Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Chapitre 18 - « Tu ne voudrais pas l'adopter ? »

CHAPITRE 18

 

« Tu ne voudrais pas l’adopter ? »

 

Ici, à Los Alamos, j’ai trouvé un esprit d’Athènes,

de Platon, d’une république idéale.

James Tuck

 

Kitty, chez elle, à Los Alamos.

 

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Los Alamos va toujours tenir de l’anomalie démographique. Quasi personne de plus de 50 ans, et une moyenne d’âge peinant à dépasser les 25. « Nous n’avions pas d’invalides, de beaux-parents, de chômeurs, pas de

riches oisifs ni de pauvres », écrit Bernice Brode dans ses mémoires 1. Sur tous les permis de conduire, que des chiffres et pas de nom. Et pour tout le monde la seule et même adresse : « P.O. Box 1663 ». Derrière ses barbelés, Los Alamos se transforme en une communauté autonome de scientifiques, financée et protégée par l’armée américaine. Comme s’en souvient Ruth

Marshak 2, en arrivant sur le site, elle a l’impression « qu’une grande porte se refermait derrière nous. Comme si le monde que j’avais connu avec mes amis et ma famille n’allait plus avoir de réalité pour moi ».

Les lieux ont tout d’un camp militaire qu’on aurait mixé à une station

de sports d’hiver. Juste avant son arrivée, Robert Wilson 3 avait terminé la lecture de La Montagne magique de Thomas Mann et, parfois, aura l’impression d’avoir été transporté dans ce domaine merveilleux. Le

physicien anglais James Tuck 4 garde la mémoire d’une « époque dorée ». « Ici, à Los Alamos, j’ai trouvé un esprit d’Athènes, de Platon, d’une

république idéale. » Le site est une « île dans le ciel 5 », ou, pour reprendre le surnom que lui donnent certains nouveaux arrivants, on est à « Shangri-La ».

En à peine quelques mois, les habitants de Los Alamos vont se forger un solide sens communautaire – et bien des épouses en attribuent le mérite à Oppenheimer. Très tôt, dans un élan de démocratie participative, il nomme un conseil municipal qui, plus tard, devient un organe élu. S’il n’a aucun pouvoir officiel, ses réunions sont régulières et il aide Oppie à ne pas perdre de vue les besoins de la communauté. C’est là que les plaintes les plus banales de la vie – la qualité de la nourriture livrée par l’économat, les conditions de logement et les trop fréquentes prunes de stationnement – peuvent être exprimées. Fin 1943, Los Alamos dispose de sa propre station de radio de faible puissance qui diffuse des informations, des petites annonces relatives à la communauté et de la musique – notamment issue de la vaste collection de disques classiques d’Oppenheimer. Par petites touches, il fait savoir qu’il comprend et apprécie les sacrifices consentis par chacun. Malgré le manque d’intimité, les conditions spartiates et les pénuries récurrentes d’eau, de lait et même d’électricité, il sait transmettre son enthousiasme si particulier. « Tout le monde est complètement cinglé

par chez vous, dit un jour Oppie à Bernice Brode 6. Vous devriez donc bien vous intégrer. » (Les Brode vivront dans un appartement au-dessus de Cyril et Alice Kimball Smith et d’Edward et Mici Teller). Quand la troupe de

théâtre locale monte une production d’ 7 Arsenic et vieilles dentelles, le

public est aussi stupéfait que ravi de voir Oppenheimer, poudré de farine et raide comme un cadavre, porté sur scène et étalé sur le sol avec les autres victimes de la comédie de Joseph Kesselring. Et quand, à l’automne 1943, une jeune femme, l’épouse d’un chef de groupe, meurt soudainement d’une mystérieuse paralysie – la communauté craignant une épidémie de polio –, Oppenheimer est le premier à aller présenter ses condoléances au mari éploré.

