Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Chapitre 11 - « Des intellectuels audacieux et conscients de leur talent »

CHAPITRE 11

 

« Des intellectuels audacieux et conscients de leur

talent »

 

J’en avais assez de la cause espagnole

et il y avait d’autres crises plus urgentes dans le monde.

Robert Oppenheimer

 

Joe Weinberg, Rossi Lomanitz, David Bohm et Max Friedman, une partie

des acolytes d’Oppie à Berkeley.

 

OceanofPDF.com

Le dimanche 29 janvier 1939, Luis W. Alvarez – jeune et prometteur physicien collaborant étroitement avec Ernest Lawrence – est installé chez le barbier, à lire le San Francisco Chronicle. Soudain, il tombe sur une dépêche rapportant que deux chimistes allemands, Otto Hahn et Fritz Strassmann, ont réussi à démontrer que le noyau d’uranium peut être divisé en deux ou plusieurs parties. Une fission obtenue en bombardant de neutrons l’uranium, l’un des éléments les plus lourds. Abasourdi par cette découverte, Alvarez « arrête le ciseau du barbier en pleine coupe et court

jusqu’au Radiation Laboratory pour propager la nouvelle 1 ». Lorsqu’elle arrive aux oreilles d’Oppenheimer, il se contente d’un lapidaire : « C’est impossible. » Puis il s’avance vers le tableau noir et entreprend de prouver mathématiquement que la fission ne peut pas se produire. Quelqu’un a forcément dû faire une erreur.

Sauf que dès le lendemain, Alvarez réussit à refaire l’expérience dans son laboratoire. « J’ai invité Robert à venir voir sur notre oscilloscope les minuscules impulsions des particules alpha naturelles, et celles, pointues et vingt-cinq fois plus grandes de la fission. En moins de quinze minutes, il a non seulement reconnu l’authenticité de la réaction, mais a également émis l’hypothèse que, dans le processus, il y aurait un dégagement de neutrons supplémentaires pouvant servir à fissionner d’autres atomes d’uranium et ainsi produire de l’énergie ou permettre la conception de bombes. La vitesse de son esprit avait quelque chose de stupéfiant à observer. »

Quelques jours plus tard, Oppie va écrire à Willie Fowler, son collègue

de Caltech 2 : « Le boxon autour de l’U est incroyable. On en a d’abord eu vent dans les journaux, on a cherché à avoir plus de biscuit et les compte-rendus sont en train de tomber les uns après les autres. […] De nombreux points restent encore à éclaircir : où sont les brefs bêtas à haute énergie qu’on pourrait prévoir ? […] L’U se désagrège de combien de façons ? Est-ce que le processus est, comme de juste, aléatoire, ou se produit-il selon des modalités précises ? […] Cela me semble passionnant, pas seulement en ce qui concerne les positrons et les mésotrons, mais dans un bon gros sens pratique. » La découverte est majeure et Oppenheimer a du mal à contenir son enthousiasme. Mais, d’un autre côté, les implications mortelles lui sautent tout de suite aux yeux. « Je pense donc qu’il n’est vraiment pas trop improbable qu’un cube de dix centimètres de deutérure d’uranium (pour avoir quelque chose qui ralentit les neutrons sans les capturer) finisse en

explosion de tous les diables », écrit-il 3 à son vieil ami George Uhlenbeck.

Par un heureux hasard, cette même semaine, Joseph Weinberg, un étudiant de deuxième cycle de 21 ans, va trouver son chemin jusqu’à la salle 219 du LeConte Hall et frapper à la porte. Impudent et jamais avare d’un avis, Weinberg débarquait du Wisconsin au beau milieu de l’année sur conseil de son professeur de physique, Gregory Breit, qui lui avait dit que Berkeley était l’un des rares endroits au monde où « quelqu’un d’aussi fou que vous pourrait trouver sa place ». Et, selon Breit, sa place était auprès d’Oppenheimer. Au grand dam de Weinberg, qui lui avait rétorqué que ses articles dans Physical Review étaient les seuls qu’il n’arrivait pas à comprendre.

« J’entendais un énorme vacarme derrière la porte, se souvient Weinberg, alors j’ai frappé très fort et, au bout d’un moment, quelqu’un a jailli, comme noyé dans la fumée et le bruit. »

« Mais qu’est-ce que vous voulez à la fin ?, lui demande l’homme en question.

— Je cherche le professeur J. Robert Oppenheimer, répond le jeune Weinberg.

— Ben vous l’avez trouvé. »

Derrière la porte, Weinberg perçoit des éclats de voix masculines et l’ambiance dans la pièce lui semble survoltée. « Que faites-vous ici ? » lui demande Oppenheimer.

