Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Chapitre 10 - « Steve, je vais me marier avec l'une de tes amies »

CHAPITRE 10

 

« Steve, je vais me marier avec l’une

de tes amies »

 

Sa carrière faisait avancer celle de Robert…

Robert Serber

 

Kitty Puening dans le laboratoire de mycologie de Berkeley.

 

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Vers la fin de l’année 1939, la relation si souvent orageuse d’Oppenheimer avec Jean Tatlock se désintègre. Robert l’aime et souhaite l’épouser malgré leurs disputes. « Au moins à deux reprises, nous avons été suffisamment près du mariage pour nous considérer comme fiancés », se

souviendra-t-il 1. Mais il fait souvent ressortir le pire chez Jean. Il l’agace avec sa vieille manie de couvrir ses amis de cadeaux. Jean ne veut pas être chouchoutée de la sorte. « Arrête avec les fleurs, s’il te plaît, Robert », le

prie-t-elle un jour 2. Inévitablement, lorsqu’il vient la chercher la fois d’après chez une amie, il arrive armé de son habituel bouquet de gardénias. Dès que Jean voit les fleurs, elle s’en saisit et les jette au sol avant de dire à son amie : « Dis-lui de partir, dis-lui que je ne suis pas là. » Selon Robert

Serber, Jean passait par des phases 3 où « elle disparaissait pendant des semaines, parfois des mois, puis pourrissait Robert de la plus cruelle des façons. Elle le narguait en lui parlant des gens qu’elle avait fréquentés, ce qu’elle avait fait. C’était comme si elle n’avait qu’une envie : faire souffrir Robert. Parce qu’elle savait qu’il l’aimait comme un fou ».

La rupture définitive viendra de Tatlock. Jean savait se montrer aussi forte tête qu’Oppenheimer. Confuse et désemparée, elle refuse sa dernière demande en mariage. Elle venait de passer trois ans à l’école de médecine. Dans les années 1930, rares étaient les femmes à devenir médecins. Sa détermination à poursuivre une carrière de psychiatre avait étonné parmi ses amis, qui l’avaient expliquée comme la marque de la femme audacieuse et impétueuse qu’elle pouvait être. Mais ils savaient aussi tout le sens de son ambition. De ses opinions politiques à son intérêt pour la psychologie, Tatlock avait toujours été motivée par l’envie d’aider son prochain, d’une façon concrète et directe. Devenir psychiatre colle à son tempérament et à son intelligence et, en juin 1941, Tatlock obtient son diplôme de médecine de la faculté de médecine de l’université de Stanford. En 1941-1942, elle débute son internat à l’hôpital psychiatrique Saint Elizabeth de Washington. L’année suivante, elle obtiendra un poste de médecin à l’hôpital Mount Zion de San Francisco.

 

Une fois la rupture consommée, Robert sera vu 4 au bras de « très jeunes et souvent très jolies femmes ». Il aura notamment une liaison avec la belle-sœur de Haakon Chevalier, Ann Hoffman, et Estelle Caen, sœur du

journaliste du 5 San Francisco Chronicle Herbert Caen. Robert Serber se

souvient d’une demi-douzaine de conquêtes, dont une exilée britannique nommée Sandra Dyer-Bennett. Les cœurs brisés vont se ramasser à la pelle. Reste qu’à chaque fois que Tatlock aura des idées noires et l’appellera, il ira la voir et la sortir de sa dépression. Ils resteront des amis très proches et, à l’occasion, se retrouveront dans le même lit.

Et puis, en août 1939, il est invité par Charles Lauritsen à une garden-party à Pasadena et, au cours de l’après-midi, on lui présente Kitty Harrison, une femme mariée de 29 ans. Robert Serber fut aux premières loges de cette rencontre. Selon lui, Kitty est immédiatement hypnotisée.