À la maison, c’est Oppie qui s’occupe de la cuisine. Il a toujours un faible pour les plats exotiques comme le nasi goreng, mais, au quotidien, son dîner se compose le plus souvent d’un steak, d’asperges fraîches et de pommes de terre, le tout précédé d’un gin sour ou d’un martini. Le 22 avril 1943, pour célébrer son trente-neuvième anniversaire, il organise la première grande fête de la Colline. À ses invités, il offre le plus sec des martinis et un menu de grand restaurant – avec des portions chiches du côté

solide du repas. Comme se souvient le Dr Louis Hempelmann 8 : « L’alcool vous castagne à haute altitude, ce qui fait que tout le monde, même les êtres les plus sobres, comme Rabi, était complètement anesthésié. Tout le monde dansait. » Oppie opte pour un fox-trot dans son style habituel du Vieux Monde, un bras bien raide devant lui. Et Rabi va ravir l’assemblée en sortant un peigne qu’il porte à sa bouche pour en jouer comme d’un harmonica.

Kitty refuse de jouer les épouses de directeur, rôle social qu’elle exècre. « Kitty, c’était le genre de fille en blue-jeans et chemise Brooks Brothers

toute l’année », se souvient une amie de Los Alamos 9. Au début, elle travaille à temps partiel comme technicienne de laboratoire sous la supervision du Dr Hempelmann, chargé d’étudier les risques sanitaires des

radiations. « Elle était terriblement autoritaire », commente-t-il 10. Ce n’est qu’exceptionnellement qu’elle convie ses vieux amis de Berkeley à dîner, et tout à fait rarement qu’elle prépare de grandes soirées ouvertes à tous. Les voisins des Oppenheimer, par contre, Deke et Martha Parsons, adoraient recevoir et organiser de tels événements. Oppie encourageait autant son monde à travailler d’arrache-pied qu’à se mettre la tête à l’envers. « Le samedi, c’était la bamboche, écrit Bernice Brode, le dimanche, les promenades, et le reste de la semaine, le travail. »

Le samedi soir, le grand chalet était souvent bondé de danseurs de quadrille, les hommes en jeans, bottes de cow-boy et chemises colorées, et les femmes en longues robes gonflées de jupons. Sans surprise, les fêtes les plus agitées se font chez les célibataires de Los Alamos. De grosses noubas de dortoir carburant à une mixture composée pour moitié d’alcool de laboratoire et de l’autre de jus de pamplemousse, le tout stocké dans un bidon militaire de sept litres et gardé au frais sur un bloc de glace sèche et fumante. L’un des plus jeunes scientifiques, Mike Michnoviicz, prend parfois son accordéon pour accompagner les danseurs.

De temps en temps, les soirées sont dédiées au récital de piano ou de violon de physiciens musiciens. Pour ces saturnales, Oppenheimer se met sur son trente-et-un et apparaît dans l’un de ses très chics costumes en tweed. Pour invariablement polariser l’attention. « Dès que vous vous

trouviez dans une grande salle, se souvient Dorothy McKibbin 11, le plus grand groupe de gens avait toujours pour centre, si jamais vous arriviez à vous frayer un chemin jusqu’à lui, Oppenheimer. Il était comme un poisson dans l’eau dans ces fêtes et les femmes, c’était bien simple, elles l’adoraient. » Une fois, on avait organisé un bal costumé avec comme thème « Venez comme votre désir le plus refoulé. » Oppie s’y présente dans son costume ordinaire, une serviette de table sur le bras – comme pour signifier son désir de n’être qu’un simple serviteur. Une posture sans nul doute destinée à refléter une humilité savamment étudiée plutôt qu’une réelle envie cachée d’anonymat. En tant que directeur scientifique du projet le plus important de la guerre, Oppenheimer était en train de vivre son désir le plus « refoulé ».

