Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 23 - « J'ai l'impression d'avoir du sang sur les mains »
CHAPITRE 23
« J’ai l’impression d’avoir du sang sur les mains »
Si les armes atomiques doivent s’ajouter aux arsenaux
des nations en guerre ou aux arsenaux des nations
qui se préparent à la guerre, alors un jour viendra
où l’humanité maudira les noms de Los Alamos et d’Hiroshima.
Robert Oppenheimer, 16 octobre 1945
OceanofPDF.com
Robert Oppenheimer est désormais une célébrité, des millions d’Américains connaissent son nom. Ses traits ciselés s’affichent sur les couvertures des magazines et en une des journaux aux quatre coins du pays. Et, avec ses succès, c’est toute la science qui triomphe. « Chapeau bas aux
hommes de la recherche », félicite un édito du 1 Milwaukee Journal. Dans le Saint Louis Post-Dispatch, on annonce que plus jamais « les explorateurs scientifiques américains […] ne seront privés de tout le nécessaire à leurs aventures ». Il nous faut admirer leur « glorieuse réussite, opine le Scientific Monthly. Nos Prométhée ont une nouvelle fois pris d’assaut l’Olympe pour rapporter à l’Homme les foudres mêmes de Zeus ». Et dans Life, c’est comme si les physiciens avaient tout simplement enfilé le « costume de Superman ».
Oppenheimer est à l’aise avec l’adulation. On dirait même que ces deux années et demie sur la mesa lui ont permis de s’entraîner à ce nouveau rôle. Il se transforme en scientifique-homme d’État – et en icône. Ses petites manies, sa pipe et son omniprésent chapeau porkpie, vont vite devenir une marque de fabrique reconnue à l’international.
Et, bientôt, il rend publiques ses réflexions privées. « Nous avons fabriqué une chose, une arme des plus terribles, déclare-t-il devant la
Société américaine de philosophie 2, qui aura brusquement et profondément modifié la nature du monde […] quelque chose qui, selon tous les critères du monde dans lequel nous avons grandi, est maléfique. Et par la même occasion […] nous avons de nouveau soulevé la question des bienfaits que la science peut ou non apporter à l’humanité. » Comme l’explique le « père » de la bombe atomique, elle est par définition une arme de terreur et d’agression. Et économique, par-dessus le marché. Une combinaison susceptible, un jour, de se révéler mortelle pour des civilisations entières. « Les armes atomiques, même en l’état actuel de nos connaissances, ne sont pas chères à produire […] un armement atomique ne promet en rien la ruine des peuples qui en voudraient. La logique du recours aux armes atomiques a été dictée à Hiroshima. » La bombe largué sur Hiroshima, dit-il encore, a été utilisée « contre un ennemi essentiellement vaincu », elle est « une arme pour les agresseurs, et les éléments de surprise et de terreur qu’elle comporte lui sont aussi intrinsèques que les noyaux fissiles ».
Parmi ses amis, certains sont stupéfaits par sa capacité à s’exprimer, souvent au débotté, avec autant d’éloquence et d’assurance. Harold Cherniss se trouve un jour dans l’assistance quand Oppenheimer s’adresse à un parterre d’étudiants de Berkeley. Pour entendre le célèbre scientifique, des milliers de gens se sont entassés dans le gymnase des hommes. Reste que Cherniss n’était pas pour autant tranquille. « Je pensais qu’il n’était pas
un bon orateur 3. » Mais après avoir été présenté par le président Sproul, Oppenheimer s’avance et parle sans notes pendant près de trois quarts d’heure. Son emprise sur le public laisse Cherniss pantois. « Dès qu’il a ouvert la bouche et jusqu’à la fin de son exposé, on n’a pas entendu le moindre murmure dans toute la salle. Voilà la magie dont il était capable. » Selon Cherniss, son ami était même trop à l’aise dans l’exercice. « Savoir aussi bien parler en public, c’est comme un poison – c’est très dangereux pour qui le possède. » Fort d’un tel talent, on peut en venir à croire que sa langue de velours est une armure politique à toute épreuve.
Durant tout l’automne, Oppenheimer va faire la navette entre Los Alamos et Washington, et essayer d’exploiter sa soudaine célébrité pour peser au plus haut de l’État. Il parle au nom de quasiment tous les scientifiques civils de Los Alamos. Le 30 août 1945, quelque 500 d’entre eux s’étaient pressés dans l’auditorium pour lancer une nouvelle organisation, l’Association des scientifiques de Los Alamos. Quelques jours plus tard, Hans Bethe, Edward Teller, Frank Oppenheimer, Robert Christy et d’autres allaient rédiger un texte, en des termes forts, sur les dangers d’une course aux armements, l’impossibilité de la moindre défense contre la bombe atomique dans les guerres futures et la nécessité d’un contrôle international. On demande à Oppenheimer de faire passer « le Document », comme on le surnomme, au département de la Guerre. Tout le monde s’attend à ce que la tribune sorte rapidement dans la presse.
