Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Chapitre 3 - « Je passe un assez vilain moment »

CHAPITRE 3

 

« Je passe un assez vilain moment »

 

Je ne suis pas bien,

et j’ai peur de venir te voir aujourd’hui

au risque de causer un mélodrame.

Robert Oppenheimer, 23 janvier 1926

 

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Après Harvard, le bilan est mitigé pour Robert. D’un côté, il a progressé intellectuellement mais, d’un autre, ses difficultés sociales ont été telles que, sur le plan émotionnel, il en sort crispé et lessivé. Dans la discipline quotidienne de son premier cycle, il s’est façonné un bouclier protecteur ; une fois de plus, il aura été la superstar de la classe. Mais maintenant qu’il est privé de cette cuirasse, il va au devant d’une série de crises existentielles d’une ampleur quasi cataclysmique, qui débuteront dès l’automne pour s’étendre jusqu’au printemps 1926.

À la mi-septembre 1925 1, Robert monte sur un paquebot à destination de l’Angleterre. Avec Francis Fergusson, ils ont convenu de se retrouver dans le petit village de Swanage, dans le Dorset, au sud-ouest de l’Angleterre. Fergusson venant de passer tout l’été à parcourir l’Europe avec sa mère, il n’est pas contre un peu de compagnie masculine. Pendant dix jours, les amis arpentent les falaises côtières, en se confiant leurs dernières aventures. S’ils ne se sont pas vus depuis deux ans, ils n’ont cessé de s’écrire et sont restés proches.

« Lorsque je l’ai vu à la gare, écrira Fergusson 2, il avait l’air plus sûr de lui, plus fort et plus droit. […] Il était beaucoup moins engoncé par sa mère. J’ai ensuite compris que c’était parce qu’il avait quasiment réussi à tomber amoureux d’une jolie goy au Nouveau-Mexique. » Reste qu’à 21 ans, selon Fergusson, Robert « naviguait complètement à l’aveugle dans sa vie

sexuelle 3 ». Fergusson va lui raconter « toutes les choses qui m’avaient plu et que j’avais dû taire ». Rétrospectivement, Fergusson craint néanmoins de

s’être trop épanché 4. « J’ai été assez cruel et stupide pour détailler par le menu [toutes ces choses] à Robert, histoire de parfaire ce que Jean [un ami] aurait qualifié de viol mental de première classe. »

Fort de sa bourse Rhodes, Fergusson vient de passer deux années entières à Oxford. Si Francis a toujours été plus mature que Robert, il va l’ébahir par son aisance et son lustre social. Déjà, Francis a une petite amie depuis grosso modo trois ans – Frances Keeley, une jeune femme que Robert connaissait de l’Ethical Cultural School. Et ce qui l’impressionne également, c’est l’audace dont Fergusson a fait preuve en abandonnant sa spécialisation en biologie au profit de ses premières passions, la littérature et la poésie. Il évolue dans les cercles sociaux de l’élite, fréquente des familles anglaises de la classe supérieure qui lui ouvrent leurs maisons de campagne. Robert en vient à envier la sophistication naissante de son ami. Ils se séparent, l’un allant à Oxford et l’autre à Cambridge, et se promettent de se revoir pendant les vacances de Noël.

L’arrivée de Robert au laboratoire Cavendish de Cambridge coïncide avec une période de grande effervescence dans le monde de la physique. Au début des années 1920, des physiciens européens – Niels Bohr et Werner Heisenberg, entre autres – sont en train d’élaborer une théorie : la physique (ou mécanique) quantique, comme ils l’appellent. Pour faire court, la physique quantique est l’étude des lois s’appliquant au comportement de phénomènes à très petite échelle, soit celle des molécules et des atomes. Bientôt, lorsqu’il sera question de phénomènes subatomiques – l’orbite d’un électron autour du noyau d’un atome d’hydrogène, par exemple –, la

théorie quantique supplantera la physique classique 5.

Reste que si l’époque est au « bouillonnement » pour les physiciens en Europe, Oppenheimer, comme bien d’autres brillants physiciens américains, n’en a pas la moindre idée. « J’étais encore un étudiant, et dans le mauvais

sens du terme, se souviendra Oppenheimer 6. Je n’ai pas eu vent de la mécanique quantique avant d’arriver en Europe et je ne savais non plus rien du spin des électrons. En réalité, je ne crois pas qu’on en savait grand-chose au printemps 1925 aux États-Unis. Dans tous les cas, moi, j’étais ignorant. »

Robert s’installe dans un appartement déprimant, son « trou à rats »,

comme il l’appellera plus tard 7. Il prend tous ses repas à l’université et passe ses journées dans un coin du laboratoire en sous-sol de J. J. Thomson, à essayer de fabriquer des films de béryllium destinés à l’étude des électrons. Le processus est laborieux. Il s’agit de faire s’évaporer du béryllium sur du collodion et, ensuite, d’éliminer minutieusement le collodion. Maladroit et incapable de gestes aussi soigneux, Robert va bientôt esquiver le laboratoire. Il préfère assister à des séminaires et lire des revues de physique. Reste que si son travail en laboratoire tient du « faux-semblant », il lui permet de rencontrer des physiciens comme Rutherford, Chadwick et C. F. Powell. « J’ai rencontré [Patrick M. S.] Blackett que j’ai beaucoup aimé », se souviendra Oppenheimer des décennies plus tard. Patrick Blackett, prix Nobel de physique en 1948, devient vite l’un des directeurs de thèse de Robert. Blackett, un grand et bel Anglais aux opinions socialistes bien arrêtées, avait obtenu son diplôme de physique à Cambridge à peine trois ans plus tôt.

