Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 29 - « Des mots terribles à propos d'Oppie »
CHAPITRE 29
« Des mots terribles à propos d’Oppie »
Je pense que tant que vous n’aurez pas regardé
le monstre dans les yeux, vous courez le plus grand
des dangers, celui de lui rentrer dedans sans le voir
Robert Oppenheimer, février 1953
OceanofPDF.com
Après ce qu’il finira par désigner comme « notre grand combat si mal
mené contre la Super 1 », Oppenheimer retourne à Princeton, découragé et
amer. Ce printemps-là, George Kennan lui écrit 2 : « Tu ne te doutes probablement pas à quel point tu es devenu ma conscience intellectuelle. » Le débat autour de la Super aura forgé une alliance entre ces deux formidables intelligences qui voient leurs instincts et leurs sensibilités converger dans l’opposition à une stratégie de défense basée sur la menace d’une guerre nucléaire.
« Ce qui me vient à l’esprit quand je repense à cette époque, se
rappellera Kennan 3, c’est son insistance sur l’attrait du concept d’ouverture. » Pour Oppenheimer, dissimuler des informations sur la bombe augmente les dangers de malentendus. Kennan se rappelle des arguments d’Oppie : « Il fallait avoir des discussions les plus franches possible avec eux [les Soviétiques] sur les problèmes qui allaient se poser et sur l’usage des armes. » Kennan est d’accord avec Oppenheimer pour dire que les armes nucléaires sont intrinsèquement néfastes et génocidaires : « Il aurait dû être évident à l’époque qu’il s’agissait d’une arme de laquelle personne n’avait rien à gagner. […] La seule idée qu’il était possible d’arriver à quoi que ce soit de positif en développant ces armes m’a semblé grotesque dès le départ. »
D’un point de vue personnel, Kennan éprouvera une gratitude éternelle à l’égard d’Oppenheimer de l’avoir emmené à l’Institut pour débuter une nouvelle carrière d’érudit et d’historien de renom. « Moi, qui dois à ta confiance et à tes encouragements l’opportunité de tirer le plus grand profit de mes capacités d’universitaire, et ce à un âge mûr, j’ai une dette
personnelle particulière envers toi 4. » Pourtant, la nomination de Kennan à l’Institut est extrêmement controversée ; certains mettent en doute les références de cet officier de carrière du Foreign Service qui n’a rien publié qui puisse de près ou de loin être qualifié d’érudit. John von Neumann vote
contre sa nomination et écrit à Oppenheimer 5 que Kennan « n’est pas, à ce jour, un historien » et qu’il doit encore produire un travail universitaire « d’exception ». La plupart des mathématiciens résidents, dirigés, comme d’habitude, par Oswald Veblen, s’y opposent en arguant que Kennan n’est qu’un ami politique d’Oppie, pas un universitaire. « Ils en voulaient à
Kennan, se souvient Freeman Dyson 6, et ont saisi l’occasion d’attaquer Oppenheimer. » Mais Oppenheimer, qui tient l’intelligence de Kennan en grande estime, fait passer cette nomination au conseil d’administration et promet de payer les 15 000 dollars avec son fonds directorial.
Kennan passe dix mois à Princeton avant de partir, à regret, au printemps 1952, lorsque Truman et Acheson lui demandent expressément d’être ambassadeur des États-Unis à Moscou. Mais moins de six mois plus
tard, il écrit à Robert 7 qu’il pense que son mandat à Moscou va être de courte durée. En effet, dix jours après il est révoqué après avoir dit à un journaliste que la vie en Russie soviétique lui rappelait l’époque où il était en Allemagne nazie. Sans surprise, il devient persona non grata pour les Soviétiques. Ensuite, après la victoire de Dwight Eisenhower à l’élection présidentielle, il devient évident que les républicains qui ont accédé au pouvoir en prônant le « refoulement » n’ont que faire de l’auteur de « l’endiguement ». En mars 1953, Kennan écrit à Oppenheimer pour lui dire qu’il vient juste de voir le secrétaire d’État John Foster Dulles, qui l’a
informé 8 « qu’il n’avait connaissance d’aucune “niche” disponible pour moi au gouvernement pour le moment […] tant je suis entaché par “l’endiguement” ». Kennan prend donc une retraite anticipée et se hâte de retourner à Princeton, la « chambre de décompression pour universitaires » d’Oppie. À l’exception d’un épisode un tout petit peu plus long en tant qu’ambassadeur en Yougoslavie au début des années 1960, il y passera le reste de sa vie. Il est le voisin et l’ami dévoué d’Oppenheimer et, à ses yeux, ce dernier a créé un « lieu où le travail de l’esprit peut se tenir sous sa forme la plus élevée – avec grâce, générosité et en faisant preuve des plus exquises rigueur et sévérité ».
La bombe H n’est pas le seul sujet pour lequel Oppenheimer s’oppose à la montée en puissance des armements de la guerre froide. En 1949, il désespère de faire le moindre progrès dans un avenir proche en matière de désarmement nucléaire. Il croit encore que la vision d’ouverture mondiale de Bohr est le seul espoir de l’humanité à l’ère atomique. Mais les événements du début de la guerre froide indiquent clairement que les négociations aux Nations unies visant à contrôler les armes nucléaires sont dans l’impasse. Oppenheimer tente alors d’user de son influence pour refroidir les attentes du gouvernement et du public pour tout ce qui concerne le nucléaire. Cet été-là, dans la presse, on peut lire qu’il a décrété que « l’énergie nucléaire pour les avions et les navires de guerre, ce ne sont
que des foutaises 9 ». Au Comité consultatif général (GAC), Oppenheimer et les autres scientifiques critiquent le Project Lexington de l’armée de l’air, un programme qui vise à mettre au point des bombardiers à propulsion nucléaire. Il évoque aussi les dangers inhérents aux centrales nucléaires civiles. De telles déclarations ne font rien pour lui valoir les faveurs des acteurs de l’establishment de la défense ou du secteur de l’énergie qui prônent le développement de technologies nucléaires.
