Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Chapitre 2 - « Sa petite prison »

CHAPITRE 2

 

 

« Sa petite prison »

 

Croire que je m’engageais dans une voie précise

serait faire fausse route.

Robert Oppenheimer

 

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En septembre 1922, Robert Oppenheimer s’inscrit à Harvard. Bien que l’université lui accorde une bourse, il la refuse « parce que j’avais les

moyens de me débrouiller sans 1 ». À la place, l’université lui offre un volume des premiers écrits de Galilée. On lui attribue une chambre individuelle à Standish Hall, un dortoir pour étudiants de première année donnant sur la rivière Charles. À 19 ans, Robert est un jeune homme d’une étrange beauté. Chaque caractéristique de son corps semble excessive. Sa peau fine et pâle est tendue sur des pommettes hautes. Ses yeux sont du

bleu le plus clair 2, mais ses sourcils du noir le plus profond. Ses cheveux noirs, crépus et hirsutes sont coupés longs sur le dessus, mais courts sur les côtés, et le font sembler encore plus grand que ce que voudrait son corps efflanqué de 1,78 mètre. Il est si mince – Robert ne pèsera jamais plus de 58 kilos – qu’on pourrait craindre qu’il s’envole sous une bourrasque. Son nez romain droit, ses lèvres fines et ses grandes oreilles quasiment pointues parfont le tableau de son extrême délicatesse. Lorsqu’il s’exprime, c’est avec des phrases grammaticalement impeccables et avec le genre de politesse européenne affectée que sa mère lui a enseignée. Reste qu’en parlant, ses mains longues et fines donnent à ses gestes une impression de dislocation. Son physique était fascinant, au bord du bizarre.

Au cours des trois années suivantes, son comportement à Cambridge ne fera rien pour atténuer l’impression que donne son apparence de jeune homme studieux, socialement incompétent et immature. Aussi sûrement que le Nouveau-Mexique avait ouvert la personnalité de Robert, Cambridge va le ramener à sa vieille introversion. À Harvard, si son intelligence s’épanouit, son développement social régresse – du moins, de l’avis de ses proches. Le campus est un bazar intellectuel bourré de ravissements pour l’esprit. Mais il n’offre à Robert ni l’attention ni la sollicitude de l’Ethical Cultural School. Il y est livré à lui-même, et va donc faire de son puissant intellect un refuge. Il semble incapable de ne pas faire étalage de ses excentricités. Son régime alimentaire ne comprend quasi rien d’autre que du chocolat, de la bière et des artichauts. Le déjeuner se résume souvent à un black and tan – un bout de pain grillé tartiné de beurre de cacahuète et recouvert de sirop de chocolat. Aux yeux de la plupart de ses camarades, il est effacé. Heureusement pour lui, Francis Fergusson et Paul Horgan rentrent également à Harvard cette année-là, il a donc au moins deux âmes sœurs sur qui compter. Il se fera très peu de nouveaux amis. Parmi ceux-ci, Jeffries Wyman, un grand bourgeois de Boston qui se lance dans des études de biologie. « Il [Robert] avait beaucoup de mal à s’adapter socialement, se

souvient Wyman, et je pense qu’il était souvent très malheureux 3. Je suppose qu’il se sentait seul et qu’il avait l’impression de ne pas être à sa place. […] Nous étions de bons amis et il en avait d’autres, mais il lui manquait quelque chose […] parce que nos contacts étaient largement, et même entièrement en réalité, d’une nature intellectuelle. »

Introverti et cérébral, Robert est déjà grand lecteur d’auteurs ténébreux comme Tchekhov et Katherine Mansfield. Son personnage shakespearien préféré ? Hamlet. Des années plus tard, Horgan se souviendra que « Robert avait des accès de mélancolie, des dépressions profondes, très profondes,

lorsqu’il était jeune 4. Il semblait incapable de communiquer sur le plan émotionnel pendant un ou deux jours d’affilée. J’en ai été témoin une ou deux fois et cela m’a beaucoup angoissé, je ne savais absolument pas ce qui pouvait les déclencher ».

Il arrive que la fougue intellectuelle de Robert déborde du simple ostentatoire. Wyman se souvient d’une chaude journée de printemps durant laquelle Oppenheimer entre dans sa chambre et s’exclame : « Quelle chaleur intolérable ! J’ai passé tout l’après-midi allongé sur mon lit à lire la Théorie dynamique des gaz de Jeans. Que peut-on faire d’autre par un

temps pareil 5 ? » (Quarante ans plus tard, Oppenheimer avait toujours en sa possession un exemplaire usé par ses mains et le sel de mer d’Électricité et magnétisme, un autre ouvrage de James Hopwood Jeans).

