Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 17 - « Suicide, motivation inconnue »
CHAPITRE 17
« Suicide, motivation inconnue »
Je suis dégoûtée de tout…
Jean Tatlock, janvier 1944
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Début 1944 – juste après les fêtes de fin d’année – Jean Tatlock est assaillie par ses habituels papillons noirs. Le lundi 3 janvier, elle rend visite à son père, dans sa maison de Berkeley, qui va la trouver « abattue ». En le quittant, elle lui promet de lui téléphoner le lendemain soir. Le mardi soir venu, sa ligne étant restée muette, John Tatlock décide d’appeler sa fille, qui ne décroche pas. Le mercredi matin, il réessaye, en vain, puis va faire la route jusqu’à l’appartement de Jean, sur Telegraph Hill. Il y arrive vers 13 heures, sonne et, ne recevant que le silence comme réponse, le professeur Tatlock, 67 ans, entre chez sa fille en passant par une fenêtre.
Dans l’appartement, il découvre le cadavre de Jean « reposant sur une pile d’oreillers au bout de la baignoire, la tête immergée dans la baignoire à
moitié remplie 1 ». Pour une raison quelconque, le professeur Tatlock n’appelle pas la police. Il sort sa fille de la salle de bains et l’allonge dans le salon, sur le canapé. Sur la table de la salle à manger, il trouve une lettre de suicide non signée, griffonnée au crayon au dos d’une enveloppe. Il y
déchiffre 2 : « Je suis dégoûtée de tout. […] À ceux qui m’ont aimée et aidée, tout mon amour et mon courage. J’ai voulu vivre et donner, mais, pour une raison que j’ignore, je me suis retrouvée paralysée. Ce que je me suis acharnée à comprendre, sans jamais y parvenir. […] J’allais être un boulet toute ma vie – au moins, j’aurai réussi à décharger ce monde en lutte du fardeau d’une âme paralysée. » Ensuite, les mots se transforment en une ligne accidentée, illisible.
Hébété, Tatlock se met à fouiller l’appartement. Il finit par trouver tout un paquet de la correspondance privée de Jean et quelques photographies. Ce qu’il y lit l’incite à allumer un feu dans la cheminée. Avec sa fille morte allongée sur le canapé à côté de lui, il va méthodiquement brûler sa correspondance et un certain nombre de photographies. Les heures passent. Son premier appel téléphonique est destiné à une entreprise de pompes funèbres d’où la police sera enfin contactée. Lorsqu’elle arrive sur les lieux, à 17 h 30, accompagnée du coroner adjoint de la ville, des papiers continuent de se consumer dans la cheminée. Tatlock déclare aux autorités que les lettres et les photos avaient appartenu à sa fille. Quatre heures et demie s’étaient écoulées depuis sa découverte du corps.
Les agissements du professeur Tatlock furent, pour le moins, étranges. Mais tomber sur le corps suicidé d’un être cher pousse rarement à la plus stricte des pondérations. Par contre, qu’il ait méthodiquement fouillé l’appartement laisse entendre qu’il savait ce qu’il cherchait. Manifestement, ce qu’il allait voir dans les papiers de Jean motiva leur destruction. Mais pas pour des raisons politiques : Tatlock partageait la plupart des causes
soutenues par sa fille 3. L’explication de son comportement tient peut-être dans quelque chose de plus personnel.
Le rapport du coroner situe le décès de Jean au minimum douze heures plus tôt. Elle était donc déjà morte le soir du mardi 4 janvier 1944. Son estomac contenait une « quantité considérable de nourriture semi-solide récemment ingérée » – et une quantité indéterminée de médicaments. Un flacon étiqueté « Abbott’s Nembutal C » sera trouvé dans l’appartement. Il contenait encore deux comprimés de somnifères. On relève également une enveloppe marquée « Codeine 1⁄2 gr », dans laquelle ne restent que des traces de poudre blanche. La police va aussi mettre la main sur une boîte en métal sur laquelle est écrit « Upjohn Racephedrine Hydrochloride, ⅜ grain », avec à l’intérieur onze capsules. L’analyse du contenu de l’estomac effectuée par le service toxicologique du coroner consigne « un dérivé d’acide barbiturique, un dérivé d’acide salicylique et une faible trace d’hydrate de chloral (non corroborée) ». Mais la cause réelle de la mort est déterminée comme « un œdème aigu des poumons avec congestion
pulmonaire ». En clair, Jean s’était noyée dans sa baignoire 4.
