Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Partie 4
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CHAPITRE 22
« Ces pauvres petits bonhommes »
À deux pas du désespoir.
Robert Oppenheimer
Une mère et son enfant photographiés par Yōsuke Yamahata moins de vingt-
quatre heures après le bombardement de Nagasaki.
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De retour à Los Alamos, tout le monde semble à la fête. Avec l’exubérance qu’on lui connaît, Richard Feynman va se hisser sur le capot d’une jeep et tambouriner sur ses bongos. « Mais je me souviens qu’un homme, Bob Wilson, était là à se morfondre, écrira-t-il.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? lui demande Feynman.
— C’est atroce ce que nous venons de faire, répond Wilson.
— Mais c’est toi qui as commencé, commente Feynman, rappelant à Wilson qu’il était venu en personne à Princeton pour le recruter pour Los Alamos. C’est toi qui nous as mis là-dedans. »
Exception faite de Wilson, l’euphorie était prévisible. Tous ceux qui avaient rejoint Los Alamos l’avaient fait pour une bonne raison. Tous avaient travaillé d’arrache-pied pour réussir une tâche des plus ardues. Et une fois venue la gratification du labeur, et la réussite inouïe du test à Alamogordo, il ne restait plus qu’à se laisser asphyxier par la frénésie. Un processus contre lequel même un esprit aussi vif que Feynman n’allait pas pouvoir grand-chose. Plus tard, il dira de ce moment : « Vous arrêtez de penser, vous savez ; vous arrêtez tout simplement. » À ses yeux, à cet instant, seul Wilson avait pu garder « un peu de sa conscience en état de marche ».
Mais Feynman se trompait. La tempête faisait aussi rage sous le crâne d’Oppenheimer. Son humeur va changer petit à petit au cours des jours suivants. À Los Alamos, tout le monde s’est relâché dans les laboratoires. Trinity réussi, on sait désormais que le gadget est devenu une arme, et que les armes sont l’apanage des militaires. Anne Wilson, la secrétaire
d’Oppenheimer, se souvient 1 de plusieurs réunions avec des officiers de l’armée de l’air : « Ils choisissaient des cibles. » Oppenheimer connaissait les noms des villes japonaises figurant sur la liste des cibles potentielles – ce qui va clairement le miner. « Robert est resté très silencieux, à ruminer pendant ces deux semaines, se souvient Wilson, en partie parce qu’il savait ce qui allait se passer, et aussi parce qu’il savait ce que cela voulait dire. »
Un jour, peu après Trinity, Oppenheimer va glacer Wilson par un commentaire mélancolique, voire sépulcral. « Il commençait à se sentir très déprimé, se rappelle-t-il. Il n’y avait personne d’autre qui partageait son humeur. En général, il partait de chez lui pour rejoindre la zone technique à pied, moi je venais le plus souvent des quartiers des infirmières et il n’était pas rare que nous nous croisions à un moment donné. Ce matin-là, quand je l’ai vu, il a tiré sur sa pipe et m’a dit : “Ces pauvres petits bonhommes.” Il parlait des Japonais. » Des propos résignés. Et fruits d’une connaissance mortelle.
