Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 26 - « Un hôtel de l'intellect »
CHAPITRE 26
« Un hôtel de l’intellect »
Dans un sens un peu grossier que nulle vulgarité,
nul humour, nulle exagération ne sauraient effacer,
les physiciens ont connu le péché et c’est un savoir
dont ils ne pourront plus jamais se défaire.
Robert Oppenheimer
Albert Einstein et Oppenheimer
OceanofPDF.com
C’est à la mi-juillet 1947 que les Oppenheimer s’installent à Princeton 1, lors d’un été exceptionnellement chaud et humide. Le nouveau poste d’Oppenheimer – directeur élu de l’Institut qui fut le sanctuaire d’Albert Einstein pendant près de quinze ans – va autant lui offrir une tribune prestigieuse qu’un accès commode à Washington, où l’appellent nombre de commissions sur des questions de politique nucléaire. L’Institut lui verse un généreux salaire annuel de 20 000 dollars et, comme logement de fonction, lui offre la jouissance de l’Olden Manor et de son personnel de maison – pour la cuisine, l’entretien intérieur et la tenue de ses vastes jardins. L’Institut lui laisse également du temps pour ses voyages, où et quand il le souhaite. Il n’entrera officiellement en fonction qu’en octobre et la première réunion administrative qu’il doit présider n’est prévue qu’en décembre. Robert et Kitty, et leurs deux jeunes enfants – Peter, 6 ans, et Toni, 3 ans – vont donc avoir quelques mois pour s’habituer à leur nouvel environnement. Robert n’a alors que 43 ans.
Kitty va vite tomber en amour de l’Olden Manor, une sublime maison coloniale de trois étages à la façade blanche, ceinte d’une centaine d’hectares de forêts et de prairies verdoyantes. La propriété dispose également d’une grange et d’une étable. Robert et Kitty achètent deux chevaux, qu’ils baptisent Topper et Step-up.
Peu après leur arrivée 2, Robert fait construire une vaste serre à l’arrière de la maison, près de l’aile de la cuisine. Son cadeau d’anniversaire à Kitty, qui la peuple de dizaines de variétés d’orchidées. Parmi les hectares de jardins que compte le domaine, on trouve un jardin horticole soigneusement entretenu et protégé de quatre murs de vieilles pierres, les fondations d’une ancienne grange. La botaniste Kitty adorait jardiner et, au fil des ans, deviendra « une artiste de l’ancienne magie des jardins », selon la formule
d’un vieil ami 3.
Comme Oppenheimer le confiera à un journaliste 4 : « Lorsque nous avons emménagé, j’ai pensé ne jamais m’habituer à une si grande maison, mais nous avons su finalement y prendre nos aises et je l’aime beaucoup. » Dans le salon, au-dessus d’une majestueuse cheminée, Robert installe l’une des toiles les plus prisées de son père, Champ de blé au soleil levant (Saint-
Rémy, 1889) de Vincent van Gogh 5 6 . Un Derain trouve sa place dans la salle à manger et un Vuillard dans le salon de musique. Si la maison est richement meublée, elle n’aura jamais l’air surchargée et gardera même toujours une allure de musée. Kitty veillait à ce que tout soit parfaitement rangé. L’austère bureau d’Oppie, avec ses murs blancs et nus, rappelle à un
vieil ami 7 leur maison de Los Alamos.
Depuis la terrasse arrière de l’Olden Manor, Oppenheimer jouit d’une vue dégagée sur l’Institut. À quelque 500 mètres se dresse le Fuld Hall, un bâtiment de quatre étages en briques rouges aux airs de cathédrale avec ses deux ailes et son imposante flèche. Construit en 1939, pour 520 000 dollars, il abrite de petits bureaux pour les chercheurs, une bibliothèque lambrissée et un chaleureux foyer aux épais canapés de cuir. Une cafétéria et une salle de conférence occupent le quatrième étage. En 1947, Einstein avait pris possession d’un bureau d’angle, la salle 225, au deuxième étage ; Niels Bohr et Paul Dirac travaillaient dans deux pièces voisines au troisième
étage. Le bureau d’Oppenheimer, au rez-de-chaussée 8, dans la salle 113, offre une vue sur les bois et les prairies. Son prédécesseur, Frank Aydelotte, spécialiste de la littérature élisabéthaine, l’avait décoré de gravures
traduisant un spleen tout oxfordien. Oppenheimer va s’en débarrasser 9 et faire installer un grand tableau noir s’étirant sur toute la longueur du mur. Il hérite de deux secrétaires, Mme Eleanor Leary, qui avait déjà travaillé pour le juge Felix Frankfurter, et Mme Katharine Russell, une énergique
vingtenaire. Juste à côté du bureau, un « monstrueux coffre-fort 10 » protège les documents classifiés dont Oppie a la charge en tant que président du Comité consultatif général (GAC) de l’AEC. Des gardes armés sont postés 24 heures sur 24 pour le surveiller.
