Requiem américain
Chapitre 25
Mercredi 13 novembre
Pendant que les gens magasinaient à Place Versailles, Jesse Morel était sous bonne garde dans une cellule, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, au sous-sol du bâtiment. On lui faisait boire du Coke et manger de la pizza, des mets chinois, du poulet barbecue. La SQ commençait à faire pression sur le SPCUM pour qu’il lui confie le dossier de Morel, car on lui reprochait d’autres crimes. Hayden, par l’intermédiaire de Chalifour, avisa les gars de la SQ qu’il était tout à fait disposé à les laisser mordre dans Morel, mais pas avant que lui et la police de Montréal n’aient pris des bouchées du Hells.
Après une discussion entre Hayden, son patron et le sous-ministre de la Justice, on décida à l’unanimité qu’il valait la peine de tenter de faire de Morel un témoin repenti. L’objectif était d’attraper de gros poissons, et le Molosse constituait une très grosse prise qui prouvait la détermination de l’escouade antigang.
Hayden avait longuement préparé son interrogatoire à l’aide de la feuille de route de Morel. Il ne sous-estimait aucunement son intelligence. Il lui avait fallu du temps et des astuces pour atteindre le pinacle de la criminalité. Morel était un homme d’affaires avisé qui, s’il avait été du bon côté, aurait été la fierté du Québec économique.
Avant de se diriger vers la salle d’interrogatoire, Hayden reçut un rapport du labo. Les cheveux prélevés sur le siège du passager de la voiture louée par Morel à Toronto appartenaient bel et bien à Julie Saint-Laurent. Il en ressentit un grand soulagement.
Morel entra menotté et en boitant dans la pièce exiguë. Hayden le salua pour la forme. Arborant un visage de pierre, Morel ne lui rendit pas la politesse. Hayden se tourna vers le thermostat pour augmenter discrètement la température, puis invita le détenu à s’asseoir. Il le regarda avec toute la haine dont il était capable. Il n’y avait que des arêtes sur ce visage, de la dureté, et une absence totale d’humanité. Morel était de cette catégorie d’«hommes-reptiles», comme les appelait Hayden. Personne ne souhaitait croiser un tel regard. Des tatouages – des tentacules de pieuvre – lui sortaient du col et montaient jusqu’au haut du cou, sur la nuque. Le reste de l’œuvre était caché sous son uniforme de détenu.
Hayden regarda avec mépris les mots d-e-a-d et f-u-c-k tatoués sur les phalanges des deux mains du motard.
— Toi, ça te prend quatre doigts pour faire un doigt d’honneur… Moi, juste un, dit Hayden en brandissant son majeur.
— Ha! ha! ha! Des blagues de bœuf, câlice. Il devrait y awoir un festival Juste pour rire de la police.
— Tu t’es fait mal à une patte?
— Brutalité policière lors d’une arrestation. Mon avocat va vous revenir avec ça.
— Je vais demander un prélèvement d’ADN et une photo de ta blessure.
— Pourquoi?
— Pour le fun, le nargua Hayden.
— As-tu un mandat?
— Je vais l’avoir en fin de journée. Je voulais te faire écono miser du temps…
Les murs vert-jaune de la pièce, qui évoquaient du vomi, avaient de quoi pousser un homme aux aveux. La caméra fixée dans l’encoignure, devant le prévenu, était en marche. Hayden n’avait jamais aimé cette pièce. Au début, elle lui rappelait sa chambre d’enfant, la petite chambre à coucher qu’il partageait avec Tom. Il revoyait son père entrer en trombe et retirer sa ceinture pour les frapper. Elle claquait encore dans sa tête, cuisait sa peau à lui en hérisser les poils.
Maintenant, c’est lui qui jouait le rôle de dur à cuire de service. C’est lui qui entrait dans la pièce pour faire craquer et avouer les criminels les plus endurcis. Une table carrée, deux chaises et un magnétophone pour capter des histoires démentes qu’il ne racontait jamais le soir à la maison.
Morel toussait beaucoup, un autre fumeur impénitent. Il se plaignait depuis la veille d’être privé de son inhalateur. Comme il fallait une ordonnance, il devait attendre le médecin. Chalifour s’en était personnellement occupé.
— Je veux parler à mon avocat.
— Ton avocat, beau brun, y retourne pas tes appels. On peut t’en fournir un d’office. On a une liste.
Morel paniqua. Un avocat qui ne rappelle pas un caïd comme lui, c’était mauvais signe.
