Requiem américain

Jacques Côté · Chapitre 5 sur 36

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Requiem américain

Chapitre 5

 

 

Les lumières étaient allumées dans la maison. Lorsqu’il entra, il trouva Patrick en train de gratter sa Stratocaster avec le berger allemand à ses pieds, lequel se leva pour venir quérir sa dose de caresses. Bad lui lécha les mains; Owen toucha du nez le museau de son chien et enfouit son visage dans son pelage.

Owen avait appris à son fils ses premiers accords en bas âge. Celui-ci n’avait plus jamais décroché.

— Hey, dad! dit-il en concluant son morceau.

Ils se donnèrent l’accolade. Son gars était grand et le dépassait d’un front. Il avait les cheveux blond-roux et quelques taches de rousseur sur le visage, qui lui donnaient beaucoup de charme d’après les petites amies très nombreuses qu’il avait eues. Patrick avait dressé la table avec la nappe des soirs de fête. Il avait disposé trois verres à vin.

— Ça va, dad?

— Oui. Fiona est partie. Je suis allé la reconduire vendredi à l’aéroport. Tu peux enlever un couvert. Merci d’avoir mis la table et préparé le repas.

Il marcha jusqu’au salon, Bad sur ses talons. Il prit sa guitare acoustique sur le porte-instrument. Patrick accorda la sienne en sol, comme son père le lui avait appris. Il compta quatre pulsations, et ils lancèrent All Down the Line, des Rolling Stones. Patrick avait une belle voix chaude. Le père aimait ces moments avec son fils. Ils reprirent le refrain en chœur. Puisque tous les deux parlaient peu, ils trouvaient dans la musique une façon de communiquer. Elle les faisait danser, crier, sourire et se regarder franchement dans les yeux. C’était le plus bel héritage qu’il avait légué à ses enfants.

Il regardait son fils et le sentait préoccupé. Ses fibres paternelles étaient connectées à Patrick plus encore qu’à Fiona ou Brandon.

Après la chanson, Owen replaça sa Martin sur le porte-guitare.

— Veux-tu une bière?

— OK. J’ai apporté une bouteille de vin pour tantôt, dad.

— Merci! Alors, tu vas dormir ici ce soir?

— Sûrement.

— Je me lève tôt demain.

— Je prendrai le train de banlieue. Réveille-moi pas.

— J’ai écouté ta composition.

Patrick cessa de jouer.

— Et puis?

— C’est très bon! La pièce est bien construite, le pont qui mène au refrain est parfait, très catchy.

Patrick joua le pont et entama le refrain de Broken Wings. Owen retourna prendre sa guitare pour broder un solo. À la fin du morceau, les deux se tapèrent dans la main. Le père hochait la tête, emballé.

— On a rencontré quelqu’un qui serait prêt à nous produire.

— Assurez-vous que le gars est sérieux!

— Dad, je n’ai plus cinq ans…

— Plein de bands ont perdu leurs royalties, comme les Rolling Stones, parce qu’ils avaient signé un mauvais contrat. Tu m’en reparleras, je pourrai le montrer à Selma.

L’eau bouillait sur la cuisinière. Patrick posa sa guitare pour aller s’occuper des pâtes tandis qu’Owen alla verser des croquettes dans l’écuelle du chien. Patrick égoutta les spaghettis et les servit avec une généreuse portion de sauce tomate.

— Papa, j’ai de quoi à te dire. J’ai lâché le cégep.

Owen déposa ses ustensiles, fixa son fils d’un regard stupéfait.

— Qu’est-ce que tu me dis là?

— T’as bien compris, j’ai décidé d’arrêter les études. Je n’allais plus à mes cours depuis deux semaines et j’étais considéré comme «démissionnaire» par les profs.

Dépité, le père se frotta le front, passa une main dans ses cheveux. Son fils le regardait droit dans les yeux.

— Je n’arrivais plus à suivre en math ni en physique. C’est pas fait pour moi, ça. Je veux faire de la musique, dit-il en levant les bras en signe de désespoir.

Le père reprit ses ustensiles. Il avait réussi à garder son calme après avoir pris de bonnes inspirations.

— Donc, finies les études?

— Oui, pour l’instant.

— Comment tu vas faire pour vivre sans prêt ni bourse? Je peux pas t’aider financièrement. Tu le sais.

— Je vais faire des spectacles et je me suis trouvé une job dans un magasin de musique du Vieux-Montréal. Vingt-cinq heures par semaine.

Owen recommença à tourner sa fourchette dans les spaghettis.

— Je peux pas t’empêcher de faire ce que tu aimes. Mais c’est dur de gagner sa vie avec la musique! Tu le sais. Beaucoup d’appelés, mais peu d’élus.

— Je sais tout ça, dad, mais c’est ce que je veux faire.

— Ta mère est au courant?

— Ça va lui faire trop de peine si elle sait que j’abandonne l’école.

— Moi aussi, ça me fait de la peine…

Il y avait trop de changements dans sa vie: Fiona en voyage pour six mois en Australie, Brandon pensionnaire chez les Sulpiciens et parti au Mexique, et Patrick qui délaissait l’école en espérant percer dans la musique.

— Il va bien falloir que tu lui dises. Si elle apprend que je le sais et que je ne lui en ai pas parlé, on va se chicaner. Et je n’ai pas envie de ça.

— Je vais lui dire, mais c’est pas évident avec maman. Elle réagit mal aux médicaments. Elle est tellement déprimée…

— Écoute, Pat, je suis derrière toi. Mais je veux te dire que je me suis sorti de la rue par les études. Je n’ai pas beaucoup d’éducation, mais je sais que je serais foutu si je n’avais pas trouvé ce que je voulais faire dans la vie. Je veux que tu gardes en tête que la musique, c’est un pari, et que la vie, c’est long. Alors, laisse les portes du cégep entrouvertes. Ta sœur est partie en voyage, mais elle a fini son cégep. À son retour, elle va entrer à l’université.

— Oui, dad, c’est exactement de même que je vois ça.

— Et pour l’argent?

— Ça va, je vais avoir ma première paye du magasin de musique. J’ai une réduction sur les prix courants, si ça t’intéresse.

Owen, qui n’avait pas encore touché à son verre de vin, le leva.

— À ta santé, mon fils. Je sais que tu as du talent et je te souhaite de réussir.

Patrick choqua son verre contre celui de son père.

— Tchin, dad! Tu me comprends bien.

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