Comme va le déterminer une enquête judiciaire officiellement close en février, la mort de Jean Tatlock est due à un « suicide, motivation inconnue ». Dans les journaux, on peut lire qu’une facture de 732,50 dollars
de son analyste 5, le Dr Siegfried Bernfeld, a été trouvée dans l’appartement. Ce qui prouve qu’elle « s’était tournée vers un psychologue pour lui confier ses problèmes ». En réalité, en tant que psychiatre en formation, Jean avait l’obligation de suivre une analyse et la payer de sa poche. Si ce sont ses épisodes récurrents de maniaco-dépression qui l’ont menée au suicide, alors la tragédie est manifeste. Parmi ses amis, de l’avis général, elle avait atteint un nouveau sommet dans sa vie. Avec des réalisations considérables. À l’hôpital Mount Zion – centre de formation de premier plan en psychiatrie analytique en Californie du Nord –, ses collègues voyaient en elle une « réussite exceptionnelle » et vont être stupéfaits d’apprendre qu’elle a mis fin à ses jours.
Mais ce que nombre de ses amis ignoraient, c’est que Tatlock bataillait contre des problèmes liés à son orientation sexuelle. Selon Jackie
Oppenheimer 6, Jean lui aurait dit que sa psychanalyse avait révélé des tendances homosexuelles latentes. À l’époque, pour les freudiens, l’homosexualité était un état pathologique nécessitant d’être surmonté.
Peu de temps après la mort de Jean, l’une de ses amies, Edith Arnstein Jenkins, va faire une balade avec Mason Roberson, rédacteur en chef du People’s World. Roberson connaissait bien Jean. Au cours de leur promenade, il raconte qu’il savait pour son lesbianisme et qu’elle avait confié avoir cherché à « coucher avec tous les “taureaux” qu’elle avait pu trouver sur son chemin » pour se débarrasser de son attirance pour les
femmes 7. Jenkins en vient alors à se rappeler ce week-end dans la maison de Shasta Road où, au matin, elle avait trouvé Mary Ellen Washburn et Jean Tatlock « assises dans le lit double de Mary Ellen en train de fumer et de lire le journal ». Dans ses mémoires, et d’une façon semblant indiquer
qu’elle a bien perçu une relation lesbienne, Jenkins va écrire 8 que « Jean semblait avoir besoin de Mary Ellen ». Elle y cite également Washburn disant : « Quand j’ai rencontré Jean pour la première fois, j’ai été rebutée par ses [gros] seins et ses chevilles épaisses. »
En apprenant la mort de Tatlock, Mary Ellen Washburn eut une raison
particulière d’être dévastée. Comme elle va s’en épancher à une amie 9, Jean l’avait appelée la veille de sa mort et lui avait demandé de venir la voir chez elle en se disant « très déprimée ». Sauf que Mary Ellen n’avait pas pu se déplacer ce soir-là. Ce qui l’envahira naturellement de remords et de culpabilité.
Le lendemain 10 de la découverte du suicide de Jean, Washburn en
informe les Serber par télégramme sécurisé. Quand Robert Serber 11 va annoncer la triste nouvelle à Oppenheimer, il constate qu’Oppie est déjà au courant. « Il était brisé », se souvient Serber. Oppenheimer quitte alors la maison et part pour l’une de ses longues et solitaires marches dans les pins entourant Los Alamos. Vu ce qu’il savait depuis des années sur l’état psychologique de Jean, Oppenheimer a dû être assailli par une masse d’émotions douloureusement contradictoires. Du regret, de la colère, de la frustration et une profonde tristesse, mais aussi, à n’en pas douter, du remords et même de la culpabilité. Car si Jean était devenue une « âme paralysée », sa présence à la fois si proche et si lointaine dans sa vie avait dû y contribuer.
Le suicide de Tatlock va faire la une des journaux de San Francisco. Le matin même, le bureau du FBI à San Francisco envoie par câble à J. Edgar
Hoover une petite revue de presse sur le sujet 12. Le télégramme sécurisé conclut : « Aucune action directe ne sera entreprise par ce bureau en raison d’une éventuelle publicité défavorable. Des enquêtes directes seront menées discrètement au vu du temps écoulé et le Bureau en sera informé. »
Au cours des années suivantes, historiens et journalistes se poseront des
questions sur le suicide de Tatlock 13. Selon le coroner, Tatlock avait absorbé un repas complet peu avant sa mort. Si elle avait eu l’intention de se droguer puis de se noyer, en tant que médecin, elle aurait dû savoir que les aliments non digérés ralentissent le métabolisme des psychotropes dans l’organisme. Dans le rapport d’autopsie, rien n’indique d’ailleurs que les barbituriques aient atteint son foie ou d’autres organes vitaux. De même, il ne précise pas si la dose de barbituriques aurait pu causer la mort. Au contraire, comme mentionné plus haut, l’autopsie détermine qu’une asphyxie par noyade avait été la cause du décès. Autant de circonstances assez suspectes. Reste que l’information la plus troublante que contient le rapport d’autopsie est la « faible trace d’hydrate de chloral » trouvée par le légiste dans le système de Jean. S’il est administré avec de l’alcool, l’hydrate de chloral constitue le principe actif du « Mickey Finn », comme on l’appelait alors – un cocktail anesthésiant. En bref, selon les conjectures de plusieurs enquêteurs, Jean avait peut-être été « droguée au Mickey » à son insu, avant d’être noyée de force dans sa baignoire.