En novembre 1925, dans une lettre à Fergusson, Robert écrit 8 que « l’endroit est somptueux et regorge de luxuriants trésors ; et bien que je ne sois pas du tout à même d’en profiter, j’ai la chance de croiser beaucoup de gens, dont quelques excellents. À n’en pas douter, il y a ici de très bons physiciens – parmi les jeunes, je veux dire. […] On m’a emmené dans toutes sortes d’assemblées : High Maths à Trinity, une réunion pacifiste secrète, un club sioniste, et plusieurs clubs scientifiques plutôt falots. Mais du côté des gens servant à quelque chose, je n’ai vu personne qui ne fasse pas de la science ». Lorsqu’il cesse néanmoins de jouer les fiers-à-bras, il finit par avouer : « Je passe un assez vilain moment. Le travail en laboratoire est d’un ennui terrible, et je suis si mauvais qu’il m’est impossible d’avoir l’impression d’apprendre quoi que ce soit. […] Les cours sont abjects. »

Ses difficultés au laboratoire se combinent à la détérioration de son état émotionnel. Un jour, Robert se surprend à fixer un tableau noir vide, une craie à la main, sans pouvoir s’arrêter de marmonner : « Le problème est, le

problème est, le problème est 9… » Son ami de Havard Jeffries Wyman, également à Cambridge cette année-là, détecte des signes de détresse. Un jour, en entrant dans sa chambre, il trouve Robert qui gémit et se roule par

terre. Selon Wyman 10, Oppenheimer va lui confier se sentir « si malheureux à Cambridge, si malheureux que, de temps en temps, il se couchait et se

balançait ainsi sur le sol – c’est ce qu’il m’a dit ». À un autre moment 11, c’est Rutherford qui va voir Oppenheimer s’effondrer et se rouler en boule sur le carrelage du laboratoire.

Que certains de ses amis les plus proches s’acheminent vers une

domesticité précoce n’arrange rien 12. Son colocataire de Harvard, Fred Bernheim, est également à Cambridge mais il a rencontré une femme qu’il va bientôt épouser. Robert sent bien que son amitié avec Bernheim est, sans surprise, en train de s’étioler. « Il y a de terribles complications avec Fred,

explique Oppenheimer 13 à Fergusson, et une horrible soirée, il y a deux semaines, comme s’il était absent. Je ne l’ai pas revu depuis, et je rougis quand je pense à lui. Et à sa confession dostoïevskienne. »

Avec ses amis, Robert est très exigeant. Parfois trop. « D’une certaine

façon, se souvient Bernheim 14, ce fut un soulagement. […] Son intensité et son dynamisme me mettaient toujours un peu mal à l’aise. » En présence de Robert, Bernheim se sent comme vidé. Si Robert insiste pour tenter de raviver leur amitié, Bernheim finit par lui annoncer son prochain mariage en lui disant que « nous ne pouvions pas rétablir ce que nous avions eu à Harvard ». Robert n’en est pas tant blessé que perplexe : comment quelqu’un qu’il a si bien connu peut décider de sortir de son orbite ? De même, apprendre le mariage de Jane Didisheim, autre camarade de l’Ethical Cultural School, le déconcerte. Robert a toujours eu de l’affection pour

Jane 15 et semble abasourdie qu’une femme aussi jeune qu’elle soit déjà mariée (à un Français) et attende un enfant.

À la fin du premier trimestre, Fergusson conclut que Robert souffre

d’une « dépression de première classe 16 ». Ses parents, aussi, pressentent la crise. Selon Fergusson, la dépression de Robert « était d’autant plus spécifiquement aggravée par les problèmes qu’il avait toujours avec sa mère ». Ella et Julius insistent pour traverser l’Atlantique et se rapprocher de leur fils perturbé. « Il avait envie qu’elle vienne, écrit Fergusson dans son journal, mais il avait aussi l’impression de devoir la dissuader de venir. […] Ce qui fait qu’une fois monté dans le train pour Southampton, où il devait la retrouver, il a été la proie de transports explosifs et sauvages. »

Quant aux loufoqueries qui vont suivre durant l’hiver, Fergusson ne sera formellement témoin que de quelques-unes. Mais il est clair que bien des détails consignés par Fergusson n’ont pu venir que de Robert en personne – et, dans ces histoires, il est tout à fait possible, voire quasiment certain, que le rôle joué par son imagination débordante soit de premier plan. Le « Compte rendu des aventures de Robert Oppenheimer en Europe » de Fergusson est simplement daté de « Février 26 ». Du contexte, on peut déduire qu’il a effectivement été écrit à cette époque, soit en février 1926. Quoi qu’il en soit, Fergusson laissera passer de nombreuses années après la mort de son ami avant de révéler ses confidences.

Selon le récit de Fergusson, un épisode survenu à bord du train indique

que Robert était en perte de contrôle émotionnel 17. « Il s’est retrouvé dans un wagon de troisième classe avec un homme et une femme qui faisaient l’amour [selon toute vraisemblance, ils s’embrassaient et se pelotaient], et s’il voulait lire de la thermodynamique, il n’arrivait pas à se concentrer. Une fois l’homme parti, il [Robert] a embrassé la femme. Qui n’a pas semblé excessivement surprise. […] Mais aussitôt pris de remords, il tomba à genoux, les pieds écartés et, en larmes, la supplia de lui pardonner. » Se dépêchant de récupérer ses bagages, Robert va s’enfuir du wagon. « Ses pensées étaient si acrimonieuses qu’en sortant de la gare, en voyant la femme quelques marches au-dessous de lui, il a l’envie de lui laisser tomber sa valise sur sa tête. Heureusement, il va rater son coup. » À supposer que Fergusson ait rapporté l’histoire avec exactitude, il est manifeste que Robert s’était perdu dans un fantasme. Il voulait embrasser la femme. L’a-t-il réellement fait ? On ne sait pas ce qui s’est passé exactement dans ce compartiment. Mais ce qui est rapporté comme s’étant produit à la descente du train n’a sûrement pas eu lieu, même si Robert a eu besoin de le dire et de le faire croire à Fergusson. Il était mal, il était en perte de contrôle, et son récit fantastique traduit sa détresse.

