Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Chapitre 33 - « Une manifestation d'hystérie »

CHAPITRE 33

 

« Une manifestation d’hystérie »

 

Je suis très affligé, comme vous je suppose,

par l’affaire Oppenheimer. À mes yeux,

c’est un peu comme si l’on s’interrogeait

sur le risque de sécurité d’un Newton ou d’un Galilée.

John J. McCloy au président Dwight D. Eisenhower

 

Roger Robb, procureur de la commission Gray.

 

OceanofPDF.com

Le vendredi, Oppenheimer est excusé, ce qui permet à Garrison d’appeler une vingtaine de témoins pour défendre la personnalité autant que la loyauté du physicien. Vont notamment défiler, sur la chaise idoine, Hans Bethe, George Kennan, John J. McCloy, Gordon Dean, Vannevar Bush et

James Conant 1, entre autres grandes figures du monde de la science, de la politique et des affaires. Mais le témoignage le plus accablant pour la commission sera, de loin, celui de John Lansdale, ancien chef de la sécurité du projet Manhattan, désormais associé d’un cabinet d’avocats de Cleveland. Que le principal responsable de la sécurité militaire durant les années de Los Alamos accepte de témoigner pour la défense aurait dû peser lourd dans la balance. Qui plus est, contrairement à Oppenheimer, Lansdale va tout de suite savoir comment parer les petites manœuvres de Robb. Pendant le contre-interrogatoire, Lansdale déclare penser « fermement » qu’Oppenheimer est un citoyen loyal. Avant d’ajouter : « Je suis extrêmement ébranlé par l’hystérie de l’époque, dont nous semblons voir ici une manifestation. »

Impossible pour Robb de laisser passer. Il rebondit : « Vous pensez que cette enquête est une manifestation d’hystérie ? »

Lansdale : « Je pense… »

Robb : « Oui ou non ? »

Lansdale : « Je ne répondrai pas à cette question par “oui” ou “non”. Si vous acceptez d’aller par là – si vous me laissez continuer comme je l’entends –, je serai heureux de répondre à votre question. »

Robb : « Très bien. »

Lansdale : « Je pense que l’hystérie de l’époque autour du communisme est extrêmement dangereuse. » Et il va expliquer comment, en 1943, alors en charge de l’habilitation de sécurité d’Oppenheimer, il avait également été confronté à une question délicate – que faire des communistes notoires qui s’étaient engagés contre les fascistes espagnols dans l’Espagne républicaine ? Devait-on ou non leur permettre d’officier dans l’armée à haut rang ? Pour avoir « osé empêcher l’incorporation » d’une vingtaine de ces communistes, Lansdale raconte comment il avait été « vilipendé » par ses supérieurs. Sa décision sera d’ailleurs contrecarrée par la Maison Blanche – et Lansdale de blâmer Mme Roosevelt « et son entourage à la Maison Blanche » pour avoir créé cet environnement dans lequel des communistes avaient pu monter en grade dans l’armée.

Son anticommunisme ainsi certifié, Lansdale poursuit : « Nous sommes aujourd’hui à l’autre extrémité du pendule, ce qui est à mon avis tout aussi dangereux. […] Est-ce que je pense que cette enquête est une manifestation d’hystérie ? Non. […] Mais je pense que considérer des associations de 1940 avec la même gravité que le seraient aujourd’hui des associations similaires est une manifestation d’hystérie. »

 

John J. McCloy, désormais président de la Chase National Bank, abonde. Membre du « cabinet de cuisine » d’Eisenhower, McCloy était également président du Conseil des relations extérieures et siégeait au conseil d’administration de la Fondation Ford et d’une demi-douzaine d’entreprises parmi les plus prospères du pays. Le matin du 13 avril 1954, quand McCloy tombe sur l’article de Reston sur l’affaire Oppenheimer, il juge l’information profondément « perturbante ». Comme il s’en

souviendra 2 : « Je m’en tamponnais le coquillard qu’il puisse coucher avec une maîtresse communiste. »

McCloy avait souvent croisé Oppenheimer au Conseil des relations extérieures et ne doutait pas un instant de sa loyauté – une opinion qu’il n’hésitera pas à communiquer sur-le-champ à Eisenhower. Il écrit au

président 3 : « Je suis très affligé, comme vous je suppose, par l’affaire Oppenheimer. À mes yeux, c’est un peu comme si l’on s’interrogeait sur le risque de sécurité d’un Newton ou d’un Galilée. De tels individus sont toujours “top secret”. » Assez piteusement, Ike lui répondra espérer que l’« éminente » commission Gray en viendrait à disculper le scientifique.