Le dimanche 12, nombreux sont ceux qui partent randonner ou pique-niquer dans les montagnes voisines, ou bien qui louent les chevaux mis en pension dans les anciennes écuries de la Los Alamos Ranch School. Oppenheimer monte son propre cheval, Chico, un magnifique alezan de 14 ans, qu’il emmène sur un parcours familier partant de l’est de la ville vers les sentiers de montagne. Oppie a dressé Chico au tölt – un trot où le cheval n’a toujours qu’un sabot à terre – pour les sentiers les plus escarpés. En chemin, il salue tous ceux qu’il peut croiser en agitant son porkpie marron ou avec quelques mots. Kitty est elle aussi « très bonne cavalière, vraiment formée à l’européenne » ; au début, elle monte Dixie, un trotteur qu’on avait jadis vu courir dans les hippodromes d’Albuquerque. Ensuite, elle va passer à un pur-sang. Et, toujours, les Oppenheimer sont escortés d’un garde armé.

L’endurance physique d’Oppenheimer, qu’il soit sur un cheval ou à pied lors de randonnées, ne cesse de surprendre ceux qui l’accompagnent. « Il

avait toujours l’air si chétif, se souvient le Dr Hempelmann 13. Toujours si douloureusement mince, bien sûr, tout en étant étonnamment fort. » Au cours de l’été 1944, Hempelmann et Robert vont traverser les monts Sangre de Cristo pour rejoindre le ranch de Perro Caliente. « J’ai failli mourir, dit Hempelmann. Il était sur son cheval au tölt, parfaitement à l’aise, et mon cheval devait quasiment le suivre au galop pour ne pas se faire distancer. À mon avis, le premier jour, on a dû faire dans les 60 kilomètres. À l’arrivée, j’étais pour ainsi dire mort. » S’il est rarement malade, Oppie souffre de la toux du fumeur, fruit d’une consommation de quatre ou cinq paquets par jour. « Je pense qu’il ne passait à la pipe, commente l’une de ses

secrétaires 14, que pour faire une pause dans ses clopes à la chaîne. » Il lui arrive d’être pris de longues quintes spasmodiques, et il n’est pas rare que son visage vire au violet s’il persiste à vouloir parler malgré sa toux. Tout comme avec son cérémonial pour les martinis, Oppie avait une manière bien à lui de fumer ses cigarettes. Si la plupart des gens les tapotent de l’index pour faire tomber la cendre, sa manie consistait à frotter le bout incandescent de son petit doigt – en permanence recouvert d’une épaisse

couche de corne noire, comme carbonisé 15.

Petit à petit, la vie sur la mesa va devenir confortable 16, tout en étant loin d’être luxueuse. Les soldats s’occupent de couper le bois de chauffage, stocké pour la cuisine et la cheminée de chaque appartement. L’armée est également chargée du ramassage des ordures et de l’alimentation en charbon des chaudières. Chaque jour, l’armée fait venir par bus des Indiennes Pueblos de la colonie voisine de San Ildefonso et les emploie comme femmes de ménage. Vêtues de bottes en peau de cerf, de châles colorés et ornées de bijoux en argent et turquoise, les femmes Pueblos vont vite se fondre dans le paysage. Tous les matins, très tôt, une fois inscrites au bureau dédié de l’armée situé près du château d’eau de la ville, on pouvait les voir arpenter les chemins de terre vers les foyers de Los Alamos qui leur avaient été assignés pour une demi-journée – d’où le surnom dont les habitants ne vont pas tarder à les affubler : les « half-days ». L’idée, soutenue par Oppenheimer et mise en œuvre par l’armée, était qu’un tel service de ménage offrait aux épouses des scientifiques la possibilité de travailler comme secrétaires, assistantes de laboratoire, enseignantes ou « opératrices de machines à calculer » dans la zone technique. Ce qui, en retour, permettait à l’armée de contrôler la démographie de Los Alamos et de soutenir le moral de tant de femmes intelligentes et énergiques. Globalement, les domestiques sont attribuées en fonction des besoins, selon l’importance et le nombre d’heures de travail de la femme du foyer et du nombre d’enfants en bas âge, ainsi qu’en cas de maladie. S’il n’est pas toujours parfait, ce petit bout de socialisme militaire va grandement faciliter la vie sur la mesa et contribuer à transformer le laboratoire coupé du monde en une communauté pleinement industrieuse.

