Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 27 - « Il n'arrivait pas à comprendre pourquoi il avait fait ça »
CHAPITRE 27
« Il n’arrivait pas à comprendre pourquoi il avait
fait ça »
Il m’a dit que ses nerfs avaient craqué à ce moment-là.
[…] Il a tendance, quand les choses commencent
à le dépasser, à parfois se comporter de manière irrationnelle.
David Bohm
Frank Oppenheimer, dans le Colorado.
OceanofPDF.com
À l’automne 1948, Robert retourne en Europe pour la première fois depuis dix-neuf ans. Il y était alors un jeune physicien prometteur dont on attendait de grandes choses. Il y revient en étant le physicien probablement le plus connu de sa génération, fondateur de la plus éminente école de physique théorique américaine, et en tant que « père de la bombe atomique ». Son itinéraire le conduit à Paris, Copenhague, Londres et Bruxelles et, à chaque étape, il donne des conférences ou participe à des séminaires de physique. Jeune homme, il avait bâti sa maturité intellectuelle en étudiant à Göttingen, à Zurich et à Leyde, et c’est un voyage qu’il envisage avec bonheur. Mais fin septembre, il écrit à son frère sa relative
déception. « L’ 1 Europa reise , dit-il à Frank, reste, comme autrefois, une étape pour faire l’inventaire. […] En physique les conférences étaient intéressantes, et pourtant partout – à Copenhague, en Angleterre, à Paris, même ici [à Bruxelles], on entend dire : “Vous voyez, nous sommes un peu hors jeu.” » Ce qui amène Robert à conclure, presque avec nostalgie : « Mais surtout, je sais que c’est largement en Amérique que se déterminera le type de monde dans lequel il nous faudra vivre. »
Robert passe ensuite à l’objectif premier de sa lettre : exhorter Frank à recourir « au confort, à la force, au conseil d’un bon avocat ». Le Comité parlementaire sur les activités antiaméricaines (HUAC) de la Chambre des représentants tient des auditions cet été-là, et Robert s’inquiète pour son frère – et peut-être pour lui aussi. « Ça a été dur, écrit-il à Frank, depuis notre départ de suivre dans le détail tout ce qui se passe avec la Commission [J. Parnell] Thomas. […] Même l’affaire Hiss m’a semblé être un mauvais présage. »
Au mois d’août, Whittaker Chambers, rédacteur en chef du magazine Time et ancien communiste, témoigne devant le HUAC qu’Alger Hiss, avocat du New Deal et ancien haut fonctionnaire du département d’État, a appartenu à une cellule communiste secrète de Washington. Les accusations de Chambers contre Hiss sont rapidement devenues le point central des arguments des républicains, voulant que les partisans du New Deal de Roosevelt eussent laissé les communistes se glisser en douce au cœur de l’establishment de la politique étrangère américaine. Hiss avait poursuivi Chambers pour diffamation en septembre 1948 – mais, avant la fin de l’année, sera lui-même mis en accusation pour parjure.
Oppenheimer a raison de penser que l’affaire Hiss est un « mauvais présage ». Si quelqu’un de la stature de Hiss peut être démoli par le HUAC, il redoute ce que le Comité pourrait faire à son frère dont l’affiliation au Parti communiste n’est un secret pour personne. Robert sait qu’en mars 1947, le Washington Times-Herald a publié un article accusant Frank d’avoir été membre du Parti. Frank avait bêtement nié. Sans être explicite, Robert observe que Frank y a « beaucoup pensé ces dernières années ». C’est dans ce contexte qu’il suggère gentiment à Frank de prendre un avocat, et pas simplement un bon. Il doit prendre quelqu’un qui « sait s’orienter à Washington, au Congrès […] et surtout gérer la presse. Pourquoi n’envisagerais-tu pas Herb Marks, qui pourrait bien répondre à tous ces critères ? ». Robert espère que son frère ne sera pas pris dans une des chasses aux sorcières du HUAC ; mais au cas où, il faut que Frank soit prêt.