McCloy commence sa défense en remettant en question la définition

même de la sécurité que semble soutenir la commission 4 :

« Je ne sais pas exactement ce que vous entendez par risque de sécurité. Je sais que je suis un risque de sécurité et je pense que chaque individu est un risque de sécurité. […] Je pense que nous avons ici un risque de sécurité à l’envers. […] Nous ne sommes en sécurité que s’il nous est possible de compter sur les meilleurs cerveaux et les plus vastes amplitudes intellectuelles. Si l’impression prévaut que les scientifiques, dans leur ensemble, ont à œuvrer avec de si lourdes contraintes et, peut-être, une si grande suspicion aux États-Unis, alors nous pourrions perdre la prochaine partie dans ce domaine [nucléaire], ce qui, à mon avis, serait très dangereux pour nous. »

Quand Garrison l’interroge sur l’affaire Chevalier, McCloy répond que la commission Gray devrait pondérer la volonté d’Oppenheimer de mentir pour protéger un ami et sa valeur pour le pays en tant que physicien théoricien. Un argument qui, cela va sans dire, va fortement déstabiliser la commission Gray, car il laisse entendre qu’il ne peut y avoir d’absolu en matière de sécurité et qu’il est nécessaire de porter un jugement de valeur sur les mérites de chaque individu – soit, de facto, les règles de sécurité de l’AEC. Durant le contre-interrogatoire de McCloy, Robb va cependant lui renvoyer une astucieuse analogie : le président de la Chase National Bank avait-il employé quelqu’un qui, pendant un certain temps, avait été associé à des braqueurs de banque ? « Non, répond McCloy, pas à ma connaissance. » Et si le directeur d’une agence de la Chase avait un ami qui lui avait dit un jour connaître des gens ayant l’intention de braquer la banque, est-ce que McCloy ne se serait pas attendu à ce que son directeur d’agence lui rapporte la conversation ? McCloy n’aura là qu’une seule option : répondre par l’affirmative.

McCloy saisit combien cet échange est dommageable à la cause d’Oppie, d’autant plus quand Gray revient à la charge : « Laisseriez-vous quelqu’un s’occuper des coffres-forts si vous aviez le moindre doute à son sujet ? »

Non, répond McCloy, qui s’empresse néanmoins d’ajouter que si un employé aux antécédents douteux « en savait plus sur les subtilités des cadenas que n’importe qui d’autre au monde, j’y réfléchirais à deux fois avant de m’en séparer, car j’essayerais d’abord de pondérer les risques ». Quant au sujet précis du cerveau d’Oppenheimer, il déclare : « J’accepterais une part considérable d’immaturité politique en échange de cette pensée théorique, assez ésotérique, assez indéfinie dont nous aurons, je pense, grandement besoin d’ici la prochaine génération. »

 

Une telle tension narrative n’allait rien avoir d’inhabituel. La morne salle d’un préfabriqué voué à être rasé était vite devenue comme la scène d’un théâtre où se produisait une extraordinaire troupe de comédiens abordant de grandes questions shakespeariennes. Comment doit-on juger un homme, par ses fréquentations ou ses actions ? Peut-on assimiler la critique de la politique d’un gouvernement à un manque de loyauté envers le pays ? La démocratie peut-elle survivre dans un climat exigeant le sacrifice de relations personnelles à la politique de l’État ? Rend-on bien service à la sécurité nationale en faisant passer de sévères tests de conformité politique aux employés du gouvernement ?

Les témoins de moralité d’Oppenheimer vont offrir des descriptions éloquentes, et parfois poignantes. Sans la moindre équivoque, George

Kennan pose 5 qu’en face d’Oppenheimer, nous nous trouvons face à « l’un des plus grands esprits de cette génération d’Américains ». Un homme tout simplement incapable de « parler malhonnêtement d’un sujet ayant réellement mobilisé l’attention si responsable de son intellect. […] Je suppose que vous auriez tout aussi bien fait de demander à Léonard de Vinci de déformer un dessin anatomique que de croire Robert Oppenheimer capable d’un propos malhonnête ».

Ce qui amènera Robb à demander à Kennan, lors du contre-interrogatoire, s’il entend par là qu’il faudrait juger les « êtres brillants » avec d’autres normes que celles appliquées au commun des mortels.

Kennan : « Je pense que l’Église a su répondre à cette question. Si l’Église avait jugé saint François en fonction exclusive de ses faits de jeunesse, elle ne lui aurait pas permis de devenir celui qu’il allait être plus tard, […] il n’y a que les plus grands pécheurs pour devenir les plus grands saints et, dans un contexte gouvernemental, je pense qu’on peut filer l’analogie. »

Ce qu’un des membres de la commission Gray, le Dr Ward Evans, va interpréter comme « tous les êtres brillants sont plus ou moins des hurluberlus ».