Agité, Robert se rend au port où devaient l’attendre ses parents. Sauf que ce n’est ni son père ni sa mère qu’il voit en premier sur le ponton de débarquement, mais Inez Pollak, une camarade de lycée. Alors qu’elle poursuivait ses études à Vassar, Robert avait correspondu avec elle et il l’avait croisée de temps à autre à New York durant des vacances. Des décennies plus tard, dans une interview, Fergusson dira avoir pensé qu’Ella « avait fait en sorte qu’ils soient accompagnés [en Angleterre] d’une jeune femme qu’il [Robert] avait fréquentée à New York pour essayer de les

mettre ensemble, mais cela n’avait pas fonctionné 18 ».

Dans son « journal », Fergusson écrit qu’en voyant Inez sur la passerelle, Robert pense d’abord à tourner les talons et à s’enfuir. « Difficile, commente Fergusson, de dire qui d’Inez ou de Robert était le plus terrifié. » De son côté, en Robert, Inez voyait visiblement un moyen d’échapper à sa vie à New York, et à sa mère qu’elle ne pouvait plus supporter. Ella avait accepté de l’escorter en Angleterre, pensant qu’Inez allait pouvoir distraire Robert et le sortir de sa dépression. Mais, dans le même temps, selon Fergusson, Ella jugeait Inez « grotesquement indigne » de son fils. Sentant Robert manifester de l’intérêt pour la jeune femme, elle l’aurait pris à part pour lui dire combien « il avait été fatigant pour Inez d’être du voyage ».

Inez va néanmoins accompagner les Oppenheimer à Cambridge. Robert est tout à sa physique, mais l’après-midi, il se met à emmener Inez dans de longues balades en ville. Selon Fergusson, Robert fait mine de la courtiser. Il « faisait très bien semblant, au premier chef de manière rhétorique, d’être

amoureux d’elle. Elle lui rendait la pareille 19 ». Le couple va même brièvement se fiancer, du moins de manière informelle. Puis, un soir, ils se retrouvent dans la chambre d’Inez et se glissent tous les deux dans son lit. « Ils étaient là, tremblants de froid, effrayés par tout ce qu’ils pouvaient

faire 20. Et Inez s’est mise à sangloter. Puis Robert s’est mis à sangloter. » Au bout d’un moment, on a frappé à la porte et la voix de Mme Oppenheimer a retenti : « Laisse-moi entrer, Inez, pourquoi ne me laisses-tu pas entrer ? Je sais que Robert est là. » Excédée, Ella finira par partir. Quelques instants plus tard, Robert sortira de la chambre, misérable et totalement humilié.

Quasiment sur-le-champ, Pollak part pour l’Italie, emportant avec elle un exemplaire des Possédés de Dostoïevski dont lui a fait cadeau Robert. Naturellement, l’effondrement de cette relation ne fait qu’aggraver la mélancolie de ce dernier. Vers Noël, juste avant l’arrêt des cours, il écrit à Herbert Smith une lettre triste et sombre. S’excusant de son silence, il

explique 21 : « Vraiment, je me suis investi dans la tâche la plus difficile qui soit, me préparer à une carrière. […] Et je n’ai pas écrit, simplement parce que j’ai pas joui du confort de conviction et d’assurance nécessaire à une lettre convenablement splendide. » Au sujet de Francis, il commente : « Il a beaucoup changé. Exempli gratia, il est heureux. […] Il connaît tout le monde à Oxford ; il prend le thé avec Lady Ottoline Morrell, la grande prêtresse de la société civilisée, et la patronnesse de [T. S.] Eliot et Berty [Bertrand Russell]. »

Au grand dam de ses amis et de sa famille, l’état émotionnel de Robert ne cesse de se détériorer. Étrangement, il semble manquer de confiance en

lui et va s’enfoncer dans la morosité. Entre autres griefs 22, il se plaint de sa relation avec son directeur de thèse, Patrick Blackett. Robert aimait Blackett et recherchait farouchement son approbation, mais Blackett, physicien expérimental, tarabustait Robert pour qu’il progresse sur son gros point faible : le travail de laboratoire. Si la chose a sans doute échappé à Blackett, ces interactions vont devenir une source d’angoisse extrême pour Oppenheimer.

À la fin de l’automne 1925, Robert fait quelque chose de si stupide qu’on pourrait y voir un geste calculé pour prouver sa détresse. Consumé par des sentiments d’inadéquation et de jalousie intense, il va « empoisonner » une pomme avec des produits chimiques issus du laboratoire et la laisser sur le bureau de Blackett. Plus tard, Jeffries Wyman

déclarera 23 : « Qu’il se soit agi d’une pomme imaginaire ou d’une pomme réelle, dans tous les cas, c’était un geste de jalousie. » Heureusement, Blackett ne croquera pas dans la pomme mais, d’une manière ou d’une autre, les responsables de l’université vont avoir vent de l’incident. Comme

Robert lui-même l’avouera à Fergusson deux mois plus tard 24, « il avait peu ou prou empoisonné l’intendant en chef. Ce qui pourrait sembler incroyable, mais c’est ce qu’il m’a dit. Et, en réalité, il s’était servi de cyanure ou d’un truc comme ça. Et heureusement, son directeur de thèse s’en est rendu compte. Évidemment, la sanction de Cambridge a été infernale ». Mais si le prétendu « poison » avait été effectivement mortel, le geste de Robert aurait équivalu à une tentative de meurtre. Ce qui semble improbable, vu la suite des événements. Il est plus vraisemblable que Robert ait eu recours à une substance visant à contrarier les intestins de Blackett. Ce qui était tout de même grave, et un motif d’expulsion.

