Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Chapitre 9 - « De plus en plus sûrement »

CHAPITRE 9

 

« De plus en plus sûrement »

 

Ce fut une semaine très décisive dans sa vie,

et il me l’a dit. […] Ce week-end-là,

Oppenheimer a commencé à se détourner

du Parti communiste.

Victor Weisskopf

 

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Le 24 août 1939, l’Union soviétique sidère le monde en annonçant la signature, la veille, d’un pacte de non-agression avec l’Allemagne nazie. Une semaine plus tard, c’est la Seconde Guerre mondiale qui éclate quand l’Allemagne et l’Union soviétique envahissent simultanément la Pologne. En commentaire de ces événements historiques, Oppenheimer écrit à son

collègue physicien Willie Fowler 1 : « Je sais que Charlie [Lauritsen] aura un mélancolique “Je vous l’avais bien dit” sur le pacte entre nazis et Soviétiques, mais je n’ai pas encore le moindre pari à faire sur ce foutoir, si ce n’est, peut-être, que les Allemands sont effectivement bien avancés en Pologne. Ça pue. »

Dans les cercles intellectuels de gauche, aucune question d’actualité ne

fera plus ardemment polémique 2 que le pacte Ribbentrop-Molotov d’août 1939. L’événement pousse bien des communistes américains à rendre leur carte du Parti. Pour reprendre le bel euphémisme de Chevalier, le pacte germano-soviétique allait « troubler et bouleverser beaucoup de monde ». Chevalier reste cependant fidèle au PC et défend le pacte comme une nécessaire décision stratégique. En août 1939, avec quatre cents autres personnalités, il signe une lettre ouverte, publiée dans le numéro de

septembre 1939 de 3 Soviet Russia Today, qui fustige « le formidable mensonge voulant que l’URSS et les États totalitaires soient fondamentalement semblables ». Oppenheimer ne figure pas parmi les

signataires. Selon Chevalier 4, c’est plus tard, à l’automne 1939, « qu’Opje s’est révélé un analyste aussi impressionnant et efficace. […] Opje avait une manière simple et sagace de présenter les faits et les arguments qui dissipait les réticences et emportait la conviction ». Si on en croit Chevalier, en un

temps 5 où les communistes viennent subitement de devenir extrêmement impopulaires, et ce même parmi les intellectuels californiens, Oppenheimer s’attelle à expliquer combien le pacte nazi-soviétique n’est pas tant une alliance qu’un traité de nécessité motivé par la décision de l’Occident de jouer l’apaisement face à Hitler à Munich.

Face à la vague d’hystérie belliqueuse qui semble transformer « des libéraux émérites en réactionnaires et des pacifistes en va-t-en-guerre »,

Chevalier s’alarme 6. Un soir, après minuit, alors qu’il rentre d’une réunion de la Ligue des écrivains américains, Chevalier s’arrête chez Oppenheimer. Robert est encore debout, à travailler sur un cours de physique. Il lui offre un verre et Chevalier lui explique qu’il a besoin de son aide pour corriger un tract contre la guerre, qui paraîtra sous l’égide de la Ligue. Heureux de dépanner son ami, Robert s’assoit et se met à lire. Une fois le texte terminé, il se lève et s’exclame : « Ce n’est pas bon. » Il indique alors à Hoke de s’installer devant sa machine à écrire, puis commence à lui dicter de meilleures tournures. Une heure plus tard, Hoke sortira de chez lui avec « un texte totalement nouveau ».

Robert n’étant pas membre de la Ligue des écrivains américains 7, c’est simplement pour rendre service à son ami qu’il s’est occupé du texte. Tel que remanié, le tract développe un argumentaire passionné pour que les États-Unis restent en dehors de la guerre européenne. Robert touchera peut-être à deux autres tracts, en février et avril 1940. Les deux s’intitulent « Annonce à nos collègues » et sont signés d’un « Comité des enseignants d’université. Parti communiste de Californie ». Ils cherchent à expliquer les conséquences de la guerre en Europe. Plus d’un millier d’exemplaires vont être adressés au personnel de diverses universités de la côte ouest.