À 36 ans, Frank Oppenheimer est à l’orée d’une belle carrière. D’abord à l’université de Rochester et à présent à l’université du Minnesota, il mène des travaux expérimentaux innovants en physique des particules. En 1949, ses collègues physiciens le considèrent comme l’un des plus grands expérimentateurs du pays, qui étudie les particules de haute énergie (rayons cosmiques) à hautes altitudes. Au début de l’année, il s’est rendu dans les Caraïbes à bord d’un porte-avions de la marine, l’USS Saipan, d’où lui et son équipe ont lancé une série de ballons à l’hélium transportant une capsule dotée d’une chambre à brouillard faite de plaques photographiques à émulsion nucléaire. Ces plaques conçues pour supporter des très hautes altitudes, embarquées sur les ballons, enregistrent des traces de noyaux lourds ; données qui laissent entendre que l’origine des rayons cosmiques peut être recherchée dans l’explosion d’étoiles. Une fois retombées, il faut récupérer les capsules métalliques et à Frank de se retrouver à marcher dans la jungle de la Sierra Maestra cubaine à la recherche de l’une d’entre elles – qu’il trouvera, triomphant, perchée au sommet d’un acajou. Mais lorsqu’une autre capsule s’abîme au fond de la mer, Frank, écrit sur un ton
mélodramatique que son âme est « complètement brisée 2 ». En réalité, il adore ces aventures et son travail le réjouit au plus haut point. S’il a marché sur les traces de Robert en 1945, Frank suit désormais sa propre voie d’expérimentaliste d’avant-garde.
S’il se fait du souci pour Frank, Robert semble croire que sa notoriété va pouvoir neutraliser son propre passé gauchiste. En novembre 1948, il apparaît en une du magazine Time, qui brosse un portrait flatteur de sa vie et de sa carrière. Les rédacteurs du Time racontent à des millions d’Américains qu’Oppenheimer, père fondateur de l’ère atomique, est un
« authentique héros contemporain 3 ». Lorsqu’il est interviewé par les journalistes du Time, il n’essaie pas de dissimuler son passé radical. Il explique sans se démonter que jusqu’en 1936, il a été « certainement l’une des personnes les plus apolitiques du monde ». Mais il admet que voir de jeunes physiciens au chômage « craquer » et apprendre que leurs proches en Allemagne devaient fuire le régime nazi lui avait ouvert les yeux. « J’ai
réalisé que la politique faisait partie de la vie 4. Je suis devenu un vrai gauchiste, je me suis syndiqué et j’ai rejoint le Syndicat des enseignants, je me suis fait plein d’amis communistes. C’est ce que la plupart des gens font à la fac ou à la fin du lycée. Ça ne plaît pas au Comité Thomas [HUAC], mais je n’en ai pas honte ; j’ai plutôt honte que ça soit arrivé si tard. La majeure partie de ce que je croyais à l’époque semble aujourd’hui complètement stupide, mais cela fait partie intégrante du processus pour devenir un homme à part entière. Sans cette éducation certes tardive mais indispensable, je n’aurais pas du tout pu faire le travail que j’ai accompli à Los Alamos. »
Peu de temps après la publication de l’article du Time, Herb Marks, un
bon ami d’Oppie qui fait parfois office d’avocat, lui écrit 5 pour le féliciter de ce qu’il estime être un « très bon » papier. Dans ce qui est probablement une référence aux remarques d’Oppie sur son passé de gauchiste, Marks commente : « Cette touche pré-procès était superbe. » Robert répond : « La seule chose qui m’a plu est l’argument délibéré que tu as relevé, où j’ai vu une opportunité, sollicitée depuis longtemps mais qui n’avait jamais été rendue possible. » La femme de Herb, Anne Wilson (ancienne secrétaire d’Oppie), craint que la publicité du Time n’attire les critiques. Oppenheimer lui-même ne sait pas trop quoi en penser. « J’en ai souffert, écrit-il à Herb, le plus douloureusement la première semaine grosso modo, et ensuite l’ironie a pris le dessus et je me suis dit que c’était probablement bon pour moi. »
Oppenheimer espère peut-être s’être immunisé contre les enquêteurs du Congrès, mais, au printemps 1949, le HUAC lance une grande enquête sur l’espionnage atomique au Rad Lab de Berkeley. Non seulement Frank, mais Robert lui-même est une cible potentielle. Quatre des anciens étudiants d’Oppenheimer – David Bohm, Rossi Lomanitz, Max Friedman et Joseph Weinberg – reçoivent des citations à comparaître les obligeant à témoigner. Les enquêteurs du HUAC savent que Weinberg, mis sur écoute, a parlé de la bombe atomique à Steve Nelson en 1943. Mais si ces preuves semblent impliquer Weinberg dans l’espionnage atomique, les avocats du HUAC savent qu’une mise sur écoute sans mandat n’aura pas de valeur devant un tribunal. Le 26 avril 1949, le HUAC confronte Weinberg et Steve Nelson. Weinberg nie tout net avoir jamais rencontré Nelson. Les avocats du HUAC savent que Weinberg est parjure – mais il va être difficile de le prouver. Ils espèrent monter leur dossier avec des témoignages de Bohm, Friedman et Lomanitz.