Comme elle l’écrira plus tard 6 : « Je suis tombée amoureuse de Robert ce jour-là, mais j’espérais réussir à le camoufler. » Quelque temps après, Robert surprend ses amis en débarquant à l’improviste à une fête à San Francisco. À son bras, Kitty Harrison, qui porte un corsage incendiaire brodé d’orchidées fraîches. Le malaise est palpable, car l’hôtesse de la soirée n’est autre qu’Estelle Caen, la dernière amante en date d’Oppie. Pour citer Chevalier, la soirée fut « une occasion pas tout à fait heureuse ». Certains des amis d’Oppie – qui appréciaient beaucoup Tatlock et se disaient que le couple finirait par se réconcilier – vont snober sa nouvelle compagne. À leurs yeux, Kitty est trop superficielle et manipulatrice. Comme Robert s’en rappellera des années plus tard : « Il y avait parmi nos amis beaucoup d’inquiétude. » Mais lorsqu’il devient évident que Kitty n’a rien d’une passade, ses amis se résignent. Une femme commente « Allez, regardons les choses en face. C’est peut-être scandaleux, mais au moins Kitty l’a rendu plus humain. »

Petite et brune, Katherine « Kitty » Puening Harrison était aussi séduisante que Tatlock, mais d’un tempérament très différent. Les orchidées portées le soir de sa rencontre avec les amis d’Oppie n’avaient rien d’une coïncidence : elle cultivait ces fleurs flamboyantes dans son appartement et en agrémentait ses tenues pour marquer les esprits. Dans la tumultueuse Kitty, jamais quiconque n’allait trouver la moindre touche de morosité. Si elle avait pu souffrir de quelques coups durs dans sa vie, elle s’était toujours attelée à aller de l’avant. Et si Tatlock ressemblait à une princesse irlandaise, Puening racontait parfois avoir du vrai sang bleu, du côté allemand de la chose. « Du côté de sa mère, Kitty était apparentée à toutes

les têtes couronnées d’Europe, se souvient Robert Serber 7. Enfant, elle passait ses étés chez son oncle, le roi des Belges. » Kitty était née le 8 août

1910 8 à Recklinghausen, une petite ville de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, en Allemagne. Elle allait arriver aux États-Unis deux ans plus tard, quand ses parents, Franz Puening, 31 ans, et Kaethe Vissering Puening, 30 ans, immigrent à Pittsburgh, en Pennsylvanie. Ingénieur métallurgiste de formation, Franz Puening avait décroché un poste dans une entreprise sidérurgique.

Fille unique, Kitty jouit d’une enfance privilégiée à Aspinwall, dans la banlieue aisée de Pittsburgh. Plus tard, elle racontera à ses amis que son

père était « prince d’une petite principauté de Westphalie 9 » et que sa mère était apparentée à la reine Victoria. En réalité, son grand-père, Bodewin Vissering, était un locataire de terres de la couronne royale d’Hanovre et un membre élu du conseil municipal de la ville. Du côté de sa grand-mère, Johanna Blonay, ses ancêtres étaient, depuis l’époque des croisades du XIe siècle, des vassaux royaux de la Maison de Savoie, l’une des plus

anciennes dynasties d’Europe. Les Blonay 10 avaient été administrateurs et conseillers à la cour dans diverses principautés savoyardes d’Italie, de Suisse et de France et avaient habité un château magnifique au sud du lac Léman.

Kaethe Vissering était une grande et belle femme 11. Pendant un temps, elle avait été fiancée à un cousin, Wilhelm Keitel, qui deviendra feld-maréchal d’Hitler avant d’être jugé et pendu à Nuremberg en 1946 pour crimes de guerre. Si la mère de Kitty mettait un point d’honneur à l’emmener, enfant, rendre visite à ses parents « princiers » en Europe, son père lui fit promettre de ne jamais mentionner son sang bleu. Reste que durant sa jeunesse, Kitty laissait parfois entendre qu’elle était issue d’une noble lignée. Selon les souvenirs d’amis de la famille, il lui arrivait de

recevoir des lettres d’Europe adressées à « Son Altesse, Katherine 12 ».

Immigrés allemands, les Puening n’allaient pas avoir la vie facile à Pittsburgh pendant la Première Guerre mondiale. Catégorisé comme « étranger ennemi », Franz Puening fut placé sous surveillance par les autorités locales et même la petite Kitty sera persécutée par les enfants du quartier. La première langue de Kitty n’était pas l’anglais et, jusqu’à tard dans sa vie, elle sut parler le haut allemand à merveille. À l’adolescence, elle juge sa mère « impérieuse ». Elles ont du mal à s’entendre. Kitty est une fille exubérante et intrépide qui n’a cure des conventions sociales. « Au

lycée, c’était une sauvageonne », se souvient Pat Sherr 13, une amie qui la fréquentera plus tard.

