Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Partie 1

 

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CHAPITRE 1

 

« Toute idée nouvelle était d’une beauté parfaite

à ses yeux »

 

J’étais un petit garçon onctueux,

dégoûtant de gentillesse.

Robert Oppenheimer

 

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Dans la première décennie du e XX siècle, la science fut à l’origine d’une seconde révolution américaine. Une nation à cheval allait vite être transformée par le moteur à combustion interne, le transport aérien et pléthore d’autres inventions. Des innovations technologiques qui changèrent rapidement la vie du tout-venant. Au même moment, un mystérieux groupe de scientifiques mettait en branle une révolution encore plus fondamentale. Dans le monde entier, des physiciens théoriciens étaient en train de chambouler notre compréhension de l’espace et du temps. La radioactivité avait été découverte en 1896, par le physicien français Henri Becquerel. Max Planck, Marie Curie et Pierre Curie, pour ne citer qu’eux, allaient parfaire les connaissances sur la nature de l’atome. Enfin, en 1905, Albert Einstein publia sa théorie de la relativité restreinte. Et, d’un coup, ce fut comme si l’univers n’était plus le même.

Aux quatre coins de la planète, on en vint à célébrer les scientifiques comme de nouvelles figures héroïques, promettant la renaissance de la rationalité, de la prospérité et de la méritocratie. Aux États-Unis, des mouvements réformistes défiaient l’ordre ancien. Du haut de la Maison Blanche, Theodore Roosevelt faisait valoir qu’un bon gouvernement, allié à la science et à la technologie, allumerait les lumières d’une nouvelle ère progressiste.

C’est dans ce monde de promesses que naît J. Robert Oppenheimer, le 22 avril 1904. Sa famille est constituée d’immigrés allemands de première et de deuxième génération s’escrimant à devenir américains. Ethniquement et culturellement juifs, les Oppenheimer de New York ne sont affiliés à aucune synagogue. Sans rejeter leur judéité, ils ont choisi de façonner leur identité dans une branche on ne peut plus américaine du judaïsme – l’Ethical Culture Society – mettant à l’honneur le rationalisme et l’humanisme laïc dans une forme progressiste. Soit, aussi, une manière créative d’appréhender les difficultés auxquelles était confronté tout nouveau venu en Amérique. Reste que pour Robert Oppenheimer, cela galvanisera une ambivalence ressentie toute sa vie face à son identité juive.

Comme son nom l’indique, la « Société pour la culture éthique » n’était pas une religion mais un mode de vie faisant passer la justice sociale avant la glorification de soi. Que le petit garçon qui deviendra « le père de l’âge atomique » ait été élevé dans un milieu valorisant le libre examen, la recherche empirique et la liberté d’esprit – en deux mots, les valeurs de la science – n’a rien d’une coïncidence. Mais l’ironie de l’histoire homérique de Robert Oppenheimer, c’est qu’une vie consacrée à la justice sociale, à la rationalité et à la science allait aussi finir par devenir la métaphore de la grande mort laissée par un champignon atomique.

Le père de Robert, Julius Oppenheimer, est né le 12 mai 1871 à Hanau, ville à l’est de Francfort. Benjamin Pinhas Oppenheimer, son père, était un paysan sans instruction et négociant en céréales ayant vu le jour, comme Robert le décrira plus tard, dans une masure « d’un village germanique

quasiment resté à l’état médiéval 9 ». Julius avait deux frères et trois sœurs. En 1870, deux des cousins par alliance de Benjamin partent émigrer à New York. Quelques années plus tard, ces deux jeunes hommes – Sigmund et Solomon Rothfeld – s’associent à un autre membre de leur famille, J. H. Stern, pour lancer une petite entreprise d’importation de doublures pour costumes masculins. Le négoce sera bientôt prospère et vivifiera le jeune et florissant secteur du prêt-à-porter new-yorkais. À la fin des années 1880, les Rothfeld annoncent à Benjamin Oppenheimer que ses fils ont toute leur place dans leur boutique.