Les expériences du GAC avec les haut gradés de l’armée et leur approche du programme d’armement nucléaire mettent tous ses membres de
plus en plus mal à l’aise. « Je sais, se rappelle Lee DuBridge 10, qu’il y a eu moult discussions sur des cibles en Union soviétique et sur le nombre [de bombes] qu’il faudrait pour détruire les principaux centres industriels. […] À l’époque, nous pensions que cinquante détruiraient tout ce qui comptait en Union soviétique. » Pour DuBridge, cela sera toujours une bonne estimation. Mais avec le temps, les représentants du Pentagone ne cessent de trouver des prétextes pour augmenter ce nombre. DuBridge se souvient : « Parfois nous en souriions, du fait qu’ils semblaient toujours pouvoir trouver des cibles pour le nombre [de bombes] qu’ils pensaient pouvoir produire dans l’année ou les deux années qui suivraient. Ils ajustaient simplement leurs objectifs de cibles aux objectifs de production. »
Les exposés d’Oppenheimer lors des réunions du GAC sont généralement d’une impeccable objectivité. Il est rare qu’il laisse transparaître la moindre émotion. Une exception pourtant : lorsque l’amiral Hyman Rickover informe la commission de l’empressement de la marine à mettre au point des sous-marins à propulsion nucléaire. Rickover se plaint que l’AEC ne travaille pas assez dur au développement des réacteurs. Il provoque Oppenheimer en lui demandant s’il a attendu d’avoir « tous les
faits 11 » avant de fabriquer une bombe atomique. Les yeux bleus d’Oppenheimer lui jettent un regard glacé, et il répond que oui. Bien que l’amiral Rickover soit notoirement autoritaire, Oppenheimer se retient jusqu’à son départ. Puis il se rend à la table où Rickover a laissé une petite
maquette de sous-marin en bois. Il place sa main 12 autour de la coque, l’écrase en silence et sort sans dire un mot. Oppenheimer élargissait son cercle d’ennemis politiques.
L’après-midi du 1er 13 février 1950, le lendemain du jour où Truman approuve la Super, Lewis Strauss reçoit un appel téléphonique de J. Edgar Hoover. Le chef du FBI l’informe que Fuchs vient d’avouer être un espion. Bien qu’Oppenheimer n’ait rien à voir avec le transfert de Fuchs à Los Alamos, Strauss lui tient rigueur du fait que Fuchs ait espionné pendant
qu’il était sous sa responsabilité. Le lendemain, Strauss écrit à Truman 14 que l’affaire Fuchs « ne fait qu’illustrer la sagesse de votre décision [au sujet de la Super] ». Selon Strauss, l’affaire Fuchs justifie son obsession du secret et son opposition à l’idée de partager la technologie nucléaire et de faire des recherches sur les isotopes avec les Britanniques ou quiconque d’autre. Et à la fois pour Strauss et pour Hoover, les révélations sur Fuchs commandent un nouvel examen du passé gauchiste d’Oppenheimer.
Le jour où Oppenheimer apprend la confession de Fuchs, il déjeune au fameux restaurant Oyster Bar de Grand Central Station avec Anne Wilson
Marks. « Avez-vous appris la nouvelle pour Fuchs ? » demande-t-il 15 à son ancienne secrétaire de Los Alamos. Ils s’accordent à dire que Fuchs était un personnage discret, solitaire, pathétique, même, à Los Alamos. « Robert était stupéfait par la nouvelle », se rappelle Wilson. D’un autre côté, il soupçonne que les connaissances de Fuchs sur la Super se limitaient probablement au modèle « char à bœuf » extrêmement malcommode. La même semaine, il dit à son collègue de l’Institut Abraham Pais qu’il espère que Fuchs a dit aux Russes tout ce qu’il savait sur la Super, parce que « ça
va les retarder de plusieurs années 16 ».
Quelques jours avant que la confession de Fuchs ne devienne de notoriété publique, Oppenheimer témoigne lors d’une session exécutive de la Commission conjointe de l’énergie atomique. Lorsqu’on lui pose pour la première fois des questions portant spécifiquement sur ses associations politiques dans les années 1930, Oppenheimer explique calmement qu’il a naïvement pensé que les communistes possédaient certaines réponses aux problèmes auxquels le pays en pleine Dépression était confronté. Sur place ses étudiants avaient du mal à trouver du travail, et à l’étranger Hitler était une menace. Sans être lui-même adhérent au Parti, Oppenheimer explique avoir entretenu des amitiés avec certains communistes pendant toutes les années de guerre. Mais progressivement, il avait discerné un « manque d’honnêteté et d’intégrité dans le […] Parti communiste ». À la fin de la
guerre, explique-t-il 17, il est devenu « un anticommuniste convaincu, que ses sympathies premières pour les causes communistes avaient immunisé contre toute contamination ». Il critique sévèrement le communisme pour son « hideuse malhonnêteté », ses « éléments de secret et son dogmatisme ».
Plus tard, un jeune membre de la Commission conjointe, William Liscum Borden, écrira à Oppenheimer une lettre où il le remercie poliment
pour son passage 18 : « Je […] crois que vous avez bien fait de paraître devant la commission et je pense que cela a été très positif. »
Borden rencontre Oppenheimer pour la première fois en avril 1949 lors d’une réunion du GAC, où il l’écoute en silence dénigrer ouvertement le Project Lexington, cette proposition de l’armée de l’air de construire un bombardier à propulsion nucléaire. Comme si ce n’était pas suffisamment polémique, Oppie critique également le projet de l’AEC de poursuivre avec un programme de centrale électrique nucléaire civile : « C’est une
dangereuse entreprise d’ingénierie 19. » Sceptique, Borden part en se disant qu’Oppenheimer est un « leader et manipulateur né ».
Après la confession de Fuchs, cependant, Borden commence à se demander si Oppenheimer n’est pas plus dangereux encore qu’un simple « manipulateur ».
