Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Chapitre 19 - « Bohr était Dieu et Oppie son prophète »

CHAPITRE 19

 

« Bohr était Dieu et Oppie son prophète »

 

Ils n’avaient pas besoin de mon aide

pour fabriquer la bombe atomique.

Niels Bohr

 

OceanofPDF.com

La « course » pour la bombe atomique avait débuté comme celle de la

tortue de la fable 1. En 1939, une poignée de scientifiques, et dans leur extrême majorité des émigrés européens, paniquaient à l’idée que leurs anciens collègues allemands soient les premiers à mettre la découverte de la fission au profit d’un usage militaire. De ce danger, ils allaient alerter le gouvernement américain qui, pour sa part, s’occupera de financer des conférences et quelques petits projets de recherche nucléaire. Des comités de scientifiques vont être formés pour réaliser des études et rédiger des rapports. Mais ce n’est qu’au printemps 1941, soit plus de deux ans après la découverte de la fission nucléaire en Allemagne, qu’Otto Frisch et Rudolph Peierls, physiciens allemands émigrés et travaillant en Grande-Bretagne, prennent brutalement conscience qu’une bombe atomique est à même d’être conçue dans les plus brefs délais – pour être employée durant la guerre. Un moment à partir duquel toutes les parties prenantes au projet de la bombe américano-britanno-canadienne n’auront plus qu’un objectif en vue : gagner cette course mortelle. Mais pour songer à l’après et à l’état d’un monde doté de l’arme nucléaire, il faudra attendre décembre 1943 et l’arrivée de Niels Bohr à Los Alamos.

Oppenheimer est plus qu’heureux de pouvoir compter sur Bohr à ses côtés. Le physicien danois, alors âgé de 57 ans, était sorti clandestinement de Copenhague à bord d’une vedette dans la nuit du 29 septembre 1943. Arrivé sain et sauf sur la côte suédoise, il est emmené à Stockholm – où des agents allemands tentent de l’assassiner. Le 5 octobre, des aviateurs britanniques envoyés à son secours vont aider Bohr à se faufiler dans la soute d’un bombardier britannique Mosquito banalisé. Lorsque l’avion en contreplaqué atteint une altitude de 6 000 mètres, le pilote commande à Bohr d’enfiler le masque à oxygène intégré à son casque en cuir. Mais Bohr n’entend pas les instructions – plus tard, il dira que le casque était trop petit pour sa grosse tête – et va vite s’évanouir par manque d’oxygène. Il survivra néanmoins au voyage et, lors de son atterrissage en Écosse, dira avoir fait une très bonne petite sieste.

Sur le tarmac, il est accueilli par son ami et collègue James Chadwick, qui l’emmène à Londres et commence à lui détailler le projet de bombe américano-britannique. Depuis 1939, Bohr avait compris qu’une bombe atomique était une suite possible à la découverte de la fission nucléaire, mais, selon lui, l’ingénierie nécessaire à la séparation de l’U-235 exigeait un effort industriel si immense que cela la rendait de facto irréalisable. On lui apprend donc que les Américains sont justement en train de consacrer leurs formidables ressources industrielles pour atteindre précisément cet

objectif. Comme l’écrira Oppenheimer 2 : « Pour Bohr, [cela] semblait complètement fantastique. »

Une semaine après son arrivée à Londres, Bohr est rejoint par son fils de 21 ans, Aage, un jeune et prometteur physicien qui sera lui aussi lauréat du prix Nobel en temps venu. Sept semaines durant, père et fils sont renseignés sur le « Tube Alloys » – le nom de code britannique pour le projet de bombe – dans ses moindres détails. Bohr accepte un poste de consultant pour les Britanniques, qui acceptent pour leur part de l’envoyer en Amérique. Début décembre, Niels et Aage embarquent sur un paquebot à destination de New York. Le général Groves ne saute pas de joie à l’idée d’une participation de Bohr, mais le prestige du Danois dans le monde de la physique étant ce qu’il est, il lui accorde à contrecœur la permission de visiter le mystérieux « Site Y » dans le désert du Nouveau-Mexique.