Julius arrive à New York au printemps 1888, plusieurs années après son frère aîné Emil. Grand échalas maladroit, il est d’abord employé à trier des rouleaux de tissu dans l’entrepôt. S’il n’apporte pas le moindre sou au capital de l’entreprise et ne parle pas un mot d’anglais, son ambition crève le plafond. Son œil pour les couleurs lui permet, avec le temps, d’être réputé comme l’un des hommes les plus habiles en « chiffons » de la ville. Emil et Julius vont surmonter la récession de 1893, et au tournant du siècle, Julius devient associé à part entière de Rothfeld, Stern & Company. Il mettait un point d’honneur à s’habiller comme le commandait son rôle, toujours avec une chemise blanche à col montant, une cravate sobre et un complet-veston noir. Et ses manières étaient aussi parfaites que sa tenue. Au dire de tous, Julius était un jeune homme extrêmement sympathique. « Tu as une façon d’être qui inspire tant la confiance, lui écrivait sa future épouse

en 1903, et pour les meilleures et les plus admirables raisons 10. » À 30 ans, il parle remarquablement bien l’anglais et, en pur autodidacte, s’est forgé une épaisse culture sur l’histoire de l’Europe et de l’Amérique. Amoureux de l’art, il dévoue ses week-ends aux innombrables galeries disséminées dans New York.

C’est peut-être à cette occasion qu’il fut présenté à une jeune peintre,

Ella Friedman 11. Une brune « de toute beauté » avec ses traits finement ciselés, ses « yeux gris-bleu expressifs et de longs cils noirs », sa silhouette élancée et une main droite congénitalement déformée. Pour cacher ce handicap, Ella était toujours en manches longues et portait des gants en chamoisine. À droite, le tissu enveloppait une prothèse primitive constituée

d’un ressort attaché à un faux pouce 12. Julius tombe amoureux. Les Friedman, d’origine juive bavaroise, s’étaient installés à Baltimore dans les années 1840. Ella avait vu le jour en 1869. Selon la description d’un ami de la famille, elle était « une femme douce et délicieuse, grande et mince, avec de beaux yeux bleus, une sensibilité intense, une politesse extrême ;

toujours à vouloir mettre les gens à l’aise ou les rendre heureux 13 ». Dans sa vingtaine, elle avait passé un an à Paris pour étudier les premiers peintres

impressionnistes. À son retour 14, elle enseignera l’art au Barnard College. Au moment de sa rencontre avec Julius, elle est si chevronnée qu’elle a sa propre classe et un atelier au dernier étage d’un immeuble new-yorkais.

Autant de caractéristiques plutôt rares pour une femme à cette époque. Mais Ella montrait une sacrée force de caractère. Pour certains, à première vue, le formalisme et l’élégance de ses manières pouvaient la faire passer pour froide et hautaine. Dans son atelier, sa détermination et sa discipline avaient de quoi sembler excessifs pour une femme aussi privilégiée sur le plan du confort matériel. Pour Julius, elle était une déesse et elle lui rendait

son amour. Quelques jours avant leur mariage, Ella écrivait à son fiancé 15 : « Je désire tellement te voir jouir de la vie, au plein sens du terme, veux-tu bien m’aider à prendre soin de toi ? Veiller au bonheur de quelqu’un que l’on aime vraiment a une douceur indescriptible dont une vie entière ne pourrait me lasser. Bonne nuit, mon très cher. »

Le 23 mars 1903, Julius et Ella se marient et emménagent dans une maison en pierre à pignons aigus sise au 250 West 94th Street. Un an plus tard, lors du printemps le plus froid jamais enregistré, Ella, 34 ans, donne naissance à un fils au terme d’une grossesse difficile. Si Julius avait choisi depuis longtemps d’appeler son premier-né Robert, ce n’est qu’au dernier moment, selon ce qu’on raconte dans la famille, qu’il aurait ajouté une initiale, « J », devant « Robert ». En réalité, l’acte de naissance du garçon

mentionne « Julius Robert Oppenheimer 16 », preuve que Julius avait voulu donner son propre prénom au garçon. Rien a priori d’exceptionnel, à ceci près que nommer un bébé d’après un parent vivant était contraire à la tradition juive européenne. Dans tous les cas, le garçon sera toujours appelé Robert et, curieusement, ne cessera de répéter que sa première initiale ne voulait rien dire du tout. À l’évidence, les traditions juives n’ont joué aucun rôle dans la famille Oppenheimer.

