guerre.
— L’analyste écrit que l’émissaire des Hells n’a jamais vu une gang de malades de même. On est du même avis. On n’apprend pas grand-chose. Reste à voir si Hamel va écouter et abandonner son power trip. Pour ma part, j’en serais étonné.
Autour de la table ovale, Guevara, Yelle, Oligny, Hayden et Montanero discutèrent ensuite de la mort de Frank Castagna fils en attendant Simon Roy, mais Hayden était secrètement hanté par la chambre 108 du motel Terre des Hommes. Devait-il en parler à ses collègues? Était-ce le bon moment? Mais si l’on apprenait que son frère et lui s’étaient vus et qu’ils avaient échangé des renseignements, sa carrière pourrait être compromise. Tout ce qu’il avait fait dans le passé serait remis en question, et il serait écarté comme un paria. Il irait donc seul. C’était décidé. Il lui faudrait ensuite tisser un narratif crédible et sans danger pour lui: un informateur, à qui il avait promis l’anonymat, l’avait mis sur cette piste. Point à la ligne. Il s’en tiendrait à cette version.
L’enquêteur Simon Roy entra en lançant un dynamique «Bonjour, messieurs!» du haut de ses six pieds trois pouces. Il avait les cheveux brun-noir, à peine grisonnants. Son toupet volait sur le côté. Il portait un chic complet anthracite taillé sur mesure, des chaussures en cuir italien de qualité. Ses lunettes d’écaille et sa carrure lui donnaient à la fois un air intello et sportif. Il posa son porte-documents sur la table, l’ouvrit et en sortit quelques pièces d’un dossier.
— Messieurs, vous avez ouvert sans le savoir une boîte de Pandore. Vous connaissez les liens de Rocco Gatti avec la mafia montréalaise et les motards. Je vous apprends que d’autres compagnies à numéro sont liées à celle de Gatti. Ce que je vais vous dire doit rester confidentiel. Je crains de toute façon que nous ne puissions aller plus loin dans notre enquête.
Owen se raidit, prêt à bondir comme un fauve.
— Je soupçonne sans surprise que ces compagnies servent à blanchir de l’argent, dit Roy, mais ce qui m’a jeté à terre, c’est de découvrir que trois femmes sont impliquées là-dedans: celle de Marc Hamel, celle de Gerry Costello et celle du ministre fédéral des Travaux publics, Antonio Gallo, dont la famille a des accointances avec la pègre. Gallo avait notamment été le comptable d’un des restaurants d’une chaîne de poulet frit, qui appartenait à feu Gianni Esposito, l’ancien roi de l’héroïne à Montréal. Esposito, vous vous en souvenez, avait été abattu derrière le café Riviera. Gallo, qui est originaire de Cattolica Eraclea, a toujours dit qu’il n’était qu’un modeste comptable, mais il graissait des pattes, on en est sûrs. Et le petit Sicilien est devenu ministre. Je vous rappelle qu’il tripote un des plus gros budgets du gouvernement. Il a été mis récemment sur la sellette après avoir usé de son influence pour faire entrer au Canada un membre de la mafia sicilienne.
— Ça pue, cette affaire-là! s’exclama Yelle.
— Du fumier de première catégorie, railla Roy.
Les policiers s’esclaffèrent.
— Et ça mouille un gros bonnet de la politique, ajouta-t-il.
— Est-ce que ça peut avoir un lien avec la mort du fils de Castagna? demanda Guevara.
— Aucune idée pour l’instant. Dans une des compagnies à numéro dont je vous parle, on a aussi relevé le nom de Nico Rossini du comité directeur de la Ville de Montréal. Lui, il a le dernier mot dans l’attribution des contrats d’infrastructure. Il y a aussi un riche entrepreneur, contributeur important aux caisses électorales du PLQ et du PLC. On croit que les pancartes que le gouvernement fédéral a plantées partout au Québec depuis le référendum constitueraient une vaste fraude qui impliquerait Gallo, son parti et des entreprises de communication. Vous voyez le topo. C’est de la dynamite. Je me demande maintenant ce qu’on fait avec ça. Quand le dossier devient politique, on peut perdre des années de travail. On s’embarque-tu là-dedans? Vous avez déterré sans le vouloir une bombe à retardement. Pas sûr que les instances gouvernementales vont nous laisser manœuvrer comme on veut.
— Je crois que ça vaut la peine de creuser et de vider tout le pus qu’on peut de l’abcès, affirma Oligny.
Sur ces mots, tous se tournèrent vers Hayden, impatients d’entendre ce qu’il pensait de tout cela, mais celui-ci semblait perdu dans ses pensées. Cette passivité ne lui ressemblait pas, mais personne n’osa le relancer.
— Il faut expurger toute cette racaille qui se drape dans une fausse honnêteté, reprit Oligny.
— Je suis d’accord avec toi, enchaîna Montanero.
Yelle et Guevara approuvèrent du bonnet.
— Oli et Monty ont raison, renchérit Hayden. Laisse-nous faire notre travail et nous aviserons le patron. Chalifour est honnête. Il n’est pas politique pour deux sous.
— Je suis pas sûr que la Direction des poursuites criminelles et pénales voudra creuser l’affaire, même si vous montiez un dossier très étoffé, avisa Roy.
— Je vous annonce que M Flores sera nommée directrice de la DPCP, e
déclara Hayden. Seule cette femme peut aller au fond d’une affaire pareille.