Les visiteurs du Fuld Hall vont y croiser un homme « incendié par le
pouvoir 11 ». Il n’est pas rare que le téléphone sonne et que sa secrétaire frappe pour annoncer : « Dr Oppenheimer, le général [George C.] Marshall est en ligne. » Ses collègues observent comment de tels appels l’« électrisent ». Le rôle que l’histoire lui a assigné le réjouit et il a bien l’intention de le jouer à la perfection. Si le gros des chercheurs affiliés à l’Institut arpentent les lieux en tenue décontractée – Einstein ne quitte jamais son vieux pull bouloché –, Oppenheimer apparaît le plus souvent dans un luxueux costume de laine anglaise, taillé sur mesure chez Langrock, boutique où se presse toute la haute de Princeton. (Mais il peut lui arriver de débarquer à une soirée avec une veste « qu’on aurait dit
grignotée par des gerbilles 12 ».) Et quand l’habitude des universitaires est d’enfourcher un vélo pour leurs déplacements sur le campus, Oppie
s’affiche au volant d’une superbe Cadillac bleue décapotable 13. Celui qui arborait auparavant une belle tignasse a maintenant les cheveux « coupés à
la manière d’un moine, au ras de la peau du crâne 14 ». À 43 ans, il semble fragile, si ce n’est frêle. Mais, en réalité, il peut compter sur une belle force et déborde d’énergie. « Il était très mince, nerveux, agité, se souvient
Freeman Dyson 15. Il n’arrêtait pas de bouger ; il ne pouvait pas rester assis plus de cinq secondes ; il donnait l’impression d’un homme extrêmement mal à l’aise. Il fumait en permanence. »
Princeton est aux antipodes de la liberté d’esprit et de l’atmosphère gauchisante et bohème de Berkeley et de San Francisco, et à mille lieues du style de vie et des paysages de Los Alamos. En 1947, cette ville de banlieue de 25 000 habitants n’avait qu’un seul feu rouge, à l’angle des rues Nassau et Witherspoon, et pas le moindre transport en commun – à l’exception du tramway « Dinky » qui, aujourd’hui encore, facilite des centaines de trajets quotidiens jusqu’à la gare de Princeton Junction. De là, banquiers, avocats et courtiers en costume à rayures en avaient pour cinquante minutes de train jusqu’à Manhattan. Contrairement à beaucoup de petites villes américaines, Princeton pouvait se targuer d’une auguste histoire et d’une très haute opinion d’elle-même. Mais, comme l’avait un jour observé un habitant de longue date, il s’agissait d’« une ville avec du caractère mais sans une once
d’âme 16 ».
L’ambition de Robert ? Faire de l’Institut un carrefour international, interdisciplinaire et incontournable de la recherche. Fondé en 1930 par Louis Bamberger et sa sœur, Julie Carrie Fuld, l’Institut profite au départ d’un don de 5 millions de dollars. Exalté à l’idée de créer un établissement d’enseignement supérieur, Bamberger va s’adjoindre les services d’Abraham Flexner, éducateur et réformateur, dont il fait le premier directeur de l’Institut. Selon les promesses de Flexner, l’Institut n’allait être ni une université ni un centre de recherche : « On peut l’imaginer à la jointure des deux – comme une petite université où l’on donne de rares cours et où l’on fait énormément de recherches. » Aux Bamberger, Flexner explique vouloir modeler l’Institut sur les lignes des sanctuaires pour l’esprit que sont l’All Souls College d’Oxford, le Collège de France de Paris ou encore Göttingen, la germanique alma mater d’Oppenheimer. Selon lui, l’Institut va devenir un « paradis pour les chercheurs ».
En 1933, Flexner assure la postérité de l’Institut en engageant Einstein 17 pour un salaire annuel de 15 000 dollars. D’autres chercheurs y jouiront d’émoluments tout aussi somptueux. Flexner veut les meilleurs, et s’assurer qu’aucun de ses pensionnaires n’aura jamais le besoin de compléter ses revenus en « rédigeant des manuels inutiles ou en s’aliénant à d’autres
tâches alimentaires 18 ». On n’y aurait « aucun devoir, que des opportunités ». Tout au long des années 1930, Flexner recrutera les plus brillants esprits, et notamment des mathématiciens comme John von Neumann, Kurt Gödel, Hermann Weyl, Deane Montgomery, Boris Podolsky, Oswald Veblen, James Alexandre et Nathan Rosen. Flexner exalte « l’utilité des connaissances inutiles ». Reste que dans les années 1940, l’Institut n’était pas loin d’avoir la réputation d’être une pépinière à gros cerveaux au potentiel éternellement inexploité. Pour reprendre la formule d’un scientifique, l’Institut était « cet endroit magnifique où la science fleurit sans jamais faire de fruits ».
Ce qu’Oppenheimer a bien l’intention de changer. Dans son propre domaine, la physique théorique, il espère faire pour l’Institut ce qu’il avait fait pour Berkeley dans les années 1930 – le transformer en centre scientifique de classe mondiale. Il a bien conscience que la guerre a mis en suspens tout travail vraiment original. Mais les choses vont vite évoluer.
Comme il le proclame au MIT à l’automne 1947 19 : « Aujourd’hui, deux ans à peine après la fin des hostilités, la physique est en plein essor. »
Début avril 1947, Abraham Pais, jeune et brillant physicien lauréat d’une bourse temporaire à l’Institut, reçoit un appel de Berkeley, en Californie. À l’autre bout du fil, Pais est surpris d’entendre : « C’est Robert
Oppenheimer 20. Je viens d’accepter la direction de l’Institute for Advanced Study, et j’ai le fol espoir de vous y voir l’année prochaine, afin que nous puissions y édifier la physique théorique. » Flatté, Pais abandonne sur-le-champ l’idée de rejoindre Bohr au Danemark et dit oui. Il restera à l’Institut les seize années suivantes, pour devenir l’un des plus proches et vieux confidents d’Oppenheimer.
Et Pais ne va pas tarder à voir Oppenheimer à l’œuvre. Trois jours durant, en juin 1947, vingt-trois des plus grands physiciens théoriciens du pays se réunissent au Ram’s Head Inn, une luxueuse résidence hôtelière de Shelter Island, à l’extrémité est de Long Island. Oppenheimer est à l’initiative de la conférence. Il y convie notamment Hans Bethe, I. I. Rabi, Richard Feynman, Victor Weisskopf, Edward Teller, George Uhlenbeck, Julian Schwinger, David Bohm, Robert Marshak, Willis Lamb et Hendrik Kramers pour discuter des « fondements de la mécanique quantique ». Avec la fin de la guerre, les physiciens théoriciens peuvent enfin de nouveau se concentrer sur des questions fondamentales. L’un des doctorants d’Oppenheimer, Willis Lamb, inaugure une série inouïe de conférences. Son exposé décrit ce qui allait bientôt être connu comme le « décalage de Lamb », jalon d’une nouvelle théorie de l’électrodynamique quantique. (Lamb en sera honoré du prix Nobel en 1955.) Parmi les autres propos novateurs du colloque, ceux de Rabi sur la résonance magnétique nucléaire.