Bohm n’est pas trop sûr de devoir témoigner, et si oui, s’il doit accepter de le faire à propos de ses amis. Einstein l’exhorte à refuser de témoigner, quand bien même cela devrait-il lui valoir la prison. « Tu devras peut-être y
passer un moment 6 », lui dit le scientifique. Bohm ne veut pas faire valoir le cinquième amendement ; il se dit qu’être membre du Parti communiste n’est pas illégal, et que par conséquent il n’y a pas matière à s’incriminer lui-même. Son instinct lui dit d’accepter de témoigner sur ses propres activités politiques mais de refuser de le faire pour celles des autres. Sachant que Lomanitz a reçu le même type de citation à comparaître, Bohm contacte son vieil ami, alors enseignant à Nashville. Depuis la guerre, Lomanitz traverse des moments difficiles ; chaque fois qu’il trouve un emploi correct, le FBI informe son employeur qu’il est communiste et il est renvoyé. Son avenir semble particulièrement lugubre, mais il trouve l’énergie suffisante pour aller à Princeton rendre visite à Bohm.
Peu de temps après son arrivée, les deux amis se promènent sur Nassau Street lorsque Oppenheimer émerge d’un salon de coiffure. Cela fait des années que Robert n’a pas vu Lomanitz, mais ils sont restés en contact. À
l’automne 1945, il a écrit à Lomanitz 7 : « Cher Rossi : quelle joie de recevoir ta longue mais très mélancolique missive. Quand tu reviendras aux États-Unis et que tu en auras la liberté, je t’en prie, viens me voir. […] Les temps sont durs, et pour toi tout particulièrement, mais tiens bon – cela ne durera pas toujours. Tous mes vœux les plus chaleureux, Oppie. » Après avoir échangé quelques plaisanteries avec Oppie, Bohm et Lomanitz lui font part de leur dilemme. Selon Lomanitz, Oppenheimer s’agite et
s’exclame soudain 8 : « Oh mon Dieu, tout est perdu. Il y a un homme du FBI dans le Comité sur les activités antiaméricaines. » Pour Lomanitz, c’est de la « paranoïa ».
Mais Oppenheimer a toutes les raisons de se ronger les sangs 9. Lui aussi a reçu une citation à comparaître pour témoigner devant le HUAC, et il se trouve qu’il sait qu’un des membres du Comité, le député du Congrès représentant de l’Illinois Harold Velde, est en effet un ancien agent du FBI, et qu’il a travaillé à Berkeley pendant la guerre, où il enquêtait sur le Rad Lab.
Plus tard, Oppenheimer qualifiera cette rencontre avec ses anciens étudiants de brève conversation de deux minutes. Il dira qu’il n’a fait que leur conseiller de « dire la vérité » et qu’ils ont répondu « Nous ne
mentirons pas 10 ». En l’occurrence, Bohm témoigne devant le HUAC en mai, puis en juin 1949. Suivant les conseils de son avocat, le célèbre spécialiste des libertés civiles Clifford Durr, il refuse de coopérer et évoque à la fois le premier et le cinquième amendement. À ce moment-là, l’université de Princeton, où il enseigne, publie une déclaration de soutien.
Le 7 juin 1949, c’est au tour d’Oppenheimer de paraître devant une session à huis clos du HUAC. Six membres du Congrès sont là pour l’interroger, notamment le député républicain de Californie Richard M. Nixon. Oppenheimer paraît ostensiblement devant le Comité en tant que président du Comité consultatif général de l’AEC. Mais les représentants du Congrès sont des durs à cuire et ils ne sont pas là pour l’interroger sur la politique nucléaire ; ce sont les espions de l’atome qui les intéressent. Malgré ses appréhensions, il ne veut pas avoir l’air d’être sur la défensive, il décide donc de ne pas se présenter avec son avocat personnel. À la place, il emmène Joseph Volpe, qu’il présente ostensiblement comme l’avocat de l’AEC. Pendant deux heures, Oppenheimer se montre coopérant et ouvert.