Le 9 septembre 4, Oppenheimer envoie le rapport à l’assistant de Stimson, George Harrison. Dans la lettre qui l’accompagne, il note que « le Document » a été distribué à plus de 300 scientifiques, et que seuls trois ont refusé de le signer. Oppie précise que s’il n’est pour rien dans sa rédaction, « le Document » reflète ses opinions personnelles. Il espère donc que le département de la Guerre approuvera sa publication. Sans tarder, Harrison appelle Oppie pour lui dire que Stimson voudrait davantage d’exemplaires pour les faire circuler au sein du gouvernement. Mais ajoute que le département de la Guerre ne souhaite pas le publier – du moins pas dans l’immédiat.
Agacés par ces atermoiements, les scientifiques d’ALAS pressent Oppenheimer. Ce dernier leur fait savoir que la situation le bouleverse tout autant qu’eux, mais que le gouvernement a sans doute de bonnes raisons d’agir de la sorte. Il exhorte donc ses amis à la patience. Le 18 septembre, il s’envole pour Washington et, deux jours plus tard, leur téléphone pour dire
que « la situation semble en très bonne voie 5 ». « Le Document » est en train de circuler et il est persuadé que l’administration Truman va faire ce qu’il faut. Sauf qu’à la fin du mois, elle décide de le classifier. Et les scientifiques d’ALAS seront stupéfaits d’apprendre que leur propre émissaire de confiance a fait volte-face et approuve désormais le
caviardage 6. Aux yeux de certains de ses collègues, plus Oppie passe de temps à Washington, plus il courbe l’échine.
Mais Oppenheimer a de quoi justifier son revirement. Comme il l’explique à ses camarades scientifiques, l’administration Truman est sur le point de proposer une législation sur l’énergie atomique, et si un débat public comme celui qu’appelle de ses vœux le « fameux mémo » est tout à fait souhaitable, il faut attendre, par courtoisie, que le président Truman fasse passer son propre message au Congrès. Des justifications qui seront vivement débattues à Los Alamos, mais le président de l’ALAS, William « Willy » Higinbotham, affirme que « la censure du Document est une question d’opportunité politique, dont nous ne sommes pas en mesure de connaître ni d’évaluer les raisons ». Il fait cependant valoir que l’ALAS compte « un représentant qui sait de quoi il en retourne et qui connaît personnellement les gens impliqués, c’est Oppie ». Une motion est alors adoptée à l’unanimité : « Que Willy dise à Oppie que nous le soutenons fermement. »
En réalité, Oppenheimer se démène pour qu’on comprenne la profonde inquiétude de ses collègues face à l’avenir. À la fin septembre, il fait savoir au sous-secrétaire d’État Dean Acheson que la plupart des scientifiques du projet Manhattan ne sont pas du tout disposés à continuer leur travail sur des armes – et « pas seulement [pour mettre au point] une superbombe,
mais n’importe quelle bombe 7 ». Après Hiroshima et la fin de la guerre, un tel ouvrage est jugé « contraire aux commandements de leur cœur et de leur
esprit ». Et comme il le cingle à un journaliste 8, il était scientifique, pas « fabricant d’armes ». Tous ses homologues, bien sûr, ne sont pas de cet avis. Edward Teller en est encore à faire l’article de la « Super » à quiconque a assez de patience pour l’écouter. Un jour, il demande à Oppenheimer d’intercéder pour que les recherches sur la Super se poursuivent. Oppie va tout de suite le refroidir : « Je ne peux et ne le veux
pas 9. » Une réaction que Teller n’oubliera – ou ne pardonnera – jamais.
Quand le président Truman fait connaître ses intentions au Congrès, le 3 octobre 1945, bien des scientifiques y trouvent de quoi se rassurer. Rédigée par Herbert Marks, un jeune avocat travaillant pour Acheson, l’adresse exhorte le Congrès à créer une commission de l’énergie atomique forte d’un pouvoir réglementaire sur toute l’industrie. Un texte sur lequel Oppenheimer a mis sa patte, sans que les grosses légumes de Washington
n’aient eu leur mot à dire 10. Sans surprise, on y sent l’urgence qui anime Oppenheimer face aux dangers et aux potentiels avantages de l’énergie atomique. La libération de l’énergie atomique, déclare Truman, « constitue une nouvelle force trop révolutionnaire pour être appréhendée avec des idées anciennes ». Et le temps est compté. « L’espoir de la civilisation,
prévient Truman 11, réside dans des accords internationaux visant, si possible, à renoncer à l’utilisation et au développement de la bombe atomique. » Oppenheimer en est dès lors persuadé : il peut compter sur l’engagement du président à viser l’abolition des armes atomiques.