Bien que Karl Darrow, secrétaire de la Physical Society, préside officiellement la conférence, Oppenheimer va la dominer. Comme le note Darrow dans son journal : « Au fur et à mesure du colloque, l’ascendant d’Oppenheimer allait gagner en évidence – son passage au crible (souvent caustique) du moindre argument, son anglais parfait, nullement entaché d’hésitation ou de tâtonnement (je n’avais jamais entendu parler de “catharsis” dans un discours sur la [physique], ni du si astucieux “mésonifère”, probablement une création d’Oppenheimer), son humour pince-sans-rire, le mouvement perpétuel de ses commentaires jugeant fausse telle ou telle idée (y compris certaines des siennes) et le respect avec lequel on l’écoutait. » De même, Pais sera frappé par le « style de prêcheur » d’Oppenheimer. « Comme s’il voulait initier son auditoire aux divins mystères de la nature. »
Le troisième et dernier jour, Oppenheimer conduit une discussion sur le comportement paradoxal des mésons, un sujet qu’il avait précédemment exploré avec Robert Serber avant la guerre. Pais se souviendra de la performance « magistrale » d’Oppenheimer, qu’il sait toujours interrompre au moment le plus opportun par des questions résumant ce qui vient d’être dit et incitant son auditoire à trouver des solutions. « J’étais assis à côté de
Marshak, écrira Pais 21, pendant cette discussion et je me souviens encore de la façon dont son visage a viré d’un coup à l’écarlate. Puis il s’est levé et a dit : “Il y a peut-être deux sortes de mésons. L’une produite en abondance, puis qui se désintègre en une autre qui n’absorbe que faiblement.” » Selon Pais, c’est bien Oppenheimer qui aura permis l’accouchement de l’hypothèse des deux mésons de Marshak, découverte qui vaudra en 1950 un prix Nobel au physicien britannique Cecil F. Powell. Aussi, la conférence de Shelter Island va permettre à Feynman et Schwinger de
peaufiner la « théorie de la renormalisation 22 », une nouvelle et élégante façon de calculer les interactions d’un électron avec son propre champ électromagnétique ou un autre. Là encore, si Oppenheimer n’a pas été à proprement parler l’auteur de ces découvertes, nombre de ses pairs le considèrent comme leur grand facilitateur.
Mais tout le monde ne tombe pas en pâmoison devant Oppenheimer. Sur le moment, il semble à David Bohm qu’Oppenheimer parle beaucoup trop. « Il avait un réel talent verbal, pose Bohm, sans qu’il n’y ait grand-chose en dessous pour justifier un tel flot de paroles. » De l’avis de Bohm, son mentor avait même commencé à perdre en perspicacité, peut-être simplement parce qu’il n’avait rien produit de majeur en physique depuis bien des années. Comme s’en souvient Bohm : « Il [Oppenheimer] n’avait pas beaucoup de sympathie pour ce que je faisais en physique. Je voulais remettre en question les fondamentaux, et il estimait qu’il fallait travailler en utilisant la théorie actuelle, en l’exploitant et en essayant de cerner toutes ses conséquences. » Au début de leur relation, Bohm avait eu énormément d’estime pour Oppenheimer. Mais, avec le temps, il se fera peu à peu l’écho d’un autre ami et collaborateur d’Oppenheimer, Milton Plesset. Il pensait qu’Oppie n’était « pas capable d’une véritable originalité, mais qu’il était très doué pour comprendre les idées des autres et voir leurs implications ».
Au départ de Shelter Island, Oppenheimer loue un hydravion pour se rendre à Boston, où on l’attend à Harvard pour lui décerner un diplôme honorifique. De retour pour leur part à Cambridge, Victor Weisskopf et plusieurs autres physiciens acceptent de prendre place avec lui dans la cabine. À mi-chemin, l’avion est pris dans une terrible tempête et le pilote décide d’atterrir sur une base de la marine à New London, dans le Connecticut. Les avions civils n’étant pas autorisés dans cet aérodrome, c’est un capitaine furieux qui les accueille en hurlant et en agitant les bras alors que l’appareil n’a même pas encore achevé son atterrissage. Au pilote,
Oppenheimer dit : « Laissez-moi m’en occuper 23. » Une fois sur la piste, il annonce : « Je m’appelle Oppenheimer. » L’officier blêmit et demande : « Vous êtes l’Oppenheimer ? » Tout de go, Oppenheimer répond : « Je suis un Oppenheimer. » Scié d’être en présence du célèbre physicien, l’officier va se mettre en quatre pour traiter Oppenheimer et ses acolytes aux petits oignons, en leur servant du thé et des gâteaux. Avant de leur faire rejoindre Boston à bord d’un bus militaire.
Le physicien le plus célèbre des États-Unis ne fait pas beaucoup de physique – qu’importe qu’Oppenheimer ait persuadé les administrateurs de l’Institut de lui accorder une double et inédite nomination de directeur et de
« professeur de physique 24 ». À l’automne 1946, Oppenheimer trouve tout de même le temps pour un article, rédigé avec Hans Bethe, sur la diffusion des électrons, qui sera publié dans la Physical Review. La même année, on le propose pour le prix Nobel de physique, mais le comité suédois va manifestement avoir des réticences à honorer un homme au nom si étroitement associé à Hiroshima et Nagasaki. Durant les quatre années suivantes, il ne sort que trois petits articles de physique et un autre de biophysique. Mais 1950 marque la fin de son apport à la littérature. « Il
n’avait pas de 25 Sitzfleisch , commente Murray Gell-Mann, physicien invité à l’Institut en 1951. La persévérance, les Allemands l’appellent Sitzfleisch, la “viande assise”, quand vous ne faites rien d’autre que rester posé devant votre bureau à turbiner. Pour autant que je sache, il n’a jamais écrit de long article ni effectué de long calcul, rien de la sorte. Il n’avait pas la patience ; son œuvre est une succession de petites esquisses, certes tout à fait brillantes, mais fragmentaires. Mais on lui doit d’avoir inspiré d’autres esprits et, sur ce point, son influence a été fantastique. »
À Los Alamos, il en avait effectivement supervisé des milliers et dépensé des millions ; aujourd’hui, le voilà à la tête d’une institution qui ne compte qu’une centaine de têtes et dispose d’un budget de 825 000 dollars. Los Alamos dépendait entièrement du gouvernement fédéral, mais les administrateurs de l’Institut vont expressément interdire au directeur de solliciter des fonds publics. L’Institut se veut un lieu singulièrement
indépendant 26. Il n’a aucune relation officielle avec sa voisine, l’université de Princeton. En 1948, quelque 180 chercheurs sont affiliés à l’une de ses deux « écoles » – de mathématiques ou d’études historiques. À l’Institut, on ne trouve aucun laboratoire, aucun cyclotron et pas d’appareil plus compliqué qu’un tableau noir. Aucun cours n’y est dispensé et il n’y a pas d’étudiants, seulement des chercheurs. La plupart sont mathématiciens, quelques-uns sont physiciens et on croise une poignée d’économistes et d’humanistes. En réalité, l’Institut penchait si lourdement vers les mathématiques que d’aucuns allaient voir dans l’arrivée d’Oppenheimer la décision des administrateurs de ne plus consacrer l’Institut qu’aux mathématiques et à la physique, et rien d’autre.