Quelque temps après la venue au monde de Robert, Julius installe sa famille dans un vaste appartement du 155 Riverside Drive, donnant sur la

Hudson à la hauteur du West 88th 17 Street. L’appartement, qui occupe tout le onzième étage, est superbement décoré avec un riche mobilier venu

d’Europe. Au fil des ans 18, grâce à l’expertise d’Ella, les Oppenheimer en viennent également à acquérir une remarquable collection de peintures françaises des écoles postimpressionniste et fauviste. Lorsque Robert est adolescent, elle compte un tableau de la « période bleue » de 1901 de Pablo Picasso intitulé Mère et enfant, une gravure de Rembrandt et des toiles d’Édouard Vuillard, André Derain et Pierre-Auguste Renoir. Trois Van Gogh – Champ de blé au soleil levant (Saint-Rémy, 1889), Les Premiers Pas (d’après Millet) (Saint-Rémy, 1889) et Portrait d’Adeline Ravoux (Auvers-sur-Oise, 1890) – règnent sur un salon tapissé de tentures dorées. S’y ajoutent un peu plus tard un dessin de Paul Cézanne et un tableau de Maurice de Vlaminck. Un buste du sculpteur français Charles Despiau

complétera cette sublime collection 19.

Ella tenait la maison selon des normes exigeantes. Les mots « excellence et détermination » résonneront constamment dans les oreilles du jeune Robert. Trois domestiques veillaient à plein temps à l’entretien de l’appartement. Comme nourrice, Robert eut une Irlandaise catholique nommée Nellie Connolly et, plus tard, comme gouvernante, une Française qui lui transmettra un peu de sa langue. L’allemand, en revanche, est absent

de la maison. « Ma mère ne le parlait pas bien, se rappelle Robert 20, [et cette langue] n’intéressait pas mon père. » Robert l’apprendra à l’école.

Le week-end, la famille part en balade à la campagne à bord d’une Packard, conduite par un chauffeur en livrée grise. Quand Robert a 11 ou 12 ans, Julius achète une vaste maison à Bay Shore, à Long Island, pour y passer les étés. Robert y apprend à faire du bateau. Sur la jetée en contrebas de la maison, Julius avait amarré un voilier de 40 pieds, La Lorelei, un luxueux navire pourvu de toutes les commodités. « C’était charmant dans

cette baie 21, se rappellera tendrement Frank, le frère de Robert. Il y avait trois hectares […] un grand potager et beaucoup, beaucoup de fleurs. » Comme le fera remarquer un ami de la famille : « Robert était choyé par ses parents. […] Il avait tout ce qu’il voulait ; on peut dire qu’il a été élevé dans

le luxe 22. » Reste qu’aucun de ses amis d’enfance ne le voit comme un gosse de riche. « Il était extrêmement généreux avec l’argent et les choses matérielles, se souvient Harold Cherniss. Il n’était en aucun cas un enfant gâté. »

En 1914, lorsque la Première Guerre mondiale éclate en Europe, Julius Oppenheimer est devenu un bel homme d’affaires. Sa richesse nette dépasse à n’en pas douter les centaines de milliers de dollars, soit l’équivalent d’un multimillionnaire en chiffres contemporains. Au dire de tous, le mariage des Oppenheimer est un affectueux partenariat. Les amis de Robert seront cependant toujours frappés par le contraste de leurs personnalités. « Il

[Julius] était un juif allemand jovial, se souvient Francis Fergusson 23, l’un des amis les plus proches de Robert. Extrêmement sympathique. Cela m’avait surpris que la mère de Robert l’ait épousé, car il avait tout du type chaleureux et rigolard. Mais elle l’aimait beaucoup et le traitait merveilleusement. Ils s’aimaient beaucoup l’un l’autre. C’était un excellent mariage. »