Les parents de Robert étant toujours dans les parages, la direction de Cambridge va tout de suite les avertir. Julius Oppenheimer fait lourdement – et victorieusement – pression sur l’université pour qu’elle ne dise rien à la police. Après de longues négociations, on convient que Robert sera simplement surveillé de près et devra régulièrement consulter un éminent

psychiatre de Harley Street à Londres. Comme le résume Herbert Smith 25, le mentor de Robert à l’Ethical Cultural School : « Cambridge ne l’a gardé qu’à condition qu’il voie de temps en temps un psychiatre. »

Robert se rend à Londres pour des séances régulières, mais l’expérience n’est pas concluante. Un psychanalyste freudien lui diagnostique une dementia praecox, la dénomination désormais archaïque de symptômes associés à la schizophrénie. Il conclut qu’Oppenheimer est un cas désespéré

et qu’« une analyse plus poussée ferait plus de mal que de bien 26 ».

Un jour, Fergusson retrouve Oppenheimer juste après l’une de ces consultations avec le psychiatre. « Il avait l’air fou. […] Je l’ai vu qui m’attendait au coin de la rue, raide comme un piquet, avec son chapeau sur un côté de la tête, complètement bizarre. […] On aurait dit qu’il ne savait pas quoi faire de son corps et qu’il s’apprêtait à partir en courant, ou à faire

je ne sais quel geste inconsidéré 27. » Les deux amis partent battre le pavé, à un rythme plus que soutenu – Robert avec sa façon de marcher si particulière, les pieds tournés vers l’extérieur dans un angle exagérément obtus. « Je lui ai demandé comment ça s’était passé. Il m’a dit que le type était trop bête pour le suivre et qu’il en savait plus sur ses problèmes que le docteur. Et il n’avait probablement pas tort. » À l’époque, Fergusson n’est pas au courant pour « la pomme empoisonnée » et ne comprend donc pas ce qui a pu précipiter cette cure. Et même s’il perçoit bien la grande détresse de Robert, il est néanmoins convaincu que son ami a « la capacité de se ressaisir, de réaliser quel est son problème et d’en venir à bout ».

Reste que la crise ne passe pas. Pendant les vacances de Noël, Robert se retrouve à marcher le long de la côte bretonne, près du village de Cancale, où ses parents l’ont emmené pour les fêtes. C’est un jour d’hiver pluvieux et lugubre et, des années plus tard, Oppenheimer avouera avoir eu une

épiphanie : « J’étais sur le point de me foutre en l’air. C’était chronique 28. »

Peu après la Saint-Sylvestre, Fergusson s’arrange pour retrouver Oppenheimer à Paris, où ses parents lui font passer le reste des six semaines de vacances d’hiver. Durant l’une de leurs longues promenades dans les rues de la capitale française, Robert se confie enfin à son ami et lui explique ce qui a justifié ses visites chez le psychiatre londonien. À ce stade, Robert craint que Cambridge ne le laisse pas revenir. « Ma réaction a été la

consternation, se souvient Fergusson 29. Mais ensuite, lorsqu’il a développé, je me suis dit qu’il était passé à autre chose et qu’il avait des problèmes avec son père. » Robert admet que ses parents sont très inquiets, qu’ils essaient de l’aider, mais qu’« ils n’y parvenaient pas ».

Robert dormait très peu et, selon Fergusson, « commençait à devenir

très bizarre 30 ». Un matin, il enferme sa mère dans sa chambre d’hôtel et vaque à ses occupations. Ella est furieuse. Après cet incident, elle insiste pour qu’il consulte un psychanalyste français. Après plusieurs séances, ce médecin annonce que Robert souffre d’une « crise morale » associée à une frustration sexuelle. Il lui prescrit « une femme » et « une cure d’aphrodisiaques ». C’est à cette occasion, comme il le formulera des années plus tard, que Fergusson se dit que Robert « naviguait complètement à l’aveugle dans sa vie sexuelle ».

La crise émotionnelle de Robert va vite prendre une nouvelle tournure, plus violente. Dans sa chambre d’hôtel à Paris, en compagnie de Robert, Fergusson sent que son ami est dans « une de ses humeurs ambiguës ». Peut-être pour le distraire de sa dépression, Fergusson lui montre des poèmes écrits par sa petite amie, Frances Keeley, puis lui annonce qu’il l’a demandée en mariage et qu’elle a dit oui. Comme abasourdi par la nouvelle, Robert disjoncte. « Je me suis penché pour ramasser un livre, se souvient Fergusson, et il m’a sauté dessus par derrière avec une sangle de malle et l’a

serrée autour de mon cou. Pendant un instant, j’ai eu très peur 31. Nous avons dû faire du bruit. Puis j’ai réussi à me dégager et il est tombé sur le sol en pleurant. »

Peut-être que Robert était jaloux et ne supportait pas que son ami ait une histoire d’amour. Il en avait déjà perdu un, Fred Bernheim, au profit d’une femme ; peut-être a-t-il été submergé par la peur d’en perdre un autre dans les mêmes circonstances. Fergusson avait d’ailleurs remarqué les « regards théâtralement noirs que Robert ne cessait de lui [Frances Keeley]

lancer 32. Comme il était facile pour lui de jouer l’amant violent ; comme je connais ce sentiment pour l’avoir vécu ! ».