Au printemps de sa première année, Robert se lie d’amitié avec Frederick Bernheim, un étudiant en médecine diplômé de l’Ethical Culture School un an après lui. En commun, ils ont un intérêt pour la science et à l’heure où Fergusson s’apprête à partir en Angleterre avec une bourse Rhodes, Robert fait de Bernheim son nouveau meilleur ami. Contrairement à la plupart des hommes dans leur vingtaine – ayant en tendance une myriade de connaissances et peu d’amis intimes – les amitiés de Robert sont aussi rares qu’intenses.

En septembre 1923, alors que débute leur deuxième année, Robert et Bernheim décident de prendre des chambres mitoyennes dans une vieille maison sise au 60 Mount Auburn Street, près des locaux du Harvard Crimson. Robert décore la sienne d’un tapis oriental, de peintures à l’huile et de gravures récupérées chez lui et insiste pour préparer son thé dans un samovar russe chauffé au charbon de bois. Les extravagances de son ami amusent plus qu’elles n’agacent Bernheim : « D’une certaine manière, il n’était pas très agréable à fréquenter, car il donnait toujours l’impression d’être englouti dans ses pensées. Quand nous étions colocataires, il passait des soirées enfermé dans sa chambre, à triturer la constante de Planck ou quelque chose dans le genre. Je le voyais parfois surgir comme un grand physicien en plein eurêka et moi, j’essayais juste de survivre à Harvard. »

Selon Bernheim, Robert était quelque peu hypocondriaque. « Il se couchait tous les soirs avec une chaufferette électrique pour ses lombaires,

et un jour, elle s’est mise à fumer 6. » Robert s’est réveillé et a couru à la salle de bain avec l’objet en feu. Puis il est parti se rendormir, sans réaliser que la combustion n’avait pas cessé. Bernheim se souvient avoir dû s’occuper du gadget avant qu’il n’incendie toute la maison. Vivre avec Robert sera toujours « un peu difficile, remarque Bernheim, parce que vous deviez plus ou moins vous adapter à ses normes ou à ses humeurs – c’était vraiment lui le dominant ». Que la colocation soit ou non pénible, elle va durer les deux ans qui leur restent à Harvard, et Bernheim lui doit les germes de sa future carrière dans la recherche médicale.

Un seul autre étudiant de Harvard a ses habitudes dans leurs quartiers de Mount Auburn Street. William Clouser Boyd rencontre un jour Robert en cours de chimie et se prend immédiatement d’affection pour lui. « Nous avions beaucoup d’intérêts communs en dehors de la science », se souvient-

il 7. Tous deux s’essaient à la poésie, parfois en français, et à des nouvelles imitant Tchekhov. Robert va toujours l’appeler « Clowser », en faisant exprès de mal orthographier son deuxième prénom. « Clowser » se joint souvent à Robert et Fred Bernheim lors de leurs virées le week-end à Cape Ann, à une heure de route au nord-est de Boston. Robert ne sachant pas encore conduire, les jeunes hommes se serrent dans la Willys Overland de Bernheim et passent la nuit dans une auberge à Folly Cove, près de Gloucester, qui sert une nourriture particulièrement bonne. Boyd termine Harvard en trois ans et, à l’instar de Robert, ne ménage pas ses efforts pour y parvenir. Reste que si Robert passe visiblement de longues heures à étudier dans sa chambre, Boyd se souvient qu’« il mettait un point

d’honneur à ce que personne ne le surprenne à sa tâche 8 ». À ses yeux, Robert le dépassait, et de loin, sur le plan intellectuel. « Il avait l’esprit très vif. Par exemple, lorsque quelqu’un proposait un problème, il donnait deux ou trois mauvaises réponses, suivies de la bonne alors que je n’avais même pas réussi à en conjecturer une seule. »

La musique est le point que Boyd et Oppenheimer n’ont pas en

commun. « J’aimais beaucoup la musique, se souvient Boyd 9, mais une fois par an, il allait à l’opéra, généralement avec Bernheim et moi, et il partait après le premier acte. Il n’en pouvait plus. » Herbert Smith avait lui aussi remarqué cette particularité et avait d’ailleurs dit un jour à Robert : « Tu es le seul physicien de ma connaissance qui ne soit pas également mélomane. »