Selon Chevalier, Oppenheimer avait non seulement rédigé ces textes, mais avait également payé leur impression et leur distribution. On ne

s’étonnera donc pas que leur découverte 8 – en plus des propos de Chevalier – ait été un élément à charge d’une éventuelle adhésion de Robert

au PC 9 10 . Gordon Griffiths confirme les dires de Chevalier sur l’implication d’Oppenheimer dans la production de ces tracts. « Ils ont été imprimés sur du papier de premier choix, sans doute avec l’argent d’Oppie. Il n’en était pas le seul auteur, mais il en était particulièrement fier. […] Exemptes de jargon, ces tribunes étaient élégantes sur le plan stylistique et convaincantes sur le plan intellectuel. »

Comme on peut le lire dans le tract du 20 février 1940 11 : « Le déclenchement de la guerre en Europe a profondément modifié le cours de notre propre destinée politique. Au cours du mois dernier, il est arrivé d’étranges choses au New Deal. Nous l’avons vu attaqué, et de plus en plus sûrement, nous l’avons vu abandonné. Le mouvement en faveur d’un front démocratique rebute de plus en plus de libéraux et la chasse aux rouges tient désormais du sport national. La mobilisation est à la réaction. »

Dans une interview, Chevalier insiste sur le style de ce tract 12. Selon lui, il est distinctement celui d’Oppenheimer. « Vous pouvez reconnaître son style. Il a certaines petites manies, il utilise certains mots. “De plus en plus sûrement”. C’est très caractéristique de lui. On ne trouve pas habituellement l’usage de “sûrement” dans un tel contexte. » L’argument de Chevalier est trop mince pour permettre une identification formelle d’Oppenheimer comme auteur du tract, mais cela laisse tout de même entendre que Robert aurait pu participer à la rédaction d’une version préliminaire. Si « de plus en plus sûrement » rappelle l’écriture d’Oppenheimer, beaucoup d’autres passages du tract en sont à mille lieues.

Mais que proposent ces « annonces » ? Avant tout, une défense du New Deal et de ses programmes sociaux nationaux :

« On attaque le Parti communiste pour son soutien à la politique soviétique. Mais l’extermination totale du Parti ici ne peut pas renverser cette politique : elle ne peut que faire taire certaines des voix, certaines des voix les plus claires, qui s’opposent à une guerre entre les États-Unis et la Russie. Ce que peut faire directement de telles attaques, ce qu’elles visent, c’est de désorganiser les forces démocratiques, détruire les syndicats en général et les syndicats du Congrès des organisations industrielles en particulier, rendre possible la suppression des aides sociales, forcer l’abandon du grand programme de paix, de sécurité et de travail qui est la base du mouvement vers un front démocratique. »

 

À la fin des années 1930, Oppenheimer est un professeur aussi chevronné que réputé. Il donne des conférences sur des questions politiques et signe des tribunes et des lettres ouvertes. Il n’est pas rare que son nom apparaisse dans la presse locale. San Francisco est alors une ville lourdement polarisée ; les grèves des dockers, en particulier, ont durci les extrêmes politiques à gauche comme à droite. Et lorsque la réaction conservatrice se met en branle, Oppenheimer redoute les conséquences, ou les conséquences potentielles, de ses activités politiques sur la réputation de l’université. De fait, comme il le confie au printemps 1941 à son collègue

de Caltech, Willie Fowler 13 : « Je vais peut-être perdre mon poste […] parce qu’une enquête pour radicalisme va débuter à l’UC la semaine prochaine et l’on raconte que les membres de la commission ne sont pas des gentlemen et qu’ils ne m’ont pas à la bonne. »

« L’université de Californie était une cible évidente, observe Martin

D. Kamen 14, à l’époque étudiant. Et Oppenheimer était très en vue parce qu’il était assez bruyant et actif. Mais il lui arrivait aussi d’être sur ses gardes, de ranger sa crécelle et de fermer sa bouche. Ensuite, si quelque chose venait à l’énerver […] il se faisait de nouveau entendre. Il n’était donc pas constant. »

Contrairement à ce que Chevalier a pu dire sur les affinités communistes d’Oppenheimer en 1940, d’autres de ses amis voient Oppie toujours plus désabusé par l’Union soviétique. En 1938, la presse américaine consacre une certaine attention à la vague de terreur politique orchestrée par Staline contre des milliers de prétendus traîtres au sein du Parti communiste soviétique. « J’ai lu des articles sur les purges et les procès, mais pas dans les moindres détails, écrira Robert en 1954, et jamais je n’ai pu trouver de perspective qui ne soit pas accablante pour le système soviétique. »

Au cours de l’été 1938, deux physiciens qui venaient de passer plusieurs mois en Union soviétique – George Placzek et Victor Weisskopf – rendent visite à Oppie dans son ranch au Nouveau-Mexique. Durant leur séjour, ils échangeront longuement sur la situation là-bas. « La Russie n’est pas ce que tu crois », diront-ils à un Oppenheimer initialement « sceptique ». Ils abordent le cas d’Alex Weissberg, un ingénieur autrichien et communiste brutalement arrêté pour avoir fréquenté Placzek et Weisskopf. « Ce fut une

expérience absolument effrayante, déclare Weisskopf 15. Nous avons appelé nos amis, qui nous ont répondu qu’ils ne nous connaissaient pas. »

Weisskopf ajoute 16 : « C’est pire que ce que tu peux imaginer. C’est un enfer. » Oppie leur posera beaucoup de questions, ce qui indique à quel point ces témoignages le perturbent.