Kitty débute une carrière universitaire en dents de scie. Elle s’inscrit à l’université de Pittsburgh, mais, en cours de la première année, part pour l’Allemagne et la France. Les deux années suivantes, elle étudie à l’université de Munich, à la Sorbonne et à l’université de Grenoble. Elle passe cependant la plupart de son temps dans les cafés de Paris, à fréquenter des musiciens. « Je consacrais peu de temps au travail scolaire », se

souvient Kitty 14. Le lendemain de Noël 1932, elle épouse sur un coup de tête l’un de ses compagnons de soirée, Frank Ramseyer, un musicien

originaire de Boston. Plusieurs mois après leur mariage 15, Kitty tombe sur le journal intime de son mari – écrit en spéculaire – et apprend qu’il est à la fois toxicomane et homosexuel. Revenue aux États-Unis, elle s’inscrit à l’université du Wisconsin et commence à étudier la biologie. Le 20 décembre 1933, un tribunal du Wisconsin lui accorde l’annulation de son mariage – et censure les minutes du procès pour cause d’obscénité.

Dix jours plus tard, Kitty est invitée à fêter le Nouvel An chez une amie à Pittsburgh. Cette amie, Selma Baker, lui dit avoir rencontré un communiste et lui demande si elle a elle aussi envie de faire sa

connaissance. Comme s’en souviendra Kitty 16 : « Nous n’avions encore jamais vu de communiste en chair et en os et nous nous sommes dit qu’il serait intéressant de combler cette lacune. » Elle accepte donc l’invitation et rencontre Joe Dallet, 26 ans et fils d’un riche homme d’affaires de Long Island. « Joe avait trois ans de plus que moi. Je suis tombée amoureuse de lui à cette soirée et je n’ai jamais cessé de l’aimer. » Moins de six semaines plus tard, Kitty part épouser Dallet et s’installer avec lui à Youngstown, dans l’Ohio.

« C’était un beau fils de pute, se souviendra un ami 17. Un type tout simplement magnifique. » Grand jeune homme émacié, à l’épaisse chevelure brune et bouclée, Dallet donnait l’impression que rien ni personne ne pouvait lui résister. Né en 1907, il parle couramment le français, joue à merveille du piano et connaît son matérialisme dialectique sur le bout des doigts. Ses deux parents sont des Américains de première génération, d’origine juive allemande. Quand Joe est adolescent, son père va se faire une petite fortune dans le commerce de la soie. S’il fréquente, comme ses sœurs, une synagogue de Woodmere, un hameau de Long Island, Joe va refuser de faire sa bar-mitzvah. Après un court passage dans une école privée, il rentre au Dartmouth College à l’automne 1923. Dès cette époque, il manifeste son radicalisme politique et fait tout pour défendre, avec hargne, ce qu’il appelle les « idéaux prolétariens ». À Dartmouth, ses camarades le voient comme un excentrique, « un parfait

inadapté à l’université 18 ». Incapable d’obtenir la moyenne dans la plupart de ses cours, il va finalement abandonner au milieu de sa deuxième année et commencer à travailler dans une compagnie d’assurance à New York. Le succès est rapide mais le dégoûte et il finit par démissionner pour devenir ouvrier. Une transformation qui semble avoir été précipitée par l’exécution, en août 1927, des anarchistes d’origine italienne Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti. « Il est difficile de dire ce qu’il serait advenu de moi, écrit Dallet à sa sœur, si ces deux “ritals” n’avaient pas grillé sur la chaise électrique de l’État du Massachusetts, le 22 août 1927. »

Déterminé à « faire disparaître les traces de sa vie sous cloche 19 », Dallet sera successivement assistant social, docker et mineur du charbon. Après avoir rejoint le Parti communiste en 1929, il écrit à sa famille, morte d’inquiétude : « Vous devez certainement voir que je fais désormais ce en quoi je crois, ce que je veux faire, ce que je fais le mieux et ce que j’aime le plus. Vous devez voir combien je suis vraiment heureux. » Il passera quelques mois à Chicago, où, après avoir pris la parole devant une foule de milliers de personnes, il est passé à tabac par la police et sa célèbre « Red Squad ».

