Requiem américain
Chapitre 18
Vendredi 1 novembre er
Oligny attendait Hayden au bureau avec un message important.
— Écoute ça, Owen. Un agent de la GRC vient d’appeler pour confirmer que, d’après des caméras de surveillance, Jesse Morel est rentré au pays en provenance du Panama à l’aéroport Pearson de Toronto sur un vol d’Air Canada, le 18 octobre, avec un faux passeport au nom de Jean Labonté.
Cette information, la GRC la tenait des agents des services frontaliers du Canada. Morel était considéré comme extrêmement dangereux, et sa photo avait commencé à circuler dans tout le pays.
— La voiture de Harvey a explosé vendredi dernier, le 25. Ça collerait. Morel arrive à Toronto le vendredi précédent, loue une auto. Il a le temps de préparer son coup. «Labonté», j’ai mon hostie de voyage! Il l’a trouvé, le nom!
Peu de temps après, la GRC leur transmit une télécopie: la liste des passagers du vol d’Air Canada. Hayden l’examina et s’exclama:
— Regarde ça, Oli! Julie Saint-Laurent. Ça peut pas être une coïncidence.
— Si elle est rentrée au pays avec Morel, ça jette un tout autre éclairage sur sa disparition. Est-ce qu’ils ont voyagé côte à côte?
— J’ai seulement la liste des passagers. Il faudrait demander à Air Canada de nous préciser le numéro de leur siège.
— Je m’en occupe.
* * *
Le soir venu, Hayden resta quelques minutes de plus au bureau pour classer la paperasse qui s’accumulait, sinon il finirait par s’embourber. Cette tâche terminée, il éteignit l’ordinateur, sa lampe, décrocha sa veste de cuir. Il allait sortir lorsque le téléphone sonna. C’était vendredi soir, il eut envie de ne pas répondre, mais il revint sur ses pas et décrocha. Il y eut un long silence au bout du fil.
— Oui?… Qui est là?…
— Mona Sylvestre. Je sais… je suis pas venue vous rejoindre à notre dernier rendez-vous, mais j’avais de bonnes raisons…
Surpris, Hayden remarqua qu’elle le vouvoyait, aussi décida-t-il de faire de même.
— Je me demandais ce qui vous était arrivé. Vous allez bien?
— J’ai pris congé.
— Qu’est-ce que je peux faire pour vous, Mona?
— J’aimerais vous voir.
— Où êtes-vous?
— Chez moi.
— C’est-à-dire?
— À Longueuil, mais je peux pas vous recevoir ici.
— Je comprends. Prenez le métro et rejoignez-moi au café Van Houtte, dans le petit centre commercial à la sortie de la station Honoré-Beaugrand.
— OK, je pars tout de suite.
* * *
Hayden commanda un café latté et une brioche, puis chercha le coin le plus discret où s’asseoir. Il avait hâte que la semaine finisse pour aller chez Selma, mais il devait d’abord faire son travail jusqu’au bout.
Mona Sylvestre arriva quelques minutes après lui, vêtue de noir.
— Bonjour, dit-elle.
— Bonsoir.
— Oui, excusez-moi, bonsoir plutôt…
En plus de la petite boule en or au bout de la langue, elle portait maintenant un autre perçage: une agate sur l’aile droite du nez.
— Je vais chercher quelque chose à boire.
— OK.
Elle revint avec un café noir et s’assit devant lui.
— Vous devez vous demander pourquoi j’étais pas là l’autre soir…
— Oui, je vous ai attendue, j’étais inquiet.
— J’ai eu un client que je pouvais pas refuser. Sinon, j’aurais perdu ma job. C’était… Marc Hamel.
— Oh! J’espère que vous êtes pas venue me parler des fantasmes de Marc Hamel!
— Ha! ha! ha! Je m’en passerais bien!
— Désolé, Mona, je voulais pas…
— Ça va… Avant que Hamel quitte la chambre, il a reçu un coup de fil d’un gars qu’il appelait Jess et avec qui il semblait très à l’aise. J’ai cru que ça pouvait être Jesse Morel.
— De quoi ont-ils parlé?
— À un moment donné, je l’ai entendu dire: «C’est ce que t’avais à faire, c’est ce que t’as fait, j’veux rien savoir, tant pis pour elle, câlice.» J’ai tout de suite pensé à Julie. Alors, en sortant, j’ai demandé à ma boss quand Djou allait revenir. Elle m’a dit qu’elle avait changé de job. Puis j’ai posé une autre question et j’ai senti que je la dérangeais.
Elle but une gorgée de café et garda le gobelet dans ses mains pour les réchauffer.
— Vous avez senti que vous la dérangiez?
— Oui, que c’était pas de mes affaires. «Tanne-moé pas avec ça», qu’elle m’a dit. Ce que je trouve bizarre, c’est que notre job est très payante et que Julie, comme la plupart des filles, a pas de diplôme. Je vois pas ce qu’elle pourrait faire d’autre.
Hayden pensa alors à trois possibilités: soit elle avait décidé de prendre le large parce que Bergeron lui avait laissé de l’argent; soit elle avait été rétribuée pour faire chanter Bergeron et on lui avait demandé de rester discrète; soit on avait fait disparaître toute trace de cette histoire, y compris Julie Saint-Laurent…
— Connaissez-vous Léa Trépanier?
— Oui, on se croise de temps à autre. On se parle. On est sur le même circuit.
— Donc, personne n’a vu Julie à part peut-être votre patronne qui soutient qu’elle travaille maintenant ailleurs.
— C’est ça.
— OK. Je vais donc vous demander de garder les oreilles grandes ouvertes, Mona, mais de faire très attention à vous. Il ne faudrait pas qu’ils apprennent que vous vous mêlez de ça. Je pense que votre patronne a été assez claire. Ne dites rien de nos rencontres, pas même à des amis. Mais si vous entendez quoi que ce soit, appelez-moi.
— Je vous le promets.
— Je vous remercie de vous être déplacée.
Elle hocha la tête.
— C’est rien.
Il la salua, lui sourit et sortit.
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