Reste que cette même semaine, Oppenheimer travaille dur pour s’assurer que la bombe explose au mieux sur ces « pauvres petits bonhommes ». Le soir du 23 juillet 1945, il se réunit avec le général Thomas Farrell et son adjoint, le lieutenant-colonel John F. Moynahan, deux officiers supérieurs chargés de superviser le bombardement d’Hiroshima depuis l’île de Tinian. La nuit est claire, fraîche et étoilée. Oppenheimer, qui fait les cent pas dans son bureau et fume à la chaîne, veut s’assurer qu’ils ont bien compris ses instructions quant au largage de l’arme sur la cible. Le lieutenant-colonel Moynahan, par ailleurs ancien journaliste,
en publiera un récit saisissant dans un pamphlet de 1946 2 : « “Ne les laissez pas bombarder au-dessus des nuages ou par temps couvert” [dit Oppenheimer]. Il était emphatique, tendu, laissait parler ses nerfs. Il faut voir la cible. Pas de bombardement par radar, elle doit être larguée en visuel. De grands pas, les pieds tournés vers l’extérieur, une autre cigarette. “Bien sûr, ils peuvent vérifier le largage avec le radar, qu’importe, mais il faut absolument un largage visuel.” Encore ses grands pas. “S’ils la larguent la nuit, il faudra qu’il y ait la lune, ce serait mieux. Évidemment, qu’ils ne la larguent pas sous la pluie ou dans le brouillard […]. Et ne les laissez pas la faire sauter trop haut. L’altitude décidée est la bonne. Ne la laissez pas monter [plus haut] ou la cible ne sera pas autant endommagée.” »
Les bombes atomiques, qui devaient leur existence à Oppenheimer, allaient être utilisées. Mais, comme il s’en persuade lui-même, d’une manière qui n’allait pas donner le départ d’une course aux armements avec les Soviétiques. Peu après Trinity, Oppenheimer est ainsi soulagé d’apprendre de la bouche de Vannevar Bush que le Comité intérimaire a accepté à l’unanimité sa recommandation : renseigner clairement les Russes sur la bombe et les avertir de son utilisation imminente contre le Japon. Et au même moment, à Potsdam, où le président Truman rencontrait Churchill et Staline, il se dit que l’heure est forcément à des discussions aussi franches et ouvertes. Lorsqu’il aura connaissance de ce qui s’était réellement passé lors de cette conférence finale des Trois Grands, Oppenheimer en fut consterné. Pas de discussion ouverte et franche sur la nature de la bombe, mais un Truman qui s’est contenté d’un sous-entendu énigmatique : « Le 24 juillet, écrit-il dans ses mémoires, j’ai mentionné en passant à Staline que nous avions une nouvelle arme d’une force destructrice inhabituelle. Le premier secrétaire n’a manifesté aucun intérêt particulier. Tout ce qu’il a dit, c’est qu’il était heureux de l’apprendre et qu’il espérait que nous en ferions “bon usage contre les Japonais”. » Soit à mille lieues des attentes d’Oppenheimer. Pour citer l’historienne Alice
Kimball Smith 3 : « Ce qui s’est réellement passé à Potsdam tient du pastiche complet. »
Le 6 août 1945, à 8 h 14 précises, un bombardier B-29, l’Enola Gay – ainsi baptisé en hommage à la mère du pilote, Paul Tibbets – largue sur Hiroshima une bombe à uranium de type canon, soit le modèle qui n’avait pas encore été testé. John Manley est à Washington ce jour-là, dans l’angoisse de la nouvelle. Oppenheimer l’y avait envoyé avec une mission : l’informer dès le bombardement effectué. Avec cinq heures de décalage,
Manley finit par recevoir un télétype du capitaine Parsons 4 – l’officier chargé de l’« armement » de l’Enola Gay – lui indiquant que « les effets visibles ont été plus importants que ceux du test du Nouveau-Mexique ». Mais au moment où Manley s’apprête à appeler Oppenheimer à Los Alamos, Groves l’en empêche. Personne ne doit diffuser la moindre information sur le bombardement atomique avant que le président ne l’annonce en personne. Frustré, Manley se contente d’une balade nocturne dans le parc Lafayette qui fait face de la Maison Blanche. Tôt le lendemain matin, on l’informe que l’annonce de Truman est prévue pour 11 heures. Manley réussit à joindre Oppie au moment même où l’adresse présidentielle est diffusée à la radio nationale. S’ils avaient préalablement convenu d’un code, les premiers mots d’Oppenheimer pour Manley seront : « À ton avis, pourquoi diable t’ai-je envoyé à Washington ? »
Le même jour, à 14 heures, le général Groves décroche son téléphone 5 à Washington et appelle Oppenheimer à Los Alamos. L’humeur de Groves est aux félicitations. « Je suis fier de vous et de vos hommes, lui dit le gradé.
— Ça s’est bien passé ? demande Oppie.
— Apparemment, ça a fait un énorme boum.
— Parfait. Tout le monde ici prend assez bien la chose, ajoute Oppenheimer, et à moi de sincèrement vous féliciter. La route a été longue.
— Oui, va appuyer Groves, très longue et m’est avis que mon choix de directeur de Los Alamos fut l’un des plus sagaces de ma vie.