— Y devrait me rappeler.
— Si y rappelle pas… Des fois, comme tu sais… ça peut vouloir dire ben des affaires…
— Je t’avais demandé d’aller chercher mon Ventolin, hoqueta le motard.
— Je l’ai cherchée, ta crisse de pompe, je l’ai pas trouvée. On s’occupe de ça. On a appelé un docteur pour une prescription. On n’est pas des pharmaciens, mais on fait notre possible.
Hayden aimait bien émailler ses interrogatoires de sous-entendus.
— T’es de retour au pays depuis longtemps?
— Je suis venu voir la famille.
— Laquelle? La famille élargie, avec juste des gars, ou l’autre, les Morel?
— Ma mère est tombée malade.
— Ça fait un bout que tu es au Mexique, non?
— Au Panama.
— C’est encore mieux.
— Ouain.
— T’as un hostie de beau domaine à ce que j’ai pu voir.
— Ouain! fit Morel, fier de sa réussite.
Il fixait Hayden de cet air supérieur qui caractérise ceux à qui l’argent confère pouvoir et confiance.
— Le cash rentre… T’as dû payer ça une beurrée… Ça doit valoir dans les sept chiffres, non?
— Mets-en…
— Huit chiffres? Payant, le commerce des bananes!
Morel éclata d’un rire rauque et sardonique.
— Est bonne, hostie! Est bonne, ta joke, la police! Un vrai Jerry Lewis.
— T’as fait du chemin depuis ta première arrestation à seize ans.
— Y faut foncer dans vie, dit Morel en se massant la cheville.
— Ma mère me disait ça aussi. L’avenir appartient aux gens qui se lèvent tôt.
— Moé, je me lève jamais avant midi! s’esclaffa Morel en toussotant.
Les bras croisés, il défiait l’enquêteur.
— Comme ça, dit Hayden, ta mère est malade? Qu’est-ce qu’elle a?
— Est pas jeune. Est à ’pital.
— Je comprends que t’aies voulu faire d’une pierre deux coups, voire trois ou quatre coups…
— Pourquoi tu dis ça?
— Tu débarques et tout se met à sauter… Et le génie des explosifs, c’est toé.
— J’ai rien à woir avec ça.
— C’est pas ce que tout le monde pense.
— Le monde y dit n’importe quoi! lança Morel en haussant le ton. Vous êtes des gérants d’estrade!
— C’est grave ce que toi et tes copains faites présentement. Vous avez dépassé les bornes.
— Je sais pas de quoi tu parles, s’impatienta le motard. Peux-tu rappeler mon avocat?
— Quand t’es actionnaire d’une grosse compagnie, tu regardes le prix des actions monter ou descendre. Y me semble que toé t’es pas mal au top, mais que là ça va dropper en crisse. Tu devrais être au courant de tout ce qui se passe dans votre merveilleux monde.
Hayden sortit des photos sur lesquelles on voyait Morel avec les membres du club de motards.
— Ta compagnie, c’est celle-là.
— On fait rien de mal! gueula Morel avant de se mettre à tousser.
Il avait le souffle de plus en plus haletant.
— Arrête, tu vas me faire mourir d’apoplexie…
— Je peux-tu avoir mon inhalateur, man, j’ai besoin d’air. BESOIN D’AIR! Comprends-tu ça? Ma câlice de pompe! Apporte-la!
— De l’air, tu vas en avoir de moins en moins.
— J’ai rien fait.
— Pourquoi t’es ici, d’abord?
— Rien à me reprocher…, dit-il avant d’être secoué par une quinte de toux.
Il faisait de plus en plus chaud dans la pièce. Le visage de Morel était rouge. Une sueur fine lui perlait sur le front. Hayden, lui, transpirait des aisselles. Il s’épongea le front du revers d’une manche.
— Toi, t’es hot dans ce monde-là…
— Rien faite! Rien faite! Rien faite! hurla Morel en se levant et en proférant des menaces.
Hayden se mit debout lui aussi, agrippa l’autre par les épaules et l’écrasa de toutes ses forces sur la chaise.
— Assis-toé! Arrête de m’interrompre et réponds à mes questions!
Morel eut un nouvel accès de toux qui le laissa râlant.
— Mon inhalateur…
— Je t’ai dit qu’on attend le docteur, ça prend une ordonnance. Il va passer te voir aujourd’hui. En attendant, faut que t’arrêtes de t’essouffler.
— Y fait chaud, icitte.