Si Groves est si contrarié 3, c’est à cause de rapports des services secrets indiquant le tempérament d’électron libre de Bohr. Le 9 octobre 1943, le New York Times révèle l’arrivée du physicien danois à Londres avec, dans ses valises, des « plans pour une nouvelle invention impliquant des explosions atomiques ». Groves tempête, sans pouvoir rien faire d’autre que d’essayer de contenir Bohr. Mais il n’y avait tout simplement aucun espoir dans ce domaine : Bohr était incontrôlable. Au Danemark, il s’en venait tout simplement aux marches du palais et frappait à la porte s’il souhaitait voir le roi. Et à Washington, il ne rognera rien de ses bonnes habitudes en rendant une petite visite à Lord Halifax, l’ambassadeur britannique, et au juge de la Cour suprême Felix Frankfurter, un intime du président Roosevelt. Pour ces hommes, il a un message clair : la bombe atomique est une chose sûre et certaine et il n’est vraiment pas trop tôt pour réfléchir aux conséquences de son développement. Bohr est en effet terrifié de voir cette invention entraîner une course aux armements nucléaires mortelle entre

l’Occident et l’Union soviétique. Pour l’éviter, Bohr insiste 4, il est impératif que les Russes soient informés de l’existence du projet de bombe et assurés qu’il ne constitue en rien une menace à leur encontre.

Un point de vue que Groves, évidemment, a en horreur. Qu’on transfère donc dare-dare Bohr à Los Alamos, où le physicien par trop loquace pourra enfin être isolé. Pour s’assurer que Bohr arrive à bon port et sans la moindre fuite, Groves va personnellement accompagner le père et le fils dans leur trajet en train depuis Chicago. Richard Tolman de Caltech, le conseiller scientifique de Groves, sera également de la partie. Groves et Tolman conviennent de se relayer pour surveiller l’impertinent danois et s’assurer qu’il ne quitte pas le compartiment. Mais après une heure à chaperonner

Bohr, Tolman revient vers Groves épuisé et lui dit 5 : « Général, je ne peux plus le supporter. Je renonce, vous êtes dans l’armée, c’est à vous de vous en charger. »

En écoutant Bohr et sa façon de parler en « chuchotis bafouillant 6 », Grove va essayer de temps en temps de l’interrompre pour lui expliquer l’importance du cloisonnement. Un effort voué à l’échec. Bohr voit le projet Manhattan de haut et son souci des implications sociales et internationales de la science est forcené. Sans compter que, plus de deux ans auparavant, en septembre 1941, Bohr avait revu son ancien élève Werner Heisenberg, le physicien allemand dirigeant le programme allemand de la bombe atomique. Pour savoir ce qu’il savait du projet allemand, Groves l’avait dûment débriefé – mais n’avait pas la moindre intention que Bohr aille transmettre ses connaissances à quiconque d’autre. « À mon avis, j’ai dû passer douze heures d’affilée à lui expliquer qu’il y avait des choses qu’il ne pouvait pas dire. »

C’est tard dans la soirée du 30 décembre 1943 qu’ils arrivent à Los Alamos, pour immédiatement se rendre à la petite réception

qu’Oppenheimer a organisée en l’honneur de Bohr. Groves fulmine 7. « Cinq minutes après son arrivée, il déblatérait déjà tout ce qu’il avait promis de taire. » La première question de Bohr à Oppenheimer sera :

« Est-ce qu’elle est vraiment assez grosse ? 8 » En d’autres termes, la nouvelle arme promet-elle d’être si puissante qu’elle rendra inconcevable toute guerre future ? Une réflexion dont Oppenheimer saisit sur-le-champ la gravité. Depuis plus d’un an, il avait concentré toute son énergie aux détails administratifs liés à la mise en place et au fonctionnement du nouveau laboratoire. Mais au cours des jours et des semaines qui suivront, la présence de Bohr va focaliser l’esprit d’Oppenheimer sur les conséquences de la bombe après la guerre. Comme le commentera Bohr : « C’était la raison de mon voyage en Amérique. Pour fabriquer la bombe atomique, ils

n’avaient pas besoin de mon aide 9. »