Au départ, Robert est indécis sur la voie universitaire à emprunter. Il suit tout un tas d’enseignements sans rapport entre eux, dont la philosophie, la littérature française, l’anglais, une introduction au calcul, l’histoire et trois cours de chimie (analyse qualitative, analyse des gaz et chimie organique). Il envisage brièvement l’architecture, mais comme il avait adoré le grec au lycée, il caresse également l’idée de devenir classiciste, poète ou peintre. « Croire que je m’engageais dans une voie précise, se

souvient-il 10, serait faire fausse route. » Mais en quelques mois, il va opter pour sa première passion, la chimie, comme majeure. Déterminé à obtenir son diplôme en trois ans, il suit le nombre maximum de cours autorisés, soit six. Mais chaque semestre, il se débrouille pour en coincer deux ou trois autres. N’ayant pratiquement pas de vie sociale, il passe de longues heures à étudier – tout en s’efforçant de le cacher car, d’une certaine manière, il lui importe de laisser croire à la spontanéité de son intelligence. Il lit les trois mille pages du classique de Gibbon, L’Histoire de la décadence et de la chute de l’Empire romain. Il se goinfre également de littérature française et s’essaye à la poésie. Certains de ses textes sont publiés dans Hound and Horn, un journal étudiant. « Lorsque je suis inspiré, écrit-il à Herbert

Smith 11, je gribouille des vers. Comme vous l’avez si bien jugé, ils ne sont ni destinés ni disposés au regard de quiconque, et imposer leurs excès masturbatoires à autrui serait un crime. Mais je vais les ranger dans un tiroir pendant quelque temps et, si le cœur vous en dit, je vous les enverrai. » Cette même année voit la publication de La Terre vaine de T. S. Eliot. Lorsque Robert le lit, il s’identifie instantanément à l’existentialisme dépouillé du poète. Sa propre poésie est imprégnée de tristesse et de

solitude. Au début de son cursus à Harvard, il écrira ces lignes 12 :

 

L’aube charge notre être de désir

Et, avec notre vague à l’âme, la lente lumière nous trahit :

Quand le safran céleste

Fane et pâlit,

Et que le soleil

Désormais stérile, et que le feu qui déborde

Nous sort du sommeil,

Nous nous retrouvons

Chacun dans sa petite prison

Paré, sans le moindre espoir

À la négociation

Avec le reste des hommes.

 

Au début des années 1920, le climat politique à Harvard penche lourdement à droite. Peu après l’arrivée de Robert, l’université impose un quota pour limiter le nombre d’étudiants juifs. (En 1922, les Juifs constituaient 21 % des effectifs.) En 1924, on peut lire en une du Harvard Crimson que l’ancien président de l’université, Charles W. Eliot, vient de juger publiquement « funeste » qu’un nombre croissant de membres de la « race juive » se marient avec des chrétiens. Selon lui, ces mariages se passeraient rarement bien et, vu qu’il a été déterminé par des biologistes que les traits juifs seraient « prépotents », les enfants de ces unions

« n’auront que des têtes de Juifs 13 ». Si Harvard accepte quelques Noirs, le président A. Lawrence Lowell refuse catégoriquement qu’ils puissent se mélanger aux Blancs dans les dortoirs des premières années.

Des problèmes qui n’échappent pas à Oppenheimer. De fait, dès

l’automne 1922 14, il rejoint le Student Liberal Club, fondé trois ans plus tôt pour offrir aux étudiants un espace de discussion sur la politique et l’actualité. À ses débuts, le club attire un large public avec des orateurs aussi fameux que le journaliste engagé Lincoln Steffens, le syndicaliste Samuel Gompers, de la Fédération américaine du travail, ou encore le pacifiste A. J. Muste. En mars 1923, le club prend officiellement position contre les politiques d’admission discriminatoires. Si le club s’est forgé une réputation de radicalité, Robert ne s’en laisse pas conter et écrit à Smith

pour déplorer la « pompeuse stupidité du Liberal Club 15 ». Dans ce premier contact avec la politique organisée, il se sent « comme un poisson hors de l’eau ». Néanmoins, lors d’un déjeuner dans les locaux du club au 66 Winthrop Street, on le présente à un étudiant de troisième année, John Edsall, qui va vite le convaincre de participer à la rédaction d’un nouveau journal étudiant. Fort de sa culture antique, il persuade Edsall de baptiser le journal The Gad-Fly [la mouche du coche], en référence à Socrate qui se comparait à un taon agaçant les flancs d’un cheval représentant la cité athénienne – la citation de Platon en grec orne la page de titre. Le premier numéro sort en décembre 1922, et Robert figure dans l’ours comme rédacteur en chef adjoint. S’il se souvient avoir écrit quelques articles sans les signer, la vie du Gad-Fly sera de courte durée au sein du campus et seuls quatre numéros sont arrivés jusqu’à nous. L’amitié de Robert et Edsall, elle, va perdurer.