De fait, les premières nominations d’Oppenheimer donnent l’impression qu’il n’a qu’une seule priorité : transformer l’Institut en centre majeur de physique théorique. Dans ses bagages, en tant que membres temporaires, il apporte cinq chercheurs en physique de Berkeley. Après avoir fait l’article à Pais, il recrute un autre jeune physicien anglais et prometteur, Freeman Dyson, pour en faire un membre permanent de l’Institut. Il va aussi persuader Niels Bohr, Paul Dirac, Wolfgang Pauli, Hideki Yukawa, George Uhlenbeck, George Placzek, Sinitiro Tomonaga, et d’autres jeunes physiciens, de passer de temps en temps des étés ou des années sabbatiques à l’Institut. En 1949, il recrute Chen-Ning Yang, un brillant jeune homme de 27 ans qui sera lauréat du prix Nobel de physique en 1957 avec T. D. Lee, lui aussi physicien d’origine chinoise qu’Oppenheimer avait fait venir à l’Institut. « L’endroit est irréel, consigne Pais dans son journal en
février 1948 27. Bohr passe dans mon bureau pour me parler, je regarde par la fenêtre et je vois Einstein qui rentre chez lui avec son assistant. Deux bureaux plus loin se trouve Dirac. En bas, il y a Oppenheimer. » Soit une concentration de talents scientifiques comme il n’en avait existé nulle part ailleurs dans le monde. Sauf, bien sûr, à Los Alamos.
En juin 1946, bien avant l’arrivée d’Oppenheimer à l’Institut, Johnny von Neumann s’était lancé dans la conception d’un ordinateur dans la chaufferie du Fuld Hall. Rien d’aussi pratique n’avait jamais passé les
portes de l’Institut 28. Et rien d’aussi coûteux non plus. En tour de chauffe, les administrateurs vont gratifier von Neumann de 100 000 dollars. Puis, dans une rare exception faite à la politique de l’Institut, il va pouvoir obtenir des fonds supplémentaires auprès de la Radio Corporation of America (RCA), de l’armée américaine, de l’Office of Naval Research et de l’Atomic Energy Commission. En 1947, à quelques centaines de mètres de Fuld Hall, c’est un petit bâtiment en briques qu’on construit pour abriter l’ordinateur imaginé par von Neumann.
L’idée de construire une machine est loin de faire l’unanimité parmi les chercheurs, persuadés que leur travail ne doit rien produire d’autre que du jus de crâne. « On n’avait même jamais beaucoup de calcul à faire », déplore un mathématicien, Deane Montgomery. Face à l’ordinateur de von Neumann, Oppenheimer ne sait pas sur quel pied danser. Comme beaucoup d’autres, il estime que l’Institut ne doit pas être transformé en un laboratoire que financerait l’argent de la Défense. Mais avec von Neumann, la situation est différence. Il était en train de construire une machine qui allait révolutionner la recherche. Alors Oppenheimer va finalement soutenir le projet. Et von Neumann acceptera de ne pas breveter sa machine – qui, bientôt, servira de modèle à toute une génération d’ordinateurs commerciaux.
Oppenheimer et von Neumann vont officiellement inaugurer
l’ordinateur de l’Institut en juin 1952. À l’époque 29, il est le cerveau électronique le plus rapide au monde – et le seul fait de son existence va être à l’origine de la révolution informatique de la fin du e XX siècle. Sauf que lorsque la machine sera surpassée par des ordinateurs plus performants et plus rapides à la fin des années 1950, les membres permanents de l’Institut se réuniront dans le salon d’Oppenheimer et voteront l’arrêt total du projet informatique. Et adopteront également une motion interdisant tout autre équipement de ce type dans l’enceinte de l’Institut.
En 1948, Oppie recrute le classiciste Harold F. Cherniss, un vieil ami de Berkeley et plus grand spécialiste américain de Platon et d’Aristote. La même année, il persuade les administrateurs de créer un « fonds du
directeur 30 » de 120 000 dollars, qui lui donne toute latitude pour recruter des chercheurs sur de courtes périodes. Grâce à ce fonds discrétionnaire, il fait venir à l’Institut son ami d’enfance Francis Fergusson. Fergusson profitera de sa bourse pour écrire son livre The Idea of a Theatre. À l’instigation de Ruth Tolman, Oppie nomme un comité consultatif sur les études psychologiques.