Lorsqu’il épouse Kitty, Dallet est responsable syndical à Youngstown 20, dans l’Ohio, où il aura notamment été en première ligne de la campagne du Congrès des organisations industrielles visant à faire entrer les métallurgistes dans son giron. Lors des confrontations souvent violentes avec les hommes de main des entreprises sidérurgiques, il fait preuve d’un grand courage physique. Ses talents de leader sont reconnus et il finira même par se présenter à la mairie sur la liste du Parti communiste. Kitty, qui est pourtant sa femme, n’est autorisée à rejoindre la Ligue de la jeunesse communiste qu’après avoir prouvé son engagement en colportant le Daily Worker dans les rues et en distribuant des tracts aux métallurgistes. « J’avais l’habitude de porter des chaussures de tennis, se souviendra-t-elle, quand je tractais aux portes des usines, pour pouvoir vite détaler en cas de descente de police. »

En mars 1937, alors que la vie militante et la pauvreté volontaire ont eu raison de son couple et que Kitty a quitté les États-Unis pour l’Europe, Dallet décide de partir en Espagne. Il rejoint une brigade financée par les communistes pour défendre la République et combattre les fascistes. Il fait la traversée avec son vieux camarade, Steve Nelson, à bord du Queen Mary. Toujours follement amoureux de Kitty, Joe fait part de ses espérances à Nelson : qu’ils arriveront à se réconcilier.

Kitty sera effectivement sur le quai quand le bateau arrive en France, à Cherbourg. Avec Joe, ils passent une semaine à Paris. « J’étais comme la

troisième roue du carrosse, se rappellera Nelson 21. Je me souviens de Kitty comme d’une jeune femme très mignonne, pas très grande, menue, blonde [sic] et très joviale. » Kitty presse Joe pour l’accompagner sur les champs de bataille en Espagne. Mais il y avait un souci : le Parti communiste avait interdit aux épouses de rejoindre leurs maris en Espagne. « Joe s’est mis dans tous ses états, se souviendra Nelson. Il disait : “C’est de la merde bureaucratique, elle pourrait bosser, conduire une ambulance.” » Mais malgré tous leurs efforts, à la fin de la semaine, Dallet est contraint de laisser Kitty derrière lui avant de partir avec Nelson pour l’Espagne. Durant de leur dernier jour ensemble, Kitty emmènera Dallet et Nelson faire le tour des magasins et s’acheter des chemises en flanelle, des gants doublés et des chaussettes en laine. Elle partira ensuite à Londres, dans l’attente d’une occasion de retrouver son mari. Leur correspondance va être soutenue et, une fois par semaine, Kitty prend l’habitude de lui envoyer une photo d’elle.

En Espagne, Joe Dallet est vite affecté comme « commissaire politique » au bataillon McKenzie-Papineau. Une unité de 1 500 hommes, en grande partie canadiens, où l’on retrouve aussi un certain nombre d’Américains de la brigade Abraham Lincoln. Dès l’été, avec ses hommes, il commence à s’entraîner au combat. « Bordel, mais quel sentiment de puissance on a quand on est retranché derrière une mitrailleuse lourde !

écrit-il à Kitty 22. Tu sais combien j’ai toujours apprécié les films de gangsters rien que pour le bruit des mitrailleuses. Alors tu peux imaginer ma joie de pouvoir enfin en trifouiller une ! »

La guerre ne tourne pas bien pour la cause républicaine. Dallet et ses hommes sont dépassés en nombre et en matériel par les fascistes espagnols, approvisionnés en avions et en artillerie par l’Allemagne et l’Italie. Et, comme Dallet va bientôt le découvrir, la gauche espagnole est d’autant plus affaiblie par de vicieux conflits internes, souvent sanglants. Dans une lettre à Kitty datée du 12 mai 1937, Dallet mentionne l’ordre sinistre donné par ses chefs communistes espagnols : de « nettoyer » les rangs des anarchistes. À l’automne, Dallet va superviser des « procès » de déserteurs ; selon certaines sources, une poignée de ces hommes auraient été exécutés. Dallet

devient lui-même extrêmement impopulaire 23. Selon un rapport du

Komintern daté du 9 octobre 1937 24, « un certain nombre d’hommes déclarent ouvertement leur mécontentement à l’égard de Joe et on parle de s’en séparer ».