Le 6 février 1950, Borden est là lorsque Hoover, le directeur du FBI, témoigne devant la Commission conjointe. Officiellement, Hoover est venu pour briefer la commission sur l’affaire Fuchs – mais il parle longuement d’Oppenheimer. Ce jour-là, le sénateur McMahon et l’élu au Congrès Henry « Scoop » Jackson (démocrate, représentant de l’État de Washington) participent à la réunion.
Pour la première fois 20, Jackson et McMahon entendent parler par Hoover du moment où Haakon Chevalier a approché Oppenheimer en 1943, pour lui suggérer qu’il serait peut-être de bon aloi de partager certaines informations scientifiques avec leur allié de guerre soviétique. Hoover rapporte qu’Oppenheimer a rejeté cette proposition mais, pour l’esprit soupçonneux de Borden, l’incident n’en est pas moins incriminant. Il commence à se demander si l’opposition d’Oppenheimer à la Super n’est pas motivée par une loyauté néfaste à la cause communiste.
En juin 1951, Borden envoie un de ses conseillers, J. Kenneth Mansfield, parler à Oppenheimer. Mansfield trouve Oppenheimer
« démesurément ambivalent 21 » au sujet de l’arsenal nucléaire grandissant de l’Amérique. Oppenheimer lui explique que les armes nucléaires stratégiques, celles qui peuvent détruire des villes, n’ont à ses yeux qu’un seul objectif : dissuader les Soviétiques d’attaquer les États-Unis. En doubler le nombre, comme le propose l’administration Truman, n’apportera rien de plus à cette dissuasion.
Les têtes nucléaires tactiques, c’est autre chose, explique Oppenheimer. En 1946, il a dénigré ces armes dans une lettre adressée au président Truman. Mais après la détonation par les Soviétiques d’une bombe atomique en 1949, Oppenheimer et ses collègues du GAC exhortent l’administration Truman à faire fabriquer davantage de ces armes de « champ de bataille » en guise d’alternative à la Super. Comme
Oppenheimer le dit à Mansfield 22, l’utilité militaire de l’arsenal nucléaire dépend davantage de « la sagesse de notre projet de guerre et de notre habilité à le mettre en œuvre que du nombre réel de bombes ». À l’époque, les troupes américaines mènent une guerre bien réelle dans la péninsule coréenne. Oppenheimer ne prône pas le recours aux armes atomiques en Corée, mais il avance qu’il y a un « besoin évident » de petites armes nucléaires tactiques susceptibles d’être utilisées sur un champ de bataille. « Ce n’est que lorsque l’utilité de la bombe atomique sera reconnue dans la mesure où elle fait partie intégrante des opérations militaires, écrit-il dans le Bulletin of the Atomic Scientists de février 1951, qu’elle constituera vraiment une aide dans la conduite d’une guerre. »
« J’ai eu l’impression, dira Mansfield à Borden 23, qu’Oppenheimer considère la guerre [avec l’Union soviétique] comme impensable, un jeu qui n’en vaut pas la chandelle. »
Je pense qu’il n’a pas vraiment réfléchi aux conséquences de sa politique de tempérance et de modération. Je soupçonne également que son esprit méticuleux considère que cette notion de bombardement stratégique est fondamentalement maladroite et lourde. C’est utiliser la masse plutôt que le scalpel du chirurgien ; il ne faut ni beaucoup d’imagination, ni de sophistication. Associez à cela ses sensibilités morales, de celles qui sont particulièrement prononcées chez les scientifiques, ajoutez-y sa conviction profonde que le peuple russe est fondamentalement victime d’un gouvernement […] tyrannique, ajoutez à cela sa répugnance à tuer des non-combattants – et son insistance fréquente et réitérée sur l’importance de développer des usages tactiques s’expliquera peut-être plus facilement.
Le mémo de Mansfield de juin 1951 capte avec précision l’esprit et la logique de la réflexion d’Oppenheimer. Mais Borden semble s’être braqué contre toute possibilité que les recommandations politiques d’Oppenheimer soient explicables par la logique. Il pense que d’autres obscures influences sont en jeu et il devient clair à ses yeux qu’il n’est pas le seul à le penser. À la fin de l’été, Borden et Strauss se réunissent pour discuter de leurs soupçons mutuels au sujet d’Oppenheimer. Strauss « consacre une bonne partie de la conversation à exprimer ses craintes et ses inquiétudes au sujet
d’Oppenheimer », peut-on lire dans un résumé de leur rencontre 24.
Strauss dit à Borden : « Ils [Oppenheimer et ses acolytes] vont être extrêmement prudents maintenant au téléphone parce que le “Barbier” [surnom donné par Strauss à Joe Volpe] est dans une position lui permettant d’avoir connaissance d’éventuelles vérifications téléphoniques et il aura fait passer le message. » Les amis d’Oppenheimer dans la communauté scientifique, pensent-ils, le protégeront toujours, et Oppie semble comprendre qu’il est surveillé. « J’ai fait remarquer [à Strauss], note Borden dans un mémo à lui-même, que d’autres responsables [sans doute le FBI] éprouvent le même sentiment de frustration intense quant à la possibilité de tirer des conclusions définitives. »
Avec leur paranoïa des complots, Borden et Strauss sont uniquement capables de voir que la prise de position d’Oppenheimer en faveur des armes nucléaires tactiques est un stratagème pour bloquer la Super. Borden est en effet convaincu qu’en 1950-1952, Oppenheimer a usé de toute son influence pour s’opposer au développement de la Super – même après qu’il était devenu évident en juin 1951 que Stanislaw Ulam et Teller avaient résolu les problèmes de conception de l’engin. Ils ne soucient guère
qu’Oppie ait qualifié sa conception de « techniquement adorable 25 » et ait formellement approuvé son développement. Lui et ses collègues du GAC ont à plusieurs reprises rejeté la proposition de Teller de construire un second laboratoire d’armements dédié spécifiquement à la Super, et, pour Borden et Strauss, c’est une preuve suffisante de la résistance permanente d’Oppenheimer. Mais Oppie et ses collègues du GAC ont leurs raisons. Ils croient que diviser les talents scientifiques de l’Amérique dans deux laboratoires distincts entraverait le progrès scientifique au lieu de le faire avancer.