Bientôt, d’autres humanistes vont rejoindre l’Institut 31 – dont l’archéologue Homer Thompson, le poète T. S. Eliot, l’historien Arnold Toynbee, le philosophe et historien des idées sociales Isaiah Berlin et, plus tard, le diplomate et historien George F. Kennan. Oppenheimer avait toujours admiré La Terre vaine d’Eliot et saute de joie quand l’auteur accepte de venir à l’Institut pour un semestre en 1948. Mais l’expérience ne sera pas très heureuse. La présence d’un poète en résidence n’est pas du goût des mathématiciens de l’Institut, qui pour beaucoup le battent froid, qu’importe qu’il reçoive le prix Nobel de littérature durant son séjour. Quant à Eliot, il reste dans son coin et passe plus de temps à l’université qu’à l’Institut. Oppenheimer est déçu. Comme il s’en plaindra à Freeman
Dyson 32 : « J’ai invité Eliot dans l’espoir qu’il produise un autre chef-d’œuvre, et tout ce qu’il a pu pondre, c’est The Cocktail Party, son pire du pire. »
Ce qui ne rogne rien à la conviction d’Oppenheimer 33 : il faut que l’Institut demeure autant un lieu de sciences que d’humanités. Lorsqu’il parle de l’Institut, Oppenheimer ne cesse de souligner combien la science a besoin des humanités pour mieux comprendre son propre caractère et ses conséquences. Si seuls quelques-uns des mathématiciens résidents, les plus anciens, abondent, leur soutien sera essentiel. John von Neumann s’intéresse presque autant à l’histoire de la Rome antique qu’à sa propre discipline. D’autres partagent le goût d’Oppenheimer pour la poésie. Il espère pouvoir faire de l’Institut un havre pour les scientifiques, les chercheurs en sciences sociales et les humanistes stimulés par une compréhension pluridisciplinaire de la condition humaine dans son ensemble. Soit une opportunité irrésistible, une chance de réunir les deux mondes, la science et les humanités, et de mener à bien le projet qui l’avait passionné durant toute sa jeunesse. En ce sens, Princeton allait être l’antithèse de Los Alamos. Et peut-être même son antidote psychologique.
L’Institut est aussi idyllique et cossu que Los Alamos avait été spartiate. En particulier pour ses membres permanents, l’endroit a tout d’un paradis platonicien. Comme Oppenheimer le résumera un jour : « Le but de cet endroit est de ne pas trouver d’excuses pour ne pas travailler, pour ne pas
faire du bon travail 34. » À des yeux extérieurs, l’Institut peut facilement passer pour un asile au vert d’excentriques patentés. Kurt Gödel, le célèbre logicien, va en être un reclus maladivement timide. Comme seul véritable ami, il n’a qu’Einstein, et on les voit souvent revenir à pied de la ville. Entre deux crises de dépression paranoïaque – convaincu que sa nourriture est empoisonnée, il souffre de malnutrition chronique – Gödel passera des années à essayer de résoudre l’hypothèse du continu, une énigme mathématique impliquant la notion d’infinités. Jamais il n’en trouvera de réponse. Poussé par Einstein, il va également œuvrer à la relativité générale
et, en 1949, publie un article décrivant un « univers en rotation 35 » dans lequel il est théoriquement possible de « se rendre dans n’importe quelle région du passé, du présent ou du futur et d’en revenir ». Durant la majeure partie de ses décennies à l’Institut, il va en demeurer une figure solitaire et fantomatique, vêtu d’un misérable paletot et noircissant de ses pattes de mouche cahier après cahier.
Dirac est presque aussi étrange. Petit garçon, son père l’avait obligé à ne parler qu’en français. Parce qu’il en allait, selon lui, d’une bonne méthode pour que son fils apprenne vite une langue étrangère. « Comme je ne
pouvais pas m’exprimer en français, explique Dirac 36, il valait mieux que je me taise plutôt que de parler en anglais. Je suis donc devenu mutique à cette époque-là. » Chaussé de hautes bottes en caoutchouc, une hache à la main, on va souvent le voir tailler des sentiers dans les bois environnants. Sa manière à lui de se détendre et de faire de l’exercice qui, au fil des ans, deviendra même une sorte de passe-temps officiel de l’Institut.
Von Neumann n’est pas non plus un être banal 37. Comme Oppenheimer, il est polyglotte et folklorique dans ses goûts personnels. Il aime également organiser de belles fêtes et se coucher avec l’aube. Et, comme Edward Teller, il est farouchement antisoviétique. Un soir, alors que la conversation porte sur les débuts de la guerre froide, von Neumann affirme sans ambages et comme une évidence qu’il faut que les États-Unis lancent une guerre préventive et anéantissent l’Union soviétique avec leur arsenal atomique.
Comme il l’écrit à Lewis Strauss en 1951 38 : « Je pense que le conflit entre les États-Unis et l’URSS conduira très probablement à une collision armée “totale” et qu’il est donc impératif d’atteindre un taux d’armement maximal. » Ce qui consterne Oppie, qui ne laisse pas pour autant de telles considérations politiques remettre en question sa décision de le titulariser.
Les relations d’Oppenheimer avec le pensionnaire le plus célèbre de l’Institut seront toujours teintées de perplexité. « Nous étions des collègues
proches, écrira-t-il au sujet d’Einstein 39, et quelque chose comme des amis. » Mais, à ses yeux, Einstein est bien davantage un saint patron vivant de la physique qu’un scientifique actif. (Selon certains membres de l’Institut, Oppenheimer aurait été l’auteur d’un propos rapporté par le magazine Time selon lequel « Einstein est un jalon de l’histoire de la
physique, pas un guide 40 ».) Et Einstein nourrit la même ambivalence à l’égard d’Oppenheimer. En 1945, quand Oppenheimer est proposé pour la première fois comme candidat à un poste de professeur permanent à l’Institut, Einstein et le mathématicien Hermann Weyl écrivent un mémo à leurs collègues dans lequel ils leur conseillent de choisir plutôt le physicien théoricien Wolfgang Pauli. À l’époque, Einstein connaissait bien Pauli ; mais Oppenheimer, seulement de loin. L’ironie de l’histoire, c’est que Weyl avait déjà tenté de recruter Oppenheimer à l’Institut en 1934, ce qu’Oppenheimer avait catégoriquement refusé au motif qu’il ne pourrait
« être d’aucune utilité dans un tel endroit 41 ». Sauf que plus de dix ans plus tard, Oppenheimer n’arrivait pas à la cheville de Pauli en termes de production scientifique : « Oppenheimer n’a certainement apporté aucune contribution à la physique d’une nature aussi fondamentale que le principe
d’exclusion de Pauli et l’analyse du spin électronique 42. » Einstein et Weyl concèdent qu’Oppenheimer a « fondé la plus grande école de physique théorique de ce pays ». Mais après avoir souligné combien ses étudiants louent à l’unanimité son travail d’enseignant, ils expriment leurs réserves : « Il se peut qu’il soit un peu trop dominant et [que] ses étudiants ne soient que des Oppenheimer miniatures. » Sur la base de cette recommandation, l’Institut propose le poste en 1945 à Pauli – qui le refuse.