Selon le rapport du coroner, aucune trace d’alcool n’a été trouvée dans son sang. (Mais le légiste constate toutefois des lésions pancréatiques, indiquant que Tatlock était une grosse buveuse.) Si on en croit des médecins spécialistes des suicides – et au fait du rapport d’autopsie de Tatlock –, qu’elle se soit noyée est possible. Dans un tel scénario, Tatlock aurait pris un dernier repas avec des barbituriques pour s’endormir, puis se serait administré elle-même de l’hydrate de chloral pour s’assommer avant de s’agenouiller au-dessus de la baignoire. Avec une dose d’hydrate de chloral suffisamment forte, Tatlock aurait pu se plonger la tête dans l’eau et ne jamais se réveiller. Et serait alors bien morte par asphyxie. L’« autopsie psychologique » de Tatlock dresse le profil d’une femme d’un haut niveau intellectuel souffrant de « dépression retardée ». Psychiatre travaillant dans un hôpital, Jean pouvait facilement accéder à de puissants sédatifs, dont
l’hydrate de chloral. D’un autre côté, selon un médecin 14 ayant lu les dossiers de Tatlock, « si vous êtes intelligent et que vous voulez tuer quelqu’un, c’est la bonne façon de le faire ».
Certains enquêteurs, mais aussi le propre frère de Jean, le Dr Hugh
Tatlock 15, ne cesseront jamais de s’interroger sur l’étrange nature de la mort de Jean. Des soupçons exacerbés en 1975, lorsque les auditions de la commission Church du Sénat américain sur les complots d’assassinat fomentés par la CIA furent rendues publiques. Parmi ses témoins vedettes, le redoutable Boris Pash, à qui l’on devait non seulement la mise sur écoute de la ligne téléphonique de Jean, mais qui avait également proposé de soumettre Weinberg, Lomanitz, Bohm et Friedman à un interrogatoire « à la
russe », avant de se débarrasser de leurs corps en mer 16.
De 1949 à 1952, Pash était en charge du Programme Branch 7 (PB/7) de la CIA, une unité d’opérations spéciales rattachée à l’Office of Policy Coordination (OPC), le tout premier service clandestin de la CIA. Le patron de Pash, le directeur de la planification des opérations de l’OPC, allait déclarer aux enquêteurs du Sénat qu’on devait à l’unité du colonel Pash des assassinats et des enlèvements, entre autres « opérations spéciales ». Ce que
Pash avait nié 17, tout en admettant qu’il était « compréhensible » que ses collègues de la CIA « aient pu avoir l’impression que mon unité s’était chargée de telles manœuvres ». Dans les colonnes du New York Times, le 26 décembre 1975, l’ancien agent de la CIA, E. Howard Hunt Jr, affirmera qu’au milieu des années 1950, ses supérieurs l’avaient informé que Boris T. Pash était bien à la tête d’une unité d’opérations spéciales chargée de « l’assassinat d’agents doubles suspectés ».
Malgré les dénégations de la CIA, se justifiant par l’absence de dossier consignant de telles tentatives d’assassinat dans ses archives, l’enquête de la commission sénatoriale allait conclure que l’unité de Pash s’était effectivement vu confier la « responsabilité d’assassinats et d’enlèvements ». Par exemple, elle a pu documenter que, lorsqu’il était employé à la Division des services techniques de la CIA au début des années 1960, Pash participera au projet visant à faire fumer des cigares empoisonnés à Fidel Castro.
De toute évidence, le colonel Boris Pash 18, un vieux de la vieille de l’antibolchevisme reconverti dans le contre-espionnage, avait toutes les qualités requises pour jouer un assassin dans un bon roman d’espionnage de la guerre froide. Mais malgré son truculent curriculum vitae, personne n’a jamais produit de preuves le reliant à la mort de Tatlock. De fait, en janvier 1944, Pash avait été transféré à Londres. Et la lettre de suicide non signée de Jean laisse bien entendre qu’elle est morte par sa propre main – et son « âme paralysée ». Soit certainement la version qu’Oppenheimer a toujours crue.
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