Cette même année, Teller va voir le FBI avec une interminable liste d’accusations contre Oppenheimer. Le thème principal de ces accusations est qu’Oppenheimer a « retardé ou tenté de retarder ou d’entraver le
développement de la bombe H 26 ». Interrogé à Los Alamos, Teller fait de son mieux pour salir Oppenheimer avec ses insinuations, et dit au FBI qu’« un grand nombre de gens pensent qu’Oppenheimer s’est opposé au développement de la bombe H sur “ordre direct de Moscou” ». Pour se couvrir, il dit alors qu’il ne pense pas qu’Oppie soit « déloyal ». À la place, il attribue le comportement du savant à un défaut de sa personnalité : « Oppenheimer est quelqu’un de très compliqué, et c’est un homme exceptionnel. Dans sa jeunesse, il a pâti de sortes de crises physiques ou mentales qui ont pu l’affecter de façon permanente. Il a eu de grandes ambitions en sciences et il se rend compte qu’il n’est pas un aussi grand physicien qu’il le voudrait. » En conclusion, Teller dit qu’il « fera tout son
possible 27 » pour s’assurer qu’Oppenheimer ne travaille plus pour le gouvernement.
Teller n’est pas le seul partisan de la bombe H à tenir absolument à éliminer l’influence d’Oppenheimer. En septembre 1951, David Tressel Griggs, professeur de géophysique à l’UCLA, est nommé scientifique en chef de l’US Air Force. En tant que consultant de la RAND Corporation en 1946, Griggs a entendu des rumeurs au sujet des problèmes de sécurité d’Oppenheimer, et à présent son supérieur immédiat, le secrétaire de
l’armée de l’air Thomas K. Finletter, lui dit 28 qu’il a « de sérieux doutes quant à la loyauté du Dr Oppenheimer ». Ni Finletter, ni Griggs n’ont la moindre preuve, mais les deux hommes pensent que leurs soupçons sont validés par un « schéma d’activités, qui toutes impliquent le Dr Oppenheimer ».
Pour sa part, Oppenheimer s’interroge sur le bon sens de la direction de l’armée de l’air. Ses projets meurtriers l’ulcèrent. En 1951, on lui fait part du plan stratégique de guerre de l’US Air Force – qui appelle à l’anéantissement de villes soviétiques à une échelle qui le stupéfie. C’est le plan de guerre d’un génocide criminel. « C’était la chose la plus
épouvantable que j’aie jamais vue », confiera-t-il à Freeman Dyson 29.
Juste quelques semaines après être allé travailler pour Finletter en 1951, Griggs conduit une délégation de l’armée de l’air à Pasadena pour une conférence avec un groupe de scientifiques de Caltech. Ce groupe, dirigé par le président de Caltech, Lee DuBridge, devait écrire un rapport extrêmement secret – surnommé Project Vista – sur le rôle que les armes nucléaires pourraient jouer dans l’éventualité d’une invasion terrestre de l’Europe de l’Ouest par les Soviétiques. Griggs et d’autres responsables de l’armée de l’air ont été effrayés par des rumeurs selon lesquelles le rapport Project Vista dénigrerait les bombardements stratégiques. Les auteurs de Project Vista auraient promis de « ramener les combats sur le champ de bataille » en donnant aux petites ogives nucléaires tactiques la priorité sur les bombes thermonucléaires capables de détruire des villes entières.
Le chapitre V 30 du rapport avance même qu’il n’est pas possible d’utiliser des bombes thermonucléaires dans un but stratégique sur un véritable champ de bataille – et suggère qu’il serait dans les intérêts de l’Amérique que Washington adopte publiquement une politique de « non-recours en premier » des armes nucléaires. Le chapitre recommande également que le SAC (Strategic Air Command) ne reçoive qu’un tiers des précieux stocks de matériaux fissiles du pays. Le reste irait à l’armée pour servir d’armes tactiques sur le champ de bataille. Ces recommandations rendent Griggs furieux – et il n’est pas étonné d’apprendre que le principal auteur du chapitre V n’est autre que Robert Oppenheimer.
Oppenheimer ne fait même pas partie du comité du Project Vista. Mais DuBridge l’inclut dans ses délibérations pour les aider à clarifier leurs conclusions. Sans surprise, Oppie passe deux jours à lire les documents du comité avant d’écrire rapidement ce qui deviendra le polémique mais très logique chapitre V. Craignant le pouvoir de persuasion d’Oppenheimer, Griggs et ses collègues de l’armée de l’air vont faire tout leur possible pour étouffer le rapport. Ce n’est pas franchement une réussite ; juste avant Noël 1951, DuBridge, Oppenheimer et le scientifique de Caltech Charles C. Lauritsen arrivent à Paris pour informer le commandant suprême de l’Otan, le général Dwight D. Eisenhower, des conclusions du Project Vista. Ils soulignent auprès d’Eisenhower, un militaire, les dégâts potentiels que feraient une poignée d’ogives nucléaires tactiques sur une division blindée
soviétique. Oppie estime que le briefing est un « succès 31 ».
Lorsque Finletter a connaissance de ce voyage, il « sort de ses
gonds 32 ». L’armée de l’air ne veut surtout pas qu’Eisenhower soit exposé aux raisonnements d’Oppenheimer, tout particulièrement parce que ses opinions appuieraient les demandes de l’armée pour une plus grande part du
budget atomique. Lewis Strauss fulmine lui aussi, et écrira 33 au sénateur Bourke Hickenlooper de l’Iowa, un membre conservateur de la Commission conjointe sur l’énergie atomique, que « depuis qu’Oppenheimer et DuBridge ont passé un moment avec le général Eisenhower à Paris l’année dernière, je suis inquiet à l’idée que leur visite ait pu avoir pour objectif premier de l’endoctriner avec leur politique certes plausible mais spécieuse sur la situation de l’énergie atomique ». Le chef
d’état-major de l’armée de l’air, le général Hoyt S. Vandenberg 34, lui aussi, craint tant l’influence d’Oppenheimer qu’il retire discrètement le nom du scientifique de la liste de l’armée de l’air des individus autorisés à accéder à des informations top secret. La préférence d’Oppenheimer pour les armes nucléaires tactiques comme antidote à la guerre génocidaire a des conséquences imprévues. En « ramenant les combats sur le champ de
bataille 35 », il rend aussi plus probable le recours effectif aux armes nucléaires. En 1946, il avertit que les armes atomiques « ne sont pas des
armes politiques 36 mais […] elles-mêmes une expression suprême du concept de guerre totale ». En 1951, cependant, il écrit dans le Project Vista : « Il est clair qu’elles [les armes nucléaires tactiques] ne peuvent être utilisées que comme des compléments dans le cadre d’une campagne militaire qui a d’autres composantes, et dont l’objectif premier est une victoire militaire. Ce ne sont pas en premier lieu des armes totales ou de terreur, mais des armes destinées à apporter aux forces combattantes une aide qui, sinon, leur manquerait. » Le fait qu’elles puissent aussi faire office de gâchette qui déclencherait un échange entre armes nucléaires encore plus puissantes est un scénario qu’Oppenheimer n’envisage pas tant il veut désespérément éviter que l’armée de l’air ne programme un Armageddon sous couvert de stratégie de combat rationnelle.
Griggs et Finletter sont en outre dérangés par l’influence d’Oppenheimer sur une autre analyse de stratégie nucléaire, le Lincoln Summer Study Group de 1952, un rapport classifié du MIT sur la meilleure façon d’améliorer la défense aérienne du pays face à une attaque nucléaire. L’armée de l’air – dominée par le Strategic Air Command – craint que tout investissement dans la défense aérienne ne détourne des ressources des forces de représailles du SAC. Et c’est exactement ce que propose le
Lincoln Study Group : convertir « le gros de la flotte de B-47 37 du Strategic Air Command » en « intercepteurs longue portée, armés de missiles guidés à relativement longue portée ». Oppenheimer considère que la défense aérienne est une priorité raisonnable, mais pour les commandants du SAC, qui sont tous pilotes de bombardiers, c’est du défaitisme pur et simple.
Fin 1952, Finletter et d’autres responsables de l’armée de l’air découvrent, horrifiés, que quelqu’un a fait passer le rapport de synthèse du Lincoln Study Group aux frères Alsop. Persuadé que c’est l’œuvre d’Oppenheimer, « Finletter est fou de rage à l’idée de la collusion entre
Oppenheimer et les frères Alsop 38 ».
Au printemps, Griggs avait dit à Rabi qu’Oppenheimer et le GAC bloquaient le développement de la Super. Rabi défend son ami bec et ongles et suggère à Griggs de lire le procès-verbal des délibérations du GAC ; il comprendra alors avec quelle impartialité Oppenheimer a présidé ces réunions. Puis il propose d’organiser une réunion à Princeton entre les deux rivaux. Griggs accepte.
À 15 h 30 le 23 mai 1952, Griggs entre dans le bureau de Princeton d’Oppenheimer et s’installe pour ce qui est censé être une tentative de se comprendre mutuellement. Mais Oppenheimer ne tarde pas à brandir un exemplaire du rapport du GAC d’octobre 1949 qui contient ses recommandations controversées contre la mise au point de la bombe H. Ce qui revient à jeter de l’huile sur le feu. Oppie pourrait utiliser son indéniable charme pour rassurer un adversaire bureaucrate, mais c’est plus fort que lui. En Griggs il ne voit qu’un crétin assoiffé de pouvoir de plus, un scientifique médiocre qui s’est aligné avec des généraux et un physicien ambitieux, Edward Teller. Il ne s’abaissera pas à se défendre devant un tel homme, et leur conversation devient très vite tendue. Lorsque Griggs demande à Oppenheimer s’il a raconté que le secrétaire Finletter se vantait qu’avec une poignée de bombes H, les États-Unis pouvaient diriger le monde, Oppenheimer perd le peu de patience qu’il avait réussi à conserver jusque-là. Les yeux fixés sur Griggs, il rétorque que non seulement il a entendu parler de cette histoire, mais qu’en outre il la croit. Lorsque Griggs insiste et dit qu’il était présent et que Finletter n’a jamais dit une chose pareille, Oppie rétorque qu’il l’a entendu de la bouche d’une source inattaquable également présente ce jour-là.
Puisque les vilenies sont de sortie, Oppenheimer demande à Griggs s’il
le croit « pro-Russe ou simplement maboule 39 ». Griggs répond qu’il aimerait bien le savoir. Eh bien, reprend Oppenheimer, avez-vous déjà mis ma loyauté en question ? Griggs répond qu’en effet, il a déjà entendu des doutes sur la loyauté d’Oppenheimer, et qu’il a discuté du fait qu’il puisse représenter un risque de sécurité à la fois avec le secrétaire Finletter et le chef d’état-major de l’armée de l’air Hoyt Vandenberg. Ce à quoi Oppenheimer qualifie Griggs de « paranoïaque ».
Griggs part en colère, et plus convaincu que jamais qu’Oppenheimer est un danger. Il remettra à Finletter un compte rendu « confidentiel » de cette rencontre. Pour sa part, Oppie a la naïveté de croire que Griggs n’est pas suffisamment haut placé pour lui nuire. Quelques semaines plus tard, Oppenheimer aggrave son cas et réitère sa performance de Princeton lors d’un déjeuner avec Finletter en personne. Les conseillers du secrétaire de l’armée de l’air pensent que le moment est venu pour les deux hommes de se rencontrer en tête à tête et de discuter de leurs divergences. Mais Oppenheimer arrive en retard à la suite de son témoignage au Capitole et passe tout le déjeuner avec un visage de marbre tandis que Finletter, habile avocat de Wall Street, tente à maintes reprises de le faire parler. Oppenheimer ne fait pas le moindre effort pour cacher son mépris et se
montre « d’une impolitesse inouïe 40 ». Il en est venu à détester ces hommes de l’armée de l’air et leur engagement à construire toujours plus de bombes afin de tuer des gens par millions. À ses yeux, ils sont si dangereux, si obtus moralement, qu’il se réjouit presque qu’ils soient ses adversaires politiques. Quelques semaines plus tard, Finletter et son entourage disent au Joint Committee on Atomic Energy que la question de savoir « si [Oppenheimer]
est un élément subversif 41 » reste ouverte.