L’avocat du HUAC commence par avancer que l’objectif du Comité n’est pas de le mettre dans l’embarras. Mais la toute première question posée est : « Vous étiez au courant, n’est-ce pas, qu’il existait une cellule communiste parmi certains scientifiques du Radiation Laboratory ? » Oppenheimer nie en avoir eu connaissance. Puis on lui demande de parler des activités politiques et des opinions de ses anciens étudiants. Il nie avoir su avant la guerre que Weinberg était communiste. « Il était à Berkeley après la guerre, explique Oppenheimer, et les opinions qu’il exprimait à cette époque n’étaient certainement pas en phase avec la ligne communiste. »
L’avocat du HUAC interroge alors Oppenheimer sur un de ses anciens étudiants, le Dr Bernard Peters. Sa réponse illustre son éternelle naïveté. Il semble penser que parce qu’il témoigne dans le cadre d’une « session exécutive », ses commentaires ne seront pas rendus publics. Est-il vrai,
demande l’avocat du HUAC 11, qu’Oppenheimer a dit à des officiers de sécurité du projet Manhattan que Peters était « un homme dangereux et très rouge ? ». Oppenheimer admet l’avoir dit au capitaine Peer de Silva, son agent de sécurité à Los Alamos. Lorsqu’on lui demande de développer, Oppenheimer explique que Peters a été membre du Parti communiste allemand et qu’il a participé à des combats de rue contre les nazis. Subséquemment, il a été envoyé dans un camp de concentration dont il s’est miraculeusement évadé grâce à sa « ruse ». Il explique aussi que lorsque Peters est arrivé en Californie, il a « violemment critiqué » le Parti communiste, « qui ne se consacrait pas suffisamment à la chute du gouvernement [américain] par la force et la violence » à ses yeux. Lorsqu’on lui demande comment il sait que Peters a été membre du Parti communiste allemand, Oppenheimer répond : « Il me l’a dit, entre
autres 12. »
Oppenheimer semble troublé au sujet de Peters. Il y a un mois, en mai, alors qu’il participait à une conférence de l’American Physical Society, son vieil ami Samuel Goudsmit l’a interrogé à son sujet. En tant que consultant de l’AEC, il arrive que Goudsmit examine des affaires de sécurité. Peters ayant récemment demandé à Goudsmit pourquoi il semblait avoir des ennuis, Goudsmit a consulté son dossier de sécurité et lu la déclaration faite par Oppenheimer en 1943 à de Silva dans laquelle il dit que Peters est « dangereux ». Lorsque Goudsmit demande à Oppie s’il a toujours la même opinion de Peters, la réponse d’Oppenheimer le surprend : « Mais regardez-le. Vous ne voyez pas qu’on ne peut pas lui faire confiance ? »
Oppenheimer est interrogé sur d’autres proches. Lorsqu’on lui demande si son vieil ami Haakon Chevalier est communiste, il répond que c’est « le parfait exemple de la rose de salon », mais qu’il ne sait pas si oui ou non, il est membre du Parti. En ce qui concerne « l’affaire Chevalier », Oppenheimer répète ce qu’il a déjà dit au FBI en 1946 – que Chevalier, confus et gêné, lui a parlé de l’idée d’Eltenton de « communiquer des informations au gouvernement soviétique » et qu’en réaction il (Oppenheimer) « lui a répondu [haut et fort] et dans des termes violents de ne pas tout mélanger et de ne pas s’en mêler ». Selon Oppenheimer, Chevalier n’a rien su de la bombe atomique avant qu’elle n’explose à Hiroshima. Le Comité ne l’interroge pas spécifiquement sur l’approche de trois autres scientifiques – la version qu’il avait donnée à Pash en 1943 – mais il nie avoir été approché par personne d’autre pour avoir des renseignements atomiques.
Concernant un autre de ses anciens étudiants, Oppenheimer confirme rapidement que Rossi Lomanitz a été renvoyé du Rad Lab et incorporé dans l’armée à la suite d’une « incroyable indiscrétion ». Il reconnaît aussi que Joe Weinberg est un ami de Lomanitz et qu’un autre étudiant en physique, le Dr Irving David Fox, a participé activement à l’organisation d’un syndicat à l’intérieur du Rad Lab. Lorsqu’on l’interroge sur Kenneth May, il confirme que May est « ouvertement communiste ».
Oppenheimer fait de son mieux pour donner satisfaction. Quand il peut, il donne des noms. Mais quand on lui demande de parler de l’adhésion de son frère au Parti, Robert répond : « Monsieur le président, je répondrai aux questions que vous me posez. Je vous demande que ces questions ne concernent pas mon frère. Si elles sont importantes pour vous, vous pouvez les lui poser à lui. Je répondrai si on me le demande, mais je vous supplie de ne pas me poser ces questions. »
Marque de déférence inhabituelle, l’avocat du HUAC retire la question. Avant de suspendre la séance, le député Nixon déclare être « extrêmement
impressionné 13 » par Oppenheimer et « rudement content qu’il occupe cette position dans notre programme ». Joe Volpe est stupéfait par le calme
d’Oppenheimer 14 : « Robert paraissait avoir décidé de faire un total numéro de charme auprès de ces membres du Congrès. » Par la suite, les six législateurs du HUAC viendront serrer la main du célèbre scientifique. Peut-être n’est-il pas surprenant que Robert continue de croire que sa notoriété peut lui servir de bouclier.