Si Oppie a pu façonner le message général, il n’a pas la moindre marge de manœuvre sur la législation introduite dès le lendemain par le sénateur Edwin C. Johnson, du Colorado, et le représentant Andrew J. May, du Kentucky. Le projet de loi May-Johnson incarne une politique qui jure avec l’esprit du discours présidentiel. La plupart des scientifiques y voient une victoire pour les militaires. Le texte prévoit de lourdes amendes et de longues peines de prison pour toute infraction aux règles de sécurité. Et face à ses collègues médusés, Oppenheimer va exprimer son soutien à la loi May-Johnson. Le 7 octobre, il retourne à Los Alamos et exhorte les membres du comité exécutif de l’ALAS à l’imiter. Il y parvient, ce qui témoigne de son extraordinaire pouvoir de persuasion. Ses arguments ne pourraient être plus simples. Le temps est compté, et toute législation visant à superviser les aspects nationaux de l’énergie atomique est bonne à prendre, tant elle est une marche vers l’étape d’après : un accord international pour interdire les armes nucléaires. En un temps record, Oppie était lui aussi devenu une grosse légume de Washington – un partisan coopératif et concentré du gouvernement, guidé par l’espoir et carburant à la naïveté.
Mais en lisant de près le projet de loi, les scientifiques vont s’affoler. May-Johnson ne propose rien de moins qu’une centralisation du pouvoir sur l’énergie atomique entre les mains d’une commission de neuf membres nommés par le président. Des officiers militaires sont autorisés à y siéger. Des peines de prison pouvant aller jusqu’à dix ans sont prévues pour les scientifiques coupables de violation, même mineure, de la sécurité. Mais, comme en 1943, lorsqu’il avait fait sienne l’idée d’enrôler les scientifiques de Los Alamos dans l’armée, ce qui perturbe ses collègues laisse Oppenheimer de marbre. Fort de son expérience en temps de guerre, il pense pouvoir reprendre le travail avec Groves et le département de la
Guerre. D’autres n’en sont pas si sûrs. Leo Szilard est indigné 12 et promet de faire tout son possible pour que le projet de loi capote. Dans une lettre à un collègue de Los Alamos, un physicien de Chicago, Herbert L. Anderson, avoue que sa confiance en Oppenheimer, Lawrence et Fermi a été fortement ébranlée. « Je crois que ces hommes valeureux ont été dupés – qu’ils n’ont
jamais jeté un œil sur ce projet de loi 13. » De fait, Oppie avait persuadé Lawrence et Fermi de soutenir May-Johnson à l’aveugle. Une fois découvert le pot-aux-roses, les deux hommes vont rapidement se dédire.
Lors de son propre passage devant le Sénat le 17 octobre 1945 14, Oppenheimer confie avoir rédigé sa déclaration « bien avant » de lire le projet de loi : « Le projet de loi Johnson, je n’en sais pas grand-chose, […] il permet à peu près tout et n’importe quoi. » Il sait seulement qu’il a été notamment écrit par des hommes de qualité comme Henry Stimson, James Conant et Vannevar Bush. « S’ils aiment la philosophie de cette loi », alors c’est tout ce qui compte pour Oppie. Ensuite, il fallait simplement trouver neuf hommes dignes de confiance pour exécuter « avec sagesse » les pouvoirs de ladite commission. Quand on lui demande quelle « sagesse » il y aurait à ouvrir ses bancs à des militaires, Oppenheimer répond : « Je pense que l’important n’est pas quel uniforme porte un homme, mais quel genre d’homme il est. Difficile d’imaginer un administrateur en qui j’aurais davantage confiance que le général [George C.] Marshall. »
Szilard, qui a assisté à la scène, verra dans le témoignage d’Oppenheimer « un chef-d’œuvre […]. Il s’est exprimé de telle sorte que les membres du Congrès présents ont pensé qu’il était favorable au projet
de loi, tandis que les physiciens ont tous cru qu’il était contre 15 ». Comme
on pourra le lire dans 16 PM, un journal new-yorkais de gauche, Oppenheimer avait lancé là une « attaque indirecte » contre le projet de loi.