Les accusations de Finletter contre Oppenheimer illustrent les extrémités auxquelles sont poussés ceux qui sont engagés dans le débat sur le nucléaire. Oppenheimer lui-même n’est pas épargné par la contagion. En juin 1951, il fait un discours officieux devant le Committee on the Present Danger (dont il est membre), un groupe privé qui se consacre à faire pression sur le gouvernement pour le pousser à renforcer ses défenses conventionnelles. Il parle sans la moindre note et prône une vraie défense de l’Europe de l’Ouest, qui « permettrait à l’Europe d’être libre, et non
détruite [par des bombes atomiques]. Avec les Russes 42, conclut-il, nous avons affaire à un peuple barbare et attardé à la loyauté bancale envers leurs dirigeants. Le but ultime de notre politique devrait au final être de nous débarrasser de ce truc atomique sous sa forme d’arme ».
Pour montrer à quel point sa réflexion évolue, en 1952 on entend Oppenheimer spéculer à voix haute sur la possibilité d’une guerre préventive, une idée qui lui faisait horreur seulement trois ans auparavant. Certes il ne la prône jamais, mais il en évoque la possibilité à plusieurs occasions. En janvier 1952, Oppenheimer a une discussion avec les frères
Alsop, et Joe Alsop remarque que « la ligne d’Oppie 43, pour le dire sans détour, se rapprochait sacrément de la guerre préventive ; on ne peut pas se contenter de rester sans rien faire pendant qu’un ennemi potentiel rassemble les moyens de notre destruction certaine ».
En février 1953, Oppenheimer fait une conférence devant le Council on Foreign Relations où on lui demande si le concept de guerre préventive a un
sens dans le contexte actuel. Il répond 44 : « Je pense que oui. Mon impression c’est que les États-Unis survivraient physiquement, abîmés certes, mais qu’ils survivraient physiquement à une guerre qui non seulement commencerait maintenant, mais ne durerait pas trop longtemps. […] Cela ne veut pas dire que je pense que ce soit une bonne idée. Je pense que tant que vous n’aurez pas regardé le monstre dans les yeux, vous courez le plus grand des dangers, celui de lui rentrer dedans sans le voir. »
En 1952, Oppenheimer en a assez de Washington. Le président Truman a ignoré si souvent ses conseils qu’il entreprend des démarches pour s’éloigner du processus d’élaboration des politiques. Début mai, il déjeune au Cosmos Club de Washington avec James Conant et Lee DuBridge. Les trois amis compatissent et échangent des ragots sur leurs positions à
Washington. Par la suite, Conant notera dans son journal 45 : « Certains des “gars” du GAC de l’AEC veulent notre peau à tous les trois. Ils disent qu’on a traîné les pieds pour la bombe H. Des mots terribles à propos d’Oppie ! » En juin, frustrés par plus d’une décennie à gérer « de sales histoires qui menacent de devenir vraiment très sales » et conscients que se trame un complot visant à les évincer du GAC, les trois hommes présentent
leur démission de ce comité consultatif. Oppenheimer écrit à son frère 46 qu’il a désormais l’intention de se consacrer à la physique : « La physique est compliquée et merveilleuse, et beaucoup trop difficile pour moi excepté en tant que spectateur ; il faudra que cela redevienne facile un de ces jours, mais peut-être pas tout de suite. »
Mais quitter Washington n’est pas si simple. Malgré sa démission du GAC, Gordon Dean, de l’AEC, le convainc de rester disponible en tant que consultant contractuel. Ce qui prolonge automatiquement son habilitation top secret Q pendant une année supplémentaire. Et ce n’est pas tout. En avril, il accepte la demande du secrétaire d’État Dean Acheson de participer à un comité consultatif spécial du département d’État sur le désarmement. À ses côtés siègent Vannevar Bush, le président du Dartmouth College John Sloan Dickey ; le directeur adjoint de la CIA Allen Dulles ; et Joseph Johnson, président du Carnegie Endowment for International Peace. Comme d’habitude, il est élu président du comité.
Acheson recrute aussi McGeorge Bundy – professeur en sciences gouvernementales à Harvard de 33 ans – pour faire office de secrétaire de séance.
Au cours d’une de leurs premières sessions, Oppenheimer et ses collègues s’accordent à dire que le principal sujet à aborder est celui du
« problème de survie 47 » dans lequel les États-Unis et la Russie sont confrontés à « une impasse de scorpions – qui pourrait impliquer, ou pas, une guerre active sans recours aux aiguillons ». Oppenheimer sait que Teller et ses collègues espèrent tester un prototype de bombe à hydrogène cet automne. Il est donc intrigué quand Vannevar Bush suggère qu’avant de franchir cette étape, Washington et Moscou devraient peut-être se mettre d’accord sur une interdiction totale des essais de tout engin thermonucléaire. Un tel traité ne nécessiterait pas d’inspection, puisque toute violation de cette interdiction serait immédiatement détectée. Et sans tests, il n’est pas possible de faire de la bombe H une arme militaire fiable. Une course aux armements thermonucléaire peut être arrêtée avant qu’elle ne commence.