À la fin de sa première année à Harvard, Robert estime avoir fait une erreur en choisissant la chimie comme majeure. « Je ne sais plus comment j’en suis venu à comprendre que la chimie me plaisait parce qu’elle était

très proche de la physique, commentera Oppenheimer 16. Il est évident qu’en lisant de la chimie physique et en tombant sur des notions de thermodynamique et de mécanique statistique, vous allez vouloir en savoir davantage. […] L’image est très floue, je n’ai jamais suivi de cours d’introduction à la physique. » S’il s’est engagé dans une spécialisation en chimie, au printemps, il demande au département de physique de l’accepter dans son école doctorale, ce qui lui permettrait de suivre des cours de physique de niveau supérieur. Pour prouver le sérieux de ses connaissances, il cite quinze livres qu’il affirme avoir lus. Des années plus tard, il apprendra que lors de la commission qui avait examiné sa demande, l’un des professeurs, George Washington Pierce, s’était exclamé : « De toute évidence, s’il [Oppenheimer] dit qu’il a lu ces livres, c’est un menteur, mais

il mérite son doctorat rien que pour en connaître les titres 17. »

En physique, son premier directeur de thèse est Percy Bridgman (1882-1961), futur prix Nobel. « Bridgman a été pour moi un merveilleux

professeur, se souvient Oppenheimer 18, parce qu’il ne se résignait jamais à l’état des choses et cherchait toujours à mieux comprendre. » Aux yeux de Bridgman, Oppenheimer est « un étudiant très intelligent », qui « en savait assez pour poser des questions ». Reste que lorsque Bridgman lui confie une expérience de laboratoire nécessitant la fabrication d’un alliage cuivre-nickel dans un four construit pour l’occasion, Oppenheimer « ne sait pas faire la différence entre les deux bouts du fer à souder ». Oppenheimer est si maladroit avec le galvanomètre que les délicats mécanismes de l’appareil doivent être remplacés à chaque fois qu’il s’en sert. Robert fait néanmoins preuve de persévérance et Bridgman juge les résultats suffisamment intéressants pour les publier dans une revue scientifique. Robert se montre à la fois précoce et, de temps en temps, exaspérant d’impudence. Un soir, Bridgman l’invite à prendre le thé chez lui. Au cours de la soirée, le professeur montre à son élève la photographie d’un temple construit, selon lui, vers 400 avant J.-C. à Ségeste, en Sicile. Oppenheimer s’inscrit tout de suite en faux : « Si j’en juge d’après les chapiteaux de colonne, il a été

construit environ cinquante ans plus tôt 19. »

Lorsque le célèbre physicien danois Niels Bohr 20 donne deux conférences à Harvard en octobre 1923, Robert s’oblige à assister à chacune. L’année précédente, Bohr avait reçu le prix Nobel pour « ses recherches sur la structure des atomes et leur rayonnement ». Oppenheimer dira qu’« il serait difficile d’exagérer le degré de vénération que j’ai pour

Bohr 21 ». Son premier contact avec lui l’émeut profondément. Selon le professeur Bridgman « l’impression qu’il [Bohr] a faite sur tous ceux qui l’ont rencontré est celle d’un homme singulièrement plaisant sur le plan personnel. J’ai rarement connu d’homme aussi droit et visiblement dénué d’arrière-pensée. […] Aujourd’hui, on l’idolâtre comme un dieu scientifique dans la plupart des pays européens ».