Kennan le rabroue poliment : « Non, monsieur ; je ne dirais pas que ce sont des hurluberlus, mais je dirais que lorsque des êtres brillants atteignent une maturité de jugement qui en fait de précieux agents publics, il est probable que le chemin emprunté pour y parvenir n’ait pas été aussi rectiligne que chez d’autres. Et que leur trajectoire a pu se compliquer de bien des zigzags. »

Visiblement convaincu, le Dr Evans ajoute : « Je pense que la littérature nous le confirme. Si je ne m’abuse, et qu’on me corrige si c’est le cas, on doit à Addison d’avoir dit que “les grands esprits sont sûrement de proches alliés de la folie, et de minces cloisons les en séparent”. »

Avant de faire remarquer 6 que « le Dr Oppenheimer sourit. Il sait si j’ai raison ou tort sur ce point. Voilà tout ».

Dans l’un de témoignages les plus mémorables de toute l’audition,

l’aussi truculent qu’imperturbable Isidor Rabi va déclarer 7 : « Je n’ai jamais caché à M. Strauss le fond de ma pensée, à savoir que toute cette procédure était des plus fâcheuses. […] La suspension de l’habilitation du Dr Oppenheimer a été très fâcheuse et n’aurait pas dû avoir lieu. Pour le dire autrement, le type était là, voilà, c’est un consultant, si vous ne voulez pas le consulter, vous ne le consultez pas, point barre. Qu’est-ce qui justifie ensuite de suspendre son habilitation et d’en passer par tout ce tintouin ? Il ne rapplique que lorsqu’on l’appelle et voilà tout le travail qu’on attendait de lui. Je ne m’expliquais donc pas qu’on puisse en arriver à une telle procédure, surtout contre un homme qui en a autant accompli que le Dr Oppenheimer. Le bilan est vraiment tout à fait positif, comme je l’ai dit à un ami. Nous disposons d’une bombe A et de [informations classifiées censurées,] et que voulez-vous de plus, des femmes poissons ? Ses succès sont extraordinaires. Si son parcours en vient à s’arrêter avec ce genre d’audition, qui ne peut qu’être humiliante, j’ai toujours pensé que ce serait un bien vilain spectacle. Et je le pense encore. »

Lors du contre-interrogatoire, Robb tentera de faire vaciller la belle assurance de Rabi en lui posant une nouvelle question hypothétique sur l’affaire Chevalier. Si Rabi avait été à la place d’Oppenheimer, demande Robb, il aurait dit « toute la vérité, n’est-ce pas ? ».

Rabi 8 : « Je suis naturellement quelqu’un de sincère. »

Robb : « Vous n’auriez pas menti à ce sujet ? »

Rabi : « Je vous dis ce que je pense maintenant. Le Seigneur seul sait ce que j’aurais fait à l’époque. C’est ce que je pense maintenant. »

Quelques instants plus tard, Robb s’obstine : « Cela va sans dire, docteur, que vous ne savez pas ce qu’a pu être le témoignage du Dr Oppenheimer devant cette commission à propos de cette affaire, n’est-ce pas ? »

Rabi : « Non. »

Robb : « Alors peut-être qu’eu égard au jugement à accorder à cette affaire, la commission est mieux placée que vous ? »

Jamais à court de mots, Rabi réplique : « C’est possible. D’un autre côté, j’ai une longue expérience avec cet homme, qui remonte à 1929, soit vingt-cinq ans, et je me fais fort d’une conviction très concrète à laquelle j’accorde moi-même beaucoup d’importance. En d’autres termes, il se pourrait même que je m’aventure à diverger du jugement de la commission sans pour autant remettre en cause son intégrité. »

Comme insiste Rabi : « Il faut prendre l’histoire dans son ensemble. C’est ce qui fait l’intérêt des romans. Voilà un moment dramatique et l’histoire d’un homme, ce qui l’a poussé à agir, ce qu’il a fait et quel genre d’individu il a été. Voilà ce que vous faites vraiment ici. Vous êtes en train d’écrire la vie d’un homme. »

Au milieu du témoignage de Rabi, Oppenheimer sort de la salle et lorsqu’il revient, quelques minutes plus tard, le président Gray fera

remarquer sa présence 9 : « Vous êtes de retour, Dr Oppenheimer. »

Oppenheimer répond laconiquement : « C’est bien l’une des rares choses dont je sois vraiment sûr. »

