Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 11 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 11

 

 

Il n’était pas très loin de chez Selma, et le trafic était léger. Il prit le boulevard René-Lévesque, tourna à droite dans la rue University, longea Griffintown, où il avait grandi, avec ses usines et ses cheminées, s’engagea sur l’autoroute Bonaventure et, peu après le bassin Peel et les élévateurs à grains, sortit sur l’avenue Pierre-Dupuy. Il regarda sa montre. Il avait dit à Selma qu’il serait en retard d’une bonne heure, et il avait calculé juste.

Selma vivait à la Cité-du-Havre. Elle avait acheté une copropriété dans le célèbre Habitat 67, œuvre emblématique de la ville de Montréal. De loin, cet étrange amoncellement de cubes ressemblait à trois immenses dunes. Il avait lu que plusieurs vedettes habitaient là, mais il n’en avait encore jamais croisé une seule. Il appuya sur le bouton de l’interphone, et quelques secondes plus tard la porte se déverrouilla. Il s’engouffra dans l’ascenseur.

Déjà, sur le palier, il entendait les cuivres d’une salsa. Sur sa porte, Selma avait scotché une note sur laquelle elle avait écrit «Entre» et dessiné un cœur. Il entra. Fatima, le derrière tout frétillant, s’approcha pour le sentir. Owen se pencha pour lui caresser la tête jusqu’au museau, ce qui valut quelques coups de langue à l’enquêteur. La vue sur les gratte-ciels illuminés de Montréal était magnifique. Le gyrophare, au sommet de l’immeuble cruciforme de la Place Ville Marie, éclairait la métropole comme si elle était une vedette de cinéma. Dans le ciel, au loin, un avion descendait sur l’aéroport.

— Sel, tu es là?

Pas de réponse. On se serait cru à Cuba avec cette musique chaude et rythmée qui envahissait l’appartement. Selma n’était pas dans la cuisine ni dans le salon. Il sourit en regardant l’escalier en colimaçon.

Il monta sans faire de bruit et se dirigea sans hésiter vers la chambre. La porte était entrouverte. Il la poussa. La pièce était à peine éclairée par les lumières de la ville. Selma était couchée sur le ventre, presque nue. Il avait l’impression que ses hanches luisaient. Il la regarda longuement, la désira. Il parcourut la géographie de son corps. Il sentit le sien aimanté, électrisé, galvanisé. Owen se dévêtit lentement sans perdre de vue les courbes voluptueuses et les volumes parfaits du corps de Selma, sa longue chevelure noire. Il se glissa sur le lit en douceur. Son sexe dur, tendu comme un point d’exclamation. Il se pencha sur la nuque de Selma, qui tressaillit en sentant son souffle frais. Ses mains effleurèrent son cou, ses épaules, son dos. Il caressa la chute des reins. Il l’entendit gémir et murmurer son prénom. Une odeur de cèdre rouge se dégageait de sa chevelure. Il lécha ses jambes jusqu’aux mollets et remonta lentement, mordillant ses cuisses près des fesses qu’il frôla du bout des doigts et se mit à pétrir des deux mains. Il sentait le corps de Selma frissonner. Il s’allongea sur elle. Elle soupira, tremblota, geignit de plaisir. Son corps épousait les courbes de Selma. Il ferma les yeux pour goûter au bonheur. Les percussions, le piano, la trompette, la basse et les voix ensoleillées donnaient le rythme. Ses mains frôlèrent ses hanches, ses doigts touchèrent l’élastique de son slip qu’il fit glisser le long de ses jambes. Elle se cambra et tourna la tête, sortit la langue, et il l’éperonna de la sienne avec lenteur. Il la retourna doucement. Il vit enfin son visage. Qu’elle était belle! Fraîche comme une mangue mûre. Ses lèvres ourlées comme un fruit tendre et charnu s’avançant vers les siennes. Ils s’embrassèrent longtemps. Elle se redressa, lui sourit. Un sourire tout en longueur, en langueur. Elle le regarda intensément dans les yeux. Elle saisit son sexe. Il palpa ses seins ronds et chauds. Il toucha les mamelons durcis par le désir. Elle lui chuchota à l’oreille: «Eu amo você.» Il hissa lentement son sexe dans son couloir de soie.

* * *

Vers minuit, ils descendirent déguster les tapas que Selma avait préparées. La silhouette de Montréal était leur toile de fond. En discutant de tout et de rien, Owen évoqua la vente de sa maison. Sans hésiter, Selma l’invita à venir vivre chez elle. Elle lui proposa même que Brandon prenne la chambre qui lui servait de bureau lorsque Owen lui annonça qu’il voulait sortir son fils du pensionnat.

— Je peux déplacer mon bureau dans le salon.

— Merci. Je vais y penser.

Owen était sensible à cette proposition si spontanée et généreuse, mais craignait que Selma veuille de nouveau aborder ce qui avait mis fin une première fois à leur relation. À l’époque, Selma lui avait parlé de son désir d’avoir un enfant. Après avoir évité la question, Owen avait dû lui avouer que ce n’était pas envisageable pour lui. «Non négociable», avait-il dit. Il avait déjà trois enfants, et son impression d’avoir raté leur éducation le tenaillait trop pour qu’il recommence, même avec elle. Mais leurs retrouvailles s’étaient faites sur des bases plus claires. Il était divorcé et avait repris un certain contrôle sur sa vie. Il voulait maintenir le cap.

— Si notre projet se concrétise, nous aurons la vie pas mal plus facile dans notre travail.

— J’aimerais vraiment qu’on puisse changer les choses, Selma.

— Tu sembles en douter.

— Oui. Le système est lourd.

Depuis quelques semaines, ils caressaient un projet important. C’était en fait l’idée de Selma, mais à laquelle Owen ajoutait les siennes en tant que praticien. L’objectif était de modifier le Code criminel pour attaquer plus efficacement les gangs. Selma avait déjà déposé un mémoire qui avait été salué par l’opposition officielle à Ottawa et très bien reçu à Québec: elle préconisait l’interdiction d’exhiber les couleurs de tout gang criminel, l’imposition de peines plus sévères, l’obligation pour les prévenus lors d’un procès de justifier la provenance de leurs biens eu égard à leurs revenus légaux, etc. Elle voulait que l’on puisse expédier à l’ombre les individus qui déclarent des revenus de quatre-vingt-dix mille dollars, mais qui possèdent des biens mobiliers et immobiliers d’une valeur de plusieurs millions. Elle recommandait aussi la formation d’une escouade mixte, c’est-à-dire dont les membres seraient issus de plusieurs corps de police, qui mettraient en commun leurs informations. Voilà pourquoi M Flores était dans la ligne de e mire des motards et de la pègre. Elle avait une idée en tête, freiner les gangs criminels, et elle y croyait d’autant plus que les appuis politiques à Québec commençaient à se multiplier. Comme la justice pénale relevait du gouvernement fédéral, il fallait aussi convaincre la Chambre des communes, à Ottawa, de modifier son Code criminel, ce qui exigeait beaucoup de patience et de doigté.

Selma avait remis son projet de loi au député de sa circonscription pour qu’il le dépose à l’Assemblée nationale du Québec. Lentement s’imposait l’idée de la nécessité d’une loi antigang, mais dans le contexte tendu qui faisait suite à la libération de Marc Hamel, cette démarche serait considérée comme une agression, de l’huile sur le feu.

Le charisme de Selma séduisait le public, les journalistes et les juges aimaient son franc-parler, et elle avait été courtisée par des partis politiques, fédéralistes et indépendantistes, de gauche et de droite, auxquels elle avait opposé un refus catégorique.

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