Dans son apprentissage de la physique, l’approche d’Oppenheimer est éclectique, voire chaotique. Il se concentre sur les problèmes les plus intéressants et les plus abstraits du domaine, en esquivant l’ennui des fondamentaux. Des années plus tard, il avouera son malaise face aux lacunes de ses connaissances. « Aujourd’hui encore, va-t-il déclarer en 1963 lors d’un entretien, je panique quand je pense à un rond de fumée ou

aux vibrations élastiques 22. Mon esprit est vide – comme s’il n’y avait juste qu’un peu de peau au-dessus d’un trou. De la même manière, ma formation mathématique a été, même pour l’époque, très primitive. […] J’ai suivi un cours de [J. E.] Littlewood sur la théorie des nombres – c’était bien, mais pas vraiment l’apprentissage idéal pour faire carrière en physique. »

Lorsque Alfred North Whitehead arrive sur le campus, seuls Robert et un autre étudiant ont le courage de s’inscrire à un cours avec le philosophe et mathématicien. Laborieusement, ils explorent les trois volumes des Principia Mathematica, coécrits avec Bertrand Russell. « J’ai vécu un

moment très exaltant, se souvient Oppenheimer 23, en lisant les Principia avec Whitehead, qui les avait oubliés, ce qui fait qu’il a été à la fois professeur et élève. » Malgré cette expérience, Oppenheimer a toujours regretté ses lacunes en mathématiques. « Dans ce domaine, je n’ai jamais beaucoup étudié. J’en ai probablement appris largement plus par une méthode dont on fait trop peu de cas, c’est-à-dire en fréquentant les gens. […] J’aurais dû être plus assidu avec les mathématiques. Je pense que cela m’aurait plu, mais c’est une omission que je dois en partie à mon impatience. »

Mais si ses études ont des carences, auprès de son ami Paul Horgan, il admet le bien que lui fait Harvard. À l’automne 1923, Robert écrit à Horgan

une lettre satirique dans laquelle il parle de lui à la troisième personne 24 : « [Oppenheimer] est devenu un sacré bonhomme et vous n’imaginez pas à quel point Harvard l’a changé. Je crains que ce ne soit pas pour le bien de son âme qu’il étudie si dur. Il dit les choses les plus terribles. L’autre soir, je me disputais avec lui et je lui ai dit : “Mais vous croyez bien en Dieu, n’est-ce pas ?” Et il m’a répondu : “Je crois à la deuxième loi de la thermodynamique, au principe de Hamilton, à Bertrand Russell et, croyez-le ou non, à Siegfried [sic] Freud. »

Aux yeux de Horgan, Robert est captivant et charmant. Horgan est lui-même un jeune homme brillant qui, au cours de sa longue vie, va écrire dix-sept romans et vingt ouvrages d’histoire, pour remporter par deux fois le prix Pulitzer. Mais il verra toujours en Oppenheimer un génie singulier et inestimable. « Les De Vinci et les Oppenheimer ne courent pas les rues,

écrit Horgan 25 en 1988, mais leur merveilleux amour de la connaissance et la projection qu’ils en font tant au plan de leur science personnelle que de leurs réussites historiques nous offrent au moins un idéal à contempler et auquel se mesurer. »

Tout au long de son cursus à Harvard, Robert entretient une correspondance soutenue avec Herbert Smith, son professeur de l’Ethical Culture School et guide au Nouveau-Mexique. Au cours de l’hiver 1923, avec une ironie sophistiquée, il tente de lui faire comprendre à quoi ressemble sa vie à Harvard : « Généreusement, vous me demandez ce que je

fais, écrit Oppenheimer à Smith 26. En dehors des activités exposées dans mon vilain mot de la semaine dernière, je travaille et j’écris d’innombrables thèses, notes, poèmes, histoires et bricoles ; je vais à la bibliothèque de mathématiques et je lis, et à la bibliothèque de philosophie et je partage mon temps entre Minherr [Bertrand] Russell et la contemplation d’une très jolie dame qui prépare une thèse sur Spinoza – une charmante ironie, n’est-ce pas ? Je fais des cochonneries dans trois laboratoires différents, j’écoute [le professeur Louis] Allard ragoter sur Racine, je sers le thé et je parle savamment à quelques âmes perdues, je pars en week-end pour distiller une maigre énergie en rires et en épuisement, je lis du grec, je commets des faux pas, je cherche des lettres sur mon bureau et j’ai envie de crever. Voilà. »

Humour noir mis à part 27, Robert souffre toujours d’épisodes dépressifs. Certains sont provoqués par les visites de sa famille à Cambridge. Fergusson se souvient d’être allé dîner avec Robert et certains de ses proches – pas ses parents – et d’avoir vu son ami verdir à force de politesse contrainte. Ensuite, Robert allait entraîner Fergusson dans une marche de plusieurs kilomètres, pour lui parler tout du long d’un problème de physique d’une voix calme et monotone. La marche était sa seule thérapie. Fred Bernheim se souvient de leurs vadrouilles l’hiver, en pleine nuit, jusqu’à 3 heures du matin. Durant l’une de ces sorties, quelqu’un les met au défi : sont-ils cap’ de sauter dans la rivière ? Avec au moins l’un de ses amis, Robert se déshabille et plonge dans l’eau glacée.