Ce soir-là, Bohr annonce à Oppenheimer que Heisenberg s’acharne à mettre au point un réacteur à l’uranium susceptible de produire une réaction en chaîne incontrôlée pour ainsi provoquer une immense explosion. Oppenheimer convoque une réunion le lendemain, le dernier jour de 1943, pour aborder les préoccupations de Bohr. Niels, Aage et certains des esprits les plus brillants de Los Alamos, dont Edward Teller, Richard Tolman, Robert Serber, Robert Bacher, Victor Weisskopf et Hans Bethe, y assistent. Bohr se donne alors comme objectif de faire comprendre à ces hommes la nature proprement extraordinaire de sa rencontre avec Heisenberg en septembre 1941.

Bohr raconte comment son brillant protégé avait joui d’une permission spéciale du régime nazi pour assister à une conférence à Copenhague, alors occupée par les Allemands. S’il n’était pas un partisan de Hitler, Heisenberg était très certainement patriote et avait sciemment choisi de ne pas quitter l’Allemagne nazie. Et était, à n’en pas douter, le physicien le plus éminent d’Allemagne. Si les Allemands avaient dans l’idée de développer une bombe atomique, il était évident que la direction d’un tel projet devait revenir à Heisenberg. Une fois à Copenhague, il cherche à revoir Bohr, et ce que les deux vieux amis vont se dire demeurera pour toujours de l’ordre du

mystère. Selon la version de Heisenberg 10, il se serait montré prudent sur le problème de l’uranium et aurait voulu indiquer à Bohr que si une arme à fission était, en principe, tout à fait possible, en pratique, elle devait « nécessiter un effort technique formidable qui, on ne peut que l’espérer, ne pourra pas être réalisé au cours de cette guerre ». À l’en croire, il cherchait à lui faire comprendre – sans pouvoir le dire explicitement, de peur d’être surveillé et ensuite exécuté – qu’il essayait, avec d’autres physiciens allemands, de persuader le régime nazi d’abandonner le projet en lui faisant croire qu’une telle arme était impossible à concevoir à relativement court terme.

Mais si tel était effectivement le message que Heisenberg voulait faire passer à Bohr, l’échec sera patent. Car tout ce que le physicien danois entend, c’est que le plus grand physicien allemand vient de lui dire qu’une arme à fission est possible et qu’une fois développée, elle donnera à celui qui l’emploiera une victoire décisive dans cette guerre. Alarmé et furieux, Bohr interrompt leur conversation.

Plus tard, Bohr précisera lui-même n’être pas tout à fait certain de ce que Heisenberg avait voulu dire. Des années après, il s’attellera à la rédaction d’une lettre à Heisenberg – en plusieurs brouillons, comme il en avait l’habitude –, qu’il ne lui enverra finalement jamais. Un courrier qui, qu’importent ses versions, prouve combien Bohr fut choqué à la seule mention par Heisenberg d’une arme atomique. Comme on peut le lire dans

un brouillon 11 :

D’autre part, je me souviens très bien de l’impression qui fut la mienne quand, au début de la conversation, tu m’as dit tout de go que tu étais persuadé que l’issue de la guerre, si jamais celle-ci durait encore assez longtemps, serait décidée avec des armes atomiques. Je suis resté coi et, prenant peut-être ma réaction pour l’expression d’un doute, tu m’as ensuite raconté comment, au cours des années précédentes, tu t’étais consacré presque exclusivement à cette question et étais dès lors tout à fait certain de sa possibilité, mais jamais et en aucune manière tu n’as évoqué les efforts des scientifiques allemands pour empêcher un tel développement.

Ce qui a été dit ou non entre Bohr et Heisenberg est encore aujourd’hui nimbé d’une épaisse couche de controverse. Comme l’écrira lui-même

Oppenheimer 12 et d’une façon pour le moins énigmatique : « Bohr eut l’impression qu’ils [Heisenberg et son collègue Carl Friedrich von Weizsäcker] étaient moins venus pour lui dire ce qu’ils savaient que pour voir si Bohr savait quelque chose qu’ils ne savaient pas. Ce fut un cul-de-sac, à mon avis. »

Au demeurant, une chose est claire : Bohr sortira de cette rencontre terrifié que les Allemands puissent mettre un terme à la guerre par l’emploi d’une arme atomique. Et, au Nouveau-Mexique, c’est une terreur qu’il transmet à Oppenheimer et à sa clique de scientifiques. Non seulement Bohr les informe que Heisenberg lui a bien confirmé l’existence d’un projet de bombe allemand, mais il leur montre également un croquis qui, à l’en

croire 13, est celui de la bombe telle que Heisenberg l’a lui-même dessinée. Sauf que d’un seul coup d’œil, tout le monde comprend que le schéma n’est pas celui d’une bombe, mais d’un réacteur à uranium. « Mon Dieu,

s’exclame Bethe 14 en voyant le dessin, les Allemands essaient de larguer un réacteur sur Londres ! » S’il est effrayant d’apprendre que les Allemands sont bel et bien en train d’œuvrer à un projet de bombe, constater qu’ils semblent partis sur une conception très peu pratique a de quoi rassurer. Après avoir discuté de la question, même Bohr comprendra qu’une telle

« bombe » ne fera pas long feu. Dès le lendemain, Oppenheimer 15 écrit à Groves pour lui expliquer qu’une pile d’uranium qui explose ferait « une arme militaire plutôt inutile ».

 

Comme Oppenheimer 16 le fera un jour remarquer : « Il est facile, comme l’histoire l’a montré, même pour les plus sages des hommes de ne pas comprendre ce que Bohr voulait dire. » Et, à l’instar de Bohr, Oppenheimer n’a jamais été simple ou direct. À Los Alamos, les deux hommes semblent d’ailleurs parfois s’imiter l’un l’autre. « Bohr à

Los Alamos fut une merveille, écrira Oppenheimer 17. Il s’intéressait de très près à la technique. Mais sa véritable fonction, je pense, et pour la plupart d’entre nous, n’était pas d’ordre technique. » Bohr était surtout venu « le plus secrètement du monde » pour défendre une cause politique : l’ouverture de la science et des relations internationales, seul espoir d’éviter une course aux armements nucléaires après la guerre. Un message qui trouve en Oppenheimer un terrain plus que favorable. Pendant près de deux ans, il avait été obnubilé par de lourdes et complexes responsabilités administratives. Pour, au fil des mois, devenir de moins en moins physicien théorique et de plus en plus administrateur scientifique. Une transformation intellectuellement étouffante. Aussi, lorsque Bohr débarque sur la mesa et parle en des termes profondément philosophiques des implications du projet pour l’humanité, Oppenheimer se sent comme rajeuni. À Groves, il assure que la présence de Bohr a grandement contribué à remonter le moral des troupes. Jusqu’alors, lui écrira Oppenheimer, le travail « semblait souvent si macabre ». Bohr aura tôt fait de « donner de l’espoir à l’entreprise, alors que beaucoup n’étaient pas exempts d’appréhension ». Le Danois exprime tout le mépris qu’il a pour Hitler et souligne le rôle que les scientifiques ont à jouer dans sa défaite. « Son espoir d’une issue positive, que l’objectivité, la coopération des sciences auraient leur utilité, nous voulions tous y croire. »