Malgré la tentative d’étranglement, Fergusson ne va pas laisser tomber son ami. En réalité, il est possible qu’il se soit même senti quelque peu coupable, prévenu qu’il avait été par un courrier d’Herbert Smith, qui ne

connaissait que trop bien les failles de Robert 33 : « J’ai l’impression, d’ailleurs, que votre capacité à lui apprendre la vie devrait être exercée avec beaucoup de tact et non pas avec une profusion royale. Vos [deux] années d’expérience et votre capacité d’adaptation sociale risquent de le désespérer. Et au lieu de vous sauter à la gorge – comme vous vouliez faire avec George Trucmuche […] lorsqu’il avait pareillement suscité votre engouement, si je me souviens bien [c’est nous qui soulignons] – j’ai peur qu’il cesse simplement de croire sa vie digne d’être vécue. » À lire la lettre de Smith, on peut se demander si Fergusson, alors écrivain en herbe, n’a pas confondu sa propre réaction face au dénommé « George » et le comportement d’Oppenheimer. Robert va cependant s’excuser d’une façon qui rend crédible la version de Fergusson.

Fergusson 34 a bien conscience du côté « névrosé » de son ami, mais il pense que cela va lui passer. « Il savait que je savais qu’il en allait d’un spasme passager. […] Je pense que j’aurais été plus inquiet si je n’avais pas vu à quelle vitesse il changeait. […] Je l’aimais vraiment beaucoup. » Les deux hommes resteront amis toute leur vie. Mais durant quelques mois après l’agression, Fergusson juge plus prudent de rester sur ses gardes. Il va quitter l’hôtel et hésite lorsque Robert insistera pour qu’il vienne le voir à Cambridge au printemps. Face à ses propres agissements, Robert était sans doute aussi perplexe que Francis. Quelques semaines après l’incident, il lui écrit : « Tu devrais non pas avoir une lettre, mais un pèlerinage à Oxford, fait en cilice, avec moult jeûne, neige et prières. Mais je garderai pour moi mes remords et ma gratitude, et la honte que je ressens quant à mes manquements, jusqu’à ce que je puisse faire quelque chose d’un peu moins inutile pour toi. Je ne comprends pas ton indulgence ni ta charité, mais

sache que je ne les oublierai pas 35. » Dans toute cette fébrilité, Robert était en quelque sorte devenu son propre psychanalyste, tentant d’affronter consciemment sa fragilité émotionnelle. Dans une lettre adressée à

Fergusson le 23 janvier 1926, il laisse entendre 36 que son état mental a quelque chose à voir avec « le terrible fait de l’excellence. […] C’est ce fait qui, combiné à mon impéritie à souder deux fils de cuivre ensemble, réussit sans doute à me rendre fou ». Puis il avoue : « Je ne suis pas bien, et j’ai peur de venir te voir aujourd’hui, au risque de causer un mélodrame. »

Mettant sous le boisseau ses réticences, Fergusson accepte finalement une virée à Cambridge au début du printemps. « Il m’a installé dans une chambre à côté de la sienne, et je me suis dit qu’il valait mieux m’assurer qu’il ne débarque pas en pleine nuit, alors j’ai coincé une chaise contre la

porte. Mais il ne s’est rien passé 37. » Robert semble sur la voie de la guérison. Lorsque Fergusson aborde vite fait la question, « il m’a dit que je ne devais pas m’inquiéter, qu’il avait dépassé ce stade ». Robert va effectivement voir un nouveau psychanalyste – son troisième en quatre mois – à Cambridge. À cette époque, Robert a beaucoup lu sur la psychanalyse et, selon son ami John Edsall, il « la prenait très au sérieux ». Il estime que son nouvel analyste, le Dr M., est un « homme plus sage et plus raisonnable » que les docteurs qu’il a consultés à Londres et à Paris.

Il semble que Robert poursuit les consultations tout au long du printemps 1926. Mais, au bout d’un moment, leur relation s’étiole. Un jour de juin, Robert va passer chez John Edsall et lui dire que « [le Dr] M. a

décidé qu’il n’était pas utile que je poursuive la cure plus avant 38 ».

Plus tard, à New York, Herbert Smith tombera sur un psychiatre de ses amis. Il est au courant du dossier et affirme que Robert « a fait tout un pataquès au psychiatre de Cambridge. […] Le problème, c’est qu’il faut un

analyste qui soit plus compétent que l’analysant. Ils n’ont personne 39 ».

À la mi-mars 1926, Robert s’éloigne de Cambridge pour de courtes vacances. Trois amis, Jeffries Wyman, Frederick Bernheim et John Edsall,

l’ont convaincu de venir avec eux en Corse. Pendant dix jours 40, ils vont parcourir l’île à vélo, en dormant dans de petites auberges ou sous la tente. Les montagnes escarpées et les plateaux déplumés de l’île vont sans doute rappeler à Robert la beauté sauvage du Nouveau-Mexique. « Le paysage

était magnifique, se souvient Bernheim 41, la communication verbale avec les autochtones désastreuse, et les puces locales abondamment nourries chaque nuit. » Il arrive que l’humeur noire de Robert l’envahisse et il parle parfois de son abattement. Depuis plusieurs mois, il a lu beaucoup de littérature française et russe et, lors de leurs randonnées dans les montagnes, aime discuter avec Edsall des mérites relatifs de Tolstoï et de Dostoïevski. Un soir, après avoir été trempés par un orage soudain, les jeunes hommes cherchent refuge dans une auberge des environs. Après avoir suspendu leurs vêtements mouillés près d’un feu et s’être blottis sous les couvertures, Edsall insiste : « Tolstoï est l’écrivain que j’apprécie le plus. — Non, non, lui dit Oppenheimer. Dostoïevski est supérieur, il comprend l’âme et les tourments de l’homme. »