Julius était un bavard et un extraverti. Il aimait l’art et la musique et voyait dans la symphonie Héroïque de Beethoven « l’un des plus grands chefs-d’œuvre qui soit ». Un ami de la famille, le philosophe George Boas, se souviendra que Julius « avait toute la sensibilité de ses deux fils ». Pour Boas, il était « l’un des hommes les plus gentils que j’aie pu connaître ». Mais parfois, quitte à faire honte à ses fils, Julius se mettait à chanter à

table. Et il n’était jamais contre une bonne joute verbale. Ella, par contre 24, gardait sa contenance et ne participait jamais aux débats. « Elle [Ella] était

une personne très délicate, observait un autre ami de Robert 25, l’éminent écrivain Paul Horgan, très réservée sur le plan émotionnel, et elle présidait toujours avec beaucoup de délicatesse et de grâce sa table et d’autres événements, mais [elle était] rongée par le chagrin. »

Quatre ans après la naissance de Robert 26, Ella accouche d’un autre fils, Lewis Frank Oppenheimer, mais le nourrisson meurt rapidement, victime d’une sténose du pylore, une obstruction congénitale du passage entre l’estomac et l’intestin grêle. Dans son deuil, Ella semble dépérir. Robert ayant lui-même été fréquemment malade dans son enfance, Ella en deviendra protectrice à l’excès. Craignant les microbes, elle tient Robert à l’écart des autres enfants. Il n’a jamais le droit d’acheter à manger dans la rue et, au lieu de l’emmener se faire couper les cheveux chez un coiffeur, Ella en fait venir un à l’appartement.

Introspectif de nature et nullement sportif, Robert passe sa petite enfance dans la douillette solitude du nid maternel. La relation entre la mère

et le fils sera toujours intense. Ella encourage Robert à peindre 27 – il produit quelques paysages – mais le chevalet est abandonné à son entrée à l’université. Robert vénérait sa mère. Mais Ella savait se montrer subtilement contraignante. « C’était une femme, se souvient un ami de la

famille, qui n’autorisait jamais les sujets désagréables à table 28. »

Rapidement, Robert saisit combien sa mère goûte peu le monde commerçant de son mari. Pour la plupart, les collaborateurs de Julius sont, bien sûr, des Juifs de première génération, et Ella fait comprendre à son fils qu’elle ne se sent pas à l’aise avec leurs « manières importunes ». Plus que d’autres garçons, Robert grandit dans un tiraillement, entre les normes strictes de sa mère et la grégarité volubile de son père. Parfois, il a honte de la spontanéité de son père – et, en même temps, il se sent coupable d’en avoir honte. « La fierté loquace, et parfois bruyante, de Julius pour Robert

l’agaçait beaucoup », se souvient un ami d’enfance 29. Adulte, Robert offrira à Herbert Smith, son ami et ancien professeur, une élégante gravure de la scène du Coriolan de Shakespeare où le héros s’arrache de la main de sa mère et la repousse à ses pieds. Selon Smith, il était là certain que Robert lui envoyait un message, signifiant combien il lui avait été difficile de se séparer de sa propre mère.

Lorsque Robert n’a que 5 ou 6 ans, Ella insiste pour lui faire prendre des leçons de piano. S’il s’exerce consciencieusement tous les jours, c’est à contrecœur. Un an plus tard, grosso modo, il tombe malade et, comme à son habitude, sa mère soupçonne le pire. Peut-être une paralysie infantile ? À son chevet, elle ne cesse de lui demander comment il se sent jusqu’au jour où il la fixe de son lit de malade et grommelle : « Comme je me sens quand

je dois faire mon piano 30. » Ella capitule et les leçons s’arrêtent.

En 1909, alors que Robert a tout juste 5 ans, Julius l’embarque dans la première de quatre traversées transatlantiques pour aller voir son grand-père Benjamin en Allemagne. Ils referont le voyage deux ans plus tard ; grand-père Benjamin a alors 75 ans, mais il laisse une impression indélébile sur son petit-fils. « Il était manifeste, se souviendra Robert, que l’une de ses plus grandes joies dans l’existence était la lecture, mais il n’avait jamais mis