— Coudon, t’es moumoune pour un motard. Moi qui pensais qui faisait chaud au Panama… Si tu veux retourner au frais, réponds à mes questions pis niaise-moi pas, j’haïs ça.
— T’es pas mal plus prime que ton frère.
— Tu connais bien mon frère, c’est sûr.
— Oui.
— C’est ta gang, ça? C’est tes chums.
— Pourquoi tu veux pas gagner des pesos comme ton frère?
Hayden détourna la tête et se pencha légèrement, feignant de ne pas avoir entendu.
— Quoi?
— Le cash, ça t’intéresse pas?
— Es-tu en train d’essayer de m’acheter, mon hostie? Tu sais que tout ce qui se dit ici est enregistré. Tu t’imagines-tu qu’on est tous des ripoux? Moi, mon plaisir, plus que tout l’argent du monde, c’est de vous crisser en prison ou de vous voir vous tirer les uns sur les autres. Je vous aime allongés dans un cercueil. Tu me refais une allusion comme ça et je te colle une tentative de corruption. Tu veux essayer de m’acheter?
— Non, j’ai pas dit ça. Non. Je veux pas dire ça. Excuse, excuse, dit Morel en se raclant la gorge.
— Qui t’a demandé de faire sauter Ben Harvey?
— J’ai fait sauter personne. Je suis venu voir ma vieille mère à l’hôpital.
— Pas sûr que ta mère serait fière de savoir tout ce que tu fais.
— Ma mère, c’est ma fan number one, man!
— Un hostie de beau fan-club… Vous êtes des malades, câlice! On sait que c’est toi qui as fabriqué la bombe qui a tué Ben Harvey. Ta mère sait pas ça. À l’hôtel, t’as tiré sur un de nos policiers et tu l’as blessé.
Morel toussa. Il semblait vouloir cracher ses poumons.
— Je peux-tu boire?
— Oui. On va faire une petite pause, puis on va reprendre ça dans quinze minutes.
— Peux-tu checker pendant le break si mon avocat a téléphoné?
— Je l’aurais su déjà, mais je peux faire ça, si ça te rassure. Si ton avocat rappelle pas, c’est sûrement parce que… Faut pas avoir la tête à Papineau.
— Qu’est-ce que tu veux dire?
— Tu feras pas long feu dehors.
— Voyons donc.
— T’as pas fait ta job correctement. Tes amis aiment pas ça, tu le sais. C’est pour ça que t’étais pressé de t’en retourner.
Hayden se leva pour interrompre la discussion.
— Pause. Je reviens dans quinze minutes. Je te ramène quoi de la cafétéria?
— Un Coke pis un May West. Pis mon inhalateur avec une recharge.
Hayden sortit. Il avait de grands cernes de sueur sous les aisselles. Le contraste de températures entre le corridor et la salle d’interrogatoire était frappant. Il alla rejoindre Oligny et Yelle qui regardaient la scène sur un écran.
— T’es en train de le découper en petits morceaux, dit Yelle. Ça saigne.
— Son avocat a pas encore appelé. Ça pourrait dire que ses chums l’ont laissé tomber. Je vais jouer là-dessus et sur le fait qu’en prison il fera pas de vieux os.
Ils regardèrent Morel sur l’écran. La tête entre les mains, il ne semblait pas bien aller.
— Je vais tout essayer, dit Hayden, mais comme il sait qu’il prendra moins de dix ans pour tentative de meurtre et entrave au travail des policiers, son choix est facile. Je vais donc lui rappeler ce qui est arrivé à certains de ses anciens chums du chapitre de Laval. Ensuite, je vais lui enfoncer dans la gorge le meurtre de Julie Saint-Laurent.
— Rappelle-lui ceux qui ont été coulés dans le ciment et jetés dans le fleuve.
— Bon, je vais aller lui acheter son hostie de May West pis son Coke, dit Hayden en sortant de la monnaie de ses poches. Et il nous faudrait avoir bientôt son calvaire d’inhalateur. Je peux pas croire qu’y a pas un asthmatique dans le service à qui on pourrait emprunter la pompe!
— Le médecin s’en vient.
Morel avait maintenant posé la tête sur la table, les mains sur la nuque.
— OK, mais ça presse, dit Owen.
* * *
Lorsque Hayden revint dans la salle d’interrogatoire, il retroussa ses manches. Il avait l’air d’un chien prêt à mordre, l’écume aux babines. Morel s’en rendit compte et parut inquiet. Manifestement, le lieutenant voulait en finir. Le motard avait une grosse toux creuse et respirait comme un serpent. Hayden déposa la cannette de Coke et le petit gâteau sur la table.