Quand la conversation en vient à leurs avenirs respectifs, Robert

déclare 42 : « Le genre de personne que j’admire le plus serait doué pour un tas de choses tout en affichant un visage baigné de larmes. » Mais Robert a beau être accablé de pensées aussi intensément existentielles, ses camarades ont l’impression que les excursions dans l’île l’apaisent. Goûtant manifestement la beauté des paysages, la bonne cuisine et les vins français, il écrit à son frère Frank : « C’est un endroit formidable, avec toutes les

vertus, du vin aux glaciers, et de la langouste aux brigantins 43. »

En Corse, à en croire Wyman, Robert « traversait une grande crise émotionnelle ». Et c’est alors qu’un truc étrange va se produire. « Un jour,

se souviendra Wyman 44 des décennies plus tard, alors que nous avions quasiment terminé notre séjour en Corse, nous étions dans une petite auberge, tous les trois – Edsall, Oppenheimer et moi – en train de dîner. » Le serveur s’approche d’Oppenheimer et le renseigne sur l’heure du départ du prochain bateau pour la France. Surpris, Edsall et Wyman se tournent vers Oppenheimer et lui demandent pourquoi il veut rentrer plus tôt que prévu. « Il m’est insupportable d’en parler, leur répond Robert, mais il faut que j’y aille. » Plus tard dans la soirée, après quelques verres supplémentaires de vin, il se ravise et précise : « D’accord, je peux peut-être vous dire pourquoi je dois partir. J’ai fait une chose terrible. J’ai laissé une pomme empoisonnée sur le bureau de Blackett et je dois y retourner pour voir ce qu’il en est. » Edsall et Wyman sont abasourdis. « Je n’ai jamais pu savoir, se souvient Wyman, si c’était du lard ou du cochon. » Robert ne donnera pas davantage de détails, mais mentionne qu’on lui a diagnostiqué une dementia praecox. Ignorant que l’histoire de la « pomme empoisonnée » date en réalité de l’automne précédent, Wyman et Edsall vont supposer que Robert, dans un accès de « jalousie », s’en est pris à Blackett au printemps, juste avant leur voyage en Corse. Il s’était manifestement passé quelque chose, mais, comme Edsall le déclarera plus tard, « il [Robert] en parlait avec un tel sens des réalités qu’avec Jeffries,

nous avons pensé qu’il était pris dans une sorte d’hallucination 45 ».

Au fil des décennies, la vérité sur l’histoire de la pomme empoisonnée va se perdre dans des récits contradictoires. Dans l’entretien qu’il accorde en 1979 à Martin Sherwin, Fergusson indique clairement que l’incident date

de la fin de l’automne 1925, et non du printemps 1926 46 : « Tout cela s’est passé pendant son premier trimestre à Cambridge. Et juste avant que je le retrouve à Londres, quand il allait voir le psychiatre. » Lorsque Sherwin lui demande s’il croit vraiment à l’histoire de la pomme empoisonnée, Fergusson répond : « Oui, oui, j’y crois. Son père s’est ensuite débrouillé avec l’administration de Cambridge pour qu’ils étouffent la tentative de meurtre commise par Robert. » S’entretenant avec Alice Kimball Smith en 1976, Fergusson évoque « la fois où il [Robert] a essayé d’empoisonner l’un des siens. […] Il m’en a parlé tout de suite, ou un peu après, quand nous étions à Paris. Je suis toujours parti du principe que c’était probablement vrai. Mais je n’en sais rien. Il faisait plein de trucs fous à l’époque ». En Fergusson, Smith a manifestement vu une source fiable. Comme elle le note à la suite de leur entretien : « Il ne prétend pas se souvenir de quelque chose s’il ne s’en souvient pas. »

L’adolescence tardive d’Oppenheimer se termine enfin. Durant son bref séjour en Corse, il est comme touché par la grâce. Comment, exactement ? Oppenheimer va faire en sorte que cela reste un mystère soigneusement entretenu. Peut-être une aventure amoureuse éphémère – mais plus probablement autre chose. Des années plus tard, à une question de Nuel

Pharr Davis, il répond 47 : « Le psychiatre était un prélude à ce qui a commencé pour moi en Corse. Vous me demandez si je vais vous raconter toute l’histoire ou si vous allez devoir la déterrer. Mais elle est connue de peu de gens et ils ne la racontent pas. Vous ne réussirez pas à la déterrer. Ce que vous devez savoir, c’est que ce n’était pas une simple histoire d’amour, pas même une histoire d’amour du tout, mais c’était de l’amour. » L’événement revêt une sorte de signification mystique, transcendantale, pour Oppenheimer : « La géographie était désormais la seule séparation que je reconnaissais, mais pour moi, ce n’était pas une véritable séparation. » C’était, poursuit-il auprès de Davis, « quelque chose de grand dans ma vie, une grande et importante partie de mon existence, quelque chose de durable, et qui l’est encore plus aujourd’hui, maintenant que je regarde en arrière, à l’heure où ma vie touche à sa fin ».

Alors, que s’est-il réellement passé en Corse 48 ? Probablement rien. À la question de Davis, Oppenheimer répond délibérément par une énigme qui ne manquera pas de frustrer ses biographes. Tout à son affectation, il mentionne « de l’amour », pas une « simple » histoire d’amour. De toute évidence, la distinction lui importait. Reste qu’en compagnie de ses amis, une véritable liaison lui aurait été difficile. Mais il a lu un livre qui tiendra pour lui de la révélation.