— Oh, hésite alors Oppenheimer. Permettez-moi d’en douter, général Groves. »
Et Groves de répondre : « Certes, mais sachez que je n’ai jamais partagé ces doutes. »
Plus tard dans la journée, la nouvelle atteindra les hauts-parleurs de Los
Alamos 6 : « Votre attention s’il vous plaît, votre attention s’il vous plaît. L’une de nos unités vient d’être larguée avec succès sur le Japon. » Au moment de l’annonce, Frank Oppenheimer est dans le couloir, juste devant le bureau de son frère. En première intention, il se dit : « Dieu merci, ça n’a pas fait pschitt. » Mais comme il s’en souviendra, au bout de quelques secondes : « D’un coup, l’effroi vous prend et vous réalisez tous les morts que cela signifie. »
Un soldat, Ed Doty, va décrire la scène à ses parents dans une lettre
rédigée le lendemain 7 : « Ces dernières 24 heures ont été incroyables. Tout le monde semble pris d’une frénésie que je n’ai encore jamais vue à une telle échelle. […] Les gens se sont précipités dans les couloirs des bâtiments et se sont excités comme si c’était le Nouvel An sur Times Square. Tout le monde cherchait une radio. » Ce soir-là, on se masse dans un auditorium.
L’un des plus jeunes physiciens, Sam Cohen, se souvient 8 d’un public enthousiaste, impatient qu’apparaisse Oppenheimer et l’attendant en tapant des pieds. On pense qu’il va bientôt monter sur scène depuis les coulisses, comme il en a l’habitude. Mais Oppenheimer choisit de faire une entrée plus spectaculaire, par l’arrière, en remontant l’allée centrale. Une fois sur scène, selon Cohen, il serre les poings et lève les bras au-dessus de sa tête, comme l’aurait fait un boxeur venant de remporter le championnat du monde. Selon Cohen, Oppie dira à la foule en délire qu’il est « trop tôt pour déterminer les conséquences du bombardement, mais il est certain que les Japonais n’ont pas trop aimé ». Et la foule d’applaudir de plus belle en rugissant sa joie quand Oppie annonce qu’il est « fier » du travail accompli. Son seul regret ? « Que nous n’ayons pas développé la bombe à temps pour s’en servir contre les Allemands. À ces mots, on aurait cru que les murs allaient s’effondrer. »
C’était comme si on l’avait poussé sur scène à jouer un rôle qui ne lui allait pas vraiment. Les scientifiques n’ont pas l’étoffe de généraux et de conquérants. Mais Oppenheimer était aussi un être humain, en rien immunisé contre le frisson du succès. Il avait métaphoriquement remporté le trophée et pouvait laisser libre cours à son allégresse. Et c’était d’ailleurs ce que le public attendait de lui. Mais l’euphorie allait être de courte durée.
Pour certains, qui ont fait l’expérience de la lumière aveuglante, du vent chaud et du champignon multicolore d’Alamogordo, les nouvelles prévisibles du Pacifique vont quasiment tenir de la déception. Comme si Alamogordo avait épuisé leur stock de stupeur. D’autres seront proprement assombris par la nouvelle. Phil Morrison l’apprendra à Tinian, dans les îles Mariannes, où il avait été dépêché pour préparer la bombe et la charger à bord de l’Enola Gay. « Cette nuit-là, les gars de Los Alamos ont fait la fête,
se souvient-il 9. C’était la guerre et nous venions d’emporter la victoire, et nous avions droit à notre fête. Mais je me souviens d’être resté assis […] sur le bord d’un lit de camp […] à me demander ce qu’il en était de l’autre côté, ce qui se passait à Hiroshima cette nuit-là. »
Alice Kimball Smith insistera sur le fait 10 que « personne [à Los Alamos] n’a célébré Hiroshima ». Pour ensuite admettre que « quelques personnes » ont essayé d’organiser une fête dans les dortoirs des hommes. Qui tournera en un « fiasco mémorable. Soit les gens l’ont ignorée, soit ils en sont vite partis ». Smith, bien sûr, ne parlait là que des scientifiques, dont la réaction fut résolument discrète – et différente – de celle des militaires. Comme Doty l’écrit à sa famille : « Il y a eu des fêtes à gogo. Invité à trois d’entre elles, j’ai réussi à n’en faire qu’une seule […]. Elle a duré jusqu’à 3 heures du matin. » Il fait état de gens « heureux, très heureux. On écoutait la radio, on dansait et on réécoutait la radio […] et on riait de tout ce qui se disait ». Oppenheimer va aller à une fête, mais, en rentrant chez lui, verra un physicien vomir ses tripes dans les buissons. Un spectacle qui lui fait comprendre que l’heure des comptes a sonné.