Quatre jours plus tard, il monte au feu pour la première fois, dans une offensive contre la ville de Fuentes del Ebro, tenue par les fascistes. Quelques jours plus tôt, un vieil ami l’avait trouvé la nuit, seul dans une petite cabane, éclairé par la faible lueur d’une lampe à pétrole. Dallet lui avait confié se sentir seul et savoir que beaucoup de ses hommes le détestaient. Il lui avait dit aussi qu’il allait leur prouver qu’il n’était pas de ces officiers politiques « bien au chaud à l’arrière » et qu’il allait leur montrer son courage en étant le premier à franchir le parapet. Si son ami lui fait remarquer que diriger un bataillon entier de cette façon est insensé, Dallet n’en démord pas.

Le jour de la bataille, Dallet tiendra parole. Il est le premier à sortir des tranchées et n’avait avancé que de quelques mètres vers les lignes fascistes lorsqu’il sera touché à l’aine par un tir de mitrailleuse. Comme un officier le

consignera 25 : « L’attaque a commencé à 13 h 40. Joe Dallet, commissaire du bataillon, s’est lancé avec la première compagnie sur le flanc gauche, là où le feu était le plus dense. Il menait l’avance lorsqu’il est tombé, mortellement blessé. Il s’est comporté en héros jusqu’au bout, interdisant aux secouristes de s’approcher de lui et de sa position exposée. » Souffrant le martyre, il tentera de rejoindre les tranchées en rampant et sera achevé par une deuxième salve de mitrailleuse. Il venait de fêter ses 30 ans.

Steve Nelson – qui avait lui-même été blessé en août – apprend la mort de Dallet peu après, lors d’un voyage à Paris. Dans l’une de ses dernières lettres, Dallet avait informé Kitty que Nelson passerait par la France. Kitty avait donc décidé de venir de Londres pour le retrouver, dans une étape avant l’Espagne. Sachant qu’il devait lui annoncer la tragique nouvelle, Nelson va s’arranger pour que le rendez-vous se fasse dans le hall de son

hôtel. « Elle s’est effondrée, se souviendra Nelson 26. Littéralement, elle est tombée au sol et s’est accrochée à moi. Je suis devenu un substitut de Joe, en un sens. Elle me serrait dans ses bras, pleurait, je n’ai pas pu ne pas craquer. » Quand Kitty se met à hurler : « Mais qu’est-ce que je vais devenir ? », Nelson, sur un coup de tête, l’invite à s’installer avec lui et sa femme, Margaret, à New York. Kitty accepte, mais il faudra pour cela que Nelson la dissuade de partir pour l’Espagne, où elle pensait faire du bénévolat dans un hôpital.

À 27 ans, veuve d’un héros de guerre du PC, Kitty revient donc aux États-Unis. Le Parti communiste américain s’assure que son sacrifice ne soit pas oublié. Le secrétaire général, Earl Browder, écrit que Dallet a rejoint ceux qui se sont donnés « entièrement à la tâche d’arrêter le fascisme ». Avec l’autorisation de Kitty, le Parti publiera en 1938 ses Lettres d’Espagne, une partie de la correspondance des époux.

En juin 1939, Kitty obtient une maîtrise de botanique avec mention de l’université de Pennsylvanie. Elle s’y était inscrite en 1938 pour suivre des cours de chimie, mathématiques et biologie. Au printemps, alors qu’on la croyait sur le point de terminer son deuxième cycle, la rencontre de Richard Stewart Harrisson, un médecin d’origine britannique, la fait une nouvelle fois dérailler. Dans l’un de ses nombreux coups de tête, elle l’épouse le 23 novembre 1938, dans un mariage qu’elle ne tardera pas à juger « singulièrement malheureux dès le début ».

À 29 ans 27, Kitty semble enfin prête à prendre sa vie en main. Bien que

bloquée dans un « mariage impossible 28 », elle est déterminée à s’occuper de sa carrière. Passionnée de botanique, elle obtient à l’été 1939 une bourse de recherche de l’université de Californie, pour travailler sur son campus de Los Angeles. Son ambition : aller jusqu’au doctorat, et peut-être même obtenir une chaire d’études botaniques.

