Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 24 - « Des gens pourraient faire sauter tout New York »
CHAPITRE 24
« Des gens pourraient faire sauter tout
New York »
La physique et l’enseignement de la physique,
soit toute ma vie, me semblent désormais sans objet.
Robert Oppenheimer
OceanofPDF.com
Oppenheimer est désormais une voix qui porte à Washington – si bien qu’elle va attirer l’attention de J. Edgar Hoover. À l’automne, le directeur du FBI commence à faire circuler de vilaines informations au sujet du physicien et de ses liens avec les communistes. Le 15 novembre 1945, c’est un résumé de trois pages du dossier que le FBI a monté sur Oppenheimer, qu’il fait parvenir à la Maison Blanche et au secrétaire d’État. Hoover y rapporte qu’on a entendu des responsables du Parti communiste à San Francisco parler d’Oppenheimer comme d’un membre « régulièrement inscrit » du Parti. « Depuis l’utilisation de la bombe atomique, commente
Hoover 1, des communistes californiens qui connaissaient Oppenheimer avant qu’il ne soit affecté au projet de la bombe atomique ont exprimé le souhait de renouer leurs anciens contacts. »
La Maison Blanche et le département d’État ne vont cependant rien faire de ces renseignements. Mais Hoover pousse ses agents à creuser. Fin 1945, le FBI met sur écoute le domicile de Frank Oppenheimer, dans la banlieue de Berkeley, espérant toujours atteindre Robert. Cette surveillance va mettre Oppenheimer dans une colère noire. Un jour, à Berkeley, alors qu’il discute avec son ancien étudiant Joe Weinberg, il pointe du doigt une
plaque de laiton au mur et s’exclame 2 : « Mais qu’est-ce que c’est que ce bordel ? » Weinberg essaye alors de lui expliquer que c’est l’université qui a arraché un ancien système d’interphone et recouvert le trou avec l’entretoise, mais Oppie lui coupe sèchement la parole : « C’était et ça a toujours été une cache de micro. » Puis sort de la pièce en trombe et claque violemment la porte derrière lui.
Ces enquêtes menées par Hoover sur Oppenheimer, et d’autres membres de l’administration Truman en 1946, seront un prélude à l’anticommunisme d’État – et au recours aux anathèmes « communiste », « communiste sympathisant » ou « compagnon de route » pour réduire au silence ou détruire un opposant politique. Une tactique qui n’a en réalité rien de nouveau : de telles accusations s’étaient déjà révélées mortelles à la fin des années 1930. Mais avec le fossé grandissant entre États-Unis et Union soviétique, rien de plus simple que de faire paniquer son monde sur la nécessité de protéger « nos secrets atomiques ». Une nécessité qui justifiera de placer sous étroite surveillance quiconque associé de près ou de loin à la recherche nucléaire. Hoover se méfie de tous ceux qui dévient d’une stricte ligne conservatrice en matière de nucléaire. Et, parmi tous ceux travaillant sur la politique de l’énergie atomique, personne n’était à ses yeux plus suspect que Robert.
En fin d’après-midi, durant la glaciale semaine de Noël 1945, Oppenheimer rend visite à Isidor Rabi dans son appartement new-yorkais de Riverside Drive. En admirant le coucher de soleil depuis la fenêtre du salon de Rabi, les yeux des deux vieux amis se perdent sur la lumière jaune et rose qui empourpre la Hudson transformée en banquise. Puis, alors que la nuit tombe rapidement, les hommes vont s’asseoir, fumer leur pipe et
discuter des dangers d’une course à l’armement atomique. Rabi affirmera 3 avoir été « à l’origine » de l’idée d’un contrôle international, avec un Oppie qui en sera le « vendeur ». Reste qu’Oppenheimer avait bien sûr déjà réfléchi à ces questions depuis ses entretiens avec Bohr à Los Alamos. Mais, de fait, il est possible que ce soit leur conversation, ce soir-là, qui ait incité Oppie à affiner et concrétiser le projet. Comme s’en souvient Rabi : « Il m’est venu à l’esprit que le problème était double : elle [la bombe] devait être sous contrôle international, car sous contrôle national, on allait forcément au-devant de rivalités ; [deuxièmement] nous croyions aussi à l’énergie nucléaire, dont dépendait la poursuite de l’ère industrielle. » Rabi et Oppenheimer vont donc proposer la création d’une autorité atomique internationale, dotée d’un poids réel tant lui reviendrait à la fois le contrôle de la bombe et celui des utilisations pacifiques de l’énergie atomique. Et si jamais on montrait des velléités d’acquérir des armes atomiques, tout potentiel proliférateur risquait la fermeture punitive de ses centrales.
Quatre semaines plus tard 4, à la fin janvier 1946, Oppenheimer est ravi d’apprendre que les négociations entamées plusieurs mois auparavant ont abouti à un accord entre l’Union soviétique, les États-Unis et d’autres pays en vue de la création d’une Commission internationale de l’énergie atomique, sous l’égide des Nations unies. Ce qui incite le président Truman à nommer une commission spéciale chargée d’élaborer une proposition concrète de contrôle international des armes nucléaires. En guise de président, on prévoit Dean Acheson ; et comme membres, des figures de proue de la politique étrangère américaine, dont l’ancien secrétaire adjoint à la Guerre John J. McCloy, Vannevar Bush, James Conant et le général Leslie Groves. Mais quand Acheson se plaint à son assistant personnel, Herbert Marks, qu’il ne connaît rien à l’énergie atomique, Marks lui suggère de créer un Bureau consultatif. Jeune avocat brillant doté d’un solide entregent, Marks avait déjà travaillé pour David Lilienthal, le président de la Tennessee Valley Authority, et glisse à son patron ce nom pour mettre au point un plan cohérent. S’il n’est pas scientifique, Lilienthal, New Dealer de gauche, est un administrateur chevronné fort d’une expérience avec des centaines d’ingénieurs et de techniciens. Son plus grand souhait serait d’apporter une très sérieuse autorité à leurs délibérations. Sans tarder, Lilienthal accepte la présidence du Bureau consultatif et quatre autres hommes sont nommés à ses côtés : Chester I. Barnard, président de la New Jersey Bell Telephone Company ; Charles A. Thomas, vice-président de Monsanto Chemical Company ; Harry A. Winne, vice-président de la General Electric Company – et Oppenheimer.
Une évolution qui enchante Oppenheimer. Voici enfin l’occasion qu’il attendait pour résoudre les problèmes majeurs liés au contrôle de la bombe atomique. Dans les semaines qui suivent, la commission Acheson et son Bureau consultatif commencent à se réunir par intermittence pour esquisser un plan préliminaire. Seul physicien de la troupe, Oppenheimer domine naturellement les discussions et impressionne ces hommes à l’esprit bien trempé par sa clarté et sa vision. Il lui faut l’unanimité et il est déterminé à l’obtenir. Dès le début, il se met Lilienthal dans la poche.
Leur première réunion se tient dans la suite d’Oppenheimer au Shoreham Hotel de Washington. « Il marchait de long en large, note
Lilienthal dans son journal 5, faisant de drôles de “hugh” entre les phrases ou les mots tout en arpentant la pièce, le nez vers le sol – un comportement tout à fait étrange. Autrement très posé et éloquent […]. Une fois sorti de là, je l’appréciais beaucoup, très impressionné par sa vivacité d’esprit, mais plutôt perturbé par le moulin à paroles. » Lorsqu’il aura passé davantage de temps en sa compagnie, Lilienthal va tout bonnement s’extasier : « Il [Oppenheimer] vaut la peine de vivre toute une vie rien que pour savoir que l’humanité est capable de produire un tel être. »
Comme l’écrira Acheson dans ses mémoires 6 : « Tous les participants, je pense, s’accorderont à dire que l’esprit le plus stimulant et le plus créatif parmi nous était celui de Robert Oppenheimer. Et, pour la tâche que nous avions à accomplir, il s’est également montré le plus constructif et le plus conciliant. Robert savait être pinailleur, acerbe et, à l’occasion, pédant, mais aucun problème de ce genre ne s’est ici posé. »
Acheson admire l’esprit vif d’Oppenheimer, sa vision claire – et même sa langue acérée. Au début de leurs discussions, Oppenheimer se fait inviter dans la maison d’Acheson à Georgetown. Après les cocktails et le dîner, il se posera près d’un petit tableau noir, une craie à la main, pour faire un exposé à son hôte et à McCloy sur les subtilités de l’atome. À des fins d’aide visuelle à la compréhension, il dessine de petits personnages représentant des électrons, des neutrons et des protons qui se poursuivent les uns les autres et se comportent en général de manière parfaitement imprévisible. « Nos questions bêtes semblaient l’angoisser, écrira
Acheson 7. Finalement, gentiment découragé, il posa sa craie pour souffler : “C’est sans espoir ! En fait, tous les deux vous croyez vraiment que les neutrons et les électrons sont des petits bonhommes !” »
Début mars 1946, le Bureau consultatif dispose d’un premier rapport de quelque 34 000 mots, rédigé par Oppenheimer et retravaillé par Marks et Lilienthal. Pendant dix jours, à la mi-mars, on organise un séminaire de quatre jours dans la région de Washington, à Dumbarton Oaks, une imposant hôtel particulier de Georgetown dédié aux œuvres d’art byzantines. De magnifiques tapisseries réchauffent des murs de près de trois étages ; dans un coin, les rayons du soleil baignent La Visitation du Greco. Une vitrine accueille une sculpture byzantine de chat en ébène. Les délibérations touchant à leur fin, Acheson, Oppenheimer et d’autres se mettent à lire tour à tour des passages du projet de rapport. Une fois la lecture terminée, Acheson va lever les yeux du texte, retirer ses lunettes et
déclarer 8 : « C’est un document brillant et profond. »
Oppenheimer avait réussi à faire accepter à ses collègues un plan ambitieux et exhaustif. Comme il l’avait fait valoir, les demi-mesures n’étaient pas suffisantes. Pas suffisante une simple convention internationale interdisant les armes atomiques si les populations du monde entier n’avaient l’assurance de son application. Idem pour un régime d’inspecteurs internationaux. Rien que pour une seule usine de diffusion à Oak Ridge, il aurait fallu plus de 300 inspecteurs pour la surveiller. Et quelle utilité pour des pays faisant semblant de s’en limiter aux applications pacifiques de l’énergie atomique ? Comme l’avait expliqué Oppenheimer, des inspecteurs auraient toutes les peines du monde à détecter un détournement à des fins militaires d’uranium enrichi ou de plutonium issus des centrales nucléaires civiles. Car l’exploitation pacifique de l’énergie atomique est inextricablement liée à la capacité technique de production d’une bombe.
Une fois le problème défini, Oppenheimer se tourne à nouveau vers l’internationalisme de la science moderne pour trouver une solution. Il propose de créer une agence internationale, qui monopoliserait tous les aspects de l’énergie atomique et en répartirait les bénéfices entre les différents pays à titre d’incitation. Cette agence contrôlerait la technologie
et la développerait à des fins strictement civiles. Oppenheimer pense 9 qu’à long terme, « sans gouvernement mondial, il ne pouvait y avoir de paix permanente, et que sans paix, on aurait la guerre atomique ». Un tel gouvernement mondial n’étant manifestement pas pour tout de suite, Oppenheimer soutiendra que, dans le domaine de l’énergie atomique, il fallait que tous les pays acceptent un « renoncement partiel » à leur souveraineté. Selon son plan, l’Autorité de développement atomique proposée aurait la propriété souveraine de toutes les mines d’uranium, de toutes les centrales atomiques et de tous les laboratoires. Si aucun pays n’aurait le droit de fabriquer des bombes, tous les scientifiques du monde entier seraient autorisés à exploiter l’atome à des fins pacifiques. Comme il le posera dans un discours prononcé début avril : « Ce qui est proposé ici est une renonciation partielle, suffisante, mais pas plus, pour qu’une Autorité de développement atomique puisse voir le jour, exercer ses fonctions de développement, d’exploitation et de contrôle, lui permettre de protéger le monde contre l’utilisation d’armes atomiques tout en le gratifiant de tous les bénéfices de l’énergie atomique. »
Avec une transparence complète et totale, impossible pour une nation de rassembler les énormes ressources industrielles, techniques et matérielles nécessaires à la conception d’une arme atomique à l’insu du reste du monde. Oppenheimer le savait mieux que personne, une fois l’arme inventée, on ne pouvait la désinventer – le secret était éventé. Mais il était possible de mettre sur pied un système assez transparent pour que, au moins, le monde civilisé soit averti des velléités d’un régime voyou à fabriquer une telle arme.
Mais sur un point, la vision politique d’Oppenheimer va obscurcir son jugement scientifique. Car il en vient à estimer que les matières fissiles pourraient être définitivement « dénaturées », ou contaminées, et donc rendues inutilisables pour la fabrication de bombes. Or, comme on le comprendra d’autant mieux ensuite, il est possible d’inverser tout processus de dénaturation de l’uranium et du plutonium. « Oppenheimer a salement
merdé, expliquera Rabi 10, en suggérant que l’uranium pouvait être empoisonné ou dénaturé, ce qui est absurde […]. Une erreur tellement énorme que je n’ai même pas voulu l’accabler avec une soufflante. »
De par l’urgence qui allait finir par cheviller tout le monde au corps, même des hommes d’affaires comme Charles Thomas, de Monsanto, et John J. McCloy, avocat républicain de Wall Street, vont approuver le projet.
Comme le remarquera Herbert Marks 11 : « Seul un événement aussi radical que la bombe atomique aurait pu amener Thomas à l’idée d’une internationalisation des mines. On parle là du vice-président d’une entreprise de 120 millions de dollars ! »
Peu après, le rapport d’Oppenheimer 12 – que la postérité gardera comme le « rapport Acheson-Lilienthal » – est soumis à la Maison Blanche. Oppenheimer s’en réjouit, tant il est certain que le président comprendra l’urgente nécessité d’un contrôle de l’atome.
Un optimisme mal placé. Si le secrétaire d’État Byrnes fait mine de se
dire « favorablement impressionné 13 », il est en réalité tout à fait choqué par l’ampleur des recommandations du rapport. Le lendemain, il persuade Truman de nommer son (à Byrnes) associé de longue date, le financier de Wall Street Bernard Baruch, pour « traduire » les propositions du gouvernement aux Nations unies. Acheson est consterné. Dans son journal,
Lilienthal écrira 14 : « Lorsque j’ai eu connaissance des nouvelles hier soir, j’ai été très malade […]. Nous avons besoin d’un homme jeune, vigoureux, pas vaniteux, et qui donnerait confiance aux Russes en leur montrant qu’on ne cherche pas à les mettre dans la mouise en se servant de la coopération internationale comme prétexte. Et Baruch n’a aucune de ces qualités. » Lorsque Oppenheimer apprend cette nomination, il souffle à son ami de Los Alamos Willie Higinbotham, alors président de la toute nouvelle Fédération
des scientifiques atomiques : « Nous sommes perdus 15. »
En privé, Baruch exprime déjà de « grandes réserves » face aux recommandations du rapport Acheson-Lilienthal. En guise de lumières extérieures, il se tourne vers deux banquiers conservateurs, Ferdinand Eberstadt et John Hancock (associé principal de Lehman Brothers), ainsi que Fred Searls Jr, ingénieur des mines et ami personnel. Byrnes et Baruch siègent tous deux au conseil d’administration de la Newmont Mining Corporation, une grande entreprise détenant une participation importante dans les mines d’uranium et dans laquelle ils ont personnellement des parts. Et Searls est le directeur général de Newmont. Rien donc d’étonnant à ce qu’ils soient terrifiés que des mines privées puissent être placées sous l’égide d’une Autorité internationale de développement atomique. Pour tous ces hommes, l’internationalisation de l’industrie nucléaire naissante tient de
l’hérésie. Et au sujet des armes atomiques, Baruch 16 voit dans la bombe américaine « l’arme de la victoire ».
Le prestige d’Oppenheimer est tel que même si Baruch se prépare à vider le rapport Acheson-Lilienthal de sa substance, il cherche à faire de Robert un conseiller scientifique. Début avril 1946, ils se rencontrent à New York pour discuter de la possibilité d’une collaboration. Un rendez-vous qui, du point de vue d’Oppie, sera un véritable désastre. Pressé de questions, il doit admettre que son plan n’est pas exactement compatible avec le système soviétique en vigueur. Reste qu’il insiste. La position américaine « devrait être de faire une proposition honorable et de découvrir de la sorte s’ils veulent ou non coopérer ». Selon Baruch et ses conseillers, il faut modifier les propositions Acheson-Lilienthal sur plusieurs points cardinaux : les Nations unies devraient autoriser les États-Unis à maintenir un stock d’armes atomiques comme moyen de dissuasion ; l’Autorité de développement atomique proposée ne devrait pas contrôler les mines d’uranium ; et, enfin, l’Autorité ne devrait pas avoir de droit de veto sur le développement de l’énergie atomique. Un échange qui va conduire Oppenheimer à cette conclusion : si Baruch veut le recruter, c’est pour préparer « le peuple américain à un refus de la Russie ».
Baruch va accompagner Oppenheimer jusqu’à l’ascenseur et tenter de le
rassurer 17 : « Ne vous mettez surtout pas la rate au court-bouillon à cause de mes associés. Hancock est certes très à droite, mais [avec un clin d’œil] je saurai le surveiller. Searls est malin comme un singe, mais il voit des Rouges cachés sous tous les lits. »
Cette rencontre avec Baruch n’aura évidemment rien de rassurant pour
Oppie. Il repart convaincu que le vieil homme est un demeuré. À Rabi 18, il dit n’avoir que du « mépris » pour lui. Peu après, il annonce à Baruch sa décision de ne pas le rejoindre en tant que conseiller scientifique. Pour Rabi, c’est une erreur : « Il a fait quelque chose de difficilement pardonnable : il a refusé de mettre les mains dans le cambouis. »
Dans les semaines qui suivent, Oppenheimer, Acheson et Lilienthal vont se démener pour maintenir le plan Acheson-Lilienthal en vie, en faisant notamment sa promotion au sein de la bureaucratie et dans les médias. En réponse, Baruch va déplorer auprès d’Acheson son « embarras » d’être mis sur la touche. Espérant pouvoir encore peser sur Baruch, Acheson accepte de réunir tout le monde à Blair House, sur Pennsylvania Avenue, l’après-midi du vendredi 17 mai 1946.
Mais à l’heure où Acheson s’efforce de contenir le génie atomique, d’autres s’emploient à contraindre, voire à détruire, Oppenheimer. Cette même semaine, J. Edgar Hoover exhorte ses agents à intensifier leur surveillance du physicien. Sans disposer de la moindre preuve de ce qu’il avance, Hoover pense désormais qu’Oppenheimer pourrait faire défection vers l’Union soviétique. Persuadé qu’Oppenheimer est un sympathisant de l’URSS, le directeur du FBI juge qu’« il serait bien plus utile là-bas à les conseiller dans la construction de centrales atomiques qu’à rester aux États-Unis à jouer les taupes ». Et demande à ses agents de « suivre de près les
activités et les contacts d’Oppenheimer 19 ».
Une semaine avant le sommet de Blair House, Oppenheimer, dans un
appel téléphonique à Kitty 20, lui dit que la réunion est « une tentative de cadenasser le vieux [Baruch] […]. Ce n’est pas une situation très rigolote ». Avant d’ajouter : « Je ne veux rien d’eux et si je peux travailler sur sa conscience [celle de Baruch], c’est mon meilleur angle d’attaque. Sinon, ça ne vaut pas la peine. » Kitty va l’exhorter à clarifier « ce que veut le vieux ». Oppie abonde, puis, entendant le cliquetis d’une opératrice, demande à Kitty : « Tu es toujours là ? Je me demande qui nous écoute ? » Kitty répond : « Le FBI, chéri. » Oppie plaisante : « Allô, le FBI ? Ah, ils ont dû raccrocher. » Kitty éclate de rire, puis la conversation entre les deux époux reprend. Kitty avait deviné juste.
Nul ne sait si ces remarques désobligeantes ont pu parvenir aux oreilles de Baruch, mais le fait est que la rencontre de Blair House allait tourner court. Baruch va clairement indiquer son intention, et celle de ses conseillers, de faire l’impasse sur la propriété internationale des mines d’uranium. Et la discussion se fracassera sur la question des « sanctions ». Pourquoi, demande Baruch, n’y a-t-il aucune disposition prévoyant une punition en cas d’infraction à l’accord ? Et si on découvre qu’un pays fabrique des armes nucléaires ? Selon Baruch, il est nécessaire de réserver un stock d’armes nucléaires pour s’en servir automatiquement contre tout pays ainsi en faute. Il y voit une « juste peine ». Herb Marks fait remarquer qu’une telle disposition est totalement incompatible avec l’esprit du plan Acheson-Lilienthal. En outre, insiste-t-il, il faudrait au moins un an à tout pays renégat pour préparer des armes atomiques, ce qui laisserait à la communauté internationale bien assez de temps pour réagir. Acheson va lui-même prendre un ton pondéré pour essayer d’expliquer qu’ils ont déjà abordé la question, pour arriver à la conclusion que « si une grande puissance violait un traité ou cherchait l’épreuve de force, quels que soient les termes ou les dispositions du traité, cela marquerait à l’évidence la
caducité de l’organisation internationale 21 ».
Mais Baruch n’en démord pas 22 : sans sanction, toute loi est inutile. Passant outre l’avis de la plupart des scientifiques, il décide que les Soviétiques ne seront pas en mesure de fabriquer leurs propres armes atomiques avant au moins deux décennies. Dès lors, raisonne-t-il, aucune urgence à renoncer au monopole américain dans un avenir proche. Et le plan qu’il a l’intention de soumettre aux Nations unies modifie donc substantiellement – et même fondamentalement – les propositions Acheson-Lilienthal : les Soviétiques devront renoncer à leur droit de veto au Conseil de sécurité eu égard à toute action de la nouvelle autorité atomique ; toute nation violant l’accord sera immédiatement attaquée avec des armes atomiques ; et, avant d’avoir accès à l’un des secrets relatifs aux utilisations pacifiques de l’énergie atomique, il faudra que les Soviétiques se soumettent à une évaluation de leurs ressources en uranium.
Acheson et McCloy vont vigoureusement s’opposer à ce que l’accent soit si tôt mis sur des dispositions punitives. Ce qui, en plus de la claire intention de Baruch de préserver, au moins quelques années durant, le monopole américain sur les armes atomiques, allait signer l’arrêt de mort du plan. Les Soviétiques n’accepteraient jamais de telles conditions, surtout en voyant les États-Unis continuer à fabriquer et à tester des armes atomiques comme ils le faisaient. Les propositions de Baruch ne dessinent pas un contrôle coopératif de l’énergie nucléaire, mais un pacte atomique destiné à prolonger le monopole américain. Furieux, McCloy insiste sur le fait que la sécurité totale n’existe pas et qu’il serait « présomptueux » de proposer des sanctions aussi sévères et automatiques. Le lendemain, le juge Felix
Frankfurter écrira à McCloy 23 : « On m’a dit que c’était une vraie corrida – et que vous étiez tellement dégoûté par le monsieur en face que vous vous êtes contenté de cracher de la fumée par les naseaux. »
Mais si le républicain John McCloy est pris d’une simple colère, la rage d’Oppenheimer va se transformer en dépression. Comme il l’écrit à
Lilienthal 24, cette histoire le laisse avec un « cœur très lourd ». Démontrant une nouvelle fois toute sa perspicacité politique, Oppenheimer prédit avec
acuité la suite des opérations 25 : « La disposition américaine consistera à prendre tout son temps et à ne pas forcer les choses dans la précipitation ; ensuite, un rapport 10-2 sera présenté au [Conseil de sécurité] et la Russie exercera son droit de veto et refusera de s’y associer. Nous y verrons la démonstration des intentions belliqueuses de la Russie. Et cela s’inscrira parfaitement dans les plans de ceux, de plus en plus nombreux, qui veulent mettre le pays sur le pied de guerre, d’abord psychologiquement, puis réellement. L’armée dirige la recherche dans ce pays, on galvanise la peur du Rouge, on traite toutes les organisations syndicales, le CIO en premier lieu, de communistes et donc de traîtresses. » Autant de paroles qu’il professe en faisant les cent pas, dans le genre d’agitation nerveuse qu’on lui connaît et, comme le notera Lilienthal dans son journal, avec un « ton vraiment déchirant ».
Comme il le raconte à Lilienthal, Oppie s’est entretenu à San Francisco avec un scientifique soviétique, conseiller technique d’Andreï Gromyko, ministre soviétique des Affaires étrangères, qui lui a souligné combien la proposition de Baruch vise à préserver le monopole atomique de l’Amérique. « La proposition américaine a été conçue pour permettre aux États-Unis de conserver leurs propres bombes et usines presque indéfiniment – trente, cinquante ans, aussi longtemps que nous le jugerons nécessaire – tout en cherchant à ce que l’uranium de la Russie, et donc ses possibilités de production, soient immédiatement pris en charge et contrôlés
par l’ADA [l’Autorité de développement atomique] 26. »
En juin, Oppenheimer va porter sa cause sur l’agora en faisant paraître
dans le 27 New York Times Magazine une longue tribune où il explique, en termes accessibles à tous, le projet de création d’une autorité internationale de développement atomique.
Il est ici proposé la création d’un gouvernement mondial dans le domaine de l’énergie atomique. Que, dans ce domaine, il y ait un renoncement à la souveraineté. Qu’il n’y ait pas, dans ce domaine, de droit de veto légal. Qu’il y ait, dans ce domaine, un droit international. Comment cela peut-il advenir dans un monde de nations souveraines ? Seulement de deux façons. La première est la conquête. Qui détruit la souveraineté. L’autre est la renonciation partielle à cette souveraineté. Ce qui est proposé ici est une renonciation partielle, suffisante, mais pas plus, pour qu’une autorité de développement atomique puisse voir le jour ; exercer ses fonctions de développement, d’exploitation et de contrôle ; lui permettre de vivre et de croître, et de protéger le monde contre l’utilisation d’armes atomiques tout en le gratifiant de tous les bénéfices de l’énergie atomique.
Au début de l’été, Oppenheimer croise son ancien étudiant Joe Weinberg, toujours professeur de physique à Berkeley. Quand Weinberg lui
demande 28 : « Que ferons-nous en cas d’échec de ce projet de contrôle international ? », Oppenheimer va lui montrer la fenêtre et répondre : « Eh bien, nous pourrons profiter de la vue – tant qu’elle sera là. »
Le 14 juin 1946, Baruch s’avance à la tribune des Nations unies pour
présenter son plan. Usant d’une rhétorique biblique 29, il proclame offrir au monde un choix entre « les vivants et les morts ». Comme l’avaient prédit Oppenheimer et tous ceux qui avaient collaboré au premier plan Acheson-Lilienthal, la proposition de Baruch va être rapidement rejetée par les Soviétiques. Les diplomates moscovites proposent alors un simple traité interdisant la production ou l’utilisation d’armes atomiques. Ce qui, comme le dira Oppenheimer à Kitty au téléphone le lendemain, n’est « pas pire » comme proposition. Comment s’étonner des objections soviétiques aux dispositions catégoriques de la proposition Baruch ? Et Oppenheimer de raconter à sa femme comment Baruch a étalé sa déception à qui voulait
l’entendre, tout en sachant qu’il servait là « une mascarade d’imbécile 30 ».
Néanmoins, toujours comme l’avait prédit Oppie, l’administration Truman décide de rejeter d’emblée l’offre soviétique. Pendant plusieurs mois, les négociations se poursuivront de manière décousue, sans arriver au moindre résultat. Une opportunité, précoce, de trouver un accord pour empêcher une course éperdue aux armements nucléaires entre les deux grandes puissances avait été loupée, et en beauté. Il faudra attendre l’effroyable crise des missiles de Cuba, en 1962, et l’expansion massive de l’arsenal soviétique qui s’ensuivra, pour qu’une administration américaine propose, dans les années 1970, un accord sérieux et acceptable de contrôle des arsenaux. Sauf qu’à ce moment-là, les ogives nucléaires se comptaient par dizaines de milliers. À l’instar de nombre de ses collègues, Oppenheimer reprochera toujours à Baruch cette occasion manquée.
Comme pestera Acheson 31 : « C’était sa balle [celle de Baruch] et il l’a perdue […]. Il a pour ainsi dire tout bousillé. » Rabi prendra tout aussi peu de gants : « Ce fut purement et simplement de la folie. »
Les opposants aux propositions de contrôle international formulées par Oppenheimer en 1946 n’auront de cesse de l’accuser ensuite de naïveté politique. Staline, selon eux, n’aurait jamais accepté les inspections. Ce
qu’Oppenheimer avait lui-même saisi. Comme il l’écrira bien plus tard 32 : « Je ne peux pas dire, et je pense que personne ne le peut, si des actions précoces dans le sens qu’avait suggéré Bohr auraient changé le cours de l’histoire. Rien de ce que je sais du comportement de Staline ne permet ici de nourrir le moindre espoir. Mais Bohr avait compris que le but d’une telle action était d’induire un changement de trajectoire. Il n’a jamais dit, sauf sur le ton de la blague, qu’il s’agissait d’un “énième dispositif expérimental”, mais telle était la logique qu’il avait à l’esprit. Je pense que si nous avions agi en accord, avec sagesse, clarté et discrétion, avec ses vues, nous aurions pu nous libérer de notre si sordide sentiment de toute-puissance, et de nos illusions quant à l’efficacité du secret. Et orienter notre société vers une vision plus saine d’un avenir digne d’être vécu. »
Plus tard dans l’été, Lilienthal rendra visite à Oppenheimer dans sa chambre d’hôtel à Washington, et les deux hommes veilleront tard pour discuter de ce qui s’était passé. « Il est vraiment un personnage tragique,
note Lilienthal dans son journal 33, avec tout ce qu’il a d’intellectuellement séduisant et brillant. Je l’ai laissé si triste : “Je suis prêt à aller n’importe où et à faire n’importe quoi [m’a dit Oppie], mais je suis à court d’idées. Et la physique et l’enseignement de la physique, soit toute ma vie, me semblent désormais sans objet.” C’est cette dernière phrase qui m’a vraiment déchiqueté le cœur. »
La douleur d’Oppenheimer est réelle et profonde. Il se sent personnellement responsable des conséquences de son travail à Los Alamos. Chaque jour, les titres des journaux lui rappellent que le monde est peut-être revenu sur le chemin de la guerre. « Chaque Américain sait que s’il y a une autre guerre majeure, peut-on lire de sa plume dans le Bulletin
of the Atomic Scientists er 34 du 1 juin 1946, on se servira des armes atomiques. » À ses yeux, cela veut donc dire que la tâche véritable à accomplir est l’élimination de la guerre. « Nous le savons parce que, lors de la dernière guerre, les deux nations qu’il nous plaît de juger comme les plus éclairées et les plus humaines du monde – la Grande-Bretagne et les États-Unis – ont utilisé des armes atomiques contre un ennemi qui, pour l’essentiel, avait été vaincu. »
Cette observation, il l’avait déjà eue à Los Alamos, mais la rendre publique en 1946 tient de l’extraordinaire aveu. Moins d’un an après les événements d’août 1945, l’homme qui avait précisément indiqué aux bombardiers comment larguer au mieux leurs bombes atomiques sur le centre de deux villes japonaises en était arrivé à cette conclusion : qu’il avait soutenu le recours à des armes atomiques contre un ennemi qui, pour l’essentiel, avait été vaincu. Une prise de conscience on ne peut plus lourde à porter.
Il n’y a pas qu’une nouvelle guerre majeure qui préoccupe Oppie ; ses tourments concernent aussi le terrorisme nucléaire. Quand on lui demande,
lors d’une audition sénatoriale à huis-clos 35, « si trois ou quatre hommes ne pourraient pas introduire clandestinement des éléments d’une bombe [atomique] à New York et faire exploser toute la ville ? », Oppenheimer répond : « Bien sûr qu’ils le pourraient, des gens pourraient faire sauter tout New York. » Et à la question d’un sénateur décontenancé : « Quel instrument utiliseriez-vous pour détecter une bombe atomique cachée quelque part dans une ville ? », Oppenheimer va rétorquer, dans une ironie glaciale : « Un tournevis [pour ouvrir chaque caisse ou valise]. » Parce qu’il n’y avait pas de défense contre le terrorisme nucléaire – et, selon lui, il n’y en aurait jamais.
Le 1er juillet 1946, à 9 heures passées de trente-quatre secondes, la quatrième bombe atomique de l’histoire du monde explose au-dessus du lagon de l’atoll de Bikini – une partie des îles Marshall dans l’océan Pacifique. Une flotte de navires de guerre abandonnés, de toutes formes et de toutes tailles, en sera coulée ou exposée à des radiations meurtrières. Une démonstration à laquelle une foule compacte de députés, de journalistes et de diplomates de bien des pays, Union soviétique y compris, allait assister. Sur la liste des nombreux scientifiques invités à assister au
spectacle, on note le nom d’Oppenheimer. Qui brillera par son absence 36.
Deux mois plus tôt, sa frustration allant croissant, Oppenheimer avait décidé qu’il n’assisterait pas aux essais de Bikini. Le 3 mai 1946, il écrit au président Truman, visiblement pour lui expliquer sa décision. Mais en réalité, il cherche à torpiller la position de Truman. Il commence par exposer ses « réticences » qui, selon lui, sont partagées « certes pas à l’unanimité, mais très largement » par d’autres scientifiques. Puis, avec une logique dévastatrice, il s’attelle à anéantir tout l’exercice. Si l’objectif des essais est, comme le veut la version officielle, de déterminer l’efficacité des armes atomiques dans une guerre navale, la réponse est très simple : « Si une bombe atomique s’approche suffisamment près d’un navire, même d’un navire imposant, elle le coulera. » Il suffit de déterminer la distance entre la bombe et le navire – et, pour cela, il n’y a besoin que de calculs mathématiques. Le coût minimum des essais avait été estimé à 100 millions de dollars. Comme l’explique Oppenheimer : « pour moins d’un pour cent de cette somme, on pourrait obtenir des informations bien plus utiles ».
De même, si les essais ont comme but de recueillir des données scientifiques sur les effets des radiations sur l’équipement naval, les rations et les animaux, ce genre d’informations peut être obtenu à moindre coût et avec plus de précision « par de simples méthodes de laboratoire ». Comme l’écrit Oppenheimer, à en croire les partisans des essais, « nous devons nous préparer à l’éventualité d’une guerre atomique ». Sauf que si tel est le véritable objectif des essais, tout le monde est déjà au courant que « l’efficacité écrasante des armes atomiques réside dans leur utilisation pour le bombardement des villes ». En comparaison, « le largage d’armes atomiques sur des embarcations navales semble d’un intérêt bien insignifiant ». Enfin – et on tient sans doute là l’objection la plus féroce d’Oppenheimer – il doute de « l’opportunité d’un essai purement militaire d’armes atomiques à un moment où nos projets d’élimination effective de ces armes des armements nationaux n’en sont qu’à leurs balbutiements ». (Les essais de Bikini vont se dérouler quasiment au même moment que l’adresse de Baruch aux Nations unies.)
En conclusion, Oppenheimer note qu’il aurait pu continuer à faire partie de la commission présidentielle chargée d’observer les essais de Bikini – mais que le président aurait pu juger « très peu souhaitable que je présente, une fois les essais terminés, un rapport » critique de l’ensemble de l’exercice. Il pourrait peut-être se rendre plus utile au président ailleurs.
Si Oppenheimer a pu penser que sa lettre avait de quoi persuader Truman de reporter ou d’annuler les essais de Bikini, il se mettait profondément le doigt dans l’œil. Car au lieu de se concentrer sur le contenu des critiques d’Oppenheimer, le président n’a toujours pas oublié sa première rencontre avec lui. Voyant dans la lettre comme un affront, Truman va la transmettre au secrétaire d’État par intérim, Dean Acheson,
accompagnée d’une courte note 37 décrivant Oppenheimer comme ce « scientifique pleurnichard » qui pensait avoir du sang sur les mains. « Avec cette lettre, je pense qu’il s’est concocté un beau petit alibi. » Mais Truman avait tout faux. En réalité, la lettre d’Oppenheimer était une déclaration d’indépendance personnelle qui, une fois de plus, va l’isoler du président des États-Unis.
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