Robert Wilson fut horrifié par les nouvelles d’Hiroshima. Jamais il n’avait voulu que l’arme soit utilisée, et avait toutes les raisons de penser qu’elle ne le serait effectivement pas. En janvier, Oppenheimer l’avait dissuadé de démissionner – mais pour poursuivre un travail visant une simple démonstration de la bombe. Wilson savait qu’Oppenheimer avait assisté aux délibérations du Comité intérimaire. Rationnellement, il était conscient qu’Oppenheimer ne pouvait pas lui faire de véritables promesses, que la décision revenait aux généraux, au secrétaire à la Guerre Stimson et, en dernier ressort, au président. Il aura néanmoins le sentiment d’un abus de
confiance. « Je me suis senti trahi, écrira-t-il en 1958 11, lorsque la bombe a explosé au-dessus du Japon sans discussion ni démonstration pacifique de sa puissance aux Japonais. »
Par un concours de circonstances, la femme de Wilson, Jane, est à San Francisco quand arrive la nouvelle d’Hiroshima. Rentrant précipitamment à Los Alamos, elle accueille son mari avec des sourires de félicitations, mais le trouve « très déprimé ». Et puis, trois jours plus tard, une autre bombe dévaste Nagasaki. « Les gens se promenaient en frappant sur les couvercles
des poubelles, se souvient Jane Wilson 12, et il ne voulait pas se joindre à eux, il était tourmenté, malheureux. » Comme s’en rappelle Bob Wilson : « J’étais très mal […] malade […] au point de penser que j’allais […] vous savez, vomir. »
Et Wilson n’est pas le seul dans son cas. « Au fil des jours, écrit Alice
Kimball Smith 13, épouse de Cyril Smith, métallurgiste de Los Alamos, le dégoût s’est accru, suscitant – même chez ceux pour qui la fin de la guerre justifiait la bombe – une confrontation intensément personnelle à la réalité du mal. » Après Hiroshima, il est compréhensible que le gros des habitants de la mesa aient ressenti ne serait-ce qu’un peu d’exaltation. Mais après Nagasaki, observe Charlotte Serber, tout le laboratoire en vient à être englué dans la sinistrose. Selon la rumeur, « Oppie dit que la bombe atomique est une arme si terrible que la guerre est désormais impossible ». Le 9 août, un
informateur du FBI décrit 14 un homme en pleine « crise de nerfs ».
Le 8 août 1945, comme Staline l’avait promis à Roosevelt à Yalta, et confirmé à Truman à Potsdam, l’Union soviétique déclare la guerre au Japon. Un événement dévastateur pour les arguments des conseillers les plus belliqueux de l’empereur, selon lesquels l’Union soviétique aurait pu aider le Japon à obtenir des conditions de reddition plus clémentes que les exigences américaines d’une « capitulation sans condition ». Deux jours plus tard – soit le lendemain de la vitrification de Nagasaki par la bombe au plutonium – le gouvernement japonais communiquera une offre de reddition, assortie d’une condition : que le statut de l’empereur du Japon soit garanti. Le lendemain, les Alliés acceptent de modifier les termes de la reddition sans condition et consignent que l’autorité de l’empereur à gouverner sera « soumise au commandant suprême des puissances alliées ». Le 14 août, Radio Tokyo annonce l’acceptation par le gouvernement de cette clarification et, par conséquent, sa reddition. La guerre est terminée. Il faudra à peine quelques semaines pour que des journalistes et des historiens commencent à se demander si l’armistice aurait pu survenir dans des
conditions similaires et au même moment – mais sans la bombe 15.