Einstein va finir par éprouver un respect agacé pour le nouveau directeur, qu’il décrit comme un « homme exceptionnellement doué et riche
d’une éducation aux multiples facettes 43 ». Mais ce qu’il admire chez Oppenheimer, c’est avant tout l’homme, pas sa physique. Reste qu’Einstein ne comptera jamais Oppenheimer parmi ses amis proches, « peut-être, en partie, parce que nos opinions scientifiques sont assez diamétralement différentes ». On se souvient comment, dans les années 1930, Oppenheimer
jugeait Einstein « complètement cinglé 44 » pour son refus obstiné de la théorie quantique. À l’inverse, tous les jeunes physiciens qu’Oppenheimer fera venir à Princeton sont parfaitement convaincus par la perspective quantique de Bohr – et n’ont cure des contradictions que lui apporte Einstein. Jamais ils ne vont comprendre la persévérance du savant à chercher une « théorie unifiée des champs » pour pallier les incohérences, à ses yeux, de la théorie quantique. Un travail solitaire, et bien indifférent au fait que la plupart de ses collègues de Princeton le voient « comme un hérétique et un réactionnaire qui s’est pour ainsi dire, survécu à lui-
même 45 ».
Pour « l’extraordinaire originalité 46 » de l’homme qui avait formulé la théorie générale de la relativité, « cette union singulière de la géométrie et de la gravitation », Oppenheimer avait une profonde admiration. Mais il pensait également qu’Einstein avait apporté « à l’ouvrage de l’originalité de profonds éléments de tradition ». Et croyait dur comme fer que, plus loin dans la vie d’Einstein, c’était cette même « tradition » qui l’avait induit en erreur. Au grand dam d’Oppenheimer, Einstein consacrera ses années à Princeton à essayer de prouver combien la théorie quantique était entachée d’incohérences majeures. Comme l’écrit Oppenheimer : « Personne n’aurait pu faire montre de plus d’ingéniosité pour imaginer des exemples inattendus et astucieux ; mais il s’est avéré que les incohérences n’existaient pas ; et, souvent, qu’on pouvait trouver leur résolution dans des travaux antérieurs d’Einstein. » Dans la théorie quantique, c’est surtout la notion d’indétermination qui dérange Einstein. Et, pourtant, c’est son propre travail sur la relativité qui avait inspiré certaines des idées de Bohr. Aux yeux d’Oppenheimer, il en allait d’une ironie mordante : « Il s’est battu avec Bohr avec noblesse et fureur, il s’est battu avec une théorie qu’il détestait alors qu’il l’avait lui-même engendrée. Ce qui n’eut rien d’un cas isolé dans l’histoire des sciences. »
Des désaccords qui n’empêchent pas Oppenheimer d’apprécier la compagnie d’Einstein. Un soir de 1948, il reçoit David Lilienthal et Einstein à l’Olden Manor. Lilienthal prendra place à côté d’Einstein et l’observa « tandis qu’il écoutait (gravement et attentivement, et parfois avec un petit rire et des rides autour des yeux) Robert Oppenheimer décrire les
neutrinos comme “ces créatures”, et les beautés de la physique 47 ». Robert adore toujours gâter son entourage de somptueux cadeaux. Connaissant l’amour d’Einstein pour la musique classique, et sachant que sa radio ne peut capter les retransmissions des concerts du Carnegie Hall, Oppenheimer va s’arranger pour faire installer une antenne spéciale sur le toit de la
modeste demeure d’Einstein, au 112 Mercer Street 48. L’opération est réalisée à l’insu d’Einstein et, le jour de son anniversaire, Robert va toquer à sa porte avec un nouveau poste de radio et lui proposer d’écouter le concert programmé ce soir-là. Einstein est aux anges.
En 1949, Bohr est en visite à Princeton et accepte de contribuer à un livre célébrant le travail d’Einstein, à l’occasion de son soixante-dixième anniversaire. Avec Einstein, ils s’apprécient mutuellement, mais, comme Oppenheimer, Bohr ne saisit pas bien pourquoi la théorie quantique est un tel démon pour Einstein. Lorsqu’on lui montre son Festschrift, Einstein remarque qu’il contient autant de critiques que d’éloges. Comme il le
résume : « Ce livre n’a rien d’un jubilé, c’est un réquisitoire 49. » Le jour de son anniversaire, le 14 mars, 250 éminents chercheurs vont se réunir dans un auditorium de Princeton pour entendre Oppenheimer, I. I. Rabi, Eugene Wigner et Hermann Weyl chanter ses louanges. Même si ses collègues ont bien des griefs scientifiques à faire valoir au vieil homme, l’atmosphère semble soudain s’électriser dès qu’Einstein apparaît. Et, après un moment de silence comme de stupéfaction, la salle se lèvera comme un seul homme pour applaudir celui que tous savaient être le plus grand physicien du XX e siècle.
Si, en tant que physiciens, Oppenheimer et Einstein ne sont pas sur la même longueur d’onde, en tant qu’humanistes, ils sont alliés. À l’heure où toute la profession scientifique est achetée en bloc par les faucons de la guerre froide, et distillée en laboratoires d’armement et en universités toujours plus dépendantes des contrats militaires, Oppenheimer choisit une autre voie. S’il a été « aux premières loges de la création » de cette militarisation de la science, Oppenheimer a pris ses distances avec Los Alamos, et Einstein le respecte pour avoir au moins tenté de faire jouer son influence pour freiner la course aux armements. Dans le même temps, il peut le juger par trop timoré. Ainsi, Einstein est-il tout à sa perplexité quand, au printemps 1947, Oppenheimer refuse son invitation à intervenir lors d’un gala du tout nouveau Comité d’urgence des scientifiques
atomistes. Comme Oppenheimer s’en justifie 50, il ne se sent « pas prêt à faire un discours public sur l’énergie atomique en ce moment, sans aucune garantie que les résultats iront dans la direction que nous espérons tous ».