— Merci, boss… On peut-tu reprendre ça demain, je suis crevé…
Hayden sentit son corps se crisper. Il détestait se faire appeler «boss», surtout par un truand.
— Moi, je suis en pleine forme.
— Pas moé, boss.
Il pointa du doigt Morel et s’approcha à un pied de son visage.
— Écoute-moé ben, toé! Je suis pas ton boss. Tu vas pas être familier avec moé. Tu restes poli. Je t’avertis pour le reste de l’interrogatoire. Ton boss, c’est Marc Hamel, pis je sais qu’il est en crisse contre toé, qu’il te fait pu confiance, tu as gaffé…
Le coup frappa, et Morel chancela. Hayden recula. Le visage du motard était maintenant empreint de peur et de colère. Il se remit à tousser à s’en cracher les poumons. Chaque expectoration consolait Hayden de la mort de Julie Saint-Laurent.
— Je vais-tu avoir mon inhalateur? implora Morel.
— Ça devrait pas tarder.
— Je tiendrai pas le coup…
— Tu vas y arriver. T’as quand même plus de chance que Ben Harvey.
— C’est pas moi. J’ai rien à woir dans ça.
— Si t’as rien à voir avec rien, qu’est-ce que tu faisais à l’Hôtel Frontière?
— Je voulais juste aller aux États-Unis.
— Pourtant, t’es arrivé en avion, non?
— Oui.
— Pourquoi t’es pas reparti en avion?
— Je voulais pas retourner au Panama. Je voulais juste aller faire un tour à New York.
— Et en chemin, t’as décidé de faire un peu de tourisme à Lacolle…
Le lieutenant poussa un rire sarcastique.
— J’avais besoin de repos.
— Prends-moi pas pour un cave! Tu voulais passer la frontière caché dans un camion ou whatever pour ensuite décrisser au Mexique pis au Panama. C’est ça?
Morel mâchait stupidement son May West, les dents brunies par le chocolat. Il gratta ses favoris. Hayden le fixa droit dans les yeux.
— Regarde, le grand… J’ai vu neiger. Si t’avais pas été dans une situation de merde, tu te serais pas sauvé en nous voyant et t’aurais collaboré au lieu de tirer sur mon collègue. C’est sérieux, une tentative de meurtre. Pis laisse-moi te dire, ajouta Hayden en simulant un revolver avec la main, que beaucoup de personnes t’attendent. En prison, les gardiens vont pas te protéger, y vont laisser tes anciens chums faire la job. Les gars des Rock Machine, qui sont dans une autre section, te feront pas de cadeaux eux non plus. Les ti-culs des clubs-écoles vont vouloir te tester… T’es fait à l’os. À l’os! Je suis même pas sûr que tu passes à travers la première semaine. Rappelle-toi ce qui est arrivé à Dave «Ketchup» Hince. Il s’est assis sur le banc dans le gym et il a pas eu le temps de lever très haut ses haltères avant qu’ils lui enfoncent dans le cou. Pis tes amis qui avaient trop parlé et qui ont coulé au fond du fleuve, les pieds dans le ciment? C’est pas drôle quand tu fais pu l’affaire…
Morel pâlissait à vue d’œil. Il prit une longue rasade de Coke. Il avait de la difficulté à soutenir le regard de Hayden. Il toussa de plus belle et se mit à perdre haleine. Son état commençait à inquiéter l’enquêteur. Il se demandait quand le médecin passerait. Il ne voulait pas perdre son témoin ni être accusé de l’avoir molesté.
— Tu veux me crisser en prison? articula péniblement Morel.
— En prison? Penses-tu que c’est la meilleure place pour toi?
— Tu veux dire…
— Y a peut-être moyen pour toi d’éviter ça si tu collabores avec nous.
Bien qu’à bout de souffle, Morel monta sur ses grands chevaux.
— Jamais! Moé, stool! Crisse, non!
— Mieux vaut être stool que de manger les pissenlits par la racine.
— Non! non! non! No way!
— De toute façon, tu le vois bien, ton avocat ne rappelle pas. Ça veut dire que les gars sont pas contents de toi. Moi, je te conseille de réfléchir. On va faire attention à toi. Il y a plusieurs possibilités. Si tu nous donnes les informations qu’on cherche, tu pourras même t’en sortir sans peine avec une nouvelle identité, une nouvelle face plus belle que la tienne et déménager vers une belle destination. Gratos! Mais pour ça, ça prend du jus, pis y faut que tu collabores de A à Z. Pas de niaisage, pas de tataouinage.