Frank Oppenheimer et son frère vont avoir des mots. Pour Frank, militant de l’ALAS, il était grand temps de rendre les choses publiques et d’éduquer les citoyens à la nécessité de contrôles internationaux. « Il m’a
répondu qu’on n’avait pas le temps pour ça, se souvient Frank 17, il était allé à Washington, il avait vu que tout était en train de bouger – et il sentait qu’il devait changer les choses de l’intérieur. » Peut-être que Robert cherchait, dans un pari subtil, à exploiter son prestige et ses contacts pour persuader l’administration Truman de faire un saut quantique vers les contrôles internationaux – et qu’importe si la chose se faisait sous un régime atomique civil ou militaire. Ou peut-être n’avait-il pas la moindre envie de taper du poing sur la table et risquer que le gouvernement le prenne pour un outsider, un « fauteur de troubles ». Pour le premier acte de l’ère atomique, il voulait être au centre de la scène.
De l’avis de Robert Wilson, les bornes avaient été dépassées. Il va réécrire « le Document » censuré de l’ALAS et le poster au New York Times, qui va rapidement publier la tribune en une. « L’envoyer par la poste
fut une grave violation de la sécurité, écrira Wilson 18. Mais pour moi, c’était une déclaration d’indépendance vis-à-vis de nos chefs de Los Alamos, sans pour autant rien leur ôter de mon affection et de mon admiration. Mais il en allait d’une leçon que nous avions très tôt apprise : une fois en position de pouvoir, mêmes les plus brillants se voient contraints par d’autres impératifs et peuvent dès lors perdre de leur fiabilité. »
À l’heure où l’opposition à May-Johnson grossit parmi les scientifiques extérieurs à Los Alamos, du côté de l’ALAS, les doutes vont aussi croissant. À ses collègues du comité exécutif de l’ALAS, Victor Weisskopf
déclare 19 que « les suggestions d’Oppie [devraient] être étudiées de manière
plus critique ». Moins d’un mois plus tard 20, l’ALAS rompt officiellement avec Oppenheimer et commence à se mobiliser contre la législation. Willy Higinbotham est envoyé à Washington, avec pour instruction de monter une campagne contre le projet de loi. Devant les parlementaires, Szilard et d’autres scientifiques détaillent leur opposition par le menu. Cet extraordinaire lobbying va bientôt faire la une des journaux et des magazines aux quatre coins du pays. Une rébellion était née – et elle allait triompher.
Au grand dam de beaucoup à Washington, l’énergique lobbying des scientifiques va faire échouer le projet de loi May-Johnson. Son remplaçant est introduit par un sénateur du Connecticut fraîchement élu, Brien McMahon, et propose d’allouer le contrôle de la politique nucléaire à une Commission de l’énergie atomique exclusivement civile, l’AEC. Mais quand l’Atomic Energy Act est signé par le président Truman, le 1er août 1946, son texte a été tellement modifié que bien des adhérents au mouvement des « scientifiques de l’atome » vont se demander si leur victoire ne sent pas fort Pyrrhus. La loi présente, par exemple, des clauses visant à soumettre les scientifiques œuvrant dans le domaine de la physique nucléaire à un régime sécuritaire largement plus draconien que tout ce qu’ils avaient pu subir à Los Alamos. Dès lors, si le soutien initial d’Oppie au projet de loi May-Johnson avait déconcerté nombre de ses pairs, jusqu’à son propre frère, personne ne va lui en tenir très longtemps rigueur. De fait, son ambivalence était tout à fait justifiée. Certes, il n’avait pas réussi à tenir tête au Pentagone, mais il avait néanmoins su cibler le véritable objectif à atteindre : un contrôle international efficace de la fabrication des bombes atomiques.
C’est au beau milieu de ce débat parlementaire qu’Oppenheimer démissionne officiellement de son poste de directeur de Los Alamos. Le 16 octobre 1945, lors d’une cérémonie marquant l’occasion, des milliers de personnes, soit la quasi-totalité de la population de la mesa, vont venir faire leurs adieux à leur leader de 41 ans. Dorothy McKibbin salue brièvement Oppie juste avant qu’il ne se lève pour prononcer son discours d’adieu. Il
n’avait rien préparé et McKibbin remarque 21 que « ses yeux étaient vitreux, comme lorsqu’il était plongé dans ses pensées. Après coup, j’ai réalisé que pendant ces quelques instants, Robert réfléchissait à son discours ». Quelques minutes plus tard, sur une estrade où tape le soleil du Nouveau-Mexique, Oppenheimer va se lever pour accepter un « certificat d’appréciation » que lui remet le général Groves. D’une voix basse et calme, il exprime l’espoir que, dans les années à venir, tous les gens impliqués dans les travaux du laboratoire pourront regarder leurs
réalisations avec fierté. Mais sur une note plus sobre, il prévient 22 : « Aujourd’hui, cette fierté doit être tempérée par une profonde inquiétude. Si les armes atomiques doivent s’ajouter aux arsenaux des nations en guerre ou aux arsenaux des nations qui se préparent à la guerre, alors un jour viendra où l’humanité maudira les noms de Los Alamos et d’Hiroshima. »
Il poursuit : « Les peuples de ce monde s’uniront ou ils périront. Ces mots ont été gravés par cette guerre qui a tant ravagé la Terre. La bombe atomique les a épelés pour qu’ils soient intelligibles pour tous. Des mots que d’autres hommes ont prononcé, en d’autres temps, à propos d’autres guerres et d’autres armes. Ils n’ont pas prévalu. D’aucuns, égarés par un faux sens de l’Histoire, sont persuadés qu’ils ne prévaudront pas non plus aujourd’hui. À nous de ne pas les croire. Par nos travaux, nous sommes engagés à poursuivre l’objectif d’un monde uni face à ce péril commun, au nom du Droit et de l’Humanité. »
Des paroles qui vont en rassurer beaucoup sur la Colline : malgré son curieux soutien au projet de loi May-Johnson, il était toujours l’un des
leurs. « Ce jour-là, il a été nous, écrit une habitante de Los Alamos 23. Il nous a parlé, et il a parlé pour nous. »
Ce matin-là, Robert G. Sproul, président de l’université de Californie à Berkeley, a pris place sur l’estrade aux côtés d’Oppenheimer. Stupéfié par la force de ses mots, Sproul est encore plus troublé par ceux qu’ils échangent en privé entre deux discours. Si Sproul est là, c’est aussi parce qu’il a la ferme intention de faire revenir Oppenheimer à Berkeley. Il est au courant de son insatisfaction. Le 29 septembre, le physicien lui avait écrit pour lui faire part de son indécision quant à son avenir. D’autres institutions lui avaient offert des postes de professeur titulaire, mais avec des salaires deux à trois fois supérieurs à sa paye à Berkeley. Et, qu’importe ses longues années passées dans cet établissement, Oppie sent « un certain manque de confiance de la part de l’université pour ce qu’elle aura dû inévitablement considérer comme mes indiscrétions du passé ». Par « indiscrétions », Oppenheimer fait ici référence à l’agacement de Sproul quand il s’était engagé dans le syndicat des enseignants. Comme il l’écrit, ce serait une erreur de sa part de retourner à Berkeley si l’université et le département de physique ne voulaient pas vraiment de lui. Et « [il] me semblerait malvenu de revenir avec un salaire aussi éloigné de ceux des autres
institutions 24 ».
Sproul, un homme aussi rigide que conservateur, avait toujours vu dans Oppenheimer un caillou dans la chaussure de son université, ce qui l’avait fait hésiter quand Ernest Lawrence avait proposé de doubler le salaire
d’Oppie. Lawrence allait faire valoir 25 que « le montant du salaire du professeur Oppenheimer importe peu, car si Oppenheimer nous rejoint, le gouvernement mettra à notre disposition des sommes si colossales que ce salaire semblera bien insignifiant ». À contrecœur, Sproul avait donc acquiescé. Sauf qu’une fois les deux hommes côte à côte sur l’estrade, voilà qu’Oppenheimer balaie l’offre de Sproul en lui réservant grosso modo les mêmes arguments que dans sa lettre. Qu’il a bien conscience que ses collègues du département de physique, et Sproul lui-même, ne sautent pas de joie à l’idée de le voir revenir « en raison de son tempérament difficile et des errements de son jugement ». Tout de go, il informe donc Sproul de sa décision d’aller enseigner à Caltech, tout en lui demandant une prolongation officielle de son congé – ce qui n’empêche donc pas un retour à Berkeley à une date ultérieure. Sproul est vexé comme un pou, mais il se sent obligé de combler les desiderata d’Oppie.
De fait, le 18 octobre, un jour seulement après cette cérémonie à Los Alamos, Oppenheimer sera de retour à Washington pour une conférence à l’hôtel Statler. En présence d’une demi-douzaine de sénateurs, Oppenheimer expose sans ambages les dangers de la bombe atomique pour le pays. Henry A. Wallace, vice-président pendant le troisième mandat de Roosevelt (1941-1945) et secrétaire au Commerce de Truman, est également de la partie. Saisissant l’occasion, Oppenheimer s’approche de lui et lui fait savoir qu’il souhaite vivement s’entretenir avec lui en privé. Wallace le convie le lendemain matin pour une promenade.
Aux côtés de l’ancien vice-président dans le centre-ville de Washington, en direction du département du Commerce, Oppie révèle ses plus profondes inquiétudes. Il expose rapidement les dangers inhérents à la politique gouvernementale. Dans son journal, Wallace écrira : « Je n’ai jamais vu un homme dans un état de nervosité aussi extrême qu’Oppenheimer. Comme s’il était persuadé que la destruction de toute la race humaine était imminente. » Oppie déplore amèrement l’idée que se fait le secrétaire d’État Byrnes d’« utiliser la bombe comme un pistolet pour obtenir ce que nous voulons dans la diplomatie internationale ». Oppenheimer insiste, cela ne marchera jamais. « Les Russes sont un peuple fier, ils ont de bons physiciens et des ressources abondantes. Ils devront peut-être rogner sur leur niveau de vie pour y parvenir, mais ils mettront tout ce qu’ils ont pour obtenir dès que possible des bombes atomiques en abondance. » Et Oppenheimer d’ajouter que « les erreurs de Potsdam ont préparé le terrain pour l’éventuel massacre de dizaines voire de centaines de millions d’innocents ».
À Wallace, Oppenheimer confesse que dès le printemps précédent, bien avant Trinity, nombre de ses scientifiques étaient « énormément préoccupés » par une éventuelle guerre avec la Russie. Et qu’il a pu penser que l’administration Roosevelt avait un plan pour communiquer avec les Soviétiques au sujet de la bombe. Ce qui ne s’est pas produit, soupçonne-t-il, parce que les Britanniques s’y sont opposés. Oppenheimer reste néanmoins convaincu que Stimson garde une vision très « diplomatique » de toute l’affaire. Il en veut pour preuve le mémo du 11 septembre du secrétaire à la Guerre au président Truman qui préconisait de « remettre à la Russie […] le savoir-faire industriel ainsi que les informations scientifiques ». À ces mots, Wallace l’interrompt pour lui indiquer qu’il n’en a jamais été question dans la moindre réunion de cabinet. Visiblement perturbé par ce qu’il vient d’entendre, Oppenheimer poursuit en mentionnant l’abattement total de ses scientifiques au Nouveau-Mexique : « Ils ne pensent plus qu’aux implications sociales et économiques de la bombe. »
Oppie en vient à demander à Wallace s’il juge utile qu’il s’entretienne avec le président. Wallace l’encourage, au minimum, à essayer d’obtenir un rendez-vous via le nouveau secrétaire à la Guerre, Robert P. Patterson. Et c’est là que les deux hommes se séparent. Comme Wallace le notera dans
son journal 26 : « La conscience si sourdement coupable des scientifiques de la bombe atomique est la chose la plus stupéfiante qu’il m’ait été donné de voir. »
Six jours plus tard, le 25 octobre 1945 à 10 h 30, Oppenheimer entre dans le Bureau ovale. Le président Truman est tout naturellement curieux de pouvoir rencontrer, enfin, le célèbre physicien précédé par une réputation d’éloquence et de charisme. Après avoir été formellement présentés par le secrétaire à la Guerre Patterson, seule autre âme alors dans la pièce, les trois hommes s’assoient. Selon une version de l’entrevue, Truman va ouvrir la conversation en demandant l’aide d’Oppenheimer pour faire adopter par le Congrès le projet de loi May-Johnson – celui qui donne à l’armée un
contrôle permanent sur l’énergie atomique. « Au premier ordre du jour 27, dit Truman, il nous faut définir le problème national, puis le problème international. » Oppenheimer laisse passer un ange, puis deux, et pose enfin d’une voix hésitante : « Peut-être serait-il préférable de définir d’abord le problème international. » Ce qu’il veut dire, évidemment, c’est que le premier impératif doit être de stopper la prolifération de ces armes via des contrôles internationaux placés sur l’ensemble de la technologie atomique. À un moment donné, Truman se trouve d’humeur à faire une devinette à Oppenheimer : quand, à son avis, est-ce que les Russes réussiront à développer leur propre bombe atomique ? Quand Oppie répond qu’il n’en sait rien, Truman lui dit tout fier de lui qu’il connaît la réponse : « Jamais. »
Aux yeux d’Oppenheimer, la blague prouve les limites de Truman. Cette « incompréhension que cela traduisait lui a arraché le cœur », se
souvient Willie Higinbotham 28. Quant à Truman, un homme sachant compenser ses complexes en étalant son pouvoir de décision, Oppenheimer lui sera apparu incroyablement hésitant, obscur – et triste à mourir. Finalement, sentant que le président ne saisit pas l’urgence mortelle de son message, Oppenheimer se tord nerveusement les mains et va avoir le genre de mots regrettables qu’on lui connaît sous la pression. « Monsieur le président, dit-il d’une voix blanche, j’ai l’impression d’avoir du sang sur les
mains 29. »
Un commentaire qui va mettre Truman hors de lui. Comme il le racontera à David Lilienthal : « Je lui ai dit que le sang était sur mes mains – et qu’il me laisse à mes affaires. » Mais au fil des ans, Truman embellira l’histoire. Selon une version, il lui aurait répondu : « Ne vous en faites pas, ça part avec du savon. » Et dans une autre, il aurait tiré son mouchoir de sa poche intérieure et l’aurait tendu à Oppenheimer en lui disant : « Tenez, vous voulez vous essuyer ? »
L’échange sera suivi d’un silence gênant, puis Truman se lèvera pour signaler la fin de l’entrevue. Les deux hommes se serrent alors la main et Truman aurait dit : « Ne vous faites pas de bile, nous allons trouver une solution, et vous allez nous aider. »
Tout de suite après, on entend le président maugréer : « Du sang sur ses mains, bordel, il n’en a même pas une goutte par rapport à tout ce dans quoi je baigne. La claque de son numéro de chouine. » Plus tard, il informe Dean Acheson qu’il ne veut « plus jamais voir ce fils de pute dans ce bureau ». Même en mai 1946, la rencontre étant encore vive dans son esprit, il décrit Oppenheimer dans un courrier à Acheson comme un « scientifique pleurnichard » venu dans « mon bureau il y a cinq ou six mois pour passer la plupart de son temps à se tordre les mains et à me dire qu’elles étaient couvertes de sang à cause de la découverte de l’énergie atomique ».