Manifestement, le plus vieux ne saisit pas pourquoi Oppenheimer est si attaché à ses entrées dans l’establishment de Washington. Einstein ne jouait pas ce jeu. Jamais il ne lui serait venu l’idée de demander au gouvernement de lui accorder une habilitation de sécurité. D’instinct, Einstein regimbait avec les politiciens, généraux et autres figures d’autorité. Comme le fera
remarquer Oppenheimer 51, « il n’avait pas cet entregent avec les hommes d’État et les hommes de pouvoir ». Et tandis qu’Oppenheimer semble adorer sa célébrité et se réjouir de la possibilité de côtoyer les puissants, face à l’adulation Einstein sera toujours gêné aux entournures. Un soir de mars 1950, à l’occasion du soixante et onzième anniversaire d’Einstein,
Oppenheimer le raccompagne à Mercer Street. « Vous savez 52, remarque Einstein, lorsqu’il a été donné à un homme de faire quelque chose de sensé, la vie peut ensuite paraître un peu étrange. » Personne n’était mieux placé qu’Oppenheimer pour comprendre exactement ce qu’il voulait dire.
Comme à Los Alamos, Oppenheimer tente d’user de son charisme pour orienter à son profit les décisions du conseil d’administration de l’Institut – mais avec des résultats plutôt mitigés. À la fin des années 1940, le conseil se voit souvent bloqué entre les factions libérales et conservatrices. Son vice-président, Lewis Strauss, le domine. Le reste des administrateurs ont tendance à s’en remettre à son jugement, notamment parce qu’il est le seul du lot à être richissime. Si, avant d’arriver à Princeton, Oppenheimer n’avait croisé Strauss qu’en passant, il est parfaitement au courant de ses opinions politiques et, discrètement, fera savoir qu’il ne souhaite pas que Strauss devienne président du conseil d’administration.
Mais Oppenheimer va vite se rendre compte que Strauss espère devenir le « coadministrateur » de facto. En 1948, il annonce à Oppenheimer qu’il envisage d’acheter la maison d’un ancien chercheur permanent sis sur le terrain de l’Institut. Histoire d’envoyer un signal clair, Oppenheimer court-circuite le projet en obtenant sans délai de l’Institut qu’il se porte acquéreur de la maison en question et la loue à un autre chercheur. Un message que Strauss va parfaitement saisir. Comme le consigne la chronique officielle de
l’Institut 53, « l’épisode marque, pour le moment, la fin manifeste de l’espoir qu’avait M. Strauss de contribuer au gouvernement de l’Institut à court terme ». Et il est également générateur d’une tension permanente et d’une méfiance mutuelle qui dépasseront, et de loin, les frontières de l’Institut. Mais malgré ce revers, Strauss jouira toujours d’une belle influence sur l’Institut grâce à son alliance, étroite, avec Herbert Maas, président du conseil d’administration, et le professeur de mathématiques Oswald Veblen, seul chercheur également membre du conseil d’administration.
Les grands projets d’Oppenheimer pour l’Institut vont se heurter à une certaine résistance – venant en particulier des mathématiciens, persuadés à son arrivée qu’il allait les privilégier tant sur le plan des nominations que du budget. De par la nature de sa discipline, le gros de la carrière d’un mathématicien se fait dans sa vingtaine ou sa trentaine, quand ses intuitions sont les plus fraîches – tandis que les historiens et autres chercheurs en sciences sociales ont souvent besoin d’années studieuses et laborieuses avant d’acquérir une capacité de production authentiquement créative. De la sorte, l’Institut était facilement à même d’identifier et de recruter de jeunes et brillants mathématiciens, mais nommait rarement un historien sans œuvre déjà conséquente. Et si les jeunes mathématiciens pouvaient lire et se faire une opinion sur le travail d’un historien, impossible pour un historien de rendre la pareille avec une potentielle nouvelle recrue de l’École de mathématiques. Là se trouve le paradoxe le plus cruel : les mathématiciens étant, de par la nature des choses, vite sortis de leur fleur de l’âge, et vu que l’Institut ne les contraignait pas à des tâches d’enseignement, ils étaient nombreux, une fois la quarantaine passée, à pouvoir consacrer leur énergie ailleurs – par exemple, dans des bisbilles académiques. À l’inverse, les non-mathématiciens de l’Institut, par définition plus âgés et vivant les années les plus productives de leur carrière, n’avaient ni l’envie ni le temps pour de telles intrigues. Sauf qu’au grand dam des mathématiciens, ils ont un directeur qui, bien que physicien, vise mordicus à équilibrer la culture scientifique de l’Institut avec les sciences humaines et sociales. Et Oppenheimer recrutera force psychologues, critiques littéraires et même son lot de poètes.
À l’Institut, la vie se fait dans le calme et la volupté ; le thé est servi tous les après-midi entre 15 et 16 heures dans le foyer, au rez-de-chaussée
du Fuld Hall. Comme le commentera un jour Oppenheimer 54 : « Le thé est le moment où nous nous expliquons les uns aux autres ce que nous ne comprenons pas. » Deux, voire trois fois par semaine, Oppenheimer anime avec jovialité un séminaire, souvent sur la physique, mais parfois dans d’autres domaines. Il explique : « La meilleure façon de transmettre une
information est d’en emmitoufler quelqu’un 55. » Et, idéalement, l’échange d’idées nécessite quelques feux d’artifice. Selon ce qu’en observe Walter
W. Stewart 56, économiste à l’Institut : « Les jeunes physiciens constituent sans aucun doute le groupe le plus bruyant, le plus turbulent, le plus actif et le plus intellectuellement alerte que nous ayons ici […]. Il y a quelques jours, j’en ai croisé un qui sortait d’un séminaire et je lui ai demandé : “Comment ça s’est passé ?” Il m’a répondu : “À merveille ! Tout ce que nous pensions savoir sur la physique la semaine dernière n’est pas vrai !” »
Mais il arrive que des conférenciers aient du mal avec le « traitement
Oppenheimer », comme on le dénomme alors. Dans une lettre 57 que Dyson adresse à ses parents en Angleterre, la chose est décrite en ces termes : « J’ai observé assez attentivement son comportement pendant les séminaires. Si quelqu’un dit, pour le bénéfice du reste de l’auditoire, des choses qu’il connaît déjà, il ne peut s’empêcher de faire cavaler la discussion ; mais quand on aborde quelque chose qu’il ne connaît pas ou avec quoi il n’est pas immédiatement d’accord, il vous coupe avant que vous n’ayez terminé votre démonstration avec un déluge de critiques acerbes et parfois dévastatrices […]. Il est très nerveux, n’arrête pas de bouger, fume en permanence, et je crois qu’une telle impatience est largement indépendante de sa volonté. » Certains sont également agacés par l’un de ses tics – quand il se mord le bout du pouce en faisant claquer ses dents de devant, encore et encore.
Début 1948 58, le magazine Time rend compte d’un article qu’Oppenheimer vient de sortir dans Technology Review. « Le sentiment de culpabilité de la science, rapporte le Time, a été admis en toute franchise la semaine dernière » par le Dr J. Robert Oppenheimer. Et de citer celui qui, après avoir dirigé Los Alamos pendant la guerre, venait d’écrire : « Dans un sens un peu grossier que nulle vulgarité, nul humour, nulle exagération ne sauraient effacer, les physiciens ont connu le péché et c’est un savoir dont ils ne pourront plus jamais se défaire. »
Oppenheimer devait bien avoir conscience que de tels propos, surtout venant de lui, allaient susciter la controverse. Même Isidor Rabi, proche
parmi les proches, va juger ses mots mal choisis 59 : « Ce genre de conneries, jamais nous n’en avons parlé en ces termes. Il avait senti le péché, eh bien, c’est qu’il était à côté de ses pompes. » Et Rabi de tancer son ami comme « trop bourré d’humanités ». Mais Rabi connaissait trop bien Oppie pour lui en tenir grief, et savait que parmi ses faiblesses, il y avait « une tendance à verser dans le mystique ». L’ancien professeur d’Oppenheimer à Harvard, le professeur Percy Bridgman, déclarera pour sa
part à un journaliste : « Les scientifiques ne sont pas responsables 60 des faits qui sont dans la nature […]. S’il y a quelqu’un qui doit avoir le sens du péché, c’est Dieu. C’est lui qui a créé les faits. »
Évidemment, Oppenheimer n’est pas le seul scientifique à nourrir de telles réflexions. Cette même année, son ancien directeur de thèse à Cambridge, Patrick M. S. Blackett (celui de la « pomme empoisonnée »), publie Military and Political Consequences of Atomic Energy
[« Conséquences militaires et politiques de l’énergie atomique »], soit la première critique en règle du recours à la bombe contre le Japon. Selon Blackett, en août 1945, les Japonais étaient de facto vaincus ; les bombes atomiques n’avaient en réalité servi qu’à empêcher les Soviétiques de participer à l’occupation du Japon d’après-guerre. Comme l’écrit
Blackett 61 : « On ne peut qu’imaginer la hâte avec laquelle les deux bombes – les deux seules existantes – ont été transportées à travers le Pacifique pour être larguées sur Hiroshima et Nagasaki juste à temps, mais tout juste, pour s’assurer que le gouvernement japonais se rende aux seules forces américaines. » Les bombardements atomiques, conclue-t-il, ne furent « pas tant le dernier acte militaire de la Seconde Guerre mondiale, que la première opération majeure de notre actuelle guerre diplomatique froide avec la Russie ».
Blackett indique que bien des Américains avaient tout à fait conscience du poids de la diplomatie atomique – et qu’ils en avaient hérité, tout comme « de nombreux Anglais » connaissant ou soupçonnant « la réalité de certains faits », un « intense conflit psychologique interne ». Un tiraillement tout particulièrement douloureux « dans l’esprit des scientifiques atomistes eux-mêmes, qui se sont sentis, à juste titre, profondément responsables de l’exploitation ainsi faite de leur brillant labeur ». Blackett évoque ici, bien sûr, le tourment intérieur ressenti par son ancien élève. Et il cite même le discours d’Oppenheimer du 1 er juin 1946 au MIT, dans lequel il avait posé, sans la moindre précaution oratoire, que les États-Unis avaient « utilisé des armes atomiques contre un ennemi qui, pour l’essentiel, avait été vaincu ».
Le livre de Blackett fera sensation l’année suivante, à l’occasion de son édition américaine. Rabi l’attaquera dans les colonnes de l’Atlantic
Monthly 62 : « Les jérémiades sur Hiroshima ne trouvent pas d’écho au Japon. » Pour insister sur le fait que la ville avait été une « cible légitime ». Mais, fait d’importance, jamais Oppenheimer ne critiquera la thèse de Blackett – et, plus tard dans l’année, couvrira d’éloges son ancien mentor lorsqu’il sera lauréat du prix Nobel de physique. En outre, quelques années plus tard, après la publication par Blackett d’un autre livre critique du recours américain à la bombe, Atomic Weapons and East-West Relations [« Armes atomiques et relations Est-Ouest »], Oppenheimer va lui écrire pour lui dire que si, à ses yeux, certains points peuvent « manquer de clarté », il est néanmoins sur la même ligne que sa « thèse principale ».
Au printemps, un nouveau mensuel, 63 Physics Today, affiche en une la photo en noir et blanc du porkpie d’Oppenheimer posé sur de gros tuyaux en métal – sans qu’aucune légende ne soit nécessaire pour mettre un nom sur le propriétaire du célèbre chapeau. Après Einstein, Oppenheimer était à n’en pas douter le scientifique le plus célèbre du pays – et ce à une époque où les scientifiques venaient soudainement d’apparaître comme des parangons de sagesse. Au sein du gouvernement comme en dehors, les conseils d’Oppenheimer étaient des plus prisés et il pouvait, parfois, donner
l’impression d’une omniprésence. Comme l’observe Dyson 64 : « Il voulait être en bons termes avec les généraux de Washington et, en même temps, être le sauveur de l’humanité. »
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