Ce livre, c’est 49 À la recherche du temps perdu de Marcel Proust. Un texte mystique et existentiel qui parle à l’âme troublée d’Oppenheimer. Plus tard, il dira à Haakon Chevalier, son ami de Berkeley, que la lecture de ce livre, le soir, à la lueur d’une lampe de poche lors de son voyage en Corse, avait été l’une des plus grandes expériences de sa vie. Une expérience qui va le sortir de sa dépression. Roman classique d’introspection, l’œuvre de Proust marquera profondément et durablement Oppenheimer. Plus de dix ans après l’avoir lu pour la première fois, Oppenheimer étonne Chevalier en citant par cœur une phrase du premier tome :

Peut-être n’eût-elle pas pensé que le mal fût un état si rare, si extraordinaire, si dépaysant, où il était si reposant d’émigrer, si elle avait su discerner en elle, comme en tout le monde, cette indifférence aux souffrances qu’on cause et qui, quelques autres noms qu’on lui donne, est la forme terrible et permanente de la cruauté.

Si le jeune homme que Robert était en Corse a mémorisé ces mots, c’est peut-être, précisément, parce qu’il voyait en lui une indifférence aux souffrances qu’il causait à autrui. Une douloureuse prise de conscience. La vie intérieure d’un homme n’est sujette qu’à conjectures, mais il est possible que voir l’expression de ses propres pensées sombres et coupables en lettres d’imprimerie ait en quelque sorte allégé son fardeau psychologique. Comprendre qu’il n’était pas seul, que cela faisait partie de la condition humaine, a pu le réconforter. Il n’avait plus besoin de se mépriser, il pouvait aimer. Et peut-être qu’en tant qu’intellectuel, il fut aussi consolé de pouvoir se dire que c’était un livre – et non un psychiatre – qui avait contribué à l’arracher du trou noir de sa mélancolie.

Oppenheimer revient à Cambridge en appréhendant la vie avec davantage de légèreté et d’indulgence. « J’étais comme plus gentil, plus

tolérant, se souvient-il 50. Je pouvais désormais me sentir proche des autres. » En juin 1926, il décide de mettre fin à ses séances avec le psychiatre de Cambridge. Et le fait de quitter le « trou à rats » qu’il habitait jusqu’alors à Cambridge et de s’installer dans des quartiers « moins misérables » le long de la rivière Cam, à mi-chemin de Grantchester, un joli petit village à quelques encablures au sud de Cambridge, lui remonte le moral.

Comme il déteste le travail en laboratoire et qu’il est manifestement piètre physicien expérimental, il se tourne sagement vers les abstractions de la physique théorique. Même au milieu de sa longue dépression hivernale, il avait réussi à lire suffisamment pour comprendre que le domaine tout entier était en pleine effervescence. Un jour, lors d’un séminaire au Cavendish, Robert observe James Chadwick, le découvreur du neutron, ouvrir un exemplaire de Physical Review sur un nouvel article de Robert A. Millikan et s’exclame : « Encore un caquètement. Allons-nous un jour avoir un

œuf 51 ? »

Au début de l’année 1926, après avoir lu un article du jeune physicien allemand Werner Heisenberg, il prend conscience de l’émergence d’une toute nouvelle façon de penser le comportement des électrons. À peu près à la même époque, un physicien autrichien, Erwin Schrödinger, avait publié une théorie radicalement nouvelle sur la structure de l’atome. Plus précisément, Schrödinger propose que les électrons se comportent comme une onde s’enroulant autour du noyau de l’atome. À l’instar de Heisenberg, il dresse un portrait mathématique de son atome fluide et l’appelle mécanique quantique. Après avoir lu les deux articles, Oppenheimer soupçonne un lien entre la mécanique ondulatoire de Schrödinger et la mécanique matricielle de Heisenberg. Il s’agissait, en fait, de deux versions de la même théorie. Il y avait là un œuf, pas qu’un énième caquètement.

La mécanique quantique devient alors le sujet brûlant du Kapitza Club, un groupe de discussion informel sur la physique devant son nom à son fondateur, Peter Kapitza, un jeune physicien russe. « De manière rudimentaire, va se souvenir Oppenheimer, j’ai commencé à m’y

intéresser 52. » Ce printemps-là, il rencontre un autre jeune physicien, Paul Dirac, qui obtiendra son doctorat en mai à Cambridge. À cette époque, Dirac avait déjà réalisé des travaux révolutionnaires sur la mécanique quantique. Robert remarque, avec force euphémisme, que les travaux de Dirac « n’étaient pas faciles à comprendre [et qu’il] ne se souciait pas d’être

compris. Je le trouvais absolument grandiose 53 ». Mais sa première impression de Dirac n’a peut-être pas été aussi positive en réalité. Selon Jeffries Wyman, Robert lui dit penser « qu’il [Dirac] ne valait rien ». Dirac est lui-même un jeune homme extrêmement excentrique, et notoirement borné dans sa dévotion à la science. Un jour, quelques années plus tard, alors qu’Oppenheimer offre à son ami plusieurs livres, Dirac refuse poliment le cadeau en ces termes : « Lire des livres interfère avec la

pensée 54. »

C’est à peu près au même moment qu’Oppenheimer rencontre formellement le grand physicien danois Niels Bohr, dont il avait suivi les cours à Harvard. Soit un modèle parfait pour Robert. De dix-neuf ans son aîné, Bohr est né – comme Oppenheimer – dans une famille de la haute société, baigné de livres, de musique et de savoir. Le père de Bohr est professeur de physiologie et sa mère est issue d’une famille de banquiers juifs. Bohr a obtenu son doctorat en physique à l’université de Copenhague en 1911. Deux ans plus tard, il réalisait la première percée théorique des débuts de la mécanique quantique en postulant des « sauts quantiques » dans le moment orbital d’un électron autour du noyau d’un atome. En 1922, il recevra le prix Nobel pour ce modèle théorique de la structure atomique.