Weinberg lui explique venir tout droit du Wisconsin.

« Et qu’est-ce vous y faisiez ?

— J’ai travaillé avec le professeur Gregory Breit, précise Weinberg.

— C’est un mensonge, grogne Oppenheimer, voilà votre premier mensonge.

— Je vous demande pardon ?

— Vous êtes ici, explique Oppenheimer. Vous avez travaillé en vous éloignant de Breit, vous avez travaillé en vous libérant de Breit.

— Ce serait un constat plus précis, concède Weinberg.

— Parfait, conclut Oppenheimer, félicitations ! Bienvenue chez les fous. »

À Weinberg, Oppenheimer présente Ernest Lawrence, Linus Pauling ainsi que plusieurs de ses étudiants en maîtrise : Hartland Snyder, Philip Morrison et Sydney M. Dancoff. Weinberg n’en revient pas de côtoyer de telles sommités de la physique. « Tout le monde se tutoyait, c’était

ridicule », se souviendra-t-il 4. Il part ensuite déjeuner avec Morrison et Dancoff. À une table de la cafétéria du syndicat étudiant, le Heartland, ils se mettent à discuter d’un télégramme de Niels Bohr mentionnant la découverte de la fission. On se sert d’une serviette de table pour faire le croquis d’une bombe exploitant la réaction en chaîne. « Sur la base des données, explique Weinberg, nous avons conçu une bombe. » Après avoir effectué quelques calculs préliminaires, Phil Morrison prédit un échec, que la réaction en chaîne s’épuisera avant d’exploser. « Vous voyez, se souvient Weinberg, à cette époque, nous ne savions pas que l’uranium pouvait être purifié et isolé dans des concentrations beaucoup plus importantes – ce qui,

évidemment, allait permettre la fission. » Une semaine plus tard, Morrison 5 entre dans le bureau d’Oppie et voit, sur le tableau noir « un dessin – un très mauvais, un exécrable dessin – d’une bombe ».

Dès le lendemain, Oppenheimer s’entretient avec Weinberg pour définir son parcours d’études. « Alors comme ça, tu penses que tu vas devenir physicien, le taquine Oppie, je peux savoir ce que tu as produit ? » Piqué au vif, Weinberg demande : « Récemment ? » Oppenheimer éclate alors de rire. Il ne s’attendait pas vraiment à ce qu’un étudiant de son niveau ait une quelconque production originale. Mais Weinberg ne désarme pas et explique avoir travaillé sur un problème théorique. Oppenheimer le coupe : « Et tu as mis tout cela par écrit, je suppose ? » Non, mais le téméraire Weinberg promet un papier pour le lendemain matin. « Il m’a regardé, se souvient Weinberg, et m’a froidement dit : “Pour 8 h 30 ?” » Pris au piège de sa propre arrogance, Weinberg passera le reste de la journée et toute la nuit à rédiger ce fameux article. Oppenheimer le lui rendra un jour plus tard, avec un mot imprononçable griffonné sur la page de garde, « Snoessigenheellollig ».

Comme le raconte Weinberg : « Je l’ai regardé, interloqué, et il m’a dit : “Bien évidemment, tu sais ce que cela veut dire ?” » Weinberg croit reconnaître de l’argot hollandais, et en déchiffre juste assez pour comprendre que le commentaire est favorable. Oppie sourit et explique que, traduit grossièrement, cela veut dire « mignon tout plein ».

« Mais pourquoi en néerlandais ?, s’enquiert Weinberg.

— Ça, je ne peux pas te le dire – je n’ose pas te le dire dire », répond Oppie, avant de se retourner et de quitter la pièce en fermant la porte derrière lui. Quelques instants plus tard, la porte s’entr’ouvre et Oppenheimer passe une tête pour ajouter : « Vraiment, je ne devrais pas te le dire, mais peut-être que je te le dois – parce que le papier m’a rappelé [Paul] Ehrenfest. »