Rabi fut autant abasourdi par l’hostilité régnant dans la salle d’audition que frappé par la métamorphose d’Oppenheimer. À sa première entrée dans la salle 2022, Robert était un scientifique de renom, fier et sûr de lui, un homme d’État – mais voilà qu’il jouait désormais le rôle du martyr

politique. Comme l’observera Rabi 10 : « C’était un gars très adaptable. Quand il avait le vent en poupe, il pouvait se montrer très arrogant. Mais quand il avait chaud aux fesses, il savait jouer les victimes. C’était un type tout à fait remarquable. »

 

Si la procédure a pu sembler surréaliste, elle n’en fut pas moins du grand théâtre, et parfois empreinte d’une profonde émotion. Le vendredi 23 avril, le Dr Vannevar Bush paraît comme témoin pour être interrogé sur l’opposition d’Oppenheimer, durant l’été et l’automne 1952, aux essais de

la première bombe à hydrogène. Bush explique 11 : « J’étais convaincu que cet essai annihilait le seul type d’accord que je pensais à l’époque possible avec la Russie, à savoir un accord pour ne plus faire d’essais. Car un tel accord se suffisait à lui-même pour être respecté, dans le sens où toute violation aurait été immédiatement connue. Je pense toujours que nous avons commis une grave erreur en procédant à cet essai à ce moment-là. » Puis il conclut, sans concession : « Je pense que l’histoire montrera quel tournant cela a été, que lorsque nous étions à la porte du sinistre monde dans lequel nous sommes aujourd’hui en train d’entrer, ceux qui allaient pousser ce développement jusqu’au bout sans même essayer une autre option allaient avoir énormément de comptes à rendre. »

Sur toute la controverse de l’opposition d’Oppenheimer au développement précipité de la bombe à hydrogène, Bush va déclarer, sans ambages, que la plupart des scientifiques du pays avaient aujourd’hui le sentiment qu’Oppenheimer était « cloué au pilori et soumis à une ordalie parce qu’il a eu la témérité d’exprimer en toute honnêteté ses opinions ». Quant aux accusations écrites contre Oppenheimer, toujours sans prendre de pincettes, Bush les caractérise comme une « lettre mal écrite » que la commission Gray aurait dû rejeter dès le départ.

Le président Gray va alors intervenir pour recentrer le débat. Abstraction faite des allégations concernant la bombe à hydrogène, dit-il, il y a des « éléments incriminants » et qui ne se limitent pas à la simple expression d’une opinion.

Bush abonde : « C’est tout à fait exact, et le dossier aurait dû être jugé sur la base de ces éléments. »

Président Gray : « Ce n’est pas un procès. »

Bush : « Si nous étions dans un procès, je ne parlerais pas ainsi au juge, vous pensez bien. »

Dr Evans : « Dr Bush, j’aimerais que vous nous disiez clairement quelle erreur, selon vous, a été commise par la commission. Je ne voulais pas de ce travail quand on me l’a proposé. Mais j’ai pensé ainsi rendre service à mon pays. »

Bush : « Je pense qu’à la seconde où vous avez été mis face à cette lettre, vous auriez dû la renvoyer et demander qu’elle soit reformulée de manière à vous donner une question claire et nette à examiner. […] Je pense que cette commission, comme n’importe quelle autre, ne devrait jamais avoir à déterminer si un homme est en droit ou non de servir son pays parce qu’il lui est arrivé d’exprimer des opinions tranchées. Si vous voulez allez par là, vous pouvez commencer par moi. J’ai moi-même souvent exprimé des opinions tranchées et je n’ai pas l’intention de m’arrêter de sitôt. Et il m’est même arrivé d’exprimer des opinions impopulaires. Lorsqu’un homme est cloué au pilori pour cela, alors c’est que ce pays va très mal. […] Excusez-moi, messieurs, si je perds mon calme, mais c’est effectivement la situation dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui ».

 

Le lundi 26 avril, c’est à Kitty Oppenheimer de témoigner sur son passé communiste. Elle s’acquitte aisément de sa tâche, en répondant froidement et précisément à chaque question. Si elle confie au préalable sa nervosité à son amie Pat Sherr, elle apparaîtra directe et sereine à la commission Gray.