Victor Weisskopf 18 se souvient d’un Bohr lui disant combien « cette bombe peut être une chose terrible, mais pourrait aussi constituer le “grand espoir” ». Au début du printemps, Bohr tente de coucher ses préoccupations sur le papier. Il rédige et remanie un mémorandum qu’il va ensuite partager avec Oppenheimer. Le 2 avril 1944, son brouillon contient plusieurs points

capitaux. Quelle que soit l’issue effective du projet, Bohr affirme 19 qu’« il est déjà évident que nous nous trouvons face à l’un des plus grands triomphes de la science et de la technique, destiné à influer profondément sur l’avenir de l’humanité ». À très court terme, « une arme de puissance jusqu’alors insoupçonnée est en passe d’être créée et […] modifiera de fond en comble la physionomie des guerres futures ». Soit la bonne nouvelle. La mauvaise est tout aussi claire et prophétique : « À moins qu’il ne soit possible de s’entendre à temps pour contrôler l’emploi des nouveaux éléments radioactifs, tout avantage momentané, même important, risque d’être annulé par la menace perpétuelle qui pèsera sur la sécurité du monde. »

Dans l’esprit de Bohr, la bombe atomique tient déjà du fait – et le contrôle de cette menace pour l’humanité nécessite d’« aborder les relations internationales d’une façon radicalement nouvelle ». À l’âge atomique tout proche, impossible pour l’humanité d’être en sécurité si le secret n’était pas banni. Mais le « monde ouvert » imaginé par Bohr n’était pas une utopie. Il existait déjà dans les communautés multinationales de la science. Dans un sens très pragmatique, Bohr pense que les laboratoires de Copenhague, de Cavendish et d’ailleurs ont tout de modèles pratiques pour ce nouveau monde. Le contrôle international de l’énergie atomique n’est possible que dans un « monde ouvert » fondé sur les valeurs de la science. Pour Bohr, c’est la culture communautaire de la recherche scientifique qui produit le progrès, la rationalité et même la paix. « La connaissance est la base même de la civilisation », écrit-il, mais « tout élargissement de nos connaissances comporte pour les individus et les nations des responsabilités accrues par la possibilité qu’il donne de modeler les conditions de la vie humaine ». Il s’ensuit que dans le monde de l’après-guerre, chaque nation doit avoir la certitude qu’aucun ennemi potentiel n’est en train de stocker des armes atomiques. Ce qui ne serait possible que dans un « monde ouvert » où des inspecteurs internationaux auraient un accès total à tous les complexes militaires et industriels et à toutes les informations sur les nouvelles découvertes scientifiques.

Enfin, Bohr conclut 20 que ce régime de contrôle international n’est à même d’être instauré après guerre que si l’Union soviétique est invitée sans tarder à participer à sa planification – soit avant que la bombe ne soit une réalité et avant que la guerre ne soit terminée. Pour éviter la course aux armements nucléaires d’après-guerre, pense Bohr, il faut absolument que Staline soit informé de l’existence du projet Manhattan et assuré qu’il ne représente aucune menace pour l’Union soviétique. Un accord rapide entre Alliés pour le contrôle international de l’énergie atomique une fois la guerre derrière eux est la seule alternative à un monde atomiquement armé jusqu’aux dents. Oppenheimer est du même avis – en réalité, il avait choqué ses officiers de sécurité l’été d’avant en disant au colonel Pash qu’il voyait « d’un bon œil » l’idée que le président américain informe les Russes du projet de bombe.

On comprend facilement l’effet que Bohr a pu avoir sur Oppenheimer. « [Il] connaissait Bohr depuis longtemps et ils étaient assez proches

personnellement, fait remarquer Weisskopf 21. Bohr était celui qui discutait à fond de ces problèmes politiques et éthiques avec Oppenheimer, et c’est probablement à ce moment-là [début 1944] qu’il a commencé à y penser sérieusement. » Durant ce même hiver, en fin de journée, Oppenheimer et David Hawkins raccompagnent Bohr dans ses quartiers du Fuller Lodge quand il insiste pour aller tester l’épaisseur de la glace sur l’Ashley Pond. Oppenheimer, habituellement téméraire, se tourne alors vers Hawkins et

s’exclame 22 : « Mon Dieu, suppose qu’il glisse ? Qu’il passe au travers ? Que ferions-nous tous alors ? »

Le lendemain, Oppenheimer fait venir Hawkins dans son bureau, sort un dossier de son coffre-fort et lui fait lire une lettre que Bohr vient d’écrire à Franklin Roosevelt. Oppenheimer fera manifestement grand cas du

précieux document. Selon Hawkins 23 : « Il sous-entendait que Roosevelt avait parfaitement compris. Ce qui fut une grande source de joie et d’optimisme. […] La chose est intéressante. Nous allions tous vivre dans cette illusion, pour le temps qui nous restait à Los Alamos, que Roosevelt avait compris. »

 

Cela faisait longtemps que Bohr avait converti sa si particulière interprétation « de Copenhague » de la physique quantique en une vision

philosophique du monde – ce qu’il nommait la « complémentarité 24 ». Bohr va toujours essayer d’appliquer aux relations humaines ses connaissances sur la nature physique du monde. Comme l’écrira l’historien des sciences

Jeremy Bernstein 25 : « Bohr ne voulait pas limiter l’idée de complémentarité à la physique. Il la voyait partout : dans l’instinct et la raison, dans le libre arbitre, dans l’amour et la justice, et ainsi de suite. » Et, logiquement, il va la voir dans ce qui se trame à Los Alamos. Tout, dans ce projet, était bourré de contradictions. On construit une arme de destruction massive qui vaincra le fascisme et mettra fin à toutes les guerres, mais qui pourrait permettre, aussi, de mettre fin à la civilisation humaine. Naturellement, il est d’un grand réconfort pour Oppenheimer de s’entendre dire par Bohr que les contradictions de la vie sont toutes d’un seul tenant – et donc complémentaires.

Oppenheimer admire tellement Bohr que, dans les années qui suivront, il va souvent se charger de le traduire au reste de l’humanité. Peu comprenaient ce que Bohr entendait par « monde ouvert ». Et il arrivait à ceux qui le saisissaient d’être tout à fait terrifiés par l’audace de ce projet. Au début du printemps 1944, Bohr reçoit une lettre, longtemps retardée par la censure, de l’un de ses anciens étudiants, le physicien russe Piotr

Kapitsa 26. Écrivant de Moscou, Kapitsa invitait chaleureusement Bohr à venir s’y installer, « où tout sera fait pour vous donner un abri à vous et à votre famille et où nous disposons désormais de toutes les conditions nécessaires à la poursuite du travail scientifique ». Kapitsa transmettait par ailleurs les salutations d’un certain nombre de physiciens russes que Bohr connaissait – pour laisser globalement entendre leur bonheur de le voir les rejoindre dans leur « travail scientifique ». Aux yeux de Bohr, c’est une opportunité splendide, et il va même espérer que Roosevelt et Churchill l’autorisent à accepter l’invitation de Kapitsa. Comme Oppenheimer

l’expliquera à ses collègues 27, Bohr souhaitait « proposer aux dirigeants de la Russie, qui étaient alors nos alliés, par l’intermédiaire de ces scientifiques, que les États-Unis et le Royaume-Uni “échangent” leurs connaissances atomiques contre un monde ouvert […], que nous proposions aux Russes de partager avec eux les connaissances atomiques s’ils acceptaient d’ouvrir la Russie et d’en faire un pays ouvert et une partie d’un monde ouvert ».

Dans l’esprit de Bohr 28, le secret est un péril. Connaissant Kapitsa et d’autres physiciens russes, Bohr les pense parfaitement capables de saisir les implications militaires de la fission. En réalité, d’après la lettre de Kapitsa, il part du principe que les Soviétiques savent déjà quelque chose sur le programme atomique américano-britannique – et pense que cela ne ferait que semer de dangereux soupçons si les Russes en concluent que la nouvelle arme est en train d’être développée sans eux. Un avis que partagent d’autres physiciens de Los Alamos. Robert Wilson se rappelle ainsi avoir « tarabusté » Oppenheimer pour savoir pourquoi il y avait des scientifiques britanniques, mais pas des Russes, à Los Alamos. « Il me semblait qu’en définitive, cela allait créer des rancunes très tenaces. » À la fin de la guerre, il est évident qu’Oppenheimer sera sur la même longueur d’onde, mais pendant, il va se montrer circonspect, d’autant plus qu’il se sait sous surveillance constante, et toujours refuser de se laisser entraîner dans de telles conversations. Soit en ne disant rien, soit en marmonnant que des scientifiques n’ont pas à déterminer ce genre de choses. Comme le dira

Wilson 29 : « Je ne sais pas, j’ai eu l’impression qu’il se disait peut-être que j’étais en train de le tester. »

Sans grand surprise, l’attitude de Bohr n’est pas du goût des généraux et des politiciens qui emploient les scientifiques. Le général Groves, par exemple, n’a jamais vraiment considéré les Russes comme des alliés. En 1954, interrogé par la Commission de l’énergie atomique, il déclare que « dès les deux premières semaines après mon arrivée à la tête de ce projet, il n’y a jamais eu d’autre illusion de ma part que celle que la Russie était notre ennemi et que le projet était mené sur cette base. Je n’étais pas d’accord avec l’attitude prévalant dans le pays et qui voulait que la Russie

fût un allié courtois 30 ». Sur les Soviétiques, l’opinion de Winston Churchill est similaire et il va être outré d’apprendre l’existence de la correspondance Kapitsa-Bohr par les services secrets britanniques. « Comment s’est-il [Bohr] fiché dans cette tambouille ? s’exclame Churchill à son conseiller scientifique, Lord Cherwell. Je pense qu’on devrait enfermer Bohr ou, à tout le moins, lui faire comprendre qu’il est tout au bord des crimes méritant la mort. »

Malgré des entrevues personnelles avec Roosevelt et Churchill au

printemps et à l’été 1944 31, Bohr ne réussira à persuader ni l’un ni l’autre des dirigeants de la myopie du monopole anglo-américain sur l’atome.

Comme Groves le fera savoir à Oppenheimer 32, Bohr « était parfois une épine dans le pied de tous ceux qui avaient affaire à lui, peut-être en raison de sa grande capacité mentale ». Ironiquement, au même moment où diminue son influence auprès de ces dirigeants politiques, Bohr voit sa stature atteindre de nouveaux sommets parmi les physiciens de Los Alamos. Une fois encore, Bohr était Dieu et Oppie son prophète.

 

Bohr était arrivé à Los Alamos en décembre 1943, affolé par ce qu’il avait appris auprès de Heisenberg sur la possibilité d’une bombe allemande. Il quitte Los Alamos au printemps, persuadé par les rapports des services de renseignement que les Allemands n’ont probablement pas de programme de bombe viable : « D’après les fuites concernant les activités des scientifiques

allemands, note-t-il 33, il est pratiquement certain qu’aucun progrès substantiel n’a été réalisé par les puissances de l’Axe. » Si Bohr en était convaincu, alors Oppenheimer devait lui aussi se rendre compte que les physiciens allemands étaient, selon toute vraisemblance, très loin derrière dans la course à la bombe. Selon David Hawkins, fin 1943, le général Groves informe Oppenheimer des dires d’une source allemande, selon laquelle les Allemands auraient tout bonnement abandonné leur premier programme. Selon Groves, il est cependant difficile d’évaluer la crédibilité de tels renseignements ; l’agent allemand pouvait très bien être vecteur de désinformation. Mais Oppenheimer se contentera de hausser les épaules. Hawkins se rappelle s’être dit qu’il était trop tard – et que les hommes de Los Alamos « étaient déterminés à fabriquer une bombe, qu’importent les

progrès réalisés par les Allemands 34 ».

 

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