— Tu peux-tu baisser le chauffage?
— C’est drôle, moi, j’ai froid.
Le motard ravala un juron.
— On va reprendre du début. T’es arrivé à Montréal dans la semaine avant le meurtre de Ben Harvey.
— Ouain.
— On sait tous que t’es le seul gars des Hells à avoir une expertise en explosifs. T’as travaillé dans une carrière quand t’étais jeune. T’as utilisé de la dynamite avant aujourd’hui.
— Oui. Pour ouvrir des pans de roc.
— C’est facile pour toi de t’en procurer si tu en as besoin?
— Je pense pas que mon avocat aimerait la question, dit Morel en toussotant.
— Ton avocat est pas là pis y s’en crisse de toi… On va donc revenir un peu en arrière. T’es arrivé à Toronto le 18 octobre?
— Quelque chose comme ça.
— Jean Labonté… Tu l’as choisi, le nom!
Morel éructa un rire niais.
— J’ai un autre prix à accrocher à ta feuille de route. Cornwall. Ça te dit quelque chose?
Morel sembla décontenancé. Il ne regardait plus Hayden dans les yeux, mais fixait un point sur le mur.
— Julie Saint-Laurent… Elle a été ta maîtresse?
— Ouain.
— Vous vous êtes servis d’elle pour attirer Bergeron dans un piège.
— Bergeron s’est mis tout seul dans un piège.
— Julie était dans le même avion que toi. On sait que t’as loué une voiture à l’aéroport Pearson et que vous êtes partis ensemble pour Montréal par la 401. On a une preuve en béton.
Morel toussait de plus en plus violemment.
— Vous vous êtes disputés en chemin parce qu’elle voulait continuer à fréquenter Bergeron, et c’est là que t’as décidé de la supprimer parce qu’elle devenait trop dangereuse pour vous autres. T’as pris la sortie pour Cornwall, t’es allé dans un coin isolé, tu l’as violée pis tu lui as crissé une balle dans la tête.
Morel refusait toujours de le regarder, il soufflait comme une vieille pompe à vapeur. Il essayait de contrôler sa crise d’asthme. C’est seulement alors, au bord de l’étouffement, qu’il tenta désespérément de dire quelque chose d’important.
— Si je… si…
— Oui, l’encouragea Hayden, si quoi?
— Si… si j’décide…
— Vas-y, parle, j’t’écoute!
— …
Sa respiration était de plus en plus sifflante. Son visage rouge comme un poivron.
— Tsé… Y a ben des jeunes… en dedans qui veulent impressionner les boss… pis qui finissent, dit-il en haletant, par sortir de prison… pis y ont ben, ben de l’ambition… pis y sont prêts à tout…
— Continue!
Morel plissa les yeux, porta ses mains à sa poitrine, le visage grimaçant de douleur.
Visiblement, il n’entendait plus ce que le lieutenant lui disait. Soudain, son visage s’empourpra, tout cyanosé. Sa respiration se fit de plus en plus sibilante. Il cherchait son air. Il se leva, chuta, le souffle rauque, les yeux révulsés, en pleine détresse respiratoire.
Hayden appuya sur le bouton d’urgence et cria dans l’interphone:
— Une ambulance, vite! Il respire pu!
Et il entreprit aussitôt des manœuvres de réanimation cardiorespiratoire. Il n’était pas question qu’il perde son témoin. Sur ce, Oligny entra dans la pièce et baissa le thermostat.
— Va chercher le défibrillateur!
Oligny repartit, puis reparut, hors d’haleine, avec l’appareil. Hayden l’alluma, appliqua les deux électrodes sur la poitrine nue de Morel, brancha le connecteur et appuya sur la touche qui délivra la décharge électrique. Le corps se souleva brusquement. Le cœur de Morel se remit à battre, puis s’arrêta de nouveau. Hayden s’apprêtait à refaire la manœuvre lorsque les ambulanciers entrèrent dans la salle d’interrogatoire. Ils plaquèrent un masque à oxygène sur le visage cramoisi du gangster.
— Il faut deux voitures pour sécuriser le trajet à l’hôpital, et moi, je monte dans l’ambulance avec lui.
Oligny accompagna Hayden.