Rétrospectivement, tous ses amis estiment que, durant toutes ces années, il avait effectivement l’air de se débattre avec des démons

intérieurs. « Le sentiment que j’avais de moi-même, dira Oppenheimer 28 au sujet de cette période de sa vie, fut toujours celui d’un désagrément extrême. J’avais très peu de sensibilité pour les êtres humains, très peu d’humilité devant les réalités de ce monde. »

La frustration sexuelle explique à n’en pas douter certains des problèmes de Robert. Parmi ses camarades de 20 ans, il n’est évidemment pas le seul dans son cas. Peu de ses amis avaient une vie sociale incluant des femmes. Et aucun ne se souvient avoir vu Robert une demoiselle à son

bras. Selon Wyman 29, avec Robert, ils étaient « trop amoureux » de la vie intellectuelle « pour penser aux filles. […] Nous vivions tout un tas d’aventures [avec des idées] […] mais il nous manquait peut-être certaines des formes d’amour les plus prosaïques qui facilitent la vie ». Robert est assailli d’envies licencieuses, comme en témoignent certains des poèmes

résolument érotiques qu’il écrit à cette époque 30 :

Ce soir elle porte une cape en loutre

qui fait scintiller de noirs diamants l’eau qui baigne ses cuisses

et de néfastes reflets conspirent pour surprendre

un pouls pardonnant la fièvre d’un viol.

 

Durant l’hiver 1923-1924, il écrit son « premier poème d’amour 31 » – en l’honneur de la « très jolie dame qui prépare une thèse sur Spinoza ». Une femme mystérieuse qu’il contemple de loin sans, visiblement, jamais aller lui adresser la parole.

 

Non, je sais que d’autres ont lu Spinoza,

Même moi ;

Que d’autres ont croisé leurs bras clairs

Sur l’ombre des pages ;

Que d’autres encore, trop purs pour regarder, même une

seconde,

Au-delà du sphincter sacré de leur érudition.

Mais qu’est-ce tout cela pour moi ?

Il vous faut venir, dis-je, et regarder les mouettes,

Mordorées par le soleil couchant ;

Il vous faut venir et me parler et me dire pourquoi

Dans ce même monde, de petites bouffées de nuage

Blanches comme de la ouate, si vous voulez, ou des dessous,

J’ai déjà entendu cela – comment

Ces petites bouffées de nuage blanches devraient flotter si

calmement dans

Le ciel immaculé,

Et il vous faut vous asseoir, blanche, dans une robe noire qui

aurait honoré

La conscience ascétique et sévère d’un bénédictin,

Et lire Spinoza, et laisser le vent souffler sur les nuages,

Et me laisser me noyer dans l’extase du manque…

Bien, et si j’oublie,

Si j’oublie Spinoza et votre constance,

Si j’oublie tout, jusqu’à ce qu’il ne me reste

Que la lueur d’un espoir à moitié regret

Et les vastes horizons marins ?

 

Incapable d’entamer une relation, il demeure distant, espérant, comme le dit le poème, que la jeune femme fasse le premier pas : « Il vous faut venir et me parler… » Il ressent « la lueur d’un espoir à moitié regret ». Un tel mélange d’émotions fortes n’a, évidemment, rien d’inhabituel pour un jeune homme aux portes de l’âge adulte. Mais Robert aurait eu besoin de s’entendre dire qu’il n’était pas seul.

Encore et toujours, dès qu’il plonge dans l’angoisse, Robert demande de l’aide à son vieux professeur. À la fin de l’hiver 1924, il écrit à Smith dans la grande « détresse » d’une crise émotionnelle. Si cette première lettre n’a pas survécu, nous avons la réponse de Robert au courrier réconfortant de

Smith 32. « Ce qui m’a le plus apaisé, je crois, c’est que vous avez perçu dans ma détresse une certaine similitude avec celle dont vous aviez souffert ; il ne m’était jamais venu à l’esprit que la situation de quelqu’un qui me paraît aujourd’hui si irréprochable et si enviable pouvait être en quoi que ce soit comparable à la mienne. […] En théorie, qu’il y ait tant de bonnes personnes que je ne connaîtrai pas, tant de joies manquées m’est atrocement déplorable. Mais vous avez raison. Pour moi, en tout cas, le désir n’est pas un besoin, c’est une impertinence. »