Petite fille 12, Kitty avait appris de ses parents, d’origine allemande, à rester tranquille dans son coin et c’est dans cette éducation qu’elle tire sa grande maîtrise de soi. Quand le président Gray lui demande s’il y a une distinction à faire entre le communisme soviétique et le Parti communiste américain,

Kitty répond 13 : « De mon point de vue, il y a deux réponses à cette question. À l’époque où j’étais membre du Parti communiste, je pensais les deux choses effectivement distinctes. L’Union soviétique avait son Parti communiste et notre pays avait son Parti communiste. Selon moi, le Parti communiste des États-Unis s’occupait alors de problèmes internes à notre pays. Mais aujourd’hui, ce n’est plus ce que je crois. Je pense que tout cela est lié et s’étend au monde entier. »

Quand le Dr Evans lui demande s’il y avait deux sortes de communistes, « le communiste intellectuel et le bon gros coco », Kitty va avoir la sagacité de dire : « Je ne peux pas répondre à cette question.

— Moi non plus », rétorque alors Evans.

 

La plupart des témoins appelés en défense d’Oppenheimer sont des amis proches et des alliés professionnels. Mais Johnny von Neumann fera figure d’exception. S’ils ont toujours entretenu des relations amicales sur un plan personnel, von Neumann et Oppenheimer étaient aux antipodes sur le plan politique. Raison pour laquelle von Neumann avait tout pour être un témoin essentiel. Fervent partisan de la bombe à hydrogène, von Neumann s’attelle à expliquer que si Oppenheimer avait effectivement essayé de le persuader – et qu’il lui avait largement rendu la pareille avec son propre point de vue –, impossible pour lui de dire qu’Oppenheimer avait interféré avec son travail sur la Super. Interrogé sur l’affaire Chevalier, von

Neumann aura ce commentaire badin 14 : « Cela m’affecterait autant que si j’apprenais qu’un gusse a fait les quatre cents coups dans son adolescence. » Et lorsque Robb lui pose son habituelle et hypothétique question sur le mensonge aux agents de sécurité en 1943, von Neumann tranchera : « Monsieur, je ne sais pas comment répondre à cette question. Bien sûr, j’ose espérer que je ne [mentirais] pas. Mais vous êtes en train de me dire qu’un tiers pourrait peut-être avoir mal agi et, sur la base de cette hypothèse, vous me demandez si j’aurais agi de la même manière. Ne sommes-nous pas en train de nous demander quand vous avez arrêté de battre votre femme ? »

Ce qui fait bondir les membres de la commission Gray, qui insistent pour que von Neumann finisse par répondre à la fameuse question hypothétique.

Dr Evans : « Si quelqu’un vous avait approché et vous avait dit qu’il avait un moyen de transmettre des informations secrètes en Russie, auriez-vous été très surpris si cet homme vous avait approché ? »

Dr von Neumann : « Cela dépend de l’homme dont on parle. »

Dr Evans : « Supposons qu’il s’agisse d’un de vos amis. […] L’auriez-vous immédiatement signalé ? »

Dr von Neumann : « Cela dépend de la période. Je veux dire qu’avant d’être mis au fait des exigences de sécurité, peut-être pas. Mais après, certainement, oui. […] Ce que j’essaye de dire, c’est qu’avant 1941, je ne savais même pas ce que signifiait le mot “classifié”. Dieu seul sait donc avec quelle intelligence je me serais comporté dans des situations impliquant ce concept. Certes, je suis du genre à apprendre vite. Mais il y a eu une période d’apprentissage durant laquelle j’ai pu ou j’aurais pu faire des erreurs. »

Sentant peut-être que von Neumann est en train de marquer des points, Robb va avoir recours à la plus grosse ficelle du métier de procureur : ne poser qu’une seule question lors du contre-interrogatoire. « Docteur, vous n’avez jamais suivi de formation de psychiatre, n’est-ce pas ? » Von Neumann était l’un des mathématiciens les plus brillants de son temps. Il connaissait Oppenheimer tant sur le plan professionnel que personnel. Mais non, effectivement, il n’était pas psychiatre – et par conséquent, de l’avis si peu subtil de Robb, von Neumann n’était pas qualifié pour juger le comportement d’Oppenheimer dans l’affaire Chevalier.

 

À mi-chemin de la procédure, Robb annonce 15 qu’« à moins que la commission ne l’ordonne, nous ne divulguerons pas à l’avance à M. Garrison les noms des témoins que nous envisageons d’appeler à la barre ». Garrison, lui, avait listé ses témoins au tout début des audiences, permettant ainsi à Robb de préparer minutieusement ses questions, le plus souvent en fonction des documents classifiés. Mais voilà que Robb signalait qu’il n’allait pas retourner la politesse à son adversaire car, « en toute franchise, si jamais nous convoquons des témoins du monde scientifique, ils seront soumis à des pressions ». L’argument pouvait certes s’entendre, mais il aurait dû être vigoureusement contesté par Garrison. En premier lieu, il était évident pour tout le monde qu’Edward Teller allait paraître à un moment donné. S’il devait subir des pressions de la part de ses collègues, cela n’aurait rien changé qu’il soit ou non préalablement annoncé. Ernest Lawrence et Luis Alvarez étaient, eux aussi, des candidats probables, et la liste était encore longue. Et, comble de l’ironie dans cette crainte de subornation exprimée par le procureur, c’est que le producteur de ce procès-spectacle, Lewis Strauss, ne connaissait pas de répit dans sa persécution des témoins de la défense.