Los Alamos va toujours avoir un pourcentage inhabituellement élevé d’hommes et de femmes célibataires, et, naturellement, l’armée ne va guère réussir à garder chaque sexe bien sagement de son côté. Robert Wilson, le plus jeune des chefs de groupe du laboratoire, présidait le conseil municipal quand la police militaire ordonna la fermeture d’un des dortoirs pour femmes et le renvoi de ses résidentes. Une délégation de jeunes femmes en larmes, soutenue de jeunes célibataires déterminés, allait se présenter devant le Conseil pour faire appel de la décision. Comme s’en souviendra

Wilson 17 : « Il semble que des filles avaient créé un juteux petit business en répondant aux besoins fondamentaux de nos jeunes hommes, et ce à bon prix. Aux yeux de l’armée, tout était compréhensible jusqu’à ce que la maladie fasse sa vilaine apparition, d’où leur ingérence. » Le conseil municipal allait statuer du faible nombre de professionnelles dans le lot des pensionnaires, des mesures sanitaires furent prises et le dortoir resta ouvert.

 

La toile sécuritaire dans laquelle est emberlificoté Robert s’étend naturellement à sa femme. Bien vite, Kitty se retrouve devant le colonel Lansdale pour un premier interrogatoire en douceur. Habile et sachant toujours sonder le cœur de son interlocuteur, Lansdale décide que Kitty est à même de lui fournir de précieuses informations sur son mari. Comme il en

témoignera 18 : « Elle n’avait pas de bons antécédents. Raison pour laquelle j’ai saisi toutes les occasions possibles pour m’entretenir avec Mme Oppenheimer. » Lorsqu’elle lui sert un martini, il note ironiquement qu’elle n’est pas du genre à boire son thé le petit doigt en l’air. « Mme Oppenheimer m’a impressionné en m’apparaissant comme une femme forte, avec de fortes convictions. Comme le type de personne qui aurait pu être et qui était d’ailleurs, comme cela m’a semblé tout à fait manifeste, communiste. Il faut un caractère très solide pour être un vrai communiste. » Reste qu’au fil de leurs sinueuses conversations, Lansdale va se rendre compte que la loyauté ultime de Kitty est envers son mari. Et sent également que tout en jouant poliment son rôle, elle « me détestait, moi et tout ce que je représentais ».

S’il semble erratique, l’interrogatoire va vite se transformer en une subtile chorégraphie. « Comme on dit vulgairement, commentera Lansdale, elle a voulu m’empapaouter comme j’ai essayé de l’empapaouter. […] Je sentais qu’elle était prête à tout pour ses convictions. Ma tactique a été d’essayer de lui montrer que j’étais quelqu’un de pondéré, cherchant à honnêtement évaluer la position d’Oppenheimer. Ce qui explique que nos discussions aient duré si longtemps. »

« J’étais persuadé qu’elle avait été communiste, et pas certain que ses opinions abstraites avaient beaucoup bougé. […] Elle n’avait cure de ce que je pouvais savoir de sa vie avant sa rencontre avec Oppenheimer, ni de ce que je pouvais en penser. Peu à peu, je me suis rendu compte que rien dans son passé, ni dans celui de son autre mari ne signifiait quelque chose pour elle, comparé à lui. J’ai acquis la conviction qu’elle avait pour lui un attachement bien plus fort que pour le communisme, que son avenir à lui signifiait largement plus pour elle que le communisme. Elle essayait de me

vendre l’idée qu’il était toute sa vie, et j’ai fini par l’acheter 19. » Lansdale

rapportera ses conclusions à Groves en ces termes 20 : « Le Dr Oppenheimer était la chose la plus importante dans sa vie […], la force de sa volonté, une influence puissante pour éloigner le Dr Oppenheimer de ce que nous pourrions considérer comme de dangereuses associations. »

 