Le week-end suivant le bombardement de Nagasaki, Ernest Lawrence arrive à Los Alamos. Il trouve Oppenheimer épuisé, morose et rongé par les remords. Les amis vont se disputer au sujet de la bombe. Lorsqu’il se souvient que Lawrence n’avait lui-même voulu qu’une démonstration, et qu’il s’y était fermement opposé, Oppenheimer pique Lawrence d’une remarque cinglante : de toutes façons, ce dernier ne se soucie que des riches
et des puissants. Lawrence tente alors de rassurer 16 son vieil ami. C’est précisément parce que la bombe a été si terrible qu’elle ne servira plus jamais.
Moyennement rassuré, Oppie consacre le gros de ce week-end à rédiger un rapport final, qu’il signe au nom des conseillers scientifiques du Comité intérimaire et qu’il adresse au secrétaire Stimson. Ses conclusions sont
pessimistes 17 : « Nous sommes fermement convaincus qu’aucune contre-mesure militaire ne pourra empêcher l’utilisation d’armes atomiques. » À l’avenir, ces dispositifs, déjà largement destructeurs, ne feront selon lui que grossir et gagner en puissance meurtrière. À peine trois jours après la victoire des États-Unis, Oppenheimer disait donc à Stimson et au président que la nation n’avait pas la moindre défense contre ces armes nouvelles : « Nous sommes non seulement incapables de définir un programme qui assurerait à cette nation l’hégémonie dans le domaine de l’armement atomique, au cours des décennies à venir ; mais nous sommes également incapables d’affirmer qu’une telle hégémonie, si elle pouvait être maintenue, nous protégerait de la plus terrible destruction. […] Nous pensons que la sécurité de cette nation – qui est distincte de sa capacité à infliger des dommages à une puissance ennemie – ne peut pas reposer totalement ou même essentiellement sur ses prouesses scientifiques et techniques. Elle ne peut être fondée que sur sa capacité à rendre la guerre impossible. »
Cette semaine-là, il ira personnellement porter la lettre à Washington, où il s’entretient avec Vannevar Bush et George Harrison, l’assistant de Stimson au département de la Guerre. « Le moment était mal choisi, dira-t-il à Lawrence à la fin du mois d’août, trop tôt pour la clarté. » Il essaye d’expliquer le sentiment de futilité qui étreint les scientifiques à l’idée d’améliorer la bombe atomique. Et il laisse entendre qu’elle devrait devenir illégale, « tout comme les armes chimiques après la dernière guerre ». Mais à Washington, ses préoccupations restent lettre morte. « J’ai eu l’impression assez nette, au cours de mes entrevues, que les choses s’étaient très mal passées à Potsdam, et que peu ou pas de progrès avaient été faits pour intéresser les Russes à la collaboration ou au contrôle. »
De fait, il doute de la réalité d’une quelconque volonté en ce sens. Peu de temps avant de quitter Washington, c’est bien sombre qu’Oppie note que le président a ordonné le secret sur tout nouveau développement de la bombe atomique – et, après avoir lu la lettre d’Oppie à Truman, le secrétaire
d’État Byrnes 18 va lui faire savoir que dans la situation internationale actuelle il n’existe « pas d’alternative à la poursuite du programme Med [Manhattan Engineer District] à pleine vapeur ». Oppie revient au Nouveau-Mexique encore plus abattu qu’en partant.