Weinberg était stupéfié. Il connaît suffisamment la réputation d’Ehrenfest pour comprendre ce qu’Oppie voulait dire. « C’est le seul compliment qu’il m’ait jamais fait. […] Il adorait Ehrenfest, [qui] avait le don de rendre les choses lumineusement claires, spirituelles et riches dans

les termes les plus simples 6. » La même semaine, Oppenheimer flatte Weinberg en lui demandant de présenter son article à la place d’un séminaire prévu. Sauf qu’après, comme pour compenser, Oppenheimer lui dit en ricanant que son exposé tenait de la « gaminerie ». Il y a, selon lui, une « façon adulte de résoudre ce genre de problème » et il suggère à Weinberg de s’y atteler sans tarder. Discipliné, Weinberg passera donc les trois mois suivants à charbonner pour produire un calcul élaboré. Pour, en fin de compte, devoir admettre qu’il n’a trouvé aucune trace de la relation empirique précédemment prédite dans son argument initial et très grossier. « Et voilà, tu as appris une leçon, commente Oppenheimer. Parfois, la méthode élaborée, la méthode apprise, la méthode adulte n’est pas aussi bonne que la simple, la naïve et l’enfantine. »

Avant même son arrivée à Berkeley, Weinberg avait été un disciple dévoué de Bohr. Comme bien d’autres physiciens, la discipline va surtout l’attirer par sa promesse d’un accès à des idées philosophiques fondamentales. « Ce qui m’intéressait, c’était le plaisir de tripatouiller les lois de la nature », résume Weinberg. De fait, alors qu’il envisage un temps d’arrêter la physique, c’est en lisant, sur conseil d’un ami, le classique de Niels Bohr, La Théorie atomique et la description des phénomènes, qu’il décide finalement de persévérer. « J’ai lu Bohr et je me suis réconcilié avec la physique. Il m’a vraiment reconverti. » Entre les mains de Bohr, la théorie quantique était devenue une joyeuse célébration de la vie. Le jour de l’arrivée de Weinberg à Berkeley, il mentionne au détour d’une phrase à Phil Morrison que le livre de Bohr fait partie des rares ouvrages qu’il a jugé bon de mettre dans sa valise. Phil va alors éclater de rire, car, à Berkeley, dans le premier et très fermé cercle d’Oppenheimer, le petit livre de Bohr

est considéré comme la Bible. Avec bonheur, Weinberg réalise 7 qu’à Berkeley « Bohr était Dieu et Oppie son prophète ».

Lorsqu’un étudiant se retrouve bloqué à ne pouvoir terminer un article, il n’est pas rare qu’Oppie s’en occupe lui-même. Un soir de 1939, il va ainsi inviter Joe Weinberg et Hartland Snyder à venir à Shasta Road. Les deux jeunes s’étaient attelés à la rédaction d’une étude, sans parvenir à rédiger une conclusion satisfaisante. « Il nous a servi son habituel et

obligatoire whisky, se souvient Joe Weinberg 8, et il a mis de la musique pour m’occuper. Hartland a fait le tour de la bibliothèque tandis qu’Oppie s’est posé devant la machine à écrire. Une demi-heure plus tard, il avait tapé le dernier paragraphe. Un très beau paragraphe. » L’article, « États stationnaires des champs scalaires et vectoriels », sera publié dans la Physical Review en 1940.

Les cours d’Oppenheimer s’accompagnent invariablement d’une myriade de formules écrites au tableau. Mais comme la plupart des théoriciens, il n’a en réalité que peu d’intérêt pour elles. Selon Weinberg, qu’Oppenheimer aura considéré comme l’un de ses étudiants les plus brillants, les formules mathématiques étaient ici comme de temporaires poignées d’alpinisme. Chaque poignée déterminait plus ou moins la position de la suivante. « Consigner ces formules, explique Weinberg, aurait été comme noter les étapes d’une ascension précise. Cela ne vous aurait pas dit grand-chose de la montagne. » Pour Weinberg, et d’autres, « être dans un cours avec Oppie, c’était comme vivre une pluie d’étoiles filantes, cinq ou dix en une heure, si rapides qu’on pouvait très facilement les louper. En restant le nez dans le tableau des formules, vous pouviez même ne jamais avoir conscience de leur passage. Très souvent, ces météores étaient des intuitions philosophiques fondamentales plaçant la physique dans un contexte humain ».

Selon Oppenheimer, les livres seuls ne peuvent apprendre à quiconque la mécanique quantique ; il faut la lutte, la gymnastique verbale inhérente au processus d’explication pour que s’ouvre la porte de la compréhension. Jamais il ne va donner deux fois le même cours. Comme s’en souvient

Weinberg 9 : « Il avait une conscience très aiguë des gens présents dans sa classe. » Il pouvait scruter son auditoire et décider, d’un coup, de changer toute son approche parce qu’il avait senti des difficultés particulières avec le sujet en question. Un jour, il fait un cours sur un problème dont il sait qu’il ne va intéresser qu’un seul et unique étudiant. Une fois le cours terminé, ce dernier se précipite au bureau de son professeur pour lui demander la permission de s’attaquer au problème. La réponse d’Oppenheimer : « Parfait, c’est justement pour cela que j’ai donné ce séminaire. »