les pieds à l’école 31. » Un jour, alors qu’il observe Robert jouer avec des cubes en bois, Benjamin décide de lui offrir une encyclopédie d’architecture. Il lui fait également don d’une collection de roches « parfaitement conventionnelle » consistant en une boîte d’une vingtaine d’échantillons de roches et leurs étiquettes en allemand. « À partir de ce moment-là, je suis devenu, d’une manière tout à fait enfantine, un fervent collectionneur de minéraux. » De retour à New York, il persuade son père de l’emmener à la chasse aux cailloux du côté de Palisades. Bientôt, l’appartement de Riverside Drive s’emplit des trouvailles de Robert, chacune soigneusement étiquetée avec son nom scientifique. Julius encourage son fils dans ce passe-temps solitaire, en le couvrant de livres sur le sujet. Bien plus tard, Robert précisera que ce n’était pas tant la géologie qui l’intéressait mais la structure des cristaux et la lumière polarisée qui le

fascinaient 32.

Entre 7 et 12 ans 33, Robert développe trois passions aussi solitaires que dévorantes : les minéraux, la poésie (lecture et écriture) et les cubes de construction. Plus tard, il dira s’être adonné à ces activités « non pas parce qu’elles me tenaient compagnie ou avaient un lien avec l’école, mais par pur plaisir ». À 12 ans, il se sert de la machine à écrire familiale pour correspondre avec plusieurs géologues bien connus des environs et leur faire part de ses observations sur les formations rocheuses de Central Park. Sans se rendre compte de son jeune âge, l’un d’eux propose à Robert d’adhérer au Club minéralogique de New York et, peu après, l’enfant reçoit une lettre l’invitant à donner une conférence devant cette association. Paniqué de devoir s’adresser à un public d’adultes, Robert supplie son père de leur révéler le quiproquo. Comme la situation l’amuse, Julius encourage plutôt son fils à accepter cet honneur. Le soir prévu, Robert se rend alors au club avec ses parents, qui présentent fièrement leur fils comme « J. Robert Oppenheimer ». Sous l’effet de la surprise, le public de géologues et de collectionneurs amateurs éclate de rire lorsqu’il le voit monter sur scène ; il faut effectivement trouver un marchepied pour que Robert puisse prendre place à la tribune et montrer à la salle autre chose qu’un bout de sa tignasse brune qui dépasse du pupitre. Timide et maladroit, Robert réussit néanmoins à lire son exposé et sera chaleureusement applaudi.

Julius n’a aucun scrupule à pousser son fils dans ces activités d’adulte. Avec Ella, ils savent qu’ils ont un « génie » entre les mains. « Ils l’ont adoré, se sont fait du mouron pour lui et l’ont protégé, se souvient Babette

Oppenheimer, une cousine de Robert 34. On lui a donné toutes les chances de se développer selon ses propres inclinations et à son propre rythme. » Un jour, Julius offre à Robert un microscope de qualité professionnelle qui va vite devenir son jouet préféré. « Je pense que mon père était l’un des hommes les plus tolérants et les plus humains qui soient, commentera plus tard Robert. Il pensait que le meilleur pour les gens était de les laisser trouver ce dont ils avaient envie. » Et, concernant Robert, ce qui constitue cette envie ne fait aucun doute ; dès son plus jeune âge, il va vivre dans le monde des livres et de la science. « C’était un rêveur, déclare Babette Oppenheimer, et les turbulences propres à son âge ne l’intéressaient pas. […] Il était même souvent brocardé parce qu’il ne se comportait pas comme ses camarades. » En grandissant, même sa mère en vient à s’inquiéter de l’« intérêt limité » que son fils manifeste pour le jeu et ses pairs. « Je sais qu’elle a toujours voulu me faire davantage ressembler aux autres garçons, mais sans grand succès. »

En 1912, alors que Robert a 8 ans, Ella donne naissance à un autre fils, Frank Friedman Oppenheimer, et se met à dévouer la majorité de son attention au nouveau bébé. À un moment donné, la mère d’Ella vient vivre dans l’appartement de Riverside et y reste jusqu’à sa mort, quand Frank

sera jeune adolescent 35. Les huit années séparant les garçons laissent peu de place à la rivalité fraternelle. Robert pensera même avoir non seulement été un frère aîné, mais aussi peut-être « un père pour lui du fait de cette différence d’âge ». La petite enfance de Frank va être aussi chouchoutée que celle de Robert, sinon davantage. « Si nous avions quelque enthