Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 21 - « Et voilà, on est tous des fils de pute »
CHAPITRE 21
« Et voilà, on est tous des fils de pute »
Roosevelt était un grand architecte,
peut-être que Truman fera un bon charpentier.
Robert Oppenheimer
L’explosion de Trinity.
OceanofPDF.com
Le jeudi 12 avril 1945 dans l’après-midi, deux ans à peine après l’ouverture du laboratoire, la nouvelle de la mort de Franklin Roosevelt se répand comme une traînée de poudre. On suspend le travail et Oppenheimer demande de se rassembler autour du grand mât, près du bâtiment administratif, pour une annonce officielle. Une cérémonie est prévue pour le
dimanche suivant. Comme l’écrira Phil Morrison 1 : « Le dimanche matin, la mesa fut recouverte d’une épaisse couche de neige. La chute de la nuit avait camouflé les textures agressives de la ville, réduit au silence son agitation et unifié le paysage dans une douce blancheur. Dans le ciel, un vif soleil projetait des ombres d’un bleu profond derrière chaque mur. Il n’y avait pas là un costume de deuil, mais c’était comme si l’univers avait reconnu ce dont nous avions tous besoin, comme un geste de consolation. Tout le monde s’est rassemblé au théâtre, où Opje a parlé très calmement pendant deux ou trois minutes en puisant ses mots au fond de son cœur et du nôtre. »
L’éloge funèbre qu’Oppenheimer a rédigé est constitué de trois courts
paragraphes 2. « Nous avons vécu des années de grand mal, pose-t-il, et de grande terreur. » Et, durant cette période, Franklin Roosevelt avait été, « dans un sens ancien et non perverti, notre guide ». Comme bien des
intellectuels occidentaux à l’époque 3, Oppie se passionnait pour les philosophies orientales et trouvait du réconfort dans leur mysticisme. Pour rendre hommage à Roosevelt, il va donc se tourner vers la Bhagavad-Gita, qu’il lisait dans le texte en sanskrit : « L’homme est une créature dont la substance est la foi. Ce que sa foi est, il l’est. » À travers le monde, Roosevelt avait su effectivement inspirer des millions à avoir la foi, à croire que les terribles sacrifices de cette guerre étaient à même d’aboutir à « un monde plus adapté au séjour de l’homme ». Raison pour laquelle, conclut Oppenheimer, « nous devrions tous nourrir l’espoir que ses bonnes œuvres ne seront pas terminées avec sa mort ».
L’espoir que nourrit personnellement Oppenheimer est que Roosevelt et ses hommes aient compris le message de Bohr et saisi combien l’arme nouvelle et extraordinaire qu’ils étaient en train de concevoir nécessitait une
ouverture tout autant inédite et radicale. « Bon, dira-t-il à David Hawkins 4, Roosevelt était un grand architecte, peut-être que Truman fera un bon charpentier. »
À l’heure où Harry Truman s’installe à la Maison Blanche, la guerre en Europe est pour ainsi dire gagnée. Mais dans le Pacifique, elle va connaître son apogée le plus sanglant. Dans la soirée du 9 et 10 mars 1945, 334 bombardiers B-29 avaient largué des tonnes d’essence gélifiée – du
napalm – et d’explosifs surpuissants sur Tokyo. La tempête de feu 5 ainsi provoquée allait tuer dans les 100 000 personnes et réduire en cendres l’intégralité de la ville, soit une surface de 25 kilomètres carrés. Ces raids de bombardements incendiaires se poursuivront et, en juillet 1945, quasiment toutes les grandes villes du Japon avaient été rasées et des centaines de milliers de civils japonais tués. La guerre était totale et les attaques visaient à détruire toute une nation, pas seulement ses cibles militaires.
Les bombardements incendiaires n’avaient rien d’un secret. Aux États-Unis, monsieur et madame Tout-le-Monde en sont informés en lisant leur journal. Et les personnes sensées ont bien conscience qu’une telle attaque stratégique des villes soulève de profondes questions éthiques. Comme
Oppenheimer le fera remarquer 6 : « Je me souviens que M. Stimson [le secrétaire à la Guerre] m’avait dit juger consternants l’absence de protestation contre les raids aériens que nous menions contre le Japon et qui, dans le cas précis de Tokyo, avaient entraîné des pertes humaines d’une ampleur extraordinaire. Il n’a jamais dit que les frappes aériennes n’auraient pas dû se poursuivre, mais que personne dans le pays ne remette cela en cause lui paraissait traduire un malaise profond. »
Le 30 avril 1945, Adolf Hitler se suicide et, huit jours plus tard, l’Allemagne capitule. Quand Emilio Segrè apprend la nouvelle, en première
réaction, il pense : « Nous sommes arrivés trop tard 7. » Comme quasiment tout le monde à Los Alamos, Segrè voyait dans la défaite de Hitler la seule justification du « gadget ». « Vu que la bombe ne pouvait désormais plus servir contre les nazis, des doutes sont apparus, écrit-il dans ses mémoires. Ces doutes, même s’ils n’apparaissent pas dans les rapports officiels, ont été évoqués durant bien des discussions privées. »
Au Met Lab de l’université de Chicago, Leo Szilard n’en dort plus. Le physicien sait que le temps presse. Les bombes atomiques seront bientôt là, et il s’attend à les voir larguées sur des villes japonaises. Après avoir été le premier à vouloir convaincre le président Roosevelt de lancer un programme de fabrication d’armes atomiques, il va tenter, à plusieurs reprises, d’empêcher leur utilisation. Tout d’abord en rédigeant un mémorandum à l’intention du président Roosevelt – introduit par une
nouvelle lettre d’Einstein. Le texte 8 entend l’avertir que « notre “démonstration” de bombes atomiques précipitera » une course aux armements avec les Soviétiques. Mais quand Roosevelt meurt avant que Szilard n’ait réussi à le voir, il parvient à obtenir une entrevue avec le nouveau président, Harry Truman, le 25 mai. En attendant, il écrit à Oppenheimer pour lui signaler « que si une course à la production de bombes atomiques devait devenir inévitable, cela n’augurerait rien de bon pour ce pays ». Sans politique claire pour empêcher une telle course aux armements, Szilard « doute qu’il soit sage de montrer notre jeu en larguant des bombes atomiques sur le Japon ». Après avoir écouté les partisans du recours à la bombe, il estimait que leurs arguments « n’étaient pas assez forts pour dissiper mes doutes ». Oppie n’a pas répondu.
Le 25 mai, en compagnie de deux collègues – Walter Bartky de l’université de Chicago et Harold Urey, de Columbia – Szilard se présente à la Maison Blanche. Les trois hommes s’entendent dire que Truman les renvoient vers James F. Byrnes, en passe d’être nommé secrétaire d’État. Consciencieusement, ils font le trajet jusqu’au domicile de Byrnes à Spartanburg, en Caroline du Sud, pour une réunion qui se terminera en jus de boudin. Lorsque Szilard explique que l’utilisation de la bombe atomique contre le Japon risque de faire de l’Union soviétique une puissance
atomique, Byrnes l’interrompt 9 : « Le général Groves me dit qu’il n’y a pas d’uranium en Russie. » Non, tranche Szilard, l’Union soviétique a énormément d’uranium.
Byrnes va alors laisser entendre que larguer la bombe atomique sur le Japon pourrait inciter la Russie à retirer ses troupes d’Europe de l’Est après la guerre. Szilard est « sidéré qu’on puisse penser qu’agiter la bombe sous le nez de la Russie la rende plus gérable ». « Eh bien, ponctue Byrnes, vous venez de Hongrie – que la Russie ne s’éternise pas en Hongrie devrait vous plaire. » Un commentaire qui ne fait qu’exaspérer Szilard, qui écrira : « À ce moment-là, je craignais que […] nous ne nous lancions dans une course aux armements entre les États-Unis et la Russie dont l’issue promettait d’être la destruction des deux pays. Ce qui pouvait arriver à la Hongrie était le cadet de mes soucis. » En prenant congé du politique, Szilard est d’une humeur bien sombre. « Rarement ai-je été aussi déprimé que lorsque nous avons quitté Byrnes et repris le chemin de la gare. »
De retour à Washington, Szilard tente une nouvelle fois d’empêcher le recours à la bombe. Le 30 mai, ayant eu vent de la présence d’Oppenheimer dans la capitale pour une réunion avec Stimson, le secrétaire à la Guerre, Szilard téléphone au bureau du général Groves et demande à voir Oppenheimer le matin même. Pour Oppenheimer, Szilard met son nez là où ne devrait pas, mais il décide d’accepter l’entrevue.
« La bombe atomique, c’est de la merde, dira Oppenheimer après avoir écouté les arguments de Szilard.
— Qu’est-ce que tu entends par là ?, lui demande alors Szilard.
— Que c’est une arme qui n’a aucune signification militaire, explicite Oppenheimer. Elle fera un gros bang – un très gros bang – mais ce n’est pas une arme utile à la guerre. » Dans le même temps, Oppie précise à Szilard que si l’arme en vient à être utilisée, il serait d’avis d’en avertir les Russes au préalable. Sauf que selon Szilard, le simple fait d’informer Staline de l’existence de la nouvelle arme ne fera rien pour empêcher une course aux armements après la guerre.
« Mais, insiste Oppenheimer, tu ne penses pas que si nous informons les Russes de notre intention, et que nous larguons ensuite la bombe sur le Japon, les Russes comprendront ?
— Ils ne le comprendront que trop bien », souffle Szilard.
C’est abattu, une nouvelle fois, que Szilard quitte la réunion, conscient que cette troisième tentative pour empêcher la bombe a échoué. Les semaines suivantes, il se démènera pour que le public sache qu’une minorité de scientifiques impliqués dans le projet Manhattan s’était farouchement opposée à l’emploi d’une arme atomique sur une cible civile.
Le lendemain, le 31 mai, Oppenheimer est convié à une réunion cruciale du Comité intérimaire de Stimson, un groupe ad hoc de responsables gouvernementaux réunis pour conseiller le secrétaire à la Guerre sur l’avenir de la politique atomique. Comme membres, le Comité compte Stimson, le secrétaire adjoint à la Marine, Ralph A. Bard, le Dr Vannevar Bush, James F. Byrnes, William L. Clayton, le Dr Karl T. Compton, le Dr James B. Conant et George L. Harrison, un assistant de Stimson. Quatre scientifiques sont aussi de la partie, invités à officier au sein du Comité en tant que consultants scientifiques : Oppenheimer, Enrico Fermi, Arthur Compton et Ernest Lawrence. Le général George C. Marshall, le général Groves et deux assistants de Stimson, Harvey H. Bundy et Arthur Page, sont également présents ce jour-là.
Stimson est aux manettes de l’ordre du jour – qui n’inclut pas de discussion sur l’utilisation de la bombe contre le Japon. La chose tient plus ou moins de la fatalité. Comme pour le souligner, Stimson ouvre la réunion par une explication générale de ses responsabilités envers le président sur les questions militaires. Tout le monde saisit que les décisions sur l’utilisation militaire de la bombe seront la prérogative exclusive de la Maison Blanche, sans la moindre contribution des scientifiques qui, depuis deux ans, ont œuvré à sa fabrication. Reste que Stimson est un homme sagace et il a prêté une oreille attentive à tous les débats sur les armes nucléaires et leurs implications. À l’instar des autres scientifiques présents, Oppenheimer est donc rassuré de l’entendre dire qu’aux yeux du Comité intérimaire, la bombe n’est pas seulement « une arme nouvelle », mais aussi et surtout « un changement révolutionnaire dans les relations de l’homme
avec l’univers ». Et Stimson d’ajouter 10 que la bombe atomique a tout pour devenir « un Frankenstein capable de nous dévorer » ou bien la garantie de la paix mondiale. Son importance, dans un cas comme dans l’autre, « dépassait de très loin les besoins de la guerre actuelle ».
Ensuite, Stimson va vite orienter la discussion sur le développement futur des armes atomiques. Oppenheimer rapporte que, d’ici trois ans, il pourrait être possible de produire une bombe d’une force explosive de 10 à 100 millions de tonnes de TNT. Lawrence intervient pour recommander la constitution d’« un stock important de bombes et de matériel » ; il faut selon lui consacrer plus d’argent à l’expansion des centrales nucléaires si Washington veut que le pays « reste en tête ». Au départ, le procès-verbal officiel de la réunion indique, comme le déclare lui-même Stimson, que tout le monde est d’accord avec la proposition de Lawrence de constituer des stocks d’armes et d’installations industrielles. Mais ensuite, le document va davantage trahir l’apparente ambivalence d’Oppenheimer. Ce dernier fait effectivement remarquer que le projet Manhattan n’a fait que « cueillir les fruits de recherches antérieures ». Et exhorte Stimson, une fois la guerre terminée, à permettre à la plupart des scientifiques de retrouver leurs universités et laboratoires de recherche afin d’« éviter la stérilité » du travail en temps de guerre.
À l’inverse de Lawrence, une fois la guerre terminée, Oppenheimer n’a pas envie de voir le projet Manhattan conserver son hégémonie sur la recherche scientifique. Oppenheimer a beau s’exprimer avec son habituel ton feutré, ses mots claquent dans l’esprit de beaucoup dans la salle. Vannevar Bush l’interrompt pour exprimer son « accord avec le Dr Oppenheimer pour que seul un noyau du personnel actuel soit conservé et que le plus grand nombre possible en soit déchargé pour une recherche plus large et plus libre ». Compton et Fermi – mais pas Lawrence – donnent également leur approbation. S’il ne le formule pas explicitement, de facto, Oppenheimer fera valoir une dispersion des laboratoires d’armement après la guerre.
Quand Stimson aborde le potentiel non militaire du projet, là encore, Oppenheimer va régner en maître sur la discussion. Jusqu’ici, souligne-t-il, leur « préoccupation immédiate avait été d’abréger la guerre ». Sauf qu’il faut bien comprendre que les « connaissances fondamentales » sur la physique atomique sont « si répandues dans le monde » que les États-Unis seraient avisés d’offrir un « libre-échange d’informations » sur l’usage de l’atome en temps de paix. Faisant écho à sa discussion de la veille avec Szilard, Oppenheimer déclare : « Si nous proposions d’échanger des informations avant que la bombe ne soit effectivement utilisée, notre position morale en serait grandement renforcée. »
Reprenant la balle au bond, Stimson commence à discuter des perspectives d’une « politique d’autolimitation ». Il évoque la possibilité de créer une organisation internationale visant à garantir « une liberté scientifique totale ». Peut-être que, dans le monde de l’après-guerre, la bombe pourrait être soumise à un « organisme de contrôle international » doté d’un droit d’inspection. Alors que les scientifiques présents dans la salle hochent la tête, le général Marshall, jusqu’alors silencieux, met soudain l’assemblée en garde contre les excès de confiance que pourrait susciter n’importe quel mécanisme d’inspection. Une « préoccupation primordiale » concerne, évidemment, la Russie.
La stature de Marshall est telle que peu envisagent de s’y frotter. Mais Oppenheimer a un programme – celui de Bohr – et va amener aussi subtilement que solidement le glorieux général à adopter son point de vue. Qui sait, admet-il, ce que les Russes sont en train de faire dans le domaine des armes atomiques ? Mais il exprime néanmoins son « espoir que la fraternité d’intérêt entre les scientifiques puisse contribuer à la solution ». De même, il fait remarquer que « la Russie avait toujours été favorable à la science ». Et suggère qu’il serait peut-être de bon aloi d’ouvrir des discussions, ne serait-ce qu’embryonnaires, avec les Russes afin de leur expliquer ce que les Américains ont développé « sans leur donner aucun détail de notre effort de production ».
« Nous pourrions simplement leur dire que nous avons consacré un
grand effort national à ce projet, propose-t-il 11, et exprimer notre espoir de coopération avec eux dans ce domaine. » Et, pour terminer, Oppenheimer insiste sur la nécessité de ne « pas préjuger de l’attitude des Russes ».
D’une manière quelque peu surprenante, les propos d’Oppenheimer incitent Marshall à une défense méticuleuse des Russes. Il explique combien les relations entre Moscou et Washington ont été marquées par une longue histoire d’accusations et de contre-accusations, mais qui, pour la plupart, « se sont révélées sans fondement ». Sur la question précise de la bombe atomique, Marshall se dit « certain qu’il n’y a pas à avoir peur que les Russes, s’ils avaient connaissance du projet, divulguent cette information aux Japonais ». Et loin de vouloir garder la bombe secrète pour les Soviétiques, Marshall va même évoquer l’idée « d’inviter deux éminents scientifiques russes à assister au test ».
À n’en pas douter, Oppenheimer fut heureux d’entendre de telles paroles dans la bouche du plus haut gradé du pays. Et tout aussi vite refroidi quand James Byrnes, représentant personnel de Truman auprès du Comité intérimaire, s’y opposa vigoureusement. Selon lui, si jamais une telle chose se produisait, il fallait craindre que Staline ne demande à être associé au projet atomique. Entre les lignes sèches et rébarbatives du compte rendu officiel, un débat se dessine aux yeux du lecteur attentif. Vannevar Bush fait remarquer que même les Britanniques « ne disposent d’aucun de nos plans industriels » et il est manifeste qu’on ne pourra pas en dire beaucoup plus aux Russes sur le projet sans leur révéler l’ingénierie de la bombe. De fait, Oppenheimer et tous les scientifiques présents dans la salle savent combien de telles informations risquent de ne pas demeurer secrètes très longtemps. Que la physique de la bombe en vienne à être connue de la majorité des physiciens de par le monde est inévitable.
Mais Byrnes voit déjà dans la bombe une arme diplomatique américaine. Faisant fi des arguments d’Oppenheimer et de Marshall, le futur secrétaire d’État appuie Lawrence et déclare qu’il faut « aller aussi vite que possible dans la production et la recherche [atomiques] pour s’assurer que nous restions en tête tout en nous efforçant d’améliorer nos relations politiques avec la Russie ». Selon le procès-verbal, ce point de vue aurait été « généralement accepté par toutes les personnes présentes ». Et pourtant, Oppenheimer – et sûrement beaucoup d’autres dans la salle – ne peut que comprendre qu’il est impossible de vouloir se précipiter à « rester en tête » dans le domaine des armes atomiques sans pousser dans le même mouvement les Russes dans une course aux armements avec les États-Unis. Une contradiction, béante, occultée par Arthur Compton, qui va souligner l’importance de maintenir la supériorité américaine par la « liberté de recherche » tout en parvenant à un « accord de coopération » avec la Russie. Sur cette conclusion ambiguë, le Comité lève sa séance à 13 h 15 pour un déjeuner d’une heure.
Un déjeuner au cours duquel la question du largage de la bombe sur le Japon est soulevée. Si aucune note ne sera prise, quand la réunion officielle reprend, la discussion se poursuit sur l’effet du bombardement imminent. Stimson, toujours attentif aux implications politiques de toute décision, modifie l’ordre du jour pour ne pas bloquer les débats sur ce point. Quelqu’un fait remarquer qu’une bombe atomique n’aurait pas plus d’effet que certaines des frappes massives du printemps. Oppenheimer a l’air d’accord, tout en ajoutant que « l’effet visuel d’un bombardement atomique serait phénoménal. Il s’accompagnerait d’un éclat aveuglant s’élevant entre 3 000 et 6 000 mètres. L’effet neutronique de l’explosion mettrait en péril la vie dans un rayon d’au moins un kilomètre ».
On discute alors des « différents types de cibles et des effets ainsi produits », et le secrétaire Stimson résume ce qui a tout l’air d’un accord général : il est impossible de « donner le moindre avertissement aux Japonais », il ne faut pas se « concentrer sur une zone civile » mais tout de même « chercher à produire la plus profonde impression psychologique sur le plus grand nombre possible d’habitants ». Stimson abonde dans le sens de James Conant lorsqu’il juge « que la cible la plus souhaitable serait une installation industrielle d’une importance militaire vitale employant un grand nombre d’ouvriers ayant leurs logements à proximité ». Et c’est ainsi, en des euphémismes aussi délicats, qu’un président de l’université de Harvard choisira des civils comme cible de la toute première bombe atomique de l’histoire.
Un choix avec lequel Oppenheimer n’exprime aucun désaccord. Au contraire, il va même envisager plusieurs frappes simultanées et lancer la discussion sur ce sujet. De son avis, un tel bombardement atomique multiple pourrait être « faisable ». Le général Groves y oppose cependant son veto, pour poursuivre en déplorant que le programme ait été « plombé depuis sa création par la présence de certains scientifiques à la discrétion douteuse et à la loyauté incertaine ». En tête, Groves a Leo Szilard, dont il vient d’apprendre sa tentative d’entrevue avec Truman. Après avoir consigné les commentaires de Groves, le procès-verbal indique qu’il a été « convenu » qu’une fois la bombe terminée et utilisée, des mesures seraient prises pour bannir ces scientifiques du programme. Une purge à laquelle Oppenheimer semble consentir, ne serait-ce qu’en ne disant mot.
Enfin, quelqu’un – très probablement parmi les scientifiques – demande ce qu’ils ont le droit de dire à leurs collègues au sujet des délibérations du
Comité intérimaire. Il est convenu 12 que les quatre scientifiques présents doivent « se sentir libres d’informer leurs collègues » qu’ils ont été conviés à un comité présidé par le secrétaire à la Guerre au cours duquel ils ont eu « toute liberté de présenter leurs points de vue sur n’importe quelle phase du sujet ». Sur ces mots, la séance est levée à 16 h 15.
Dans cette discussion critique, Oppenheimer aura joué un rôle ambigu. S’il avait, certes, vigoureusement soutenu la position de Bohr et affirmé la nécessité d’informer sans tarder les Russes sur l’emploi imminent de la nouvelle arme – en réussissant même à rallier le général Marshall, avant que Byrnes n’y mette son grain de sel –, d’un autre côté, il avait manifestement jugé opportun de rester silencieux face à Groves et son projet d’exclusion des scientifiques dissidents comme Szilard. De même, Oppenheimer n’avait pas proposé d’alternative, et encore moins de réprobation, à la cible « militaire » choisie par Conant – « une installation industrielle d’une importance militaire vitale employant un grand nombre d’ouvriers ayant leurs logements à proximité ». Et s’il avait clairement plaidé en faveur de certaines idées de Bohr sur l’ouverture, au final, il n’avait rien gagné, pour acquiescer à tout. Au sujet du projet Manhattan, les Soviétiques n’allaient pas être convenablement informés et, sans le moindre avertissement, la bombe allait être larguée sur une ville japonaise.
Entre-temps, sous l’impulsion de Szilard, un groupe de scientifiques de Chicago s’était organisé en comité informel pour réfléchir aux implications sociales et politiques de la bombe. Au début du mois de juin 1945, ils vont produire un document de douze pages, passé à la postérité comme le « rapport Franck », d’après son plus éminent signataire, le prix Nobel James
Franck. Ses conclusions 13 contestent toute pertinence d’une attaque atomique surprise contre le Japon. Comme on peut y lire : « Il pourrait être très difficile de persuader le monde qu’une nation capable de préparer en secret et de larguer sans la moindre sommation une arme aussi aveuglément mortelle et un million de fois plus destructrice que la bombe volante [allemande] est digne de confiance lorsqu’elle annonce désirer l’abolition de telles armes par un accord international. » Les signataires recommandent une démonstration de l’arme nouvelle devant les représentants des Nations unies, peut-être dans un site désertique ou sur une île dénuée d’habitants. Franck part à Washington avec le rapport, où on lui sert un mensonge en lui disant que Stimson est absent. Truman ne posera jamais les yeux sur le rapport Franck – il est saisi par l’armée et immédiatement classé secret-défense.
Contrairement à ceux de Chicago, les scientifiques de Los Alamos, engagés dans une infernale course contre la montre pour tester la bombe au plutonium dans son modèle à implosion, n’avaient guère le temps de se demander si leur « gadget » devait être ou non largué sur le Japon. Sur ce point comme sur tant d’autres, ils s’en remettent entièrement à Oppenheimer. Comme le fera remarquer Eugene Rabinowitch, biophysicien du Met Lab et parmi les sept signataires du rapport Franck, les scientifiques
à Los Alamos partagent tous 14 « le sentiment de pouvoir faire confiance à Oppenheimer pour prendre les bonnes décisions ».
Un jour, Oppenheimer convoque Robert Wilson dans son bureau et lui explique qu’il est consultant auprès du Comité intérimaire avisant Stimson sur la manière dont la bombe doit être utilisée. Il demande à Wilson son avis. « Il m’a donné un peu de temps pour y réfléchir. […] Je suis donc revenu un peu plus tard et je lui ai dit ce que je pensais : qu’il ne fallait pas l’utiliser et qu’il fallait en avertir les Japonais d’une manière ou d’une autre. » Vu qu’ils doivent procéder au premier essai de la bombe quelques semaines plus tard, pourquoi ne pas en profiter pour inviter une délégation de Japonais à y assister ?
« Certes, pose alors Oppenheimer, et si jamais ça n’explose pas ? »
« Je me suis tourné vers lui, se rappelle Wilson, et, froidement, j’ai dit : “On n’aura qu’à tous les buter.” » Quelques secondes plus tard, Wilson le pacifiste regrettait déjà d’avoir « eu des paroles aussi sanguinaires ».
Si Wilson est flatté d’avoir été sollicité, il est déçu de n’avoir pu faire évoluer la pensée d’Oppie. « Il n’aurait jamais dû me parler de cette
question, commente Wilson 15. Mais il avait clairement besoin d’un avis extérieur et il m’aimait bien, comme je l’appréciais moi-même beaucoup. »
Oppenheimer va également s’entretenir avec Phil Morrison, son ancien élève et, depuis son transfert du Met Lab de Chicago, l’un de ses plus proches amis à Los Alamos. Comme s’en souvient Morrison, il avait participé à une réunion du « Comité cible » de Groves au printemps 1945.
Deux réunions de ce type 16 vont avoir lieu dans le bureau d’Oppenheimer les 10 et 11 mai, et le procès-verbal officiel consigne l’accord des participants pour localiser la cible de la bombe « dans une grande zone urbaine de plus de cinq kilomètres de diamètre ». On discute même de viser le palais de l’empereur dans le centre de Tokyo. Morrison, présent en tant qu’expert technique, se souvient s’être prononcé en faveur d’une sorte d’avertissement formel aux Japonais : « À mon sens, même un simple
largage de prospectus aurait suffi 17. » Mais dès qu’il avance l’hypothèse, il se fait rembarrer par un militaire dont le nom n’est pas rapporté. « Si nous faisons cela, ils vont se lancer à notre poursuite pour nous abattre, précise l’officier qui ne cache rien de son dédain. C’est très facile à dire pour vous mais très difficile à accepter pour moi. » De la part d’Oppenheimer, Morrison n’obtiendra aucun soutien.
Comme il s’en souviendra bien plus tard : « D’une manière générale, on m’a fait passer un mauvais quart d’heure. Tout commentaire substantiel m’a été interdit. […] J’en suis sorti en comprenant quelle maigre influence nous avions sur la suite des événements. » Ce que confirme David Hawkins, également présent dans la salle. « Morrison a parlé pour beaucoup d’entre nous, écrit Hawkins. Il a proposé qu’un avertissement soit envoyé aux Japonais […] pour leur donner une chance d’évacuer. L’officier assis en face de lui – dont le nom n’est pas connu ni souvenu – s’est vertement opposé à cette proposition, en lui disant en substance : “Ils vont nous envoyer la mort aux trousses et je serai dans cet avion.” »
Mi-juin, Oppenheimer convoque à Los Alamos une réunion entre consultants scientifiques du Comité intérimaire – avec Lawrence, Arthur Compton et Enrico Fermi – pour fixer leurs recommandations finales. Les quatre scientifiques discutent librement du rapport Franck, que Compton leur résume. Sa proposition d’une démonstration non létale, mais spectaculaire, de la puissance de la bombe atomique, retient tout particulièrement leur attention. Oppenheimer est cependant ambivalent : « J’ai exposé mes craintes et des arguments […] contre le largage de la
bombe […] mais je ne les ai pas suivis », déclarera-t-il 18.
Le 16 juin 1945, Oppenheimer signe un court mémorandum synthétisant ces recommandations « sur l’utilisation immédiate des armes nucléaires ». Adressé au secrétaire d’État Stimson, c’est un document mi-chèvre mi-chou. Il conseille, préalablement au largage de la bombe, que Washington avertisse la Grande-Bretagne, la Russie, la France et la Chine de l’existence des armes atomiques et « accueille favorablement toute suggestion de coopération pour faire en sorte que cette innovation contribue à l’amélioration des relations internationales ». Ensuite, les experts rapportent l’absence de consensus scientifique sur l’utilisation initiale de ces armes. Effectivement, comme alternative, certains de leurs collègues envisageaient une simple démonstration du « gadget ». « Ceux qui préconisent une démonstration purement technique voudraient interdire le recours aux armes atomiques, et craignent que si nous en faisons aujourd’hui usage, notre position dans les négociations futures nous soit préjudiciable. » Mais si Oppenheimer avait sûrement senti que le gros de ses collègues de Los Alamos et du Met Lab de Chicago appelaient de leurs vœux cette démonstration, il va se ranger du côté de ceux qui « soulignent la possibilité de sauver des vies américaines par une utilisation militaire immédiate ».
Pourquoi ? Assez curieusement, par un raisonnement tout aussi bohrien que celui des scientifiques arguant pour une simple démonstration. Il en est désormais persuadé : un recours militaire à la bombe dans cette guerre a de quoi faire disparaître toutes les guerres. Comme Oppenheimer va l’expliquer, certains de ses collègues sont convaincus que larguer rapidement la bombe aurait de quoi « améliorer les perspectives internationales, dans le sens d’une focalisation sur la prévention de la guerre plutôt que sur l’élimination de cette arme spécifique. Mais nous sommes aujourd’hui plus proches de cette dernière visée ; il nous est impossible de proposer la moindre démonstration technique susceptible de mettre fin à la guerre ; il n’y a, à nos yeux, aucune alternative acceptable à une utilisation militaire directe ».
Une fois offerte son approbation aussi claire qu’univoque à l’« utilisation militaire » de la bombe, le conseil scientifique ne la spécifie
pas pour autant. Comme Compton va en informer Groves 19 : « Il n’y a pas eu d’accord suffisant entre les membres du conseil scientifique pour rédiger une déclaration commune sur la manière ou les conditions d’une telle utilisation. » Et Oppenheimer de terminer son mémo par un curieux avertissement : « Il est clair que nous, hommes scientifiques, n’avons aucun droit de propriété, […] aucune prétention à une compétence spéciale pour résoudre les problèmes politiques, sociaux et militaires suscités par l’avènement de l’énergie atomique. » Soit une conclusion étrange, qu’Oppenheimer n’allait pas tarder à laisser tomber.
Mais Oppenheimer en ignore alors beaucoup. Comme il s’en
souviendra 20 : « Nous ne savions pas grand-chose de la situation militaire au Japon. Nous ne savions pas s’il était possible d’obtenir leur reddition par d’autres moyens ou si l’invasion était vraiment inévitable. Mais inscrit au fond notre esprit, il y avait cette idée que l’invasion était inévitable car on nous l’avait répété. » Entre autres, il ignore que les services de renseignement militaire de Washington ont intercepté et décodé des messages en provenance du Japon indiquant que son gouvernement avait bien conscience de l’inéluctabilité de sa défaite et entendait obtenir une capitulation en des termes acceptables.
Le 28 mai, par exemple, John J. McCloy, secrétaire adjoint à la Guerre, exhorte Stimson à supprimer la formule de « reddition inconditionnelle »
des exigences américaines envers les Japonais 21. De ce qu’ils avaient lu de câbles japonais interceptés (sous le nom de code « Magic »), McCloy et bien d’autres pouvaient constater que des membres clés du gouvernement de Tokyo cherchaient à arrêter la guerre, et ce en grande partie en suivant les conditions posées par Washington. Le même jour, Joseph C. Grew, secrétaire d’État par intérim, aura un long entretien avec le président Truman pour lui dire exactement la même chose. Qu’importe le reste de ses objectifs, le gouvernement japonais n’avait qu’une seule véritable exigence,
comme le rapportera à McCloy Allen Dulles 22, alors agent de l’OSS en Suisse : « Ils voulaient garder leur empereur et la constitution, car ils craignaient qu’une reddition militaire ne soit sinon le prélude à l’effondrement de tout ordre et de toute discipline. »
Le 18 juin, l’amiral William D. Leahy 23, chef d’état-major de Truman, écrit dans son journal : « Je suis d’avis, à l’heure actuelle, qu’une reddition du Japon peut se faire dans des conditions acceptables pour ce pays. » Le même jour, McCloy fait savoir au président Truman que la situation militaire japonaise est selon lui si grave qu’elle pourrait leur faire
envisager 24 de « faire appel à la Russie pour nous aider à vaincre le Japon ». Et qu’avant d’ordonner un débarquement sur les îles japonaises ou le largage de la bombe atomique, il faudrait peut-être réfléchir à des mesures politiques pour obtenir une capitulation totale des Japonais. Il ajoute que les Japonais devraient être informés qu’ils « auront le droit de garder l’empereur et une forme de gouvernement de leur choix ». Enfin, qu’il « faudrait dire aux Japonais que nous disposons d’une nouvelle arme aussi terrifiante que destructrice que nous serons dans l’obligation d’utiliser s’ils ne se rendent pas ».
Si on en croit McCloy 25, Truman a eu l’air réceptif. L’armée américaine est forte d’une telle supériorité militaire que, le 17 juillet, McCloy écrit
dans son journal 26 : « Les avertir maintenant les toucherait au bon moment. Ce qui nous permettrait sans aucun doute de réaliser notre objectif : mettre fin à la guerre. »
Selon le général Dwight D. Eisenhower, après avoir été informé de l’existence de la bombe lors de la conférence de Potsdam en juillet, il dira à
Stimson 27 juger un bombardement atomique inutile car « les Japonais étaient prêts à se rendre et il n’était pas nécessaire de les frapper avec ce truc atroce ». Le président Truman semble d’ailleurs lui-même penser les
Japonais au seuil de la capitulation. Dans son journal intime et manuscrit 28, le 18 juillet 1945, il parle d’un câble entre l’empereur et l’envoyé japonais à Moscou récemment intercepté comme d’un « télégramme de l’empereur du Japon demandant la paix ». Un câble dans lequel on pouvait lire : « La reddition inconditionnelle est le seul obstacle à la paix. » De Staline, Truman avait obtenu la promesse que l’Union soviétique déclarerait la guerre au Japon avant le 15 août – un événement qu’il jugeait décisif, à l’instar de nombre de ses planificateurs militaires. Le 17 juillet, Truman écrit dans son journal : « Il [Staline] sera de la guerre contre les Japs le 15 août. Et là, sayonara les bridés. »
À l’instar de son entourage, Truman savait que le premier débarquement sur les îles japonaises n’était pas prévu avant le 1er novembre 1945 – au plus tôt. Et selon quasiment tous les conseillers du président, la guerre promettait d’être déjà terminée à cette date. Sûrement par le choc d’une déclaration de guerre soviétique. Ou par le genre d’ouverture politique aux Japonais envisagée par Grew, McCloy, Leahy et bien d’autres : soit une modification des termes de la capitulation pour leur octroyer le droit de garder l’empereur. Mais pour Truman – et son plus proche conseiller, le secrétaire d’État James F. Byrnes – la bombe atomique leur offrait une belle option
supplémentaire. Comme l’expliquera Byrnes 29 : « J’ai toujours pensé qu’il fallait absolument mettre fin à la guerre avant l’arrivée des Russes. »
Et à moins d’une clarification des termes de la capitulation – ce que Byrnes refuse pour des raisons de politique intérieure –, il n’y avait que la bombe pour faire se terminer la guerre avant le 15 août. C’est ainsi que, le
18 juillet, Truman consigne dans ses carnets 30 : « Je crois que les Japs vont se ratatiner avant l’arrivée de la Russie. » Enfin, le 3 août, Walter Brown,
un assistant spécial du secrétaire Byrnes, écrit dans son propre journal 31 : « Le président, Leahy et JFB [Byrnes] ont convenu que les Japs cherchaient la paix. (Leahy a reçu un nouveau rapport en provenance du Pacifique.) Le président a peur qu’ils signent la paix par l’intermédiaire de la Russie et pas d’un pays comme la Suède. »
Isolé à Los Alamos 32, Oppenheimer n’a pas la moindre connaissance des câbles interceptés, ni du vigoureux débat agitant les arcanes de Washington sur les conditions de la reddition japonaise. Et aucune idée que le président et son secrétaire d’État voient, dans la bombe, le moyen de mettre fin à la guerre sans cadeau sur la capitulation inconditionnelle, et sans intervention des Soviétiques.
Personne ne peut savoir quelle aurait été la réaction d’Oppenheimer s’il avait appris qu’à la veille du bombardement de Hiroshima, le président savait que les Japonais « cherchaient la paix » et que le recours militaire aux bombes atomiques sur des villes tenait de l’option et non de la nécessité pour que la guerre se termine en août. Par contre, ce dont nous sommes certains, c’est qu’après la guerre, il jugera avoir été trompé et fera de cette conviction un pense-bête pour ne jamais oublier l’obligation qui était désormais la sienne : se montrer sceptique face aux allégations des hommes de l’État.
Deux semaines après le mémo d’Oppenheimer daté du 16 juin, Edward Teller lui apporte une copie d’une pétition qui est en train de circuler aux quatre coins du projet Manhattan. Rédigée par Leo Szilard, la pétition exhorte le président Truman à ne pas larguer les armes atomiques sur le
Japon sans publication des termes de sa capitulation 33 : « Les États-Unis ne devraient pas recourir aux bombes atomiques dans cette guerre à moins que les conditions imposées au Japon n’aient été rendues publiques, et en détail, et que le Japon, ayant pris connaissance de ces conditions, n’ait formellement refusé de rendre les armes. » Au cours des semaines suivantes, la pétition de Szilard va recueillir l’approbation de 155 scientifiques engagés dans le projet Manhattan. Une contre-pétition n’obtiendra que deux pauvres signatures. Selon une enquête militaire menée le 12 juillet 1945 auprès de 150 scientifiques du projet, 72 % des sondés disent préférer une simple démonstration de la puissance de la bombe à son utilisation militaire sans avertissement préalable. Ce qui n’empêche pas Oppenheimer de fulminer quand Teller lui montre la pétition de Szilard. Selon Teller, Oppie va même en venir à casser du sucre sur le dos de Szilard et de ses partisans : « Mais que savent-ils de la psychologie japonaise ? Comment peuvent-ils juger de la meilleure façon de terminer la guerre ? » Ces jugements, il préfère les laisser entre les mains d’hommes comme Stimson et le général Marshall. « Notre conversation a été brève, écrit Teller dans ses mémoires. Le fait qu’il se montre si dur avec mes amis proches, son impatience et sa véhémence m’ont grandement bouleversé. Mais j’ai accepté sans hésiter sa décision. »
Si on en croit ses mémoires 34, en 1945, Teller aurait jugé l’utilisation de la bombe sans démonstration ni avertissement « d’un bénéfice incertain et d’une moralité déplorable ». Sauf que sa réponse effective à Szilard, datée du 2 juillet 1945, laisse entendre un avis tout à fait contraire. « Je ne suis pas vraiment convaincu de vos objections [à l’utilisation militaire immédiate de la bombe] », écrit Teller. Si le gadget est bien une arme « terrible », il pense que l’humanité n’a comme seul espoir que de « convaincre tout le monde que la prochaine guerre serait fatale. À cette fin, son déploiement militaire pourrait même être la meilleure chose à faire ». Jamais Teller ne signifie qu’une démonstration serait une bonne option, ni qu’un avertissement serait nécessaire. « Qu’il nous soit arrivé de fabriquer cette chose épouvantable, écrit Teller à Szilard, ne devrait pas nous donner la responsabilité d’avoir notre mot à dire sur ses modalités d’utilisation. »
Soit, évidemment et quasiment mot pour mot, l’un des arguments d’Oppenheimer dans son mémo du 16 juin à Stimson. Comme il en est
convaincu 35, la mission de la communauté scientifique est terminée. À Ralph Lapp et Edward Creutz, deux physiciens de Los Alamos qui avaient
fait circuler la pétition de Szilard, il affirme 36 que « puisqu’une occasion a été donnée aux gens ici d’exprimer, par son intermédiaire, leurs opinions sur les questions concernées, la méthode proposée [la pétition] a été quelque peu redondante et sans doute loin d’être satisfaisante ». Et Oppie savait se montrer très convaincant. Comme Creutz l’explique à Szilard, la queue entre les jambes : « De par la franchise et le caractère non péremptoire qu’[Oppenheimer] a de gérer la situation, je voudrais me conformer à ses suggestions. » Oppie ne va pas dépêcher de coursier spécial pour que Washington puisse lire la pétition au plus vite. Elle sera envoyée par les canaux normaux de l’armée – et arrivera trop tard.
Oppie informera Groves de la pétition de Szilard – et sans prendre de
gants 37 : « La note ci-jointe [de Szilard à Creutz] est une nouvelle itération des développements que je vous fais suivre de près. » L’assistant de Groves, le colonel Nichols, appelle Groves le jour même et, au cours de leur discussion, « Nichols a demandé pourquoi ne pas se débarrasser du lion [Szilard] et le général a répondu qu’il ne pouvait pas le faire pour le moment ». Groves sait bien que le renvoi ou l’arrestation de Szilard a tout pour susciter la révolte chez les scientifiques. Mais en voyant comment les initiatives de Szilard exaspèrent Oppenheimer, Groves ne va pas se faire de bile. Il en est sûr, le problème pourra être contenu jusqu’à ce que la bombe soit prête.
Sur la mesa, l’été 1945 est exceptionnellement chaud et sec. Oppenheimer pousse les hommes de la zone technique à travailler toujours plus ; tout le monde semble à bout de nerfs. Au départ, le général Groves avait exclu l’idée d’un essai de la bombe à implosion, au motif que le plutonium était si rare qu’il ne fallait pas en gaspiller un gramme. Mais Oppenheimer va le convaincre de l’absolue nécessité d’un test grandeur
nature en raison du « caractère incomplet de nos connaissances 38 ». Sans
test, comme il le dit à Groves 39, « le largage du gadget au-dessus du territoire ennemi se fera pour ainsi dire au petit bonheur la chance ».
Plus d’un an auparavant, au printemps 1944, Oppenheimer avait passé trois jours et trois nuits à parcourir les vallées stériles et rocailleuses du sud du Nouveau-Mexique dans un camion de l’armée, à la recherche d’une étendue désertique suffisamment isolée pour tester la bombe en toute sécurité. Il était accompagné de Kenneth Bainbridge, un physicien expérimental de Harvard, et de plusieurs officiers de l’armée, dont l’officier de sécurité de Los Alamos, le capitaine Peer de Silva. La nuit, les hommes allaient dormir sur le toit du camion pour éviter les serpents à sonnette. De Silva se souviendra d’un Oppenheimer couché dans son sac de couchage, les yeux dans les étoiles et se remémorant ses années d’étudiant à Göttingen. Pour Oppenheimer, il en fut d’une occasion rare de savourer le désert spartiate qu’il adorait tant. Plusieurs expéditions plus tard, Bainbridge jettera son dévolu sur un site à 80 kilomètres au nord-ouest d’Alamogordo. À cette région, les Espagnols avaient donné le nom de Jornada del Muerto : « route de l’homme mort ».
L’armée va y délimiter une zone de 30 kilomètres sur 40 40, exproprier quelques fermiers et commencer la construction d’un laboratoire de campagne et de bunkers pour observer la première explosion d’une bombe atomique. Oppenheimer baptise le site d’essai « Trinity » – sans pouvoir,
des années plus tard, bien expliquer ce choix 41. Il se souviendra vaguement avoir eu en tête un poème de John Donne, dont les premiers vers sont Batter my heart, three-person’d God (« Bats, mon cœur, Dieu en trois personnes »). Mais une inspiration puisée dans la Bhagavad-Gita est également possible. L’hindouisme est aussi une religion trinitaire, avec Brahma le créateur, Vishnu le protecteur et Shiva le destructeur.
Tout le monde est épuisé par des journées de travail aussi longues que harassantes. Groves exigeait de la rapidité, pas la perfection. On informe Phil Morrison qu’« une date proche du 10 août était la mystérieuse date finale que nous devions, en tant que techniciens responsables de la préparation de la bombe, respecter à n’importe quel prix, que ce soit en termes de risque, d’argent ou de bonne politique de développement ». (L’entrée de Staline dans la guerre du Pacifique devait se faire au plus tard le 15 août.) Comme s’en souvient Oppenheimer : « J’ai suggéré au général Groves certains changements dans la conception de la bombe qui auraient permis une meilleure rentabilité du matériau. […] Il n’en a pas voulu car elles auraient compromis la rapidité de la disponibilité de ces bombes. » Le calendrier de Groves est dicté par la rencontre entre le président Truman, Staline et Churchill à Potsdam, prévue pour la mi-juillet. Comme en
témoignera Oppenheimer lors de son audition de sécurité 42 : « Je crois que nous étions soumis à une pression incroyable pour que cela soit fait avant la réunion de Potsdam. Avec Groves, on s’est pris le chou pendant une paire de jours. » Groves veut qu’une bombe testée et prête à être utilisée arrive entre les mains de Truman avant la fin de cette conférence. Au début du printemps, Oppenheimer avait accepté la date butoir du 4 juillet, qui va
cependant vite s’avérer irréaliste. À la fin du mois de juin 43, après de nouvelles pressions de Groves, Oppenheimer fait savoir à ses collaborateurs qu’ils visent désormais le lundi 16 juillet.
À la supervision des préparatifs de Trinity, Oppenheimer délègue Ken Bainbridge, dont il fait de Frank, son frère, l’assistant administratif
principal. À la grande joie de Robert 44, Frank arrivera à Los Alamos fin mai, laissant à Berkeley Jackie, leur fille de 5 ans, Judith, et leur fils de 3 ans, Michael. Les premières années de la guerre, Frank les avait passées aux côtés de Lawrence au Rad Lab. Le FBI et les services de renseignement
de l’armée l’avaient étroitement surveillé 45, mais il avait visiblement suivi les conseils de Lawrence et abandonné toute activité politique.
Frank commence à camper sur le site de Trinity à la fin du mois de mai 1945. Dans des conditions à tout le moins spartiates. Les hommes dorment dans des tentes et travaillent sous des températures frisant les 40 °C. À l’approche de la date butoir, Frank estime prudent de se préparer au désastre. « Nous avons passé plusieurs jours à chercher des voies de
secours à travers le désert, se souvient-il 46, et à faire des petites cartes pour que tout le monde puisse être évacué. »
Le soir du 11 juillet 1945, Robert Oppenheimer rentre chez lui et fait ses adieux à sa femme. Il lui dit que, si le test est réussi, il le lui fera savoir
par ce message : « Tu peux changer les draps 47. » Pour lui porter chance, Kitty lui donne un trèfle à quatre feuilles cueilli dans leur jardin.
Deux jours avant la date prévue de l’essai, Oppenheimer prend une chambre au Hilton d’Albuquerque. Tout comme Vannevar Bush, James Conant et d’autres grosses légumes du S-1 venus de Washington pour assister au test. « Il était très nerveux », se souvient Joseph O. Hirschfelder, un chimiste. Comme si l’angoisse n’était pas déjà à son paroxysme, un essai de dernière minute des explosifs à implosion (sans le noyau de plutonium) indique que la bombe va probablement faire pschitt. On harcèle Kistiakowsky de questions. « Oppenheimer est devenu si émotif, se
souvient-il 48, que je lui ai parié un mois de salaire contre dix dollars que notre charge d’implosion allait marcher. » Ce soir-là, pour essayer de se
détendre, Oppie récite à Bush 49 une strophe de la Gita qu’il a lui-même traduite du sanskrit :
Dans la bataille, dans la forêt, au bord d’un précipice dans les
montagnes.
Sur la grande mer sombre, au beau milieu des javelots et des
flèches,
Dans le sommeil, dans la confusion, dans les profondeurs de la
honte,
Un homme a pour défense ses bonnes actions passées.
Cette nuit-là, Robert ne va fermer l’œil que quatre heures ; le général Thomas Farrell, officier exécutif de Groves qui essayait de dormir sur une couchette dans la pièce d’à côté, l’entendra tousser comme un catarrheux pendant la moitié de la nuit. Robert se réveillera, le dimanche 15 juillet, épuisé et toujours assombri par les nouvelles de la veille. Mais tandis qu’il prend son petit déjeuner dans le mess du camp de base, il reçoit un appel de Bethe, qui l’informe que le test d’implosion n’a échoué qu’à cause d’un souci de branchement électrique. Selon Bethe, aucune raison pour que le mécanisme de Kistiakowsky sur la machine réelle ne fonctionne pas. Soulagé, Oppenheimer va alors se focaliser sur la météo. Ce matin-là, le ciel de Trinity est dégagé, mais son météorologue, Jack Hubbard, lui signale que les vents sont en train de se lever tout autour du site. Au téléphone avec Groves peu avant que le général ne s’envole de Californie et ne vienne le
rejoindre, Oppenheimer l’avertit 50 : « La météo est capricieuse. »
En fin d’après-midi, alors que des nuages noirs s’amoncellent, Oppie se rend à la tour Trinity pour jeter un dernier coup d’œil à son « gadget ». Seul, il grimpe et inspecte sa création, un vilain globe métallique constellé de détonateurs. Tout semble en ordre, et après avoir scruté le paysage, il descend, remonte dans son véhicule et se rend au ranch McDonald, où les derniers hommes en charge de l’assemblage du gadget en sont à ranger leur matériel. Des vents furieux menacent. De retour au camp de base, Oppie s’entretient avec Cyril Smith, l’un de ses métallurgistes en chef. Oppenheimer sera quasiment le seul à parler, de tout et de rien, de sa famille, de la vie sur la mesa. À un moment donné, la conversation prend un tour philosophique. Balayant du regard l’horizon qui ne cesse de
s’assombrir, Oppenheimer murmure 51 : « C’est drôle comme les montagnes inspirent toujours notre travail. » Pour Smith, il en fut littéralement d’un moment de calme avant la tempête.
Pour décrisper l’ambiance 52, des scientifiques lancent un pari : dans le pot, chacun doit mettre un dollar en prédisant la taille de l’explosion et le gagnant raflera la mise. Teller, fidèle à ses habitudes, joue gros, avec 45 000 tonnes de TNT ; Oppenheimer mise petit, avec un très modeste 3 000 tonnes. Rabi vise les 20 000 tonnes. Quant à Fermi, il terrifie certains militaires avec un pari annexe – la bombe va-t-elle incendier l’atmosphère ?
Cette nuit-là, les rares scientifiques qui parviennent à dormir sont réveillés par un vacarme extraordinaire. Comme s’en rappelle Frank
Oppenheimer 53, « toutes les grenouilles de la région s’étaient rassemblées dans un petit étang près du camp pour copuler et coasser toute la nuit ». Oppenheimer traîne dans le mess, alternant entre gorgées de café noir et cigarettes roulées, fumées à la chaîne et jusqu’à s’en brûler les doigts. Pendant un temps, il s’assoit et se plonge dans des poèmes de Baudelaire. L’orage finit par s’abattre sur le toit de tôle, dans un déluge assourdissant. Alors que les éclairs percent l’obscurité de la nuit, Fermi, craignant que la tempête ne les trempe de pluie radioactive, en appelle à un report. Il
prévient Oppenheimer 54 : « On court peut-être à la catastrophe. »
Reste que Hubbard, le chef météorologue d’Oppie, lui assure que l’orage passera avant le lever du soleil. Il recommande de simplement repousser l’heure de la détonation, de 4 à 5 heures du matin. Pour sa part,
Groves faisait les cent pas dans le mess. Il avait toujours détesté Hubbard 55, qu’il jugeait « manifestement confus et très perturbé ». Groves s’était d’ailleurs adjoint les services de son propre météorologue de l’armée de l’air. Mais s’il n’accorde pas la moindre confiance aux prévisions rassurantes de Hubbard, le général est absolument contre tout report. Il prendra même Oppenheimer à part pour lui lister toutes les raisons pour lesquelles le test doit avoir lieu comme prévu. Les deux hommes savent pertinemment que les équipes sont tellement sur les rotules que reporter
l’essai signifierait un retard d’au moins deux ou trois jours. Inquiet 56 que certains des scientifiques parmi les plus précautionneux n’arrivent à convaincre Oppie, Groves l’emmène au centre de contrôle de South Shelter. Un bunker situé à moins de 10 kilomètres de Trinity.
À 2 h 30 du matin, tout le site d’essai est balayé par des vents frôlant les 50 kilomètres-heure et saucé de violentes averses. Mais Jack Hubbard et sa petite équipe de prévisionnistes prévoient toujours une dissipation de la tempête à l’aube. À l’extérieur de leur bunker, Oppenheimer et Groves trépignent, en jetant compulsivement des regards au ciel pour voir s’ils y discernent une amélioration. Vers 3 heures du matin, ils rentrent dans le bunker et se mettent à parler. Aucun des deux hommes n’a la moindre
tolérance pour un retard. « Si nous reportons, dit Oppenheimer 57, je ne pourrai plus jamais mettre mes hommes en ordre de bataille. » Groves est encore plus catégorique : le test doit avoir lieu, point final. Ils vont finalement annoncer leur décision : le tir est programmé à 5 h 30 du matin, advienne que pourra. Une heure plus tard, le ciel était dégagé et le vent tombé. À 5 h 10, la voix de Sam Allison, le physicien de Chicago, retentira dans un haut-parleur à l’extérieur du centre de contrôle : « Il est maintenant zéro moins vingt minutes. »
Richard Feynman se trouvait à 30 kilomètres du site de Trinity lorsqu’on lui a remis des lunettes noires. Il décide qu’il ne verrait rien au travers et préfère monter dans la cabine d’un camion faisant face à Alamogordo. Le pare-brise du camion protégerait ses yeux des rayons ultraviolets nocifs, et il serait en mesure de voir le flash. Ce qui ne va pas l’empêcher de se baisser par réflexe lorsque l’horizon s’illumine soudainement. Quand il relève les yeux, il voit une lumière blanche passer
au jaune, puis à l’orange. Il parlera 58 d’une « grosse boule orange, extrêmement brillante en son centre, qui commence à s’élever dans le ciel et se met à ondoyer, avant que ses bords ne noircissent, et c’est là que vous voyez une grosse boule de fumée traversée d’éclairs, le feu qui en jaillit, la chaleur ». Une minute et demie après l’explosion, Feynman entendra un énorme bang, suivi du grondement du tonnerre forgé par l’homme.
James Conant avait auguré un éclair de lumière assez bref. Mais la
lumière blanche va tellement remplir le ciel qu’il croira 59 un instant que « quelque chose avait mal tourné » et que « le monde entier était parti en flammes ».
Robert Serber était lui aussi à une trentaine de kilomètres de là, allongé à plat ventre, avec un morceau de verre de soudeur devant ses yeux.
« Comme de bien entendu, écrira-t-il 60, juste au moment où mon bras s’est fatigué et où j’ai baissé le verre une seconde, c’est là que la bombe a explosé. J’ai été complètement aveuglé par le flash. » Quand sa vision revient, trente secondes plus tard, il verra une colonne violette et brillante s’élevant à 6 000 ou 9 000 mètres. « J’ai pu sentir la chaleur sur mon visage, à 30 bornes de distance. »
Joe Hirschfelder, le chimiste chargé de mesurer les retombées
radioactives de l’explosion, décrira le moment en ces termes 61 : « Tout d’un coup, la nuit s’est transformée en jour, et il faisait extrêmement clair, le froid s’est transformé en chaud ; la boule de feu est passée petit à petit du blanc au jaune puis au rouge à mesure qu’elle grandissait et montait dans le ciel ; après environ cinq secondes, l’obscurité est revenue, mais le ciel et l’air étaient remplis d’une lueur violette, comme si nous étions en pleine aurore boréale. […] Nous sommes restés là, émerveillés, alors que l’onde de choc soulevait le sable du désert et nous caressait bientôt de son souffle. »
Frank Oppenheimer était à côté de son frère lorsque le gadget a
explosé 62. S’il était allongé au sol, « la lumière du premier éclair a pénétré le sol et en est remontée derrière nos paupières. Quand on a levé les yeux, on a vu la boule de feu, puis presque immédiatement après, ce nuage
surnaturel qui planait. Il était très brillant et très violet 63 ». Frank pensera : « Il va peut-être dériver au-dessus de la zone et nous engloutir. » Jamais il ne se serait attendu à une telle intensité de la chaleur du flash. Quelques instants après, le tonnerre de l’explosion se réverbérait sur les montagnes lointaines. « Mais je pense que la chose la plus terrifiante, se souvient Frank, c’était ce nuage violet, vraiment brillant, noir de poussière radioactive, qui était suspendu là, et vous ne saviez pas s’il allait s’élever ou arriver tout droit vers vous. »
Oppenheimer lui-même était allongé sur le ventre, juste à l’extérieur du bunker de contrôle, à une dizaine de kilomètres au sud du point d’impact.
Quand le compte à rebours atteint les deux minutes, il murmure 64 : « Seigneur, que ces affaires sont rudes pour le cœur. » Un général va
l’observer attentivement alors qu’est lancé le compte à rebours final 65 : « Le Dr Oppenheimer […] n’a cessé de se crisper alors que les dernières secondes s’égrainaient. Il respirait à peine. […] Pendant les toutes dernières secondes, il a fixé son regard droit devant lui, puis lorsque l’opérateur a crié “NOW” et qu’il y eut cet énorme éclat de lumière suivi peu après par le si profond rugissement de l’explosion, son visage s’est détendu dans une expression d’intense soulagement. »
Nous ne savons pas, bien sûr, ce qui a traversé l’esprit d’Oppie à ce
moment crucial. Comme s’en souvient son frère 66 : « Je pense qu’on s’est juste dit “ça a marché”. »
Par la suite, Rabi aperçoit Robert, de loin. Quelque chose dans sa démarche, l’allure confiante d’un homme maître de son destin, lui donnera
des frissons 67 : « Je n’oublierai jamais sa démarche, la façon dont il est sorti de la voiture, […] comme un duel de western, ce genre d’assurance. Il avait réussi. »
Dans la matinée, quand William L. Laurence, le journaliste du New York Times choisi par Groves pour chroniquer l’événement, approchera Oppenheimer pour consigner ses commentaires, ses émotions auraient été décrites de la plus banale des façons. À Laurence, il dit que l’effet de l’explosion fut « terrifiant » et « pas totalement roboratif ». Après avoir
marqué une pause, il ajoute 68 : « Beaucoup de garçons qui ne sont pas encore des hommes lui devront la vie. »
Plus tard, Oppenheimer déclarera qu’à la vue du champignon atomique s’élevant dans les cieux au-dessus de Point Zero, il se serait souvenu de strophes de la Gita. Dans un documentaire télévisé de la NBC en 1965, il
déclare 69 : « Nous savions que le monde ne serait plus le même. Quelques-uns ont ri, d’autres ont pleuré. Mais la plupart des gens sont restés silencieux. Je me suis souvenu de la phrase tirée des écritures hindoues, la Bhagavad-Gita ; Vishnu essaie de persuader le prince de faire son devoir et, pour l’impressionner, apparaît devant lui avec ses bras multiples et lui dit : “Maintenant, je suis devenu la mort, le destructeur des mondes.” Je suppose que nous avons tous pensé cela, d’une manière ou d’une autre. » Pour l’un
des amis de Robert, Abraham Pais 70, cette citation ressemble fort aux
« exagérations prêcheuses » dont Oppie était friand 71.
Qu’importe ce qui a pu passer par la tête d’Oppenheimer, il est certain que les hommes qui l’entouraient furent pris d’une euphorie totale. Une
humeur que Laurence décrit dans sa dépêche 72 : « Le grand boom s’est produit environ 100 secondes après le grand flash – le premier cri d’un monde nouveau-né. Il a donné vie aux silhouettes silencieuses et immobiles, leur a donné une voix. Une clameur a rempli l’air. Les petits groupes qui jusqu’alors étaient restés cachés dans la terre comme des plantes du désert se mirent à danser. » Une danse qui ne dure que quelques secondes, puis les poignées de main se multiplient, rapporte Laurence, les hommes « se tapent dans le dos, rient comme des enfants heureux ». Kistiakowsky, qui avait été projeté au sol par l’explosion, prendra Oppie dans ses bras et lui réclamera gaiement ses dix dollars. Oppie sort alors son
portefeuille vide 73 et demande à Kisty de patienter. (De retour à Los Alamos, Oppie fera toute une cérémonie pour offrir à Kistiakowsky un billet de dix dollars signé de son nom.)
Avant de quitter le centre de contrôle, Oppenheimer va se retourner
pour serrer la main de Ken Bainbridge, qui le fixe et murmure 74 : « Et voilà, on est tous des fils de pute. » De retour au camp de base, Oppie lèvera un verre de brandy avec son frère et le général Farrell. Puis, selon un historien, téléphonera à Los Alamos pour demander à sa secrétaire de transmettre un
message à Kitty 75 : « Dites-lui qu’elle peut changer les draps. »
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