Derrière les barbelés, Kitty a parfois l’impression de vivre sous un microscope. L’économat propose des aliments et des marchandises que l’on ne peut se procurer qu’avec une carte de rationnement. Le cinéma projette deux films par semaine pour seulement 15 cents la séance. Les soins médicaux sont gratuits. Les jeunes couples sont si nombreux à avoir des

bébés 21 – quelque quatre-vingts naissances sont consignées la première année, et une moyenne d’environ dix par mois ensuite – que le petit hôpital de sept pièces fera aussi office de relais pour le courrier. Quand le général Groves se plaint de tous ces nouveaux bébés, Oppenheimer observe ironiquement que les fonctions d’un directeur scientifique n’incluent pas le contrôle des naissances. Ce qui s’applique également aux Oppenheimer. À

cette époque, Kitty est à nouveau enceinte. Le 7 décembre 1944 22, elle donne naissance, à l’hôpital de la caserne de Los Alamos, à une fille, Katherine, qu’ils surnomment « Tyke ». Un panneau indiquant « Oppenheimer » est placé au-dessus du berceau et, plusieurs jours durant, les habitants viennent jeter un coup d’œil au nouveau-né du patron.

Quatre mois plus tard, Kitty annonce qu’il lui faut « rentrer chez elle pour voir ses parents ». Que ce soit à cause d’une dépression post-partum, de l’excès de martinis chez les Oppenheimer ou de l’état de son mariage, Kitty est au bord de l’effondrement émotionnel. « Kitty commençait à

craquer, elle buvait beaucoup », se souvient Pat Sherr 23. Kitty et Robert ont également des problèmes avec leur fils de 2 ans. Comme tous les enfants de cet âge, Peter est difficile à gérer. Et selon Pat Sherr, Kitty se montre « très, très impatiente avec lui ». Sherr, psychologue de formation, pense que Kitty « n’a absolument aucune compréhension intuitive des enfants ». Kitty a toujours été lunatique. Sa belle-sœur, Jackie Oppenheimer, observe que Kitty « partait faire du shopping pendant plusieurs jours à Albuquerque ou même sur la côte ouest et laissait les enfants entre les mains de la bonne ». Quand elle revenait, Kitty avait toujours un énorme cadeau pour Peter. « Elle devait se sentir tellement coupable et malheureuse, la pauvre

femme 24. »

 

En avril 1945, Kitty part pour Pittsburgh, emmenant Peter avec elle. Mais elle décide de laisser sa petite fille de 4 mois aux soins de son amie Pat Sherr, qui vient de faire une fausse couche. Le Dr Henry Barnett, pédiatre à Los Alamos, avait d’ailleurs conseillé à Sherr de s’occuper d’un enfant pour se remettre. C’est ainsi que « Tyke » – ou Toni, comme elle sera plus tard surnommée – est installée chez les Sherr. Kitty et le jeune Peter resteront loin de Los Alamos pendant trois mois et demi, jusqu’en juillet 1945. Travaillant comme un forcené, Robert n’arrive à se libérer pour sa petite fille que quelques heures deux jours par semaine.

La pression exercée sur Robert pendant ces deux années d’une intensité incroyable va faire des ravages. Physiquement, le bilan est évident : sa toux est incessante et il ne pèse plus qu’une cinquantaine de kilos, soit littéralement la peau sur les os pour un homme de sa taille. Si son niveau d’énergie ne va jamais faiblir, c’est comme s’il disparaissait, jour après jour. Les conséquences psychologiques, aussi, seront dures, bien que moins évidentes. Après tout, Robert avait passé sa vie à apprendre à gérer sa charge mentale. Reste que la naissance de « Tyke » et le départ de Kitty vont le rendre inhabituellement vulnérable.