— Fait chier! Il était sur le point de parler!
L’ambulancier qui surveillait les paramètres vitaux de Morel dit que son état s’était stabilisé.
À l’hôpital Saint-Luc, Morel fut tout de suite pris en charge par l’équipe des urgences. Le déploiement policier impressionna tout le monde. Hayden expliqua la situation à l’urgentiste qui comprit qu’il devrait s’en accommoder.
* * *
Hayden entra en coup de vent dans le bureau de Chalifour. Il était violet de colère: la livraison de l’inhalateur avait trop tardé!
— Je suis désolé, Owen. J’ai fait ce que j’ai pu.
— T’aurais pu en faire plus! Une crisse de pompe, tabarnak!
— Ciboire, Owen, c’est pas de ma faute si l’hostie de médecin s’est pogné l’cul en chemin!
Frondeur, Hayden hochait la tête de dépit devant son patron.
— On a perdu Viau et là on pourrait perdre Morel!
— Je vais tout faire pour que ça arrive pas.
— T’aurais dû agir avant!
— J’ai pas juste tes hosties de problèmes à régler!
Owen soupira, s’assit, donna un coup de pied contre le bureau et se prit la tête entre les mains. Il bouillait. Chalifour le laissa décompresser, en profita pour passer quelques appels. Hayden savait bien, au fond, que son patron n’y était pour rien. Sa colère avait rejailli injustement sur lui. Quelques minutes plus tard, lorsque Chalifour sentit que Hayden était revenu à de meilleures dispositions, il répéta calmement qu’il s’occuperait personnellement du dossier de Morel pendant son séjour à l’hôpital. La décision fut prise de ne pas prévenir les médias, mais puisque l’hôpital devrait contacter les proches de Morel, la nouvelle ne resterait pas longtemps secrète. Comme l’expliquerait le porte-parole du SPCUM, si nécessaire, Morel était en état d’arrestation au moment de sa crise d’asthme survenue en plein interrogatoire, et il lui serait impossible de recevoir des visiteurs, sauf sa femme ou un membre de sa famille immédiate, au besoin.
— Ils vont devoir montrer patte blanche, dit Hayden.
Avant de refermer la porte, Chalifour confia à son lieutenant qu’il serait présent aux funérailles de son père. Les gens autour de Hayden semblaient vouloir absolument lui rappeler que son père était mort, comme s’il avait voulu l’oublier.
— Nous serons quelques policiers.
Hayden aurait voulu dire que ce n’était pas nécessaire, mais il ne pouvait pas empêcher la solidarité de ses collègues.
— Merci, Paul.
— On va devoir suivre un protocole. J’ai appelé à l’église pour nous réserver des places loin des motards. Pour les condoléances, il y aura deux groupes distincts. Le tien et celui de ton frère.
— Je comprends très bien.
Dans les journaux, à la radio et à la télé, la guerre des gangs occupait tout l’espace médiatique. «Le Québec en guerre!» titrait un tabloïd de Montréal. Des propriétaires de bars faisaient part aux journalistes des menaces que l’on proférait à leur endroit dans Hochelaga-Maisonneuve. «Who’s next?» titrait un journal anglophone, en affichant en médaillon la photo de Ben Harvey.
Pendant ce temps, les corps policiers travaillaient en vase clos, déplorait Hayden, alors qu’à la guerre les forces alliées sont censées travailler de concert. Owen pensa à Churchill et se dit que tout ce que la guerre des motards avait à offrir était sang, sueur, larmes et cadavres.
En fin d’après-midi, Chalifour apprit à Hayden que Morel passerait encore une semaine à l’hôpital et serait sous bonne garde jour et nuit.
— Une semaine, soupira Owen. Et dire qu’il était sur le point de parler! Morel, c’est la clé qui ouvre toutes les portes.
— Les délateurs, c’est pas toujours la solution miracle, dit Chalifour.
— Il sait qu’il est cuit. J’espère qu’il renoncera pas à parler. Il faut absolument affaiblir la nouvelle structure des motards sur l’île de Montréal. Ils doivent comprendre qu’on sera acharnés comme des teignes.
Hayden savait que ces interventions avaient un effet négatif à court terme sur l’organisation criminelle et qu’il fallait frapper très fort, sinon cela revenait à écoper le Titanic avec une tasse. Le grand coup consistait à pousser Morel à retourner sa veste, à lui faire cracher des noms pour remonter jusqu’à Marc Hamel et Tom Hayden.
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