En août 1939, c’est accompagnée d’Harrison que Kitty se rend à la garden-party de Pasadena, où elle fait la rencontre d’Oppenheimer. À l’automne, elle débute son troisième cycle à l’UCLA, mais elle ne va pas oublier ce bel et grand jeune homme aux yeux d’un bleu si brillant. Quelque part, au cours des mois suivants, ils se retrouvent et commencent à se fréquenter – et si Kitty est toujours mariée, ils ne se fatiguent pas à cacher leur liaison. On les voit souvent côte à côte dans le coupé Chrysler de Robert. « Il passait souvent [près de mon bureau] avec cette jolie jeune fille,

se souvient le Dr Louis Hempelmann 29, un médecin ayant enseigné à Berkeley. Elle était très séduisante. Minuscule et, tout comme lui, maigre comme un clou. Ils avaient pour habitude d’échanger un baiser passionné avant de repartir chacun de leur côté. Robert avait toujours son pork pie vissé sur la tête. »

Au printemps 1940, Oppenheimer invite – avec une certaine audace – Richard Harrison et Kitty à passer au Perro Caliente durant l’été. Au dernier moment, comme il le précisera plus tard au FBI, le Dr Harrison va avoir un empêchement, tout en encourageant Kitty à ne pas se priver de ces vacances pour lui. Le fait est qu’Oppie avait également invité Robert et Charlotte Serber au ranch à la même période et lorsque le couple arrive à Berkeley, en ayant fait la route depuis Urbana, dans l’Illinois – où Serber était en poste –, Oppie leur explique qu’il avait convié les Harrison, mais que Richard venait d’annuler sa venue. « Il est possible que Kitty vienne seule, propose-t-il alors. Vous pourriez la prendre avec vous. À vous de voir. Mais si vous acceptez, cela pourrait avoir de graves conséquences. » Folle de joie, Kitty va profiter des Serber pour descendre au Nouveau-Mexique et restera deux mois complets au ranch.

Un jour ou deux après son arrivée 30, Kitty et Robert – elle insistera toujours pour l’appeler ainsi – font une virée à cheval jusqu’au ranch de Katherine Page à Los Pinos. Ils y passent la nuit et remontent en selle le lendemain matin. Quelques heures plus tard, ils sont rattrapés par Page – la femme qui avait tant fait tourner la tête du jeune Oppenheimer durant l’été 1922. Narquoise, elle sort de sa besace la chemise de nuit de Kitty, qu’elle explique avoir trouvée sous l’oreiller de Robert à Los Pinos.

À la fin de l’été, Oppenheimer téléphone au Dr Harrison pour lui annoncer que sa femme est enceinte. Les deux hommes en conviennent, la meilleure chose à faire est que Harrison divorce de Kitty pour qu’Oppenheimer puisse l’épouser. L’échange est parfaitement civilisé.

Comme le déclarera Harrison 31 au FBI : « Avec les Oppenheimer, nous sommes toujours en bons termes et [je me suis] rendu compte que [nous avions] tous une appréciation très moderne de la sexualité. »

En octobre, même si Robert Serber avait été témoin 32 de leur passion estivale, il tombe tout de même des nues en apprenant qu’Oppie va se marier. Lorsque Oppenheimer lui fait part de la nouvelle, Serber n’arrive pas à savoir si la future femme s’appelle Jean ou Kitty. La probabilité que ce soit l’une ou l’autre était équivalente. Oppenheimer allait convoler avec une femme qu’il avait connue mariée, et certains de ses amis en étaient véritablement scandalisés. Oppie n’avait rien d’un coureur de jupons, mais il était le genre d’homme fortement attiré par les femmes qu’il attirait. Et Kitty avait été irrésistible.

Un soir de l’automne 1940, à Berkeley, Robert va se retrouver par hasard avec Steve Nelson à la tribune d’une collecte de fonds en faveur des réfugiés de la guerre civile espagnole. Fraîchement arrivé à San Francisco, Nelson n’avait jamais entendu parler d’Oppenheimer. Invité de marque de la soirée, Oppenheimer fait valoir que la victoire fasciste en Espagne a directement conduit à la guerre générale en Europe. Et que ceux qui, comme Nelson, ont combattu en Espagne n’ont fait que retarder l’inévitable.

