Requiem américain
Chapitre 12
Samedi 26 octobre
Hayden fut tiré brusquement du sommeil. Ses paupières peinaient à se décoller. Il se retourna dans son lit pour regarder le réveil numérique. Les chiffres lumineux étaient flous. On frappait à la porte vigoureusement, on sonnait. Ses yeux finirent par distinguer l’heure: sept heures trente-neuf. Il ne se sentait pas rassuré. Il sortit son Glock du holster accroché au valet de nuit, enfila son jeans en vitesse. On cogna encore plus fort. En débouchant du couloir, il reconnut Oligny derrière la fenêtre. Il sut tout de suite, à la tête de son collègue, qu’il s’était passé quelque chose de grave. La nouvelle tomba comme un coup de masse sur sa tête.
— Une femme qui promenait son chien devant l’immeuble de Selma a été tuée!
— Merde! J’étais justement chez elle hier soir! Je suis rentré dormir ici parce qu’elle se lève tôt même le week-end, mais vu l’heure à laquelle je suis parti, elle a dû rester au lit un peu plus longtemps que prévu…
— La femme n’a pas d’antécédents criminels, mais écoute bien ça: elle a à peu près le même âge que Selma, un chien qui ressemble à celui de Selma et qu’elle promène tôt le matin, comme le fait Selma…
— Où est-elle? Où est Selma? Il faut augmenter sa protection.
— Peut-être qu’ils savaient ce qu’ils faisaient et que c’est un avertissement.
— Je pense pas. Ils ont gaffé.
Owen s’en voulait de ne pas avoir dit à Selma qu’elle était sur une liste noire. Il avait manqué à son devoir, mais il n’avait pas voulu la perturber à la fin d’une semaine difficile. Sur ce, le téléphone sonna.
— Je suis en sécurité, dit-elle. Les enquêteurs sont ici, et il y a un policier en haut et un en bas qui montent la garde.
— J’aurais dû rester… À quelle heure es-tu sortie avec Fatima?
— Une heure plus tard que d’habitude. Ça va, ça va, meu amor.
— Qui s’occupe du dossier?
— Le lieutenant Higgins.
— Bien. Il est compétent. Je suis tellement désolé! Oli est ici. C’est lui qui est venu m’annoncer la nouvelle. Je serai chez toi d’ici peu.
Hayden raccrocha, se tourna vers Oligny.
— Tu veux un café?
Sans lui laisser le temps de répondre, il versa du café pour deux dans le filtre et démarra l’appareil. Peu à peu la pièce s’emplit d’une odeur réconfortante.
— Ils t’offrent une protection, dit Oligny en montrant la fourgonnette banalisée garée dans la rue.
— J’avais même pas remarqué…
Owen soupira, se frotta les yeux, puis dit:
— Hier, avant d’aller chez Selma, j’ai rencontré Mona, l’amie de Julie Saint-Laurent qui danse dans un bar du centre-ville.
— Et…?
— Elle m’a dit que Bergeron et Saint-Laurent étaient en amour. Il semble qu’au départ Saint-Laurent était là pour mener Bergeron en bateau, mais qu’elle aurait fini par céder à ses charmes. Tu sais à quel point il faisait craquer les filles.
— Oh oui…
— On peut avancer l’idée que Saint-Laurent s’est rendu compte que Bergeron était en train de se faire coincer par le chantage des criminels et qu’elle a voulu intervenir. Les motards ont peut-être su qu’elle était tombée amoureuse de Bergeron et ils lui ont dit de rompre avec lui. Bergeron se serait retrouvé déprimé, mais aussi en crise en raison de son divorce et empêtré dans la corruption, ce qui aurait mis un terme à sa carrière.
Oligny approuvait les conjectures de son collègue.
— Ça peut marcher. D’autant que Julie Saint-Laurent est portée disparue…
— Oui. Elle devait savoir qui est la ou les personnes qui ont voulu corrompre Bergeron. C’est elle qui pourrait nous dire si Denis Viau était impliqué dans l’affaire. Le but était d’infiltrer notre réseau de communication.
Hayden sortit deux tasses et versa le café chaud.
— Donc, dit Oligny, on aurait voulu empêcher Julie Saint-Laurent de parler.
— Elle n’est pas retournée chez elle depuis plus de trois semaines, on le sait par la voisine, ce que corrobore Mona. Et elle n’est ni en dehors du pays ni à Sept-Îles chez ses parents…
— En passant, son chat prend du mieux. Il dort avec les vaches et vient faire sa tournée dans la maison. Les autres chats l’ont accepté.
Hayden leva sa tasse en guise de remerciement, puis pinça les lèvres et hocha la tête de stupéfaction.
— J’en reviens pas encore qu’on ait voulu s’en prendre à Selma.
— Tu l’as dit, la guerre va se faire sur plusieurs fronts.
Oligny finit son café et se leva pour partir.
— Merci d’être passé, Oli.
— De rien.
* * *
À dix heures, Owen se présenta devant l’entrée d’Habitat 67. Les policiers étaient toujours sur place, les rubans jaunes de la scène de crime n’avaient pas été retirés. Il reconnut le lieutenant Higgins qui lui fit un signe de la main. Hayden s’approcha.
Higgins avait une démarche balourde en raison d’une surcharge pondérale qui lui faisait le souffle court et râlant. La chair de son cou flasque tremblait quand il parlait. Il portait les cheveux en brosse, et son regard froid coupait comme du métal bien tranchant.
— M Flores a été chanceuse de s’être levée plus tard que d’habitude. La e
victime, elle…, moins. Deux balles de .357. On a retrouvé l’arme dans le gazon.
En effet, Selma l’avait échappé belle. Sa voisine, une femme sans histoire, était la première victime collatérale de cette guerre des motards.
— Avez-vous un signalement?
— On en a plusieurs. On va recouper tout ça et je te tiens au courant. Il faut que j’y aille.
Hayden pénétra dans l’immeuble, monta chez Selma. Au sortir de l’ascenseur, le policier en faction s’avança vers lui, menaçant.
— Je suis le lieutenant Hayden et un ami de Selma.
Il présenta sa carte, mais l’homme lui demanda de rester à distance. Il frappa à la porte, qui s’entrouvrit.
— Owen! Tudo bem!
Le policier laissa entrer Hayden en lui adressant un signe de tête. Selma se pressa aussitôt contre lui. Il la serra fort. Elle avait le visage terrassé par la peur.
— Si nous n’avions pas bu hier soir, je serais sortie courir avec Fatima à la même heure que d’habitude.
— Faut croire que ton jour n’est pas venu.
— Mais tu te rends compte? Une femme innocente est morte à cause de moi!
Il se détacha d’elle tout en lui tenant les mains.
— C’est pas de ta faute. Parfois, on est au mauvais endroit au mauvais moment. Je sais que tu te sens coupable, mais tu peux venger la mort de cette femme en poursuivant ton travail pour nous aider à les mettre tous derrière les barreaux.
— Mais tu as bien vu où nous en sommes.
— Que veux-tu dire?
— Bergeron. Qui aurait pu imaginer que ce gars-là était un ripou.
— Je sais qu’on n’a pas la cote en ce moment, mais quand on va commencer à arrêter les bandits, le vent va tourner.
À ces mots, il passa ses doigts dans les cheveux noirs et soyeux de Selma, lui massa la nuque tendrement. Ils passèrent la journée chez elle à repasser le fil des événements, à tenter des hypothèses, à répondre aux questions du lieutenant Higgins et à se convaincre de la nécessité de cette loi antigang. Owen paria avec Selma qu’elle serait bientôt invitée à l’émission Le Point de Radio-Canada pour parler de cette tentative de meurtre, mais elle rétorqua que ses patrons refuseraient et qu’elle préférait attendre que le projet de loi antigang ait été entériné pour y aller. Et que, si elle y était invitée, Owen irait avec elle.
— Je vais dormir ici cette nuit.
— Je t’adore, amor da minha vida.
Elle le serra très fort et pleura pour la première fois depuis qu’il était arrivé.
* * *
Le lendemain, Hayden alla passer l’après-midi à préparer sa maison pour les rigueurs de l’hiver. Vente ou pas, il fallait le faire. Avec Bad qui le suivait partout, et sous le regard des deux agents de sécurité chargés de sa protection, cachés dans la fourgonnette banalisée, il ratissa les feuilles mortes, en remplit six sacs orange. Il balaya l’entrée, nettoya les gouttières, sortit les pelles et le sel de déglaçage, rangea sa corde de bois de chauffage. La neige pouvait tomber! Il ne lui restait plus qu’à monter l’abri d’auto, mais pour cela il attendrait l’aide de son fils Patrick. Il se reposa en écoutant le football à la télé, une bière à portée de main, puis retourna passer la nuit chez Selma.
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