Avec Oppenheimer, il n’y a pas d’examen final 10, mais énormément de devoirs à faire à la maison. Chaque heure est l’occasion d’un cours magistral « donné à toute vitesse », se souvient Ed Geurjoy, un étudiant en maîtrise de 1938 à 1942. Les étudiants n’hésitent pas à interrompre Oppie s’ils ont des questions. « En général, il faisait preuve de patience dans ses réponses, sauf si la question était manifestement stupide, auquel cas il pouvait se montrer assez caustique. »

S’il arrive à Oppenheimer d’être brusque avec certains étudiants, c’est avec douceur qu’il traite les plus vulnérables. Un jour, alors que Weinberg est dans le bureau d’Oppenheimer, il se met à farfouiller dans les papiers empilés sur la table au centre de la pièce. Il en sélectionne un et commence à lire le premier paragraphe, indifférent au regard sourcilleux d’Oppenheimer. « C’est une excellente proposition, s’exclame Weinberg, j’adorerais y travailler. » À son grand désarroi, Oppenheimer va sèchement lui répondre : « Pose ça ; remets ce truc où tu l’as trouvé. » Lorsque Weinberg demande quel impair il a commis, Oppenheimer précise : « Ce n’était pas à toi de le trouver. »

Quelques semaines plus tard, Weinberg apprend qu’un autre étudiant, qui avait du mal à trouver un sujet de thèse, avait commencé à travailler sur la proposition sur laquelle il était tombé ce jour-là. « Il s’agissait d’un gars

bien, sympathique, se souvient Weinberg 11. Mais, contrairement à ceux qui, parmi nous, étaient stimulés par le genre de défi dont Oppie pouvait nous bombarder, on le sentait souvent dérouté, déconcerté et mal à l’aise. Et personne n’avait le courage de lui dire : “Écoute, tu boxes au-dessus de ta catégorie.” » Weinberg va réaliser que c’est pour lui qu’Oppie avait spécifiquement préparé ce sujet. Un problème tout à fait facile, « mais parfait pour lui, et il a obtenu son doctorat. Ce qui lui aurait été difficile si Oppie s’était comporté avec lui comme il le faisait avec moi, Phil Morrison ou Sid Dancoff ». Comme Weinberg le soulignera des années plus tard, Oppie s’était occupé de cet étudiant comme un père apprenant à marcher à son bébé. « Il a attendu qu’il découvre cette proposition accidentellement, selon ses propres termes, qu’il s’en empare et exprime son intérêt, qu’il trouve son chemin vers elle. […] Il avait besoin d’un traitement spécial et, Dieu merci, Oppie a su le lui donner. Ce qui prouve tout l’amour, l’empathie et la compréhension humaine dont il était capable. » Par la suite, comme le détaille Weinberg, l’étudiant poursuivra une brillante carrière dans la physique appliquée.

Weinberg devient vite un des membres les plus dévoués du premier cercle d’Oppenheimer. « Il savait que je l’adorais, comme nous l’adorions tous. » Durant ces années, Philip Morrison, Giovanni Rossi Lomanitz, David Bohm et Max Friedman sont de ceux qui voient en Oppenheimer un mentor et un modèle. Autant de jeunes non conformistes qui, selon les mots

de Morrison 12, se targuent d’être « des intellectuels audacieux et conscients de leur talent ». Ils étudient tous la physique théorique. Et tous militent dans l’une ou l’autre des causes du Front populaire. Certains, comme Philip Morrison et David Bohm, admettront avoir rejoint le Parti communiste. D’autres le fréquentent simplement de loin. Joe Weinberg a probablement

été encarté, du moins sur une courte période 13.

Morrison, né en 1915 14 à Pittsburgh, grandit non loin de la maison d’enfance de Kitty Oppenheimer. Après une scolarité dans un établissement public, il obtient une licence de physique au Carnegie Institute of Technology en 1936. À l’automne, il part à Berkeley pour étudier la physique théorique sous la direction d’Oppenheimer. Ayant souffert de la polio dans son enfance, il arrive sur le campus une jambe dans une orthèse. Souvent alité durant sa jeunesse, il a appris à lire vite, dans les cinq pages à la minute. Étudiant, Morrison va impressionner son monde avec ses connaissances encyclopédiques, de l’histoire militaire à la physique. En 1936, il rejoindra le Parti communiste. Mais s’il ne cache pas pencher à gauche, il ne crie pas non plus sur les toits avoir adhéré au Parti. Dale Corson, son collègue de bureau à Berkeley à la fin des années 1930, ne va jamais savoir que Morrison était encarté.