Si Oppenheimer sort de l’audition indemne, ses anciens étudiants n’auront pas cette chance. Le lendemain du témoignage d’Oppenheimer, Bernard Peters passe vingt minutes d’une audition de pure forme devant le
Comité. Peters nie avoir fait partie du Parti communiste 15 en Allemagne ou aux États-Unis, que sa femme, le Dr Hannah Peters, ait jamais été membre du Parti et il nie connaître Steve Nelson.
Peters part en se demandant ce qu’Oppenheimer a dit au Comité la veille ; il s’arrête donc à Princeton en rentrant à Rochester pour passer voir
son mentor. Oppie lance avec malice 16 que « Dieu a guidé leurs questions afin que je ne dise rien d’incriminant ». Une semaine plus tard cependant, le témoignage à huis clos d’Oppenheimer est divulgué au Rochester Times-
Union. 17 À la une s’affiche : « Quand le Dr Oppenheimer qualifie Peters de “très rouge” ». Les collègues de Peters à l’université de Rochester lisent que leur collègue s’est échappé de Dachau grâce à sa « ruse » et qu’il a un jour reproché au Parti communiste américain de ne pas se consacrer suffisamment à la révolution armée.
Peters comprend immédiatement que son emploi est menacé 18. L’année précédente, le même genre de témoignage du HUAC avait fuité et lorsque le Rochester Times-Union avait publié un article intitulé : « Un scientifique de l’université de Rochester devant des chasseurs de taupes ? », il avait poursuivi le journal pour diffamation. Il avait obtenu un règlement à l’amiable d’un dollar. Au vu de cette histoire, Peters comprend ce qui est en jeu si ces allégations ressortent. Il se hâte de nier les déclarations
d’Oppenheimer et déclare au 19 Rochester Times-Union : « Je n’ai jamais dit au Dr Oppenheimer ni à quiconque que j’avais été membre du Parti communiste parce que je ne l’ai jamais été ; mais j’ai dit que j’admirais beaucoup le combat acharné qu’ils avaient livré contre les nazis […] et j’avais de l’admiration pour les héros morts dans le camp de concentration de Dachau. » Peters admet que ses opinions politiques, aujourd’hui encore, ne sont « pas orthodoxes » et évoque sa farouche opposition à la discrimination raciale et sa foi en « l’attrait du socialisme ». Mais il n’est pas communiste.
Le même jour, Peters écrit une lettre 20 à Oppenheimer en y joignant la coupure de journal et lui demande s’il a vraiment dit tout ça au HUAC. « Tu as raison de dire que j’ai prôné “l’action directe” contre les dictatures fascistes. Mais te souviens-tu seulement d’un moment réel durant lequel j’aurais préconisé ce type d’action dans un pays où le peuple soutient un gouvernement librement choisi ? » Il demande également : « Où es-tu allé chercher les spectaculaires histoires des batailles de rue auxquelles j’aurais participé ? J’aurais bien aimé. » Peters est assez indigné pour demander à son avocat s’il a suffisamment de matière « pour poursuivre Robert en
diffamation 21 ».
Cinq jours plus tard, le 20 juin, Oppenheimer téléphone à l’avocat de Peters, Sol Linowitz, et fait passer un message à Hannah Peters : il veut que Bernard sache qu’il est « profondément perturbé » par l’article et insiste pour dire que c’est une déformation de ce qu’il a dit au Comité. Robert veut absolument parler à Bernard.
Très vite, Oppenheimer reçoit des nouvelles de son frère Frank, de Hans Bethe et de Victor Weisskopf, qui tous expriment leur étonnement et leur tristesse à l’idée qu’Oppie ait ainsi attaqué un ami. Weisskopf et Bethe écrivent qu’ils n’arrivent pas à comprendre comment il a pu dire de telles choses sur Peters, selon les termes de Weisskopf, et l’exhortent à « rétablir la vérité et à faire tout ce qui est en votre pouvoir pour éviter que Peters ne
soit licencié 22 23 ». Bethe lui écrit : « Je me souviens que tu m’avais parlé des Peters dans des termes très chaleureux, et il ne fait aucun doute qu’ils te considèrent comme un ami. Comment as-tu pu présenter son évasion de Dachau comme une preuve de son inclination pour “l’action directe” plutôt que comme une mesure d’auto-défense contre un péril mortel ? »
Quelques jours plus tard, Frank Oppenheimer emmène Peters voir son
frère, en visite à Berkeley. Peters décrira 24 la rencontre à Weisskopf en ces termes : « Ma discussion avec Robert a été épouvantable. D’abord il a refusé de me dire si ce que disait l’article était vrai ou faux. » Quand Peters insiste pour savoir la vérité, Oppie confirme la véracité du compte rendu de son témoignage publié dans le journal. « Il a dit que c’était une effroyable erreur », écrit Peters. Oppie tente d’expliquer qu’il n’a pas été préparé à répondre à ces questions, et que ce n’est que maintenant, en les voyant imprimés, qu’il ne se rend compte de l’effet nuisible de ses propos. Quand Peters lui demande pourquoi il l’a induit en erreur lors de leur rencontre à Princeton, Oppenheimer « devient très rouge » et répond n’avoir aucune explication. Peters insiste sur le fait qu’Oppie l’a mal compris. S’il confirme avoir en effet assisté à des rassemblements communistes en Allemagne, il jure n’avoir jamais adhéré au Parti.