Le moment avait été majeur, mais le sang-froid et le pouvoir de persuasion d’Oppenheimer, d’habitude si charmeur et posé, l’avaient abandonné. La confiance qu’il accordait à sa spontanéité avait tout d’une bonne idée lorsqu’il était à l’aise, mais, à maintes reprises, le stress lui faisait dire des choses qu’il regrettait profondément et qui le mettaient dans de très sales draps. Voilà qu’il avait eu l’occasion d’impressionner le seul homme pouvant réellement l’aider à remettre le génie nucléaire dans la bouteille – et il l’avait gâchée. Comme Harold Cherniss l’avait si bien observé, sa facilité d’expression était dangereuse – une arme mortelle à deux tranchants. Elle pouvait se révéler instrument de persuasion des plus efficaces, mais aussi saper un dur labeur de recherche et de préparation. Telle était son arrogance intellectuelle qui, de temps en temps, le faisait se comporter comme le dernier des idiots ou des malfaisants. Comme un talon d’Achille susceptible d’avoir de dévastatrices conséquences. Et, de fait, c’est elle qui offrira à ses ennemis politiques l’occasion de le détruire.
Les rapports de Truman aux scientifiques n’ont jamais volé très haut. Par beaucoup, le président était perçu comme un homme étroit d’esprit qui n’en faisait qu’à sa tête. « Ce n’était pas un homme d’imagination », disait
Isidor Rabi 30. Un avis que les scientifiques étaient loin d’être les seuls à partager. Même un avocat chevronné de Wall Street comme John J. McCloy, qui aura brièvement officié auprès de Truman comme secrétaire
adjoint à la Guerre, décrit le président dans son journal intime 31 comme « un homme simple, enclin à prendre des décisions rapidement et fermement, peut-être trop rapidement – un Américain de bout en bout ». Ce n’était pas un grand président, « pas distingué du tout […] pas lincolnesque, mais un homme instinctif, commun, au caractère bien trempé ». Des hommes aussi différents que McCloy, Rabi et Oppenheimer allaient tous penser que les intuitions de Truman, et notamment dans le domaine de la diplomatie atomique, n’étaient ni mesurées ni judicieuses – et, malheureusement, absolument pas à la hauteur du défi auquel le pays et le monde étaient désormais confrontés.
Sur la mesa, personne ne voit en Oppenheimer un « scientifique pleurnichard ». Le 2 novembre 1945, par une soirée froide et humide, l’ancien directeur revient sur la Colline. De nouveau, le théâtre de Los Alamos est plein à craquer pour entendre Oppie parler de ce qu’il appelle
« la tambouille dans laquelle nous sommes 32 ». Il commence par confesser : « Je ne connais pas grand-chose à la politique pratique. » Mais peu importe, car il y a des problèmes à affronter qui concernent directement les scientifiques. Ce qui venait de se passer, dit-il, nous a forcés à « reconsidérer les relations entre la science et le sens commun ».