À ces paroles, tous les visages s’illuminèrent.
— Vraiment?! demanda Oligny.
— Vraiment. Le ministre de la Justice l’annoncera demain.
— Alright, guys! cria Montanero. Ce sera tellement plus facile pour nous.
— Vous connaissez Selma, elle va vouloir passer le torchon dans la soue des cochons politico-mafieux.
Sur ce, Roy se tassa sur lui-même, remonta ses lunettes sur son nez et dit:
— Écoute, Owen, je veux pas perdre mon temps. Je vois assez de retraités sur la déprime. Tu sais de quoi je parle, Monty aussi. J’ai jamais vu tant de collègues partir en abandonnant des enquêtes en suspens, qui n’aboutissent pas pour des raisons obscures.
Ils acquiescèrent.
Simon Roy était à deux ans de la retraite. Il avait vu nombre d’enquêteurs s’échiner pendant des années à constituer des dossiers sur des affaires où étaient impliqués mafieux et politiciens pour voir leur travail anéanti par des interventions politiques ou par des juges corrompus.
— Je te promets que tu ne perdras pas ton temps, le rassura Hayden.
— Dans ce cas, messieurs, je vais continuer à creuser. Je vous informerai à mesure de mes découvertes.
Sur ces mots, Roy se leva, rangea ses feuilles dans son porte-documents et salua ses collègues.
* * *
De gros flocons duveteux flottaient dans l’air du soir avec lenteur, défiant joyeusement les lois de la pesanteur. C’était très beau, mais à la radio on annonça une nouvelle terrible: le journaliste qui avait fait publier l’organigramme et le trombinoscope des Hells venait d’être victime d’un attentat en descendant de voiture. Atteint de plusieurs balles, il luttait pour sa vie à l’hôpital Notre-Dame.
— Et ça continue, grommela Hayden pour lui-même.
Une fois chez lui, il fut surpris de trouver Selma sur le canapé, un livre dans une main et un verre de rouge dans l’autre. Bad, qui s’était couché à ses pieds, se leva aussitôt pour venir faire une fête à son maître. Hayden enleva ses bottes, accrocha son manteau et alla retrouver Selma.
— As-tu su pour le journaliste?…
— Oui, c’est épouvantable…
Ils n’en dirent pas plus pour l’instant et s’embrassèrent longuement.
— Qu’est-ce que tu fais ici? finit par murmurer Hayden, blotti contre Selma sur le canapé.
— J’ai pris congé cet après-midi. Je suis venue faire du ménage pour t’aider à vendre ta maison.
— J’ai justement dit à mes collègues aujourd’hui que tu es la spécialiste des grands ménages…
Selma étouffa un rire en offrant ses lèvres à son amoureux.
— Bébé, tu es hot!
— Tu crois…? susurra-t-elle.
— Avec toi, on va torcher les écuries d’Augias. Il y a eu Eliot Ness à Chicago, et maintenant il y a Selma Flores à Montréal! Ness, Flores, ça rime. C’est un poème.
Selma pouffa de rire.
— En attendant, un bon ménage est requis au sous-sol…
— Change pas de sujet, dit-il en reprenant son baiser. Je veux juste t’embrasser… C’est ça, le vrai sujet… le verbe…
— Et je suis ton complément direct…
— Tu m’enlèves les mots de la bouche…
— Tu as la langue bien pendue pour mon plus grand plaisir…
— Ah! les avocats! Vous avez toujours les bons mots pour dire les bonnes choses… Surtout les avocates… Moi, je tremble dans le box des témoins.
— Les mots comptent moins que la force de tes baisers, mon amour…
Tout en embrassant Selma langoureusement, Owen dégagea quelques boutons du chemisier en effleurant un sein, puis lui glissa à l’oreille:
— Tu sens bon le vin…
Il se redressa, la souleva dans ses bras, la porta jusqu’à la chambre et la déposa délicatement sur le lit.
— T’es sûr que les hommes de la surveillance n’ont pas installé une caméra ou un micro dans ta chambre?
— Si c’est le cas, leur vigilance va baisser d’un cran…
* * *
Après qu’ils eurent fait l’amour, Selma se dirigea pieds nus vers la cuisine, et Owen descendit au sous-sol. Il ouvrit un vieux coffre de bois qui sentait la naphtaline, enfonça un bras dans des vêtements pêle-mêle et en sortit un Glock. Il plongea de nouveau la main dans le coffre et ramena un chargeur qu’il inséra dans le pistolet. Il prit aussi un taser, des attaches de plastique et un couteau dans son étui.
La voix de Selma lui dit de loin que le souper serait prêt bientôt. Hayden sortit par la porte de service du sous-sol et alla ranger son petit arsenal dans son Ford Explorer. Il aperçut du coin de l’œil la fourgonnette banalisée. Comme d’habitude, il l’ignora pour ne pas éveiller les soupçons d’éventuels observateurs.
Lorsqu’il rentra, Selma le regarda d’un air suspicieux.
— Toi, tu me caches quelque chose… Vous faites une opération ce soir?
— Non. Une simple source à consulter pas loin d’ici, dit-il en humant les parfums exquis de la bouillabaisse portugaise.
— Mais Owen, le souper est presque prêt! Pourquoi tu ne m’as rien dit?!
— Ça m’était sorti de la tête…
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