Quelques jours plus tard, Robert et Kitty s’en vont à Perro Caliente, leur ranch près de Los Pinos. Ils y passeront une semaine, en tête à tête, à essayer d’appréhender les conséquences des deux dernières années et de leur incroyable intensité. C’est la première fois qu’ils se retrouvent vraiment tous les deux depuis trois ans. Robert en profite pour rattraper une partie de sa correspondance personnelle et répondre aux lettres de vieux amis, dont beaucoup n’ont appris que récemment, et par voie de presse, ce
qu’il avait fait pendant la guerre. À son ancien professeur Herbert Smith 19, il écrit : « Vous comprendrez que cette entreprise n’a pas été réalisée sans appréhensions ; elles pèsent lourd sur nous tous aujourd’hui quand le futur, qui a tant d’éléments de promesse, se trouve à deux pas seulement du désespoir. » De même, à son colocataire de Harvard, Frederick Bernheim : « Nous sommes maintenant au ranch, dans une recherche sérieuse mais loin d’être optimiste de notre santé mentale […]. Nous en sommes pour de belles migraines. »
Le 7 août, il reçoit les félicitations de Haakon Chevalier 20 : « Cher Oppie, tu es probablement aujourd’hui l’homme le plus célèbre du monde. » Oppie lui répond le 27 août, par une lettre manuscrite de trois pages. Que Chevalier décrira comme remplie de « l’affection et de l’intimité informelle qui avait toujours existé entre nous ». Sur la bombe, Oppie pose : « La chose devait être faite, Haakon. Il fallait qu’elle soit publiquement menée à bien dans ce moment où, dans le monde entier, les hommes aspirent comme jamais à la paix et, comme jamais, ont fait de la technologie un mode de vie et de pensée, et savent que nul homme est une île. » – sans être parfaitement à l’aise avec cette justification. « Les circonstances sont lourdes d’appréhension, et beaucoup, beaucoup plus difficiles qu’elles ne devraient l’être, s’il était en notre pouvoir de refaire le
monde pour qu’il soit tel que nous l’envisageons 21. »
Depuis longtemps, Oppenheimer a pris sa décision : démissionner de son poste de directeur scientifique. Fin août, les universités de Harvard, Princeton et Columbia lui proposent des postes – mais son instinct le pousse à retourner en Californie. « Je m’y sens chez moi comme nulle part ailleurs
et c’est un sentiment que je garderai sans doute toujours », écrit-il 22 à son ami James Conant, président de Harvard. Ses vieux amis de Caltech, Dick Tolman et Charlie Lauritsen, l’encouragent à venir à temps plein à
Pasadena. Mais, chose incroyable 23, l’offre officielle de Caltech est suspendue lorsque son président, Robert Millikan, fait part de ses objections. À Tolman, il écrit qu’Oppenheimer n’est pas un bon enseignant, que ses contributions originales à la physique théorique sont probablement derrière lui – et que Caltech compte suffisamment de juifs dans son corps professoral. Mais Tolman et d’autres parviennent à le faire changer d’avis et une offre sera faite à Oppenheimer le 31 août.
Alors même qu’« Oppenheimer » devient un nom connu dans le monde entier, l’homme qui se définit toujours comme un « opprimé » sombre toujours plus dans la dépression. Lorsqu’ils rentrent à Los Alamos, Kitty
confie à son amie Jean Bacher 24 : « Tu ne peux pas imaginer à quel point cela a été atroce pour moi ; Robert était vraiment à côté de ses pompes. » Bacher ne peut qu’être frappée par l’état de Kitty. « Elle était tout simplement terrifiée de ce qui allait se passer [étant donné] la terrible réaction qu’il [Robert] avait eue. »
Hiroshima et Nagasaki l’avaient profondément affecté. « Kitty ne parlait pas souvent de ses états d’âme, précise Bacher. Mais elle a simplement dit qu’elle ne savait pas comment elle allait pouvoir le supporter. » Robert fera part de sa détresse à d’autres. Selon son ancienne camarade de lycée, Jane Didisheim, Robert lui a écrit une lettre peu après la fin de la guerre « qui montre si clairement et si tristement sa déception et sa douleur ».
Sur la Colline, beaucoup auront des réactions similaires – et d’autant plus quand Bob Serber et Phil Morrison reviennent d’Hiroshima et de Nagasaki en octobre avec le premier groupe d’observateurs scientifiques. Jusque-là, il y avait parfois des réunions et des soirées pour essayer de comprendre ce qui s’était passé. « Mais Phil a été le seul à vraiment me le
faire comprendre, se souvient Jean Bacher 25. Il a une éloquence de sorcier et un sacré pouvoir de description. J’en ai été anéantie. Je suis rentrée chez moi et je n’ai pas réussi à trouver le sommeil ; j’ai tremblé toute la nuit, c’était un tel choc. »
Morrison avait atterri à Hiroshima à peine un mois après la livraison mortelle de l’Enola Gay. « Pratiquement tout le monde dans les rues, sur près d’un kilomètre à la ronde, fut instantanément et gravement brûlé par la
chaleur de la bombe, explique Morrison 26. Les effets ont été immédiats et étranges. Ils [les Japonais] nous ont parlé de personnes qui portaient des vêtements rayés et dont la peau fut brûlée en bandes. […] Nombreux ont cru avoir eu de la chance lorsqu’ils sont sortis en rampant des ruines de leurs maisons pour ne se trouver que des blessures légères. Mais ils sont morts quand même. Des jours ou des semaines plus tard, à cause de la puissance du rayonnement généré au moment de l’explosion. »
Serber décrit 27 comment, à Nagasaki, il allait remarquer que les côtés de tous les poteaux téléphoniques faisant face à l’explosion étaient carbonisés. Il en suivra une ligne sur plus de 3 kilomètres à partir du point zéro. « À un moment donné, j’ai vu un cheval en train de brouter de l’herbe. D’un côté, tous ses poils étaient brûlés, mais de l’autre, il était parfaitement normal. » Lorsque Serber souligne, avec une certaine désinvolture, que le cheval a l’air néanmoins « de paître comme un bienheureux », Oppenheimer « m’a passé un savon parce que j’avais donné l’impression que la bombe était une arme bienveillante ».