Oppie accepte d’écrire une lettre au rédacteur en chef du journal de Rochester pour rectifier son témoignage devant le HUAC. Dans cette lettre, publiée le 6 juillet 1949, Oppenheimer explique que le Dr Peters lui a récemment fait un « démenti éloquent » en lui assurant qu’il n’avait jamais été membre du Parti communiste ou qu’il n’a jamais préconisé le renversement par la violence du gouvernement américain. « Je crois cette
déclaration 25 », dit Oppenheimer. Il se lance ensuite dans une défense exaltée de la liberté d’expression. « Son opinion politique, aussi radicale ou librement exprimée qu’elle soit, ne disqualifie en rien un scientifique pour une carrière scientifique de haut niveau. »
Peters trouve que la lettre 26 est « un exercice de langue de bois pas franchement réussi ». Quoi qu’il en soit, elle réussit à sauver son emploi à
l’université de Rochester 27. Mais il ne tarde pourtant pas à se rendre compte que, faute d’accès aux recherches classées secret et aux projets de recherches gouvernementaux, sa carrière en Amérique est dans l’impasse. Fin 1949, le département d’État refuse de lui délivrer un passeport lorsqu’il émet le souhait d’aller en Inde. L’année suivante, le département d’État revient sur sa position et Peters accepte un poste d’enseignant à l’Institut Tata de recherche fondamentale, à Bombay. Mais en 1955, après que le département d’État refuse de lui renouveler son passeport, Peters finit par prendre la nationalité allemande. En 1959, lui et Hannah s’installent à l’institut de Niels Bohr à Copenhague, où il restera jusqu’à la fin de sa carrière.
Peters s’en sort bien par rapport à Bohm et à Lomanitz. Plus d’un an plus tard, les deux sont inculpés pour outrage au Congrès ; après l’arrestation de Bohm le 4 décembre 1950 (libéré contre une caution de 1 500 dollars), Princeton suspend toutes ses missions d’enseignement et va jusqu’à lui interdire de remettre les pieds dans le campus. Six mois plus tard, il est jugé et acquitté. Et pourtant, Princeton décide de ne pas renouveler son contrat d’enseignant lorsqu’il se termine en juin.
Pour Lomanitz 28, c’est encore pire. Après son témoignage devant le HUAC, il est renvoyé par la Fisk University ; il travaille alors pendant deux ans comme journalier, à goudronner des toits, charger des sacs de jute et à élaguer des arbres. En juin 1951, il est jugé pour outrage au Congrès. Même après son acquittement, le seul travail qu’il réussit à trouver est réparateur de voie ferrée à 1,35 dollar de l’heure. Il n’obtiendra pas de nouveau poste d’enseignement avant 1959. Étonnamment, Lomanitz ne semble jamais éprouver de ressentiment envers Oppenheimer. Il ne lui reproche pas ce que le FBI et la culture politique de l’époque ont fait de lui. Néanmoins s’installe en lui une déception qui ne le quittera plus. Il fut un temps où Lomanitz considérait Oppenheimer « presque comme un dieu ». Il ne croit pas qu’Oppenheimer a été « malveillant ». Mais des années plus tard, il
dira 29 que « les faiblesses de cet homme l’avaient rendu triste ».