Seize ans plus tard, en 1954, Oppenheimer expliquera à ses

inquisiteurs 17 : « Ce qu’ils ont rapporté m’a semblé si solide, si peu fanatique, si vrai, que cela m’a fortement impressionné ; et cela présentait la Russie, même vue de leur expérience limitée, comme un pays de purge et de terreur, de mauvaise gestion poussée jusqu’à l’absurde et d’un peuple depuis longtemps en souffrance. »

Manifestement, comme s’en souvient Weisskopf, Oppie « croyait

encore dans une large mesure au communisme 18 ». Néanmoins, selon

Weisskopf 19, ce fut la première fois qu’Oppenheimer allait être réellement ébranlé dans ses convictions. « Je sais que ces conversations ont eu une influence très profonde sur Robert. Ce fut une semaine très décisive dans sa vie, et il me l’a dit. […] Ce week-end-là, Oppenheimer a commencé à se détourner du Parti communiste. » Weisskopf insiste sur le fait qu’Oppie « voyait très clairement le danger hitlérien. […] Et en 1939, Oppenheimer était déjà très loin du groupe communiste ».

Les opinions politiques d’Oppenheimer vont continuer d’évoluer, notamment en réaction aux désastreuses nouvelles de la guerre. À la fin du printemps et au début de l’été 1940, Oppie est clairement bouleversé par

l’effondrement de la France 20. Cet été-là, Hans Bethe le croise à une conférence de l’APS à Seattle. Bethe a sa petite idée de l’obédience politique d’Oppenheimer, et il est frappé d’entendre, un soir, son ami lui tenir un « discours magnifiquement éloquent » sur la menace que fait peser l’occupation nazie de Paris sur toute la civilisation occidentale. Bethe se souvient l’avoir entendu dire : « Nous devons défendre les valeurs occidentales contre les nazis. Et à cause du pacte Molotov-Ribbentrop, il nous faut couper tout pont avec les communistes. »

 

Le dimanche 22 juin 1941, les Chevalier rentrent en voiture d’un pique-nique à la plage avec Oppenheimer lorsqu’ils entendent à la radio que les nazis ont envahi l’Union soviétique. Ce soir-là, tout le monde va veiller tard pour écouter les derniers bulletins d’information, et essayer de comprendre ce qui s’est passé. Chevalier se souvient d’un Oppie déclarant qu’Hitler avait commis une grave erreur. En se retournant contre l’Union soviétique, aurait soutenu Oppenheimer, Hitler venait de « détruire d’un seul coup la dangereuse fiction, si répandue dans les cercles libéraux et politiques, selon laquelle le fascisme et le communisme n’étaient que deux versions différentes de la même philosophie totalitaire ». Désormais, les communistes seraient partout acclamés comme des alliés des démocraties occidentales. Un changement de perspective que les deux hommes appelaient depuis longtemps de leurs vœux.

Après l’attaque japonaise sur Pearl Harbor le 7 décembre 1941, les

États-Unis sont soudainement en guerre. Comme s’en souvient Chevalier 21 : « Notre petit groupe de Berkeley reflétait inévitablement la versatilité du pays. » Il aurait d’ailleurs « poursuivi ses réunions de manière irrégulière » – même si Oppenheimer n’y assiste que rarement, du fait d’un programme de déplacements chargé. « Lorsque nous arrivions à nous voir, écrit Chevalier, c’était largement pour discuter de l’avancée de la guerre et des événements dans notre pays. »

Chevalier n’a cessé d’assurer qu’Oppenheimer, l’homme qu’il considérait comme son ami le plus proche, partageait les mêmes opinions politiques que lui jusqu’au printemps 1943, soit le moment où Oppenheimer va partir de Berkeley : « Nous partagions l’idéal d’une société socialiste. […] Il n’y a jamais eu d’hésitation, ni d’affaiblissement de sa position. Il

était solide comme un roc 22. » Mais Chevalier affirme tout aussi clairement qu’Oppenheimer n’était pas un idéologue. « Il n’y avait pas d’aveuglement chez lui, aucune étroitesse d’esprit partisan, pas d’adhésion automatique à une ligne. »

En définitive, Robert s’est toujours voulu et a toujours été libre de penser par lui-même et de faire ses propres choix politiques. Pour être compris, les engagements doivent être mis en perspective – un manque de nuance qui sera la caractéristique la plus dommageable du maccarthysme. Sur un plan politique, le fait le plus pertinent pour comprendre Robert Oppenheimer est que, dans les années 1930, il œuvrera à la justice sociale et économique aux États-Unis. Et que c’est pour atteindre cet objectif qu’il choisira de se ranger du côté de la gauche.

 

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