Une semaine après sa déposition, Rabi croise Ernest Lawrence à Oak Ridge et lui demande ce qu’il prévoit de dire au sujet d’Oppenheimer. Lawrence avait effectivement accepté de témoigner pour l’accusation. Son vieil ami lui sortait désormais par les yeux. D’abord, Oppenheimer lui avait cherché querelle sur la bombe à hydrogène et s’était opposé à la construction d’un second laboratoire d’armement à Livermore. Et, tout récemment, Ernest était rentré d’un cocktail outré d’y avoir appris qu’Oppie avait eu, des années auparavant, une liaison avec Ruth Tolman, la femme de son bon ami Richard. Son ressentiment était donc à point pour le faire accéder à la demande de Strauss de témoigner contre Oppenheimer à Washington. Mais, la nuit précédant sa comparution, Lawrence tombe malade, terrassé par une crise de colite. Le lendemain matin, il appelle Strauss pour le prévenir de son absence. Persuadé que Lawrence cherche à

se débiner, Strauss va hurler sur le scientifique et le traiter de pleutre 16.

Lawrence ne paraîtra pas physiquement sur la chaise des témoins. Mais Robb l’ayant préalablement interrogé, il va s’assurer que la commission Gray – mais pas Garrison – lise une transcription de cet entretien. La conclusion de Lawrence, à savoir qu’Oppenheimer s’était rendu coupable d’un tel défaut de jugement qu’il « ne devrait plus jamais être impliqué dans

l’élaboration de la politique 17 » n’a donc été ni consultée, ni par définition encore moins contestée par les avocats d’Oppenheimer. Soit très certainement une infraction aux règles de droit à même de rendre toute la procédure caduque.

 

Le 28 avril, alors qu’Oppenheimer est sur son canapé à quelques mètres de lui, Teller s’installe sur la chaise des témoins. Cela faisait plus d’une décennie que l’influence et la popularité d’Oppenheimer parmi ses collègues scientifiques lui restaient en travers de la gorge. En 1954, Teller

n’avait plus qu’une envie : le « défroquer dans sa propre église 18 ». Robb va longuement le laisser parler de l’attitude d’Oppenheimer au moment du développement de la bombe H, entre autres sujets. Finalement, bien conscient que Teller cherche à paraître ambigu, Robb va gentiment le recentrer sur le nécessaire.

Robb 19 : « Pour simplifier les choses, permettez-moi de vous poser la question suivante : avez-vous l’intention, dans tout ce que vous vous apprêtez à dire, d’insinuer que le Dr Oppenheimer est déloyal envers les États-Unis ? »

Teller : « Je ne veux rien insinuer de tel. Je connais Oppenheimer comme une personne intellectuellement très alerte et très compliquée, et je pense qu’il serait présomptueux et erroné de ma part d’analyser de quelque manière que ce soit ses motivations. Mais j’ai toujours supposé, et suppose toujours, qu’il est loyal envers les États-Unis. Je le crois et continuerai à le croire tant que je n’aurai pas vu une preuve très concluante du contraire. »

Robb : « Maintenant, une question qui en est le corollaire. Croyez-vous, oui ou non, que le Dr Oppenheimer représente un risque de sécurité ? »

Teller : « Dans un grand nombre de cas, j’ai vu le Dr Oppenheimer agir – j’ai compris que le Dr Oppenheimer agissait d’une manière qui, à mes yeux, était excessivement difficile à comprendre. Je n’étais pas du tout d’accord avec lui sur de nombreux points et ses actions, franchement, m’ont semblé confuses et compliquées. Ainsi, j’ai l’impression que j’aimerais voir les intérêts vitaux de ce pays entre des mains qui me sont plus compréhensibles et auxquelles je fais dès lors davantage confiance. »

Lors du contre-interrogatoire du président Gray, Teller grossira encore un peu plus le trait : « S’il s’agit d’une question de sagesse et de jugement personnel, comme le démontrent les actions menées depuis 1945, alors je dirais qu’il serait plus sage de ne pas accorder d’habilitation. Je dois dire que je suis moi-même un peu confus sur cette question, d’autant plus qu’il en va d’une personne du prestige et de l’influence d’Oppenheimer. Puis-je me limiter à ces commentaires ? »