La commission Oppenheimer poursuit ses discussions en juin lors d’une réunion accueillie par Bundy dans sa maison de Cambridge, une grande demeure du e XIX siècle accessible à bicyclette depuis Harvard Square. James Conant les rejoint en tant que participant officieux. L’opinion de Conant sur les armes nucléaires s’est teintée d’amertume ; selon les notes de Bundy, Conant se plaint que pour « l’Américain moyen », la bombe est une arme qui menace les Soviétiques, « alors que le plus important c’est qu’aujourd’hui et à l’avenir, ce type de coup peut être porté par d’autres sur
les États-Unis 48 ». Même sans la bombe H, avance Conant, toutes les villes américaines sauf les plus grandes pourraient être facilement anéanties avec une seule arme atomique. Dans la pièce, personne ne le contredit.
L’ignorance du public est déjà navrante mais, pire encore, explique Conant, est « l’attitude des dirigeants de l’establishment de l’armée américaine ». Nos généraux s’appuient presque exclusivement sur ces armes qui constituent « leur principal espoir de victoire dans l’éventualité d’une guerre totale ». Si le pays développe ses forces conventionnelles, « les États-Unis pourront se dispenser de leur dépendance actuelle à l’égard des bombes atomiques ». Mais pour que cela se produise, estime Conant, les généraux « doivent être convaincus que tout bien considéré, les armes atomiques constituent à long terme un danger pour les États-Unis ».
Sans qu’Oppenheimer ne lui ait rien soufflé, Conant propose ce qui sera appelé vingt ans plus tard le concept de « non-recours en premier ». Les États-Unis, dit-il, doivent « annoncer officiellement que nous n’utiliserons jamais d’armes atomiques les premiers en cas de nouvelle guerre ». Il fait également part de son accord avec la proposition de Bush d’annoncer un moratoire tacite sur les essais de bombe thermonucléaire. Oppenheimer approuve les deux idées. Les arguments de la commission en faveur d’un
moratoire sont particulièrement convaincants. Ils disent à Acheson 49 : il nous semble presque inévitable qu’un test thermonucléaire réussi fournisse une forte motivation supplémentaire aux démarches soviétiques dans ce domaine. Il est peut-être vrai que le niveau des efforts soviétiques dans ce secteur est déjà élevé, mais si les Russes apprennent qu’un dispositif thermonucléaire est réalisable dans les faits, et que nous savons comment le fabriquer, leurs travaux sont susceptibles de s’intensifier considérablement. Il est également probable que les scientifiques soviétiques soient capables de déduire de l’essai [en analysant les retombées] des preuves utiles concernant les dimensions de l’engin.
Oppenheimer et ses collègues savent que le premier essai de bombe thermonucléaire – nom de code « Ivy Mike » – est prévu pour l’automne, et que toute tentative de s’y opposer sera vigoureusement combattue par l’armée de l’air. Ils ont beau être convaincus du bien-fondé de leurs idées, ils n’ont aucun moyen de rendre leur point de vue public. Un voile de secret recouvre inexorablement toutes les questions ayant trait à l’atome, et ils ne peuvent pas parler de leurs inquiétudes sans violer leurs habilitations de sécurité. Alors ils essaient de nouveau de convaincre l’establishment de la politique étrangère de Washington que les politiques actuelles en matière d’armes atomiques sont une impasse. Mais le 9 octobre 1952, le Conseil de sécurité nationale de Truman rejette catégoriquement la proposition de la commission Oppenheimer de demander un moratoire sur les essais de
bombe H. Le secrétaire à la Défense Robert Lovett s’emporte et déclare 50 que « ce genre d’idée doit être immédiatement écarté et tous les documents qui pourraient exister sur le sujet doivent être détruits ». Lovett, un membre puissant de l’establishment de la politique étrangère, craint qu’en cas de fuite de l’idée de moratoire, le sénateur Joseph McCarthy ne se fasse un plaisir d’enquêter sur le département d’État et sur son groupe de conseillers.
Trois semaines plus tard, les États-Unis font exploser dans le Pacifique une bombe thermonucléaire de 10,4 mégatonnes qui vaporise l’îlot d’Elugelab. Conant, clairement déprimé, confie à un journaliste de Newsweek : « Je n’ai plus de lien avec la bombe atomique. Je n’ai pas le
sentiment d’avoir été utile 51. »
Une semaine plus tard, c’est un sombre Oppenheimer 52 qui retrouve neuf autres membres d’une commission encore différente – la Science Advisory Committee to the Office of Defense Mobilization – pour débattre si oui ou non ils doivent démissionner en signe de protestation. De nombreux scientifiques ont l’impression que l’essai « Mike » a montré que le gouvernement n’a aucune intention d’écouter leur parole d’experts. Lee DuBridge, le vieil ami d’Oppie, fait passer un brouillon de lettre de démission. Mais au final, le faible espoir que la prochaine administration changera peut-être de trajectoire les convainc de mettre la lettre de côté. Ils savent que leurs chances sont minces. À un moment, James R. Killian,
président du MIT, se penche vers DuBridge et chuchote 53 : « Certains dans l’armée de l’air vont vouloir s’en prendre à Oppenheimer, et il faut qu’on le sache et qu’on soit prêt. » DuBridge est choqué. Naïvement, il pense que tout le monde considère encore Oppie comme un héros.
Pendant ce temps, Oppenheimer travaille avec Mac Bundy à la rédaction d’un rapport final destiné à la commission de désarmement du
département d’État. Ce document est transmis 54 au secrétaire d’État sortant Acheson juste au moment où Dwight D. Eisenhower s’installe à la Maison Blanche. À ce moment-là, naturellement, le document est extrêmement secret et seuls une poignée de hauts fonctionnaires de l’administration Eisenhower le voient. S’il avait été publié en 1953, il aurait sûrement déclenché une tempête de polémiques. Si Bundy a écrit le document, les idées sont pour beaucoup celles d’Oppenheimer : les armes nucléaires vont bientôt menacer toute la civilisation. Dans quelques années seulement, l’Union soviétique pourra avoir un millier de bombes atomiques, et 5 000 à peine quelques années après. Cela représente « le pouvoir de détruire une civilisation et un très grand nombre de personnes à l’intérieur ».