Au cours de la soirée, Oppenheimer va s’approcher de Nelson et lui dire avec un large sourire : « Steve, je vais me marier avec l’une de tes amies. » Nelson ne voyant pas de qui il s’agit, Robert précise : « Je vais épouser Kitty. »

« Kitty Dallet ! » s’exclame alors Nelson 33. Il l’avait perdue de vue, après son court séjour chez lui et Margaret à New York. « Elle est là-bas, assise dans le hall », indique Oppenheimer, avant de faire signe à Kitty de les rejoindre. Les deux vieux amis se jettent dans les bras l’un de l’autre et promettent de se revoir. Au cours de l’automne, Kitty part à Reno, dans le Nevada, pour y rester durant les six semaines requises. Le 1er novembre 1940, elle y obtient un jugement de divorce. Le jour même, elle épouse Robert à Virginia City, à quelques encâblures de là. Comme témoins pour signer le certificat de mariage, ils débauchent un greffier et le concierge du tribunal. Quand les jeunes mariés rentrent à Berkeley, Kitty arbore une robe

de grossesse 34.

Bien qu’enceinte, Kitty poursuit ses études de biologie et ne cesse de rappeler à ses amis qu’elle a toujours l’intention de faire carrière dans la botanique. Mais malgré leur intérêt commun pour la science, Kitty et Robert ont un tempérament très différent. « Il était doux, tendre, se souvient

un ami 35 qui les aura connus tous les deux. Elle était pétulante, sûre d’elle, agressive. Mais c’est souvent ce qui fait un bon mariage, les contraires. »

Dans l’entourage de Robert, beaucoup sont rebutés par Kitty. Sa belle-sœur Jackie Oppenheimer, avec la franchise qui la caractérise, va toujours la voir comme une « garce » et lui reprocher d’avoir coupé Robert de ses

amis. Des décennies plus tard, son animosité demeure intacte 36 : « Elle ne supportait pas de partager Robert avec qui que ce soit, se souvient Jackie. Kitty était une intrigante. Si Kitty voulait quelque chose, elle l’obtenait toujours. […] Elle était bidon. Toutes ses convictions politiques étaient bidons, toutes ses idées des récupérations. Franchement, c’est l’une des rares personnes réellement mauvaises que j’ai pu connaître dans ma vie. »

Si Kitty a certainement la langue bien pendue et se met facilement à dos des amis de Robert, certains la trouvent « très intelligente ». Selon Chevalier, la force de son esprit était davantage intuitive qu’astucieuse ou profonde. Et comme le rappelle leur ami, Robert Serber, « tout le monde disait que Kitty était communiste ». Mais ce qui est aussi vrai, c’est qu’elle allait avoir une influence stabilisatrice sur la vie d’Oppenheimer. Serber précise : « Sa carrière faisait avancer celle de Robert, et la carrière de Robert eut sur elle une influence prépondérante et déterminante. »

Peu après leur mariage expéditif, Oppie et Kitty vont louer une grande maison au 10 Kenilworth Court, au nord du campus. Après avoir vendu son vieux coupé Chrysler, Robert offre à sa femme une nouvelle Cadillac, qu’ils

surnomment « Bombsight 37 » [viseur de bombardier]. Kitty convainc son mari d’adopter un style vestimentaire plus approprié à son statut social. Et il commence dès lors à porter des vestes en tweed et des costumes de meilleure facture. Sans pour autant quitter son porkpie marron. « Un certain

étouffement m’a envahi », confiera-t-il 38 plus tard au sujet de la vie conjugale. À ce stade de leur mariage, Kitty est une excellente cuisinière et ils reçoivent souvent. À leur table, se pressent des amis proches comme les Serber, les Chevalier, mais aussi d’autres collègues de Berkeley. Leur bar est toujours bien fourni. Maggie Nelson, la femme de Steve, se souvient d’une Kitty lui avouant un soir que « leur facture d’alcool était encore plus

élevée que leur facture de nourriture 39 ».