Si Oppenheimer ne peut pas faire grand-chose pour protéger ses anciens étudiants, il agit parfois comme s’il était vraiment terrifié à l’idée qu’on l’associe à eux. Les fréquenter entretient un lien avec son passé politique et, par conséquent, cela représente une menace pour son avenir politique. Il a clairement peur. Quand Bohm perd son travail à Princeton, Einstein suggère de l’envoyer à l’Institute for Advanced Study pour lui servir d’assistant. Le grand homme est toujours intéressé par la révision de la théorie quantique,
et on l’entend dire que « si quelqu’un peut le faire, c’est bien Bohm 30 ». Mais Oppenheimer oppose son veto ; Bohm représenterait un risque politique pour l’Institut. Selon un témoignage, il aurait aussi ordonné à Eleanor Leary de garder Bohm à distance. On entend donc Leary dire au personnel de l’Institut : « David Bohm ne doit pas voir le Dr Oppenheimer. Il ne doit pas le voir. »
D’un point de vue pragmatique, Oppenheimer a toutes les raisons de prendre ses distances avec Bohm. Et, d’un autre côté, lorsque Bohm entend parler d’un poste d’enseignant au Brésil, Oppenheimer lui écrit une chaleureuse lettre de recommandation. Bohm passera le reste de sa carrière à l’étranger, d’abord au Brésil, puis en Israël et enfin en Angleterre. Il éprouvait une profonde admiration pour Oppenheimer, et bien qu’au fil des ans l’ambivalence ait pris le pas sur ces sentiments, il ne tiendra jamais Oppie pour responsable de son bannissement des États-Unis. « Je pense
qu’il a agi envers moi aussi équitablement qu’il a pu », dira Bohm 31.
Bohm sait qu’Oppenheimer subit énormément de pression. Peu de temps après que la nouvelle de son témoignage contre Peters devant le HUAC devient connue, Bohm a une conversation franche avec Oppie. Il lui demande pourquoi il a dit de telles choses sur leur ami. « Il m’a répondu, se
souvient Bohm 32, que ses nerfs avaient craqué à ce moment-là. Que d’une certaine façon, c’était trop pour lui. […] Je ne me souviens pas de ses paroles exactes, mais c’est ce qu’il voulait dire. Il a tendance, quand les choses commencent à le dépasser, à parfois se comporter de manière irrationnelle. Il a dit qu’il n’arrivait pas à comprendre pourquoi il avait fait ça. »
Le 14 juin 1949, Frank Oppenheimer paraît comme témoin devant le HUAC. Deux ans plus tôt, il a nié devant un journaliste avoir été membre du Parti communiste. Il n’avait pas prévu de mentir à ce sujet, mais un journaliste du Washington Times-Herald l’avait appelé tard un soir et lui avait expliqué que son journal publiait un article le lendemain matin. Après lui avoir lu l’article en question au téléphone, le journaliste lui avait demandé un commentaire immédiat. « L’article était plein d’autres
allégations fausses, dira Frank 33. La seule chose vraie était l’adhésion au Parti avant la guerre. Ils m’ont demandé une déclaration, et j’ai simplement dit que tout était faux – ce qui était stupide de ma part. J’aurais dû ne rien dire. » Quand l’article est publié, les autorités de l’université du Minnesota font pression sur Frank pour qu’il leur fournisse le même démenti par écrit. Craignant pour son emploi, Frank demande à un avocat de rédiger une déclaration où il jure n’avoir jamais été membre du Parti communiste.
Pour l’heure, après en avoir parlé avec Jackie, Frank décide qu’il doit dire la vérité. Ce matin-là, il témoigne sous serment que lui et Jackie ont été membres du Parti communiste pendant trois ans et demi – de début 1937 à fin 1940 ou début 1941. Il reconnaît que pendant ces années-là, son pseudonyme au Parti a été « Frank Folsom ». Sur les conseils de son avocat, Clifford Durr, il refuse de témoigner sur les opinions politiques d’autres
personnes. « Je ne peux pas parler de mes amis », dit-il 34. À plusieurs reprises, l’avocat du HUAC et divers membres du Congrès l’exhortent à donner des noms. Lorsque le député Velde – l’ex-agent du FBI – lui demande à maintes reprises de redonner les raisons pour lesquelles il refuse de répondre à leurs questions, Frank répond qu’il ne veut pas parler de l’affiliation politique de ses amis « parce que les gens que j’ai connus dans ma vie pensent bien et que leurs intentions sont bonnes. Je n’ai connaissance d’aucune occasion où ils auraient pensé, discuté ou dit quoi que ce soit qui soit hostile aux objectifs de la constitution ou aux lois des États-Unis ». Contrairement à son frère, Frank ne cède rien ; il ne donne aucun nom.