Grand et athlétique, avec une âme chaleureuse et douce et un humour mordant, Bohr suscitait une admiration universelle. Lorsqu’il parlait, c’était toujours en chuchotant ou presque. Comme le lui écrivit Albert Einstein au

printemps 1920 55 : « Il n’est pas arrivé souvent dans la vie qu’un être humain me cause une telle joie par sa seule présence. » Einstein avait été charmé par la façon dont Bohr « exprimait toujours ses opinions comme quelqu’un en perpétuel tâtonnement, jamais comme quelqu’un qui [se croit] en possession d’une vérité définitive ». Pour Oppenheimer, Bohr deviendra « son Dieu ».

« C’est là que j’ai oublié le béryllium et les films pour décider d’essayer d’apprendre le métier de physicien théorique. J’étais alors pleinement conscient du caractère inhabituel de l’époque, que de grandes choses se

tramaient 56. » Ce printemps-là, alors que sa santé mentale continue de s’améliorer, Oppenheimer travaille sans relâche sur ce qui deviendra son premier article d’importance en physique théorique, une étude du problème de la « collision » ou du « spectre continu ». Une tâche ardue. Un jour, il entre dans le bureau d’Ernest Rutherford et voit Bohr assis en face de lui. Rutherford se lève alors de son bureau et présente son étudiant à Bohr. Le célèbre physicien danois lui demande poliment : « Comment ça se

passe 57 ? — J’ai des difficultés », lui répond Robert sans ambages. Bohr enquille : « Est-ce que les difficultés sont mathématiques ou physiques ? » Lorsque Robert répond « Je ne sais pas », Bohr ajoute : « Alors c’est grave. »

Bohr se souviendra longtemps de cette rencontre : Oppenheimer lui a semblé inhabituellement juvénile et, une fois seuls, Rutherford lui avait fait

part des grands espoirs qu’il plaçait dans ce jeune homme 58.

Des années plus tard, Robert jugera la question de Bohr – « Les problèmes sont-ils mathématiques ou physiques ? » – comme très

pertinente 59. « J’ai pensé qu’elle jetait un éclairage des plus utiles sur mon degré d’embourbement dans des questions formelles, sans prendre de recul pour appréhender leur lien réel avec la physique du problème. » Plus tard, il se rendra compte que certains physiciens s’appuient presque exclusivement sur le langage mathématique pour décrire la réalité de la nature ; toute description verbale n’est « qu’une concession à l’intelligibilité ; elle n’est que pédagogique. Ce qui est à mon avis en grande partie vrai de [Paul] Dirac ; je pense que son invention n’est jamais initialement verbale mais initialement algébrique ». En revanche, il saisit qu’un physicien comme Bohr « considérait les mathématiques comme Dirac les mots, à savoir comme un moyen de se rendre intelligible aux autres. […] Le spectre est donc très large. [À Cambridge], je ne faisais qu’apprendre et je n’avais pas appris grand-chose ». Par tempérament comme par talent, Robert est un physicien verbal dans le style de Bohr.

À la fin du printemps, Cambridge organise une visite d’une semaine à l’université de Leyde à destination des étudiants américains en physique. Oppenheimer participe à ce voyage et rencontre plusieurs physiciens allemands. « C’était merveilleux, se souviendra-t-il, et j’ai alors réalisé que certains des problèmes de l’hiver avaient été exacerbés par les coutumes

anglaises 60. » À son retour à Cambridge, il fait la connaissance d’un autre physicien allemand, Max Born, directeur de l’Institut de physique théorique de l’université de Göttingen. Born est intrigué par Oppenheimer, notamment parce que l’Américain de 22 ans planche sur certains des mêmes problèmes théoriques soulevés dans les récents articles de Heisenberg et de Schrödinger. « Oppenheimer m’a fait l’effet, dès le début,

d’un homme très doué », dira-t-il 61. Peu avant l’été, Oppenheimer accepte l’invitation de Born à étudier à Göttingen.

L’année à Cambridge aura été désastreuse pour Robert. Il avait échappé de justesse à l’expulsion après l’histoire de la « pomme empoisonnée ». Pour la première fois de sa vie, il avait été incapable d’exceller intellectuellement. Et ses amis les plus proches avaient été témoins d’un paquet d’épisodes d’instabilité émotionnelle. Mais il avait surmonté un hiver de dépression, et était maintenant prêt à explorer un tout nouveau domaine d’activité intellectuelle. « Lorsque je suis arrivé à Cambridge, j’ai dû faire face au problème de l’étude d’une question dont personne ne connaissait la réponse, mais je n’étais pas prêt. Lorsque j’ai quitté Cambridge, je ne savais toujours pas très bien comment m’y prendre, mais j’ai compris qu’il en allait de mon travail ; tel est le changement qui s’est produit cette année-là. »

À ce moment, Robert se souviendra avoir encore été « pétri de doutes sur moi-même, mais s’il y avait quelque chose de clair, c’était que j’allais faire de la physique théorique. […] Je me suis senti complètement déchargé de la responsabilité de retourner dans un laboratoire. Je n’avais pas été bon ; je n’avais fait de bien à personne et je ne m’étais pas amusé du tout ; et voilà qu’une trajectoire s’ouvrait à moi et qu’elle me paraissait

irrésistible 62 ».

 

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