Début 1941, John Edsall, l’ami de Robert depuis ses années à Harvard et Cambridge, vient pour dîner un soir. Désormais professeur de chimie, Edsall n’avait pas vu Robert depuis plus d’une décennie. Il est stupéfait par le changement. Le garçon introverti qu’il avait connu à Cambridge et en Corse étalait désormais une personnalité imposante. « J’ai senti qu’il était

manifestement quelqu’un de beaucoup plus fort, se souvient Edsall 40, qu’il avait à l’évidence travaillé sur les crises intérieures qu’il avait traversées durant ses années de jeunesse, et qu’il les avait résolues. Il m’a fait une impression de confiance et d’autorité, tout en ayant encore des tensions et un certain manque d’aisance ici ou là. […] Il avait cette capacité d’atteindre et voir intuitivement des choses auxquelles la plupart des gens n’auraient pu accéder que très lentement et laborieusement, voire pas du tout. Et pas seulement en physique, mais aussi dans d’autres domaines. »

À cette époque, Robert va bientôt devenir père. Leur enfant naît le 12 mai 1941, à Pasadena, car Oppenheimer a pour habitude d’enseigner à Caltech au printemps. Ils baptisent le garçon Peter, mais Robert l’affuble

d’un amusant surnom : « Pronto ». À certains de ses amis, Kitty raconte 41 avec ironie que ce gros bébé de 3,7 kilos est prématuré. De fait, la grossesse a quand même été difficile pour Kitty et, en ce printemps, Oppenheimer est lui aussi mis à mal par une mononucléose infectieuse. Reste qu’en juin, ils se sentent suffisamment en forme pour inviter les Chevalier. Ils arrivent à la mi-juin et passent une semaine à rattraper le temps perdu avec leurs vieux amis. Haakon s’est récemment lié d’amitié avec l’artiste surréaliste Salvador Dalí et va occuper ses journées à travailler sur une traduction de son autobiographie, La Vie secrète de Salvador Dalí, installé dans le jardin d’Oppie.

Quelques semaines plus tard, Oppie et Kitty contactent les Chevalier pour leur demander un énorme service. Kitty a vraiment besoin de repos, explique Robert. Les Chevalier accepteraient-ils de prendre Peter, alors âgé de 2 mois, avec sa nounou allemande, pendant que Kitty et lui s’échapperaient à Perro Caliente pour un mois ? La demande confirme le sentiment de Haakon d’être l’ami le plus proche et le plus intime d’Oppie.

« Profondément flattés 42 », les Chevalier disent oui sans hésiter et vont s’occuper de Peter non pas pendant un, mais durant deux mois entiers, jusqu’à ce que Kitty et Oppenheimer reviennent pour le semestre d’automne. Cet arrangement, plutôt inhabituel, pourrait cependant avoir été lourd de conséquences pour la mère et l’enfant. Kitty ne s’attachera jamais vraiment à Peter. Même un an plus tard, leurs amis remarquent que c’est toujours Robert qui leur ouvre la chambre du bébé pour le leur montrer avec une fierté et une joie évidentes. « Kitty ne semblait pas du tout intéressée »,

déclare cette vieille amie 43.

À leur retour 44, les Oppenheimer récupèrent le petit Peter et s’installent dans une maison qu’ils viennent d’acheter, au 1 Eagle Hill, dans les hauteurs de Berkeley. Au début de l’été, Robert avait visité une seule fois la maison et immédiatement accepté d’en payer le prix demandé – 22 500 dollars, et 5 300 dollars supplémentaires pour les deux terrains

adjacents. De style espagnol 45, la villa d’un étage, aux murs blanchis à la chaux et au toit de tuiles rouges, se situe sur une butte entourée par un canyon boisé et escarpé sur trois côtés. La vue qu’ils ont sur le Golden Gate au soleil couchant est imprenable. Le grand salon a un plancher en séquoia, un plafond de plus de trois mètres de haut à poutres apparentes et jouit d’une triple exposition. Une cheminée massive en pierre est ornée d’un buste de lion à l’air féroce. Des bibliothèques allant du sol au plafond bordent chaque extrémité de la pièce. De larges portes-fenêtres donnent sur un coquet jardin clos de chênes verts. La maison peut aussi compter sur une cuisine parfaitement équipée et un appartement indépendant au-dessus du garage, idéal pour l’accueil des amis. La maison est déjà partiellement meublée et Barbara Chevalier va aider Kitty avec une partie de la décoration intérieure. Tout le monde trouve la demeure charmante et bien conçue. Oppenheimer en fera sa tanière pendant près de dix ans.

 

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