À Los Alamos, Morrison fera un rapport officiel de ses observations,
qu’il va également résumer à l’antenne d’une radio d’Albuquerque 28 : « Nous avons fini par survoler Hiroshima à basse altitude et nous avons regardé, incrédules. Devant nos yeux s’étalait ce qui avait été une ville, rasée, réduite en cendres encore rougeoyantes […]. Sauf que ce n’était pas l’effet de centaines d’avions, de nuits de bombardements. Cette désolation était due à un seul bombardier, une seule bombe qui, le temps qu’il aurait fallu à la balle d’un fusil pour traverser une rue, avait transformé une ville de trois cent mille habitants en un bûcher ardent. Telle était la nouveauté. »
Oppenheimer savait qu’au niveau le plus fondamental, le projet Manhattan avait très précisément concrétisé les craintes de Rabi – qu’il avait fait d’une arme de destruction massive « l’aboutissement de trois siècles de physique ». Et que le projet avait dès lors appauvri la physique, et pas seulement dans un sens métaphysique. Oppie n’allait donc pas tarder à le dénigrer en tant que réalisation scientifique. « On nous a donné cet arbre débordant de fruits mûrs, déclarera-t-il devant une commission sénatoriale à la fin de l’année 1945, nous l’avons secoué très fort et il en est tombé des radars et des bombes atomiques. Tout l’esprit [de la guerre] aura été celui d’une exploitation frénétique et plutôt impitoyable de connaissances déjà disponibles. » Selon lui, la guerre n’avait eu qu’« un effet notable sur la physique : elle l’avait pour ainsi dire mise à l’arrêt ». Il en viendra même à penser : « [pendant la guerre, nous avons] peut-être assisté au blocage de la véritable activité professionnelle dans le domaine de la physique, enseignement y compris, plus que [dans] n’importe quel autre pays ». Sauf que la guerre avait également focalisé l’attention sur la science. Comme le
décrira Victor Weisskopf 29 : « À cause de la guerre et par la plus cruelle des logiques, il était désormais évident que la science revêtait une importance concrète et directe pour tout un chacun. Le caractère de la physique en fut à jamais changé. »
À midi, le vendredi 21 septembre 1945, Oppenheimer va faire ses adieux à Henry Stimson. La date marque à la fois le dernier jour de Stimson en tant que secrétaire à la Guerre et son soixante-dix-huitième anniversaire. Oppenheimer sait que, l’après-midi, Stimson a prévu un dernier discours à la Maison Blanche, dans lequel il doit plaider, « très tardivement », en faveur d’une « approche ouverte sur l’atome ». Selon le compte rendu que Stimson en fait dans son journal, il dira sans ambages au président Truman que « nous devrions approcher la Russie au plus vite pour tomber d’accord sur les termes d’un partage équitable de la bombe ».
Robert appréciait sincèrement le vieil homme et lui accordait toute sa confiance. Le voir quitter le gouvernement à un moment aussi critique du débat naissant sur la gestion de la bombe atomique dans l’après-guerre le désole. Une fois de plus, Oppenheimer le renseigne sur certains aspects techniques de la bombe. Stimson lui demandera de l’accompagner chez le coiffeur du Pentagone, où l’attend un petit rafraîchissement de ses cheveux épars et gris. Au moment de partir chacun de leur côté, Stimson va se lever de son fauteuil, saluer chaleureusement Oppenheimer et lui dire : « Maintenant, c’est entre vos mains. »
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