Bundy et Oppenheimer admettent qu’une « impasse nucléaire » entre les Soviétiques et les États-Unis pourrait évoluer en une « stabilité bizarre » dans laquelle les deux camps s’abstiendraient d’utiliser ces armes suicidaires. Mais « un monde aussi dangereux ne serait pas très calme, et pour maintenir la paix il sera nécessaire que les hommes d’État prennent des décisions pour contrer des actes irréfléchis non pas une fois, mais à chaque fois ». Ils concluent que « si la course à l’armement atomique n’est pas modérée d’une manière ou d’une autre, notre société tout entière sera de plus en plus exposée à un péril de la plus extrême gravité ».
Devant un tel danger, les membres de la commission Oppenheimer prônent l’idée de « franchise ». Une politique de secret excessif a maintenu les Américains dans la complaisance et dans l’ignorance du danger nucléaire. Pour corriger cela, la nouvelle administration « doit raconter
l’histoire du danger atomique 55 ». Chose étonnante, les membres de la commission recommandent même que « la vitesse et l’impact de la production atomique » soient révélés au public « et d’attirer l’attention sur le fait qu’au-delà d’un certain point, nous ne pouvons pas parer la menace soviétique simplement en “gardant une longueur d’avance sur les Russes.” »
La notion de « franchise » est directement inspirée de Niels Bohr, qui a toujours insisté pour dire que la sécurité était inextricablement liée à « l’ouverture ». En cela, Oppie reste le prophète de Bohr. Il n’attend plus rien des négociations de l’Onu sur le désarmement, qui sont dans l’impasse depuis longtemps. Mais il espère que la nouvelle administration verra que la « franchise » pourra à la fois avertir les Américains des vrais dangers de se reposer sur des armes nucléaires, et signaler aux Soviétiques que les Américains n’ont pas l’intention d’utiliser ces armes pour frapper les premiers de façon préventive. En outre, le Disarmament Panel prône la communication directe et continue avec les Soviétiques. Le Kremlin devrait à peu près connaître la taille et la nature de l’arsenal nucléaire américain – et Washington devrait privilégier fortement les négociations bilatérales afin de réduire cet arsenal.
Si les recommandations de la commission Oppenheimer avaient été acceptées par l’administration Eisenhower en 1953, la guerre froide aurait peut-être emprunté une trajectoire différente, moins militarisée. Cette attrayante hypothèse sera avancée par Bundy dans son article publié en
1982 56 dans le New York Review of Books, « L’occasion ratée d’arrêter la bombe H ». Et depuis l’effondrement de l’empire soviétique, les documents d’archive russes ont obligé les historiens à repenser les hypothèses de base sur les débuts de la guerre froide. Les « archives ennemies », comme l’écrit
l’historien Melvyn Leffler 57, montrent que les Soviétiques « n’avaient pas de plan préconçu pour rendre l’Europe de l’Est communiste, pour soutenir les communistes chinois ou faire la guerre en Corée ». Staline n’avait pas de « plan directeur » pour l’Allemagne et il voulait éviter un conflit militaire avec les États-Unis. À la fin de la Seconde Guerre mondiale, Staline avait réduit la taille de son armée de 11 356 000 soldats en mai 1945 à 2 874 000 en juin 1947, ce qui laisse entendre que, même sous Staline, l’Union soviétique n’avait ni les capacités, ni l’intention de lancer une
guerre d’agression. George F. Kennan 58 écrira qu’il n’a « jamais cru qu’ils [les Soviétiques] aient vu leur intérêt à renverser l’Europe de l’Ouest militairement, ni qu’ils auraient lancé une attaque sur cette région en général, même si la soi-disant dissuasion nucléaire n’avait pas existé ».
Staline dirigeait un État policier cruel, mais économiquement et politiquement c’était un État totalitaire en décomposition. Lorsqu’il meurt en mars 1953, ses successeurs, Georgi Malenkov et Nikita Khrouchtchev, entament un processus de déstalinisation. À la fois Malenkov et Khrouchtchev ont une bonne appréhension des dangers inhérents à une course aux armements nucléaires. Malenkov, un technocrate qui s’intéresse à la physique quantique, stupéfie le Politburo en 1954 avec un discours dans lequel il affirme qu’utiliser la bombe à hydrogène dans la guerre
« signifierait la destruction de la civilisation mondiale 59 ». Khrouchtchev, chef imprévisible et changeant, effrayait parfois le public occidental avec
ses bourrasques rhétoriques. Mais en pratique 60, il poursuit le type de politique étrangère qui serait associée, plus tard, à la détente, et montre même les premières lueurs de glasnost. Il renouvelle les discussions sur le contrôle des armes avec l’Occident en 1955 et, à la fin des années 1950, il a sévèrement réduit le budget de la défense soviétique. Après avoir reçu son premier briefing sur les armes nucléaires en septembre 1953, Khrouchtchev
se rappellera 61 : « Je n’ai pas pu dormir pendant plusieurs jours. Puis j’ai été convaincu que nous ne pourrions jamais utiliser ces armes. »
Il aurait fallu déployer des efforts hors du commun pour persuader Khrouchtchev d’adopter le type de régime de contrôle des armes envisagé par la commission Oppenheimer. Mais l’administration Eisenhower n’essaiera même pas d’emprunter cette voie. Pourtant, rien moins que l’éminent soviétologue et distingué ambassadeur américain à Moscou,
Charles « Chip » Bohlen, écrira dans ses mémoires 62 que l’échec de Washington à inviter Malenkov à des négociations sérieuses sur les armes nucléaires et d’autres sujets aura été une occasion manquée.
En 1953, la guerre froide a gelé les options politiques à Washington au moins aussi radicalement qu’à Moscou, et l’acharnement d’Oppenheimer à garder le génie nucléaire ne serait-ce qu’attaché à sa lampe, à défaut de l’y renfermer, va à l’encontre des vents puissants qui s’abattent sur le pays. Et avec le président désormais républicain, c’est Oppenheimer que ces forces politiques vont s’acharner à repousser bien au fond de sa bouteille – avant de la jeter à la mer.
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