Lui et Jackie trouvent toute cette expérience surréaliste. Jackie n’a rien perdu de sa juste colère. Alors qu’elle attend dans l’antichambre du Comité parlementaire avant de témoigner, elle regarde par la fenêtre et elle est frappée par le contraste entre les bâtiments gouvernementaux de marbre de Capitol Hill, entourés de terrains soigneusement entretenus, et les rangées de maisons délabrées occupées par la population noire de la ville. Les
enfants, vêtus de haillons, vont nu-pieds. « Ils avaient tous l’air rachitique 35 et la plupart semblaient sous-alimentés. Et pour jouer, ils n’avaient que des bouts de ferraille qu’ils trouvaient dans les rues. Tandis que j’attendais là, à lire, à écouter et à regarder par la fenêtre, tantôt je m’inquiétais de ce que Comité s’apprêtait à me faire et tantôt je devenais de plus en plus furieuse à l’idée que j’avais été convoquée ici pour qu’un type me pose à moi des questions sur le fait que je puisse ne pas être une bonne Américaine. »
Après cela, Frank dira aux journalistes qu’ils ont rejoint le parti en 1937 « en quête d’une réponse aux problèmes de chômage et de manques dans le pays le plus riche et le plus productif du monde ».
Mais ils ont quitté le Parti en 1940, désenchantés. Il n’a pas eu connaissance, dira-t-il, d’un espionnage atomique, ni à Los Alamos ni au Rad Lab de Berkeley : « Je n’étais au courant d’aucune activité
communiste 36, personne ne m’a jamais approché pour obtenir des informations et je n’en ai donné aucune, j’ai travaillé très dur et je crois avoir apporté une contribution précieuse. » À peine une heure plus tard, Frank apprend par le biais de journalistes que sa démission en tant que maître de conférences de physique a été acceptée par l’université du Minnesota. Il a menti deux ans auparavant, et du point de vue de l’institution, c’est une raison suffisante pour l’exclure de la vie universitaire. Il est exactement à trois mois d’être titularisé mais, lors d’une ultime réunion avec le président de l’université, il lui est clairement signifié qu’il est remercié. Frank quitte le bureau du président en larmes.
Frank est dévasté. Il ne prend vraiment conscience de ce qui est arrivé que lorsqu’il tente de retourner à Berkeley. Naïvement, il pense que Lawrence va lui offrir un refuge. Lorsque Ernest l’éconduit, c’est le choc.
Cher Lawrence,
Que se passe-t-il ? Il y a trente mois tu as passé tes bras autour
de moi et tu m’as adressé tous tes vœux de réussite. Tu m’as dit de
revenir travailler quand je le voudrais. Maintenant tu me dis que je
ne suis plus le bienvenu. Qui a changé, toi ou moi ? Ai-je trahi mon
pays ou ton laboratoire ? Bien sûr que non. Je n’ai rien fait […]. Tu
n’es pas d’accord avec mes vues politiques, mais tu ne l’as jamais
été […], alors il me semble que tu es en train de perdre la tête au
point que quiconque n’est pas d’accord avec toi, quel que soit le
sujet, ne doive plus être toléré. […] Je suis vraiment très surpris et
blessé par tes actes.
Sincèrement,
Frank 37
Un an auparavant, Frank et Jackie avaient acheté un ranch de 320 hectares près de Pagosa Springs, dans les hauteurs des montagnes du Colorado. Ils comptaient l’utiliser l’été, comme maison de vacances. À l’automne 1949, à la surprise de nombre de leurs amis, ils se retirent dans cet exil intérieur et spartiate. « Personne ne m’a proposé de travail, écrit
Frank 38 à Bernard Peters, par conséquent nous envisageons vraiment de passer l’hiver ici. Mon Dieu, c’est d’une telle beauté. Je pense qu’il faut y être pour comprendre pourquoi il est logique d’y rester. » Le ranch est perché à une altitude de 2 500 mètres et les hivers sont insupportablement
froids. « Jackie restait dans le chalet, se rappellera Philip Morrison 39, avec des jumelles elle regardait les vaches sur le point de vêler dans la neige. Il fallait qu’ils se précipitent dehors pour ne pas que les veaux nouveau-nés gèlent. »
Au cours des dix années qui suivent, le jeune et adorable frère si brillant de Robert Oppenheimer se débrouillera pour gagner sa vie en travaillant dans un ranch. La ville la plus proche est à 30 kilomètres. Comme pour leur rappeler leur statut, des agents du FBI viennent régulièrement interroger leurs voisins. De temps en temps, ils rendent visite au ranch des Oppenheimer et demandent à Frank de leur parler d’autres membres du PC.
Un jour, un agent 40 lui demande spécifiquement : « Vous ne voulez pas travailler à l’université ? Si oui, il faut coopérer avec nous. » Frank les
éconduit à chaque fois. En 1950, Frank écrit 41 : « Finalement, après toutes ces années, j’ai fini par comprendre que le FBI n’essaie pas d’enquêter sur moi, il essaie d’empoisonner l’atmosphère dans laquelle je vis. Il essaie de me punir d’être gauchiste en tournant mes amis, mes voisins, mes collègues contre moi et en me rendant suspect à leurs yeux. »
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