« Nous étions tous proches du communisme à l’époque », se souvient

Bohm 15. En réalité, jusqu’en 1940-1941, Bohm n’a pas beaucoup d’estime pour le Parti communiste. Mais après la débâcle de la France, il va avoir l’impression que personne, à l’exception des communistes, n’a vraiment envie de résister aux nazis. De fait, bien des Européens semblent alors préférer les nazis aux Russes. « Et j’avais le sentiment qu’une telle tendance se dessinait également en Amérique. À mes yeux, les nazis étaient une menace totale pour la civilisation. […] C’était comme si les Russes étaient les seuls à réellement les combattre. C’est là que j’ai commencé à écouter ce qu’ils disaient avec davantage de sympathie. »

À la fin de l’automne 1942, les journaux se remplissent d’articles sur la bataille de Stalingrad ; pendant un certain temps, c’est comme si l’issue de la guerre dépendait tout entière des sacrifices consentis par le peuple russe. Comme le déclarera Weinberg, avec ses amis, jour après jour, ils sont au diapason de telles souffrances. « Personne ne peut comprendre dans quel

état nous étions, se rappelle-t-il 16. Même quand l’imposture qu’était l’Union soviétique s’est étalée sous nos yeux, avec les grands procès-spectacles, nous avons détourné le regard. »

En novembre 1942, à l’heure où les Russes lancent une offensive pour repousser les nazis des faubourgs de Stalingrad, Bohm commence à se rendre régulièrement aux réunions d’une section du Parti communiste de Berkeley. En général, elles rassemblent dans les quinze personnes. Au bout d’un certain temps, Bohm va les juger « interminables » et décider que les divers projets de ce groupe pour « remuer les choses sur le campus » ne servent pas à grand-chose. « Mon sentiment était qu’ils étaient vraiment

assez inefficaces 17. » Petit à petit, Bohm délaisse le militantisme. Mais le marxisme demeure parmi ses repères intellectuels. Avec passion et enthousiasme, il lit des textes marxistes avec Weinberg, Lomanitz et Bernard Peters, ses plus proches amis à l’époque.

 

Martin D. Kamen compte également parmi les acolytes d’Oppie. Chimiste de formation, il obtient son doctorat à Chicago sur un problème de physique nucléaire. En quelques années, avec l’aide d’un autre chimiste, Sam Ruben, Kamen réussit à exploiter le cyclotron de Lawrence pour

découvrir l’isotope radioactif carbone-14 18. En 1937, il suit une petite amie à Berkeley, où Ernest Lawrence l’engage pour 1 000 dollars par an au Rad

Lab. « C’était comme la Mecque », se souvient Kamen 19. Oppenheimer va vite apprendre que Kamen est un très bon musicien – il joue du violon avec Frank Oppenheimer – et qu’il aime discuter littérature et musique. Comme le commente Kamen : « À mon avis, je lui ai tapé dans l’œil parce que je pouvais lui parler d’autre chose que de physique. » Les deux hommes vont passer beaucoup de temps ensemble de 1937 jusqu’à ce que la guerre éclate.

Comme tous ceux qui entrent dans le cercle d’Oppenheimer, Kamen admire le physicien charismatique. « Avec beaucoup d’affection, tout le

monde le considérait plus ou moins comme un cinglé, se rappelle Kamen 20. Il était tout à fait brillant, mais aussi superficiel, d’une certaine manière. Il avait la façon de faire d’un dilettante. » Kamen en vient même à se dire que les excentricités d’Oppie pourraient être mises en scène. Comme lors de cette soirée du Nouvel An chez Estelle Caen à laquelle ils se rendent ensemble. Sur le chemin, Oppie lui dit qu’il sait qu’Estelle vit dans telle rue, mais qu’il a oublié le numéro précis. Tout ce dont il se souvient, c’est qu’il s’agit d’un multiple de sept. « Nous avons donc arpenté la rue de long en large, pour finalement trouver le numéro 3528, un multiple de sept, d’accord. En y repensant, il m’arrive de me demander s’il ne se fichait pas un peu du monde. […] On sentait chez lui cette irrésistible envie de vous

enfumer 21. »