Il va rester une heure à la tribune – quasiment sans la moindre note – et son public en sort hypnotisé. Le discours marquera durablement les esprits. Des années plus tard, on entendait encore dire : « Je me souviens du
discours d’Oppie 33. » Notamment parce qu’il y traduit la foule d’émotions confuses que tous ressentent à propos de la bombe. Oppie pose combien leur travail n’a été rien de moins qu’une « nécessité organique ». Si vous êtes scientifique, « vous croyez qu’il est bon de découvrir comment le monde fonctionne […], qu’il est bon de donner à l’humanité le plus grand pouvoir possible de contrôle sur le monde, pour pouvoir y vivre selon ses lumières et ses valeurs ». En outre, il fallait prendre en compte « le sentiment qu’il n’y avait probablement aucun endroit au monde où le développement d’armes atomiques avait le plus de chances de mener à une solution raisonnable, et le moins de risque de pousser au désastre, qu’aux États-Unis ». Néanmoins, c’est aussi en tant que scientifiques qu’ils ne peuvent échapper à leur responsabilité dans « cette grave crise ». Beaucoup, fait-il remarquer, « essaieront de louvoyer ». Ils diront que « ce n’est rien de plus qu’une nouvelle arme ». Mais on ne la fait pas aux scientifiques. « Je pense que c’est à nous d’avoir conscience de la gravité de cette crise, de nous rendre compte que ces armes atomiques dont nous avons commencé la fabrication sont les plus terribles, qu’elles sont un vecteur de changement, qu’elles ne sont pas qu’une légère modification de l’existant. »
« Pour moi, il est clair que les guerres ont changé. Il est clair pour moi que si ces premières bombes – celle qui a été larguée sur Nagasaki – peuvent détruire quinze kilomètres carrés, alors c’est vraiment quelque chose. Il est clair pour moi qu’elles vont être très bon marché pour quiconque voudra les fabriquer. » En raison de ce changement quantitatif, la nature même de la guerre avait changé : désormais, l’avantage revient à l’agresseur, et non au défenseur. Mais si la guerre était maintenant intolérable, alors des changements très « radicaux » étaient nécessaires dans les relations entre les nations, « non seulement dans l’esprit, non seulement dans le droit, mais aussi dans la conception et le sentiment ». Et il ne souhaite rien « marteler » d’autre que « l’énorme changement intellectuel que cela implique ».
La crise exige une transformation historique des attitudes et des comportements internationaux, et Oppenheimer veut puiser son inspiration dans la science moderne. Il pense avoir trouvé une « solution provisoire ». Premièrement, il faut que les grandes puissances créent une « commission conjointe de l’énergie atomique », dotée de pouvoirs « non soumis à l’examen des chefs d’État », afin de poursuivre les applications pacifiques de l’énergie atomique. Deuxièmement, il faut des mécanismes concrets pour obliger l’échange entre chercheurs « afin que nous soyons tout à fait sûrs que la fraternité des scientifiques en sorte renforcée ». Et enfin, « je dirais qu’il ne faut plus fabriquer de bombes ». Bien qu’Oppenheimer ne pouvait être sûr que ces propositions soient bonnes, elles étaient un début. « Je sais que beaucoup de mes amis ici voient à peu près les choses du
même œil. Bohr, notamment 34. »
Mais si Bohr et la plupart des scientifiques sont effectivement sur cette même ligne, tout le monde sait combien ils ne constituent qu’une petite minorité de la population américaine. Oppie va ensuite admettre avoir été « troublé » par de nombreuses « déclarations officielles » évoquant avec « insistance une responsabilité unilatérale dans la gestion des armes atomiques ». Plus tôt dans la semaine, à Central Park, le président Truman avait en effet prononcé un discours très belliqueux à l’occasion du Navy Day, dans lequel il semblait se délecter de la puissance militaire de son pays. La bombe atomique, avait déclaré Truman, serait gardée par les États-
Unis comme une « charge sacrée 35 » pour le reste du monde, et « nous n’approuverons aucune compromission avec le mal ». Oppenheimer ne goûte guère ce triomphalisme. Comme il le commente : « Si vous abordez le problème en disant : “Nous savons ce qui est juste et nous voudrions utiliser la bombe atomique pour vous persuader d’être d’accord avec nous”, alors vous êtes dans une position très faible et votre échec est certain. […] vous vous retrouverez à vouloir empêcher un désastre par la force des armes. » Si Oppie précise ne contester ni les motifs ni les objectifs du président, il fait remarquer que « nous sommes 140 millions de personnes, et il y en a deux milliards qui vivent sur cette terre ». Aussi confiants que puissent être les Américains dans le triomphe ultime de leurs points de vue et de leurs idées, le « déni absolu des points de vue et des idées d’autrui ne peut être la base d’aucun type d’accord ».
Ce soir-là, personne ne quittera l’auditorium le cœur sec. Oppie leur avait parlé en termes intimes, exprimant nombre de leurs doutes, de leurs craintes et de leurs espoirs. Des mots qui allaient résonner des décennies durant. Le monde qu’il venait de décrire était aussi subtil et complexe que le monde quantique de l’atome. Il avait débuté avec humilité et puis, comme le meilleur des politiciens, il avait su poser une vérité simple, ciblant le nœud du problème. Oui, le monde avait changé, et les Américains agiraient unilatéralement à leurs risques et périls.
OceanofPDF.com