Robb avait ce qu’il voulait. Excusé de la chaise des témoins, Teller se retourne et, passant devant le canapé où est assis Oppenheimer, va lui tendre la main avec un : « Je suis désolé. »

Si Oppenheimer accepte sa poignée de main, c’est en l’accompagnant

de ces quelques mots 20 : « Après ce que tu viens de dire, je ne comprends pas le sens de ta phrase. »

Son témoignage, Teller le paiera cher. Durant l’été, lors d’une visite à Los Alamos, Teller va croiser dans le réfectoire un vieil ami, Bob Christy. S’approchant pour le saluer en lui tendant la main, Teller est séché quand Christy le bat froid et lui tourne brusquement le dos. Non loin de là, Rabi

lui crache 21 : « Moi non plus, je ne te serrerai pas la main, Edward. » Abasourdi, Teller retourne immédiatement à sa chambre d’hôtel et fait ses valises.

 

Après l’apogée du témoignage de Teller, l’audition va laborieusement s’étirer sur une semaine supplémentaire. Le 4 mai – quelque trois semaines après le début de l’audition – Kitty est rappelée à la barre. À nouveau, le président Gray et le Dr Evans la pressent de situer le moment de sa rupture avec le Parti communiste. Et Kitty, à nouveau, de répondre qu’après 1936,

« j’ai cessé d’avoir quoi que ce soit à voir avec le Parti communiste 22 ». Leurs échanges vont ensuite être empreints d’une tension palpable.

Président Gray : « Serait-il correct de dire que les contributions du Dr Oppenheimer, jusqu’à l’année 1942 peut-être, signifient qu’il n’a pas cessé d’avoir quoi que ce soit à voir avec le Parti communiste ? Je n’insiste pas pour que vous répondiez par oui ou par non. Vous pouvez y répondre comme vous le souhaitez. »

Kitty Oppenheimer : « Je le sais. Je vous remercie. Je ne pense pas que la question soit correctement formulée. »

Président Gray : « Comprenez-vous où je veux en venir ? »

Kitty : « Oui, je comprends. »

Président Gray : « Pourquoi ne répondez-vous pas dans ce sens, alors ? »

Kitty : « Si je n’aime pas l’expression “cessé d’avoir quoi que ce soit à voir avec le Parti communiste” […]. C’est parce que je ne pense pas que Robert ait jamais eu quoi que ce soit à voir avec le Parti communiste, stricto sensu. Je sais qu’il a donné de l’argent pour les réfugiés espagnols ; je sais qu’il l’a fait par l’intermédiaire du Parti communiste. »

Président Gray : « Mais lorsqu’il a donné de l’argent à Isaac Folkoff, par exemple, ce n’était pas nécessairement pour les réfugiés espagnols, n’est-ce pas ? »

Kitty Oppenheimer : « Je pense que oui. »

Président Gray : « Jusqu’en 1942 ? »

Kitty Oppenheimer : « Je ne crois pas que cela ait duré aussi loin. »

Lorsque Gray lui rappelle que cette date a été donnée par son mari, elle répond : « Monsieur Gray, Robert et moi ne sommes pas d’accord sur tout. Il lui arrive d’avoir des souvenirs qui diffèrent des miens. »

L’un des avocats d’Oppenheimer tente alors d’intervenir, mais Gray insiste pour poursuivre son interrogatoire. Là où il voulait en venir, pour reprendre ses mots, c’était le moment où les relations de son mari avec les communistes avaient effectivement cessé.

Kitty Oppenheimer : « Je ne sais pas, monsieur Gray. Je sais que nous avons toujours un ami dont on a dit qu’il était communiste. » (Il s’agit, évidement, de Chevalier.) Surpris par cet aveu désinvolte, Robb bondit : « Je vous demande pardon ? » Mais Gray poursuit et l’interroge à nouveau sur les « mécanismes » permettant de se « dissocier clairement » du Parti communiste. Kitty répondra, en toute bonne logique : « Je pense que cela varie d’un individu à l’autre, monsieur Gray. Certains le font avec pertes et fracas, et vont même en écrire des articles. D’autres le font plus lentement. J’ai quitté le Parti communiste. Je n’ai pas quitté mon passé, mes amitiés, du jour au lendemain. Certaines ont perduré pendant un certain temps. J’ai vu des communistes après avoir quitté le Parti communiste. »