Kamen n’est pas un militant de gauche, et encore moins un communiste. Mais il se met à escorter Oppenheimer sur le circuit des cocktails de Berkeley et participe à diverses collectes de fonds pour le Joint Anti-Fascist Refugee Committee et le Russian War Relief. De même, Oppenheimer l’implique dans une tentative (infructueuse) de monter un syndicat au Rad Lab. Tout commence par un combat syndical dans l’usine de la Shell Development Company à Emeryville. Shell y compte un grand nombre de cols blancs, d’ingénieurs et de chimistes, dont beaucoup ont obtenu leur doctorat à Berkeley. La Fédération des architectes, ingénieurs, chimistes et techniciens (FAECT-CIO), un syndicat parrainé par le Congrès des organisations industrielles (CIO), lance une campagne de recrutement d’adhérents dans l’usine. En réponse, la direction de Shell encourage ses employés à préférer un syndicat de l’entreprise. À un moment donné, un chimiste de Shell, David Adelson, va demander à Oppenheimer de prêter son prestige à la campagne de recrutement de la FAECT. Adelson appartenant à une section professionnelle du Parti communiste du comté d’Alameda (Californie), il pense qu’il pourra rallier Oppenheimer à sa cause. Il voit juste. Un soir, au cours d’une réunion syndicale, Oppenheimer donne une conférence à Berkeley, chez l’un de ses anciens étudiants, Hervé Voge, alors employé par Shell. Elle rassemble plus de quinze personnes qui, religieusement, écouteront Oppenheimer parler de la probabilité de l’entrée en guerre des États-Unis. « Dès qu’il ouvrait la bouche, tout le monde

tendait l’oreille », se souvient Voge 22.

À l’automne 1941, Oppenheimer accepte d’accueillir, chez lui à Eagle Hill, une réunion d’organisation. Il y invite, entre autres, Martin Kamen. « Je n’ai pas sauté de joie, se souvient Martin Kamen, mais j’ai répondu : “D’accord, je serai là.” » Ce qui inquiète Kamen, c’est qu’un syndicat aussi controversé que la FAECT cherche à trouver des adhérents au Rad Lab – où, essentiellement, tout le monde travaille pour l’armée américaine et a signé un serment de sécurité. Ce qui ne l’empêche pas d’aller à la réunion et d’écouter le discours syndical d’Oppenheimer. Quinze personnes sont

présentes 23, dont Ernest Hilgard, l’ami psychologue d’Oppenheimer, Joel Hildebrand, du département de chimie de Berkeley, et un jeune ingénieur chimiste britannique, George C. Eltenton, employé par la Shell Development Company. Comme s’en souvient Kamen : « Nous étions tous assis en cercle dans le salon d’Oppenheimer. Tout le monde répétait : “Oh, c’est formidable, c’est merveilleux.” » Mais quand vient le tour de Kamen, il s’interroge : « Pardon, mais est-ce que quelqu’un en a parlé à Lawrence ? Nous travaillons au Rad Lab et nous n’avons aucune indépendance dans cette affaire. Il nous faut obtenir la permission de Lawrence. »

Oppenheimer n’avait pas anticipé cette remarque et semble, de l’avis de Kamen, perturbé par son intervention. La réunion de deux heures se termine sans qu’Oppenheimer obtienne l’unanimité qu’il prévoyait. Quelques jours plus tard, il croise Kamen et lui dit : « Mince, je ne sais pas. J’ai peut-être commis un impair. » Avant d’expliciter : « Je suis allé voir Lawrence et il a pété les plombs. » Lawrence, qui n’a cessé de s’ancrer à droite au fil des ans, est furieux qu’un syndicat soutenu par les communistes tente de rallier les employés de son laboratoire. Lorsqu’il exige de savoir qui est derrière tout cela, Oppenheimer insiste : « Je ne peux pas te dire. Il faudra qu’ils viennent te le dire eux-mêmes. » Le courroux de Lawrence est non seulement motivé par son opposition, violente, au fait que ses physiciens et chimistes se syndiquent, mais aussi parce que l’incident lui démontre que son vieil ami continue à gaspiller son précieux temps dans une activité politique qui le rebute. Ce n’est pas la première fois que Lawrence vitupère

Oppenheimer pour ses « gauchisteries 24 ». Et une fois de plus, Oppie exploite son habituelle éloquence pour lui opposer la responsabilité des scientifiques à aider ceux que la société « laisse pour compte ».

La mauvaise humeur de Lawrence n’a rien d’étonnant, car à la même époque, il se démène, sans succès, pour intégrer Oppenheimer au projet

bombe. Comme il s’en plaint auprès de Kamen 25 : « S’il arrêtait avec ces insanités, nous pourrions le faire participer, mais jamais l’armée ne l’acceptera. »

 

Oppenheimer abandonne ses activités syndicales à l’automne 1941, mais l’idée de coordonner les scientifiques du Rad Lab ne disparaît pas pour autant. Un peu plus d’un an plus tard, début 1943, Rossi Lomanitz, Irving David Fox, David Bohm, Bernard Peters et Max Friedman, tous étudiants d’Oppenheimer, finissent par adhérer au syndicat (FAECT, section 25). Les motivations habituelles de ce genre d’initiative brillent par leur absence. Lomanitz, par exemple, gagne 150 dollars par mois au Rad Lab, soit plus du double de son salaire précédent. Personne ne se plaint non plus des conditions de travail ; au laboratoire, tout le monde est heureux de ne pas compter ses heures. « On l’a fait pour le geste, se souvient

Lomanitz 26. C’était un truc de jeunesse […] Une raison ridicule de se syndiquer. »

Lomanitz et Weinberg vont convaincre Friedman d’être le responsable

syndical du Rab Lab. Comme il s’en souvient 27 : « Ce n’était qu’un titre, je n’ai jamais rien fait. » Mais, sur le principe, il juge l’idée bonne. « Notamment, nous avions peur de ce à quoi pouvait servir la bombe atomique. C’est une partie de l’explication. Aussi, nous pensions qu’il ne fallait pas que les scientifiques se contentent de [travailler à la conception de la bombe] sans avoir de mot à dire sur l’application finale de leurs efforts. »

Sans tarder, le syndicat va attirer l’attention des agents de renseignement de l’armée, qui avaient déjà placé sous surveillance le laboratoire depuis un certain temps. En août 1943, le département de la Guerre est averti que plusieurs personnes au sein du Rad Lab sont des « communistes actifs ». Le nom de Joe Weinberg est cité. Un rapport des services de renseignements joint à l’avertissement stipule que la section 25 de la FAECT est « une organisation connue pour être dominée et contrôlée

par des membres ou des sympathisants du Parti communiste 28 ». Le secrétaire à la Guerre, Henry L. Stimson, adresse un mémo au président : « À moins que cela puisse être immédiatement stoppé, je pense que la situation est très alarmante. » Peu après, l’administration Roosevelt demande officiellement au CIO de ne plus mener sa campagne de recrutement au sein du laboratoire de Berkeley.

Reste qu’en 1943, Oppenheimer a depuis longtemps tourné le dos aux activités syndicales. Pas parce qu’il a changé d’opinion politique, mais parce qu’il s’est rendu compte que s’il ne suivait pas les conseils de Lawrence, jamais il ne serait autorisé à travailler sur un projet dont, à ses yeux, dépend la victoire sur l’Allemagne nazie. Durant leurs échanges musclés de l’automne 1941, Lawrence l’avait effectivement informé que James B. Conant, alors président de l’université de Harvard, lui avait reproché d’avoir discuté avec lui des calculs de fission, alors qu’Oppenheimer ne participait pas alors officiellement au projet bombe.

En réalité, Oppenheimer collaborait avec Lawrence depuis le début de l’année 1941, lorsque ce dernier s’était mis à exploiter son cyclotron pour mettre au point un procédé électromagnétique permettant de séparer l’isotope 235 de l’uranium (U-235), possiblement nécessaire pour une explosion nucléaire. Oppenheimer, comme de nombreux autres scientifiques américains, est au courant qu’un « Comité de l’uranium » a été décidé par le président Roosevelt en octobre 1939 pour coordonner les recherches sur la fission. Sauf qu’en juin 1941, de nombreux physiciens commençaient à redouter que la communauté scientifique allemande ne soit, et de loin, beaucoup plus avancée dans la recherche sur la fission. Cet automne-là, Lawrence, inquiet qu’une bombe en bonne et due forme soit encore loin de voir le jour, écrit à Compton et insiste pour qu’Oppenheimer soit inclus dans une réunion secrète prévue pour le 21 octobre 1941 chez General Electric, dans son laboratoire de Schenectady, dans l’État de New York. « Oppenheimer a de nouvelles idées d’importance », écrit

Lawrence 29. Sachant que le nom d’Oppenheimer est largement associé au radicalisme politique, Lawrence complète son courrier d’une note supplémentaire visant à rassurer Compton : « J’ai une grande confiance en Oppenheimer. »

Le 21 octobre, Oppie est présent à la réunion de Schenectady et ses calculs sur la quantité d’U-235 nécessaire pour une arme efficace – 100 kilos pour produire une réaction en chaîne explosive – vont être un élément central du rapport envoyé à Washington. L’effet de la réunion, à laquelle participent Conant, Compton, Lawrence et une poignée d’autres, est profond sur Oppenheimer. Découragé par les nouvelles venues d’Europe sur la guerre – les nazis étaient en train d’avancer vers Moscou –, Oppenheimer veut absolument préparer son pays à la guerre. Et il envie ses collègues partis travailler sur les radars. Comme il en témoignera : « Ce n’est qu’après mon premier contact avec la rudimentaire entreprise de l’énergie atomique que j’ai commencé à voir comment je pouvais me

montrer directement utile 30. »

Un mois plus tard, Oppenheimer écrit un mot à Lawrence pour lui assurer que ses activités syndicales sont terminées : « Il n’y aura plus de difficultés à aucun moment avec [le syndicat]. […] Je n’ai pas parlé à tous les gens concernés, mais tous ceux avec qui je me suis entretenu sont

d’accord avec nous ; tu peux classer l’affaire 31. »

Mais si Oppenheimer a bien cessé ses activités syndicales 32, il ne peut s’empêcher, ce même automne, de prendre une position publique forte sur une question de libertés civiles. De l’autre côté du pays, un politicien new-yorkais, le sénateur d’État F. R. Coudert Jr, exploite son titre de coprésident de la Commission d’enquête sur le système éducatif de New York pour orchestrer une chasse aux sorcières, très médiatisée, contre des « subversifs » au sein des universités publiques de la ville. En septembre 1941, le City College à lui seul licencie vingt-huit membres de son personnel, dont certains membres de la branche new-yorkaise du Teachers’ Union – soit le même syndicat auquel Oppenheimer adhérait à Berkeley. Le Comité américain pour la démocratie et la liberté intellectuelle (ACDIF), dont Oppenheimer est également membre, publie un communiqué condamnant les licenciements. En réponse, le sénateur Coudert accuse l’ACDIF d’avoir des liens avec les communistes, et un éditorial du New York Times apporte de l’eau à son moulin.

Et c’est avec fermeté qu’Oppenheimer va agiter ce marigot politique. Sa

lettre du 13 octobre 1941 33 commence dans la politesse, continue dans la malice, se poursuit dans l’ironie et se termine dans le sarcasme. Au sénateur, Oppenheimer rappelle que la Constitution américaine garantit non seulement le droit d’avoir n’importe quelle croyance, aussi radicale soit-elle, mais aussi de l’exprimer par la parole ou par écrit dans « l’anonymat ». Comme il l’écrit, les activités des « enseignants communistes ou sympathisants communistes consistaient précisément à se réunir, à exprimer leurs opinions et à les publier (souvent de manière anonyme), soit à se livrer, en d’autres termes, à des pratiques spécifiquement protégées par la Déclaration des droits ». Concluant sur une note bravache, il observe qu’« il aura fallu votre propre tribune, avec ses faux-fuyants moralisateurs et son appeau à panique rouge pour me faire croire que les histoires qui circulent sur le cocktail de flagornerie, d’intimidation et d’arrogance que servirait le comité que vous présidez sont bel et bien vraies ».

À la fin des années 1930, Robert Oppenheimer s’était retrouvé au centre des choses. Soit à l’endroit où il voulait être. Comme s’en souvient

Kamen 34 : « Sur n’importe quel sujet, vous pouviez aller voir Oppenheimer pour lui en parler, il y réfléchissait et trouvait une explication. Il était l’explicateur officiel. » Sauf qu’à partir de 1941, Oppenheimer a toutes les raisons de se croire mis de côté. « Tout d’un coup, explique Kamen, c’est comme si plus personne ne lui parlait. Il n’est plus dans le coup. Il y a quelque chose d’important qui se passe pas loin, mais il ne sait pas ce que c’est. Ce qui fait qu’il était de plus en plus frustré, comme Lawrence était de plus en plus préoccupé. Après tout, il savait qu’Oppenheimer était bien placé pour les aider, donc que ces histoires de sécurité sont absurdes. Mieux vaut qu’il les rejoigne. J’imagine que c’est ce qui s’est finalement passé ; ils se sont dit qu’il était plus facile de le surveiller à l’intérieur qu’à l’extérieur du projet. »

Au soir du samedi 6 décembre 1941, Oppenheimer participe à une collecte de fonds pour les anciens combattants de la guerre civile espagnole.

Le lendemain, comme il en témoignera 35, c’est en apprenant l’attaque surprise des Japonais sur Pearl Harbor qu’il décide « que j’en avais assez de la cause espagnole et qu’il y avait d’autres crises plus urgentes dans le monde ».

 

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