« Tout était très étrange, se souvient Sherr. Il venait s’asseoir et discuter avec moi, mais il ne demandait pas à voir le bébé. Elle aurait pu être Dieu sait où, mais il n’a jamais demandé à la voir. »

« Un jour, j’ai fini par dire : “Tu ne voudrais pas voir ta fille ? C’est un magnifique bébé.” Il m’a simplement répondu : “Ouais, ouais.” »

Deux mois vont passer. Lors d’une des visites de Robert, il demande à Sherr : « Tu sembles adorer Tyke. » Sherr répond sans ambages : « Oui, j’aime les enfants, et lorsque tu t’occupes d’un bébé, que ce soit le tien ou non, il devient une partie de ta vie. »

Et Sherr n’en croit pas ses oreilles à la question qu’Oppenheimer va lui poser : « Tu ne voudrais pas l’adopter ? »

« Bien sûr que non, rétorque-t-elle, elle a deux parents parfaitement valables. » Lorsque Sherr demande la raison d’une telle proposition, Robert répond : « Parce que je ne peux pas l’aimer. »

Sherr va chercher à le rassurer en lui disant que de tels sentiments n’ont rien d’inhabituel pour un parent qui a été séparé de son enfant, et qu’avec le temps, il viendrait à s’« attacher » au bébé.

« Non, je ne suis pas du genre à m’attacher », lui dit alors Oppenheimer. Lorsque Sherr lui demande s’il a parlé de cette histoire d’adoption à Kitty, Robert précise : « Non, non, non. Je voulais d’abord te sonder parce que je me suis dit qu’il était important que cette enfant ait un foyer aimant. Et c’est ce que tu lui as donné. »

Sherr sort gênée et bouleversée de cette conversation 25. Ce qui la frappe, c’est qu’aussi farfelue qu’ait été la suggestion, elle avait néanmoins été motivée par un sentiment authentique. « Il m’est apparu comme un homme de grande conscience ; pour qu’il soit capable de me dire cela. […] J’avais eu devant moi une personne consciente de ses sentiments – et qui, en même temps, s’en sentait coupable – et qui voulait, d’une manière ou d’une autre, donner à son enfant toutes les chances qu’il se pensait lui-même incapable de lui offrir. »

Quand Kitty revient enfin à Los Alamos, en juillet 1945, fidèle à son habitude elle couvre Sherr de cadeaux. Kitty trouve Los Alamos plus tendue que jamais. Les hommes travaillent de plus en plus longtemps et leurs femmes se sentent de plus en plus esseulées. Elle va prendre l’habitude d’inviter de petits groupes de femmes à des cocktails quotidiens. Jackie Oppenheimer, qui visite Los Alamos en 1945, se souvient de l’un de

ces événements 26 : « Que nous ne nous entendions pas très bien était de notoriété publique, mais elle semblait déterminée à ce qu’on nous voit ensemble. Une fois, elle m’a invitée à un cocktail – à 4 heures de l’après-midi. Quand je suis arrivée, il y avait Kitty et seulement quatre ou cinq autres femmes – des copines de bouteille –, et nous sommes restées assises là, à boire, sans parler. C’était affreux et je n’y suis plus jamais allée. »

À l’époque, Kitty n’est pas une alcoolique aux yeux de Pat Sherr. « Oui,

elle buvait un peu, se souvient-elle 27. À 4 heures, elle prenait son premier verre et continuait, mais elle n’avait pas l’élocution pâteuse. » Si, à n’en pas douter, l’alcoolisme de Kitty deviendra un problème plus tard dans sa vie,

selon un autre ami proche, le Dr Hempelmann 28, « elle ne buvait certainement pas plus que n’importe qui d’autre à Los Alamos ». De fait, l’alcool coule à flots sur la mesa et, au fil des mois, certains se sentent oppressés par l’isolement de la petite ville. « Au début, c’était très amusant, se souvient Hempelmann, mais au fur et à mesure que les choses avançaient, tout le monde était fatigué, tendu et irritable, ce n’était plus aussi rigolo. On se marchait sur les pieds. On s’amusait avec les mêmes gens avec qui on travaillait. Et si un ami vous invitait à dîner, que vous n’aviez rien d’autre à faire, mais que vous ne vouliez quand même pas y aller, cela se savait. S’il passait devant chez vous, il pouvait voir que votre voiture était toujours là. Tout le monde savait tout sur tout le monde. »

 

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