Les questions se suivent et se ressemblent. Le Dr Evans lui demande de définir la différence entre un communiste et un compagnon de route. Kitty répondra simplement : « Pour moi, un communiste est un membre du Parti communiste qui fait plus ou moins exactement ce qu’on lui dit de faire. »

Lorsque Robb l’interroge sur leur abonnement au People’s World, Kitty explique, de manière tout à fait plausible, qu’elle doutait qu’ils aient jamais

été abonnés à ce journal. « Je ne m’y suis pas abonnée 23, déclare-t-elle. Robert dit qu’il s’y est abonné. J’en doute un peu. Pourquoi ? Parce que je sais que nous [dans l’Ohio] avons souvent envoyé le Daily Worker à des gens que nous voulions intéresser au Parti communiste sans qu’ils y soient abonnés. »

Kitty ne va rien céder, pas même d’un pouce. Même Robb ne pourra pas la faire vaciller. Aussi calme qu’attentive à chaque nuance, elle fera à n’en pas douter un meilleur témoin que le mari qu’elle était là pour défendre.

Le 5 mai, dernier jour de l’audition, alors qu’Oppenheimer s’apprête à se lever de la chaise des témoins pour la dernière fois, il demande à faire un ultime commentaire. Après avoir enduré près de quatre semaines d’une atroce humiliation, Oppenheimer veut jouer le dernier acte de la stratégie de

conciliation mise au point par Garrison et remercier ses bourreaux 24 : « Je vous suis reconnaissant et j’espère apprécier à sa juste valeur la patience et la considération dont la commission a fait preuve à mon égard durant cette étape de la procédure. » Soit une démonstration de déférence visant à prouver à la commission Gray que Robert Oppenheimer était quelqu’un de raisonnable et de coopératif, un membre de l’establishment avec qui il était possible de travailler et en qui on pouvait avoir confiance. Le président Gray répondra, impassible : « Merci beaucoup, Dr Oppenheimer. »

Le lendemain matin, Garrison consacre trois heures à sa synthèse du dossier. Il va de nouveau protester, cette fois un peu plus durement, contre la façon dont l’ « audition » avait été transformée en « procès ». Il rappelle à la commission Gray qu’elle a passé une semaine entière avant le début de l’audition à consulter les documents du FBI sur Oppenheimer. Comme il le

déclare 25 : « J’ai eu comme un vertige à ce moment-là, en comprenant que vous aviez joui d’une semaine d’immersion dans des dossiers du FBI que nous n’aurions jamais le privilège de voir. » Mais sentant qu’il risque de passer pour insolent, Garrison va faire immédiatement marche arrière. S’il est vrai, dit-il, qu’ils se sont retrouvés « inopinément dans une procédure qui nous a semblé de nature contradictoire […]. Je tiens à dire en toute sincérité que je reconnais et apprécie beaucoup l’équité dont les membres du conseil ont fait preuve ».

Si Garrison a pu manifester un excès d’obséquiosité, il a su également se montrer tout à fait éloquent dans ses conclusions. Il mettra ainsi en garde la commission Gray contre « l’illusion d’une compression du temps qui, à mon avis, est une conjecture funeste et très, très pernicieuse ». Ce qui s’était passé lors de l’affaire Chevalier en 1943 devait être jugé à l’aune du climat

de l’époque 26 : « On disait alors que la Russie était notre vaillant allié. Le regard que l’on portait sur la Russie, sur les sympathisants de la Russie, tout était différent de ce que nous avons aujourd’hui. » Quant au caractère et à l’intégrité d’Oppenheimer, Garrison va rappeler à la commission : « Vous avez passé trois semaines et demie avec le gentleman sur le canapé. Vous en avez beaucoup appris sur lui. Mais il y en a aussi beaucoup que vous n’avez pas su, que vous ignorez. Vous n’avez pas vécu la moindre vie avec lui. »

Et Garrison de poursuivre 27 : « Dans cette pièce, il y a bien plus que le procès du Dr Oppenheimer. […] C’est aussi le gouvernement des États-Unis que l’on juge. » Dans une allusion à peine voilée au maccarthysme, Garrison évoque « l’anxiété qui règne dans le pays ». Cette hystérie anticommuniste qui avait tellement contaminé les administrations Truman et Eisenhower que l’appareil de sécurité se comportait désormais « comme une sorte de machine monolithique qui mènera à la destruction d’hommes de grand talent. […] L’Amérique ne doit pas dévorer ses propres enfants ». À ces mots, et après avoir plaidé une énième fois pour que la commission Gray « juge l’homme dans son entièreté », Garrison mettra fin à son exposé.

 

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