La première année de Robert à Harvard terminée, son père lui trouve un emploi estival dans un laboratoire du New Jersey. Mais il s’ennuie. « Le travail et les gens sont bourgeois, paresseux et morts », écrit-il à Francis

Fergusson, pour sa part de retour dans le charmant ranch Los Pinos 33. « Il y a peu à faire et aucune énigme à se mettre sous la dent […] comme je t’envie ! […] Francis, tu m’étouffes d’angoisse et de désespoir ; tout ce que je peux admettre dans ma hiérarchie d’immuabilités physico-chimiques, c’est le chaucérien “Amour vincit omnia”. » Un langage fleuri auquel les amis de Robert sont habitués. « Quoi qu’il fasse, remarquera plus tard Francis, il exagère. » Paul Horgan, aussi, se souvient de la « tendance baroque de Robert à l’exagération ». Reste qu’il va effectivement démissionner du laboratoire et passer le mois d’août à Bay Shore, où il occupe le gros de ses journées à naviguer avec Horgan, qui avait accepté de le rejoindre pour les vacances.

En juin 1925, après seulement trois ans d’études, Robert obtient sa licence de chimie avec la mention summa cum laude. Il figure au tableau

d’honneur 34 et fait partie des trente étudiants sélectionnés pour rejoindre la fraternité d’excellence Phi Beta Kappa. Avec l’humour qui peut le

caractériser, il écrit cette année-là à Herbert Smith 35 : « Même au dernier stade de l’aphasie sénile, je ne dirai pas que l’éducation, dans un sens académique, n’était que secondaire durant mon cursus universitaire. Je me plonge dans cinq ou dix gros livres scientifiques par semaine, et je fais semblant de turbiner. Même si, au bout du compte, je dois me satisfaire d’un boulot de testeur de dentifrice, je préfère ne pas le savoir avant d’en être sorti. »

Une carrière de testeur de dentifrice n’avait cependant rien d’une perspective d’avenir pour un diplômé de premier cycle de Harvard qui avait suivi des cours comme « Chimie des colloïdes », « Histoire de l’Angleterre de 1688 à nos jours », « Introduction à la théorie des fonctions potentielles et équation de Laplace », « Théorie analytique de la chaleur et problèmes de vibrations inélastiques », ou encore « Théorie mathématique de l’électricité et du magnétisme ». Reste que des décennies plus tard, il se souviendra de ses premières années d’études en ces termes : « Si j’aimais travailler, je me suis éparpillé et j’ai réussi à faire illusion ; j’ai eu des A dans tous ces cours,

sans les avoir mérités 36. » Selon lui, il avait acquis une « familiarisation très rapide, superficielle et impatiente avec certaines parties de la physique, en souffrant de lacunes gigantesques et, souvent, d’un énorme manque de pratique et de discipline ».

Esquivant la cérémonie de remise des diplômes, Robert et deux amis, William C. Boyd et Frederick Bernheim, vont fêter l’événement seuls dans une chambre du dortoir en compagnie des bouteilles du laboratoire. « Avec

Boyd, on s’est mis une mine, se souvient Bernheim 37. Robert, il me semble, n’a bu qu’un verre et s’est éclipsé. » Dans le courant du week-end, Robert invitera Boyd à Bay Shore, pour l’emmener jusqu’à Fire Island à bord de son cher Trimethy. « On a enlevé nos vêtements, se souvient Boyd, et on s’est baladé sur la plage jusqu’à attraper un bon coup de soleil. » Robert aurait pu rester à Harvard – l’université lui a proposé une bourse de recherches – mais c’était en deçà de ses ambitions. S’il est diplômé en chimie, c’est la physique qui le réclame et il sait que, dans le monde de la

physique, Cambridge, en Angleterre, est « plus près du centre 38 ». Espérant que l’éminent physicien néo-zélandais Ernest Rutherford, pionnier dans la modélisation de l’atome nucléaire en 1911, le prenne sous son aile, Robert persuade son professeur de physique, Percy Bridgman, de lui écrire une lettre de recommandation. Bridgman y écrit sans détour qu’Oppenheimer possède un « pouvoir d’assimilation parfaitement prodigieux » mais que « sa faiblesse se situe du côté expérimental. Son esprit est bien davantage analytique que physique, et il n’est pas à l’aise dans les manipulations du laboratoire. […] À mon sens, savoir si Oppenheimer fera un jour des contributions réelles et importantes tient du pari, mais s’il y parvient, je crois qu’on lui devra des succès très inhabituels ».

Bridgman termine son courrier par des commentaires – qui n’ont rien d’atypique pour l’époque et le lieu – sur les origines juives

d’Oppenheimer 39 : « Comme son nom l’indique, Oppenheimer est juif, mais sans les caractéristiques usuelles de sa race. C’est un jeune homme de grande taille, bien bâti, avec des manières plutôt effacées qui font tout son charme, et je pense qu’aucun frein de cette nature ne devrait vous faire hésiter à considérer son dossier. »

Bercé par l’espoir que la recommandation de Bridgman lui vaille son admission dans le laboratoire de Rutherford, Robert passe le mois d’août dans son cher Nouveau-Mexique. Détail qui a son importance, il y va avec ses parents et leur fait découvrir ses quelques hectares de paradis. Les Oppenheimer séjournent d’abord au Bishop’s Lodge, dans la banlieue de Santa Fe, puis retrouvent, au nord, le ranch Los Pinos de Katherine Page. Avec une fierté manifeste, Robert écrit à Herbert Smith : « Les parents sont vraiment très satisfaits de l’endroit, et ils commencent à monter un peu à cheval. Si la chose ne manque pas de m’étonner, ils semblent apprécier la frivole amabilité des lieux. »

Avec Paul Horgan, en vacances de Harvard pour l’été, et le frère de Robert, Frank, qui a alors 13 ans, ils partent pour de longues promenades à cheval dans les montagnes. Horgan se souvient d’avoir loué des chevaux à Santa Fe et d’avoir chevauché avec Robert sur la piste de Lake Peak, sillonnant la chaîne Sangre de Cristo et descendant jusqu’au village de

Cowles 40 : « Nous avons atteint la ligne de partage des eaux tout en haut de la montagne sous un orage formidable, […] une pluie battante titanesque. Nous nous sommes abrités sous nos chevaux pour déjeuner et nous avons mangé des oranges, [et nous] étions trempés jusqu’aux os. […] Je regardais Robert et tout à coup, j’ai remarqué que ses cheveux se dressaient sous l’effet de l’électricité statique. C’était merveilleux. » Lorsqu’ils finissent par rentrer à Los Pinos cette nuit-là, les fenêtres de Katy Page sont éclairées. « Une vue opportune, commente Horgan. Elle nous a reçus et les jours que nous allions passer furent un magnifique moment. Elle nous appelait ses esclaves, à l’époque et ensuite. “Voilà mes esclaves.” »

Tandis que Mme Oppenheimer occupe ses journées sur le porche ombragé du ranch Los Pinos, Page et ses « esclaves » arpentent les montagnes environnantes. Au cours d’une de ces virées, Robert découvre un petit lac absent des cartes sur le versant est du Santa Fe Baldy – il le baptise le « lac Katherine ».

C’est probablement cet été-là que Robert goûte au tabac pour la première fois. Page apprenait aux jeunes à voyager léger, à ne se charger que du strict minimum. Une nuit, sur la piste, Robert va se retrouver à court de nourriture et quelqu’un lui propose alors de tirer sur une pipe pour

calmer sa faim. La pipe et les cigarettes 41 deviendront vite une dépendance, qu’il gardera toute sa vie.

À son retour à New York, Robert ouvre son courrier pour apprendre qu’Ernest Rutherford rejette sa candidature. « Rutherford ne voulait pas de

moi, se souviendra Oppenheimer 42. Il n’avait pas une très haute opinion de Bridgman et mes références étaient spéciales. » Rutherford transmet néanmoins la demande de Robert à J. J. Thomson, son célèbre prédécesseur à la direction du Laboratoire Cavendish. À 79 ans, Thomson, prix Nobel de physique en 1906 pour sa découverte de l’électron, avait depuis longtemps dépassé l’âge du physicien en activité. Il avait démissionné de ses responsabilités administratives en 1919 et, en 1925, il ne se montrait que sporadiquement au laboratoire. S’il continuait à diriger des thèses, c’était avec parcimonie. Robert est néanmoins très soulagé d’apprendre que Thomson accepte de le superviser. La physique est sa vocation et il est persuadé que l’avenir de la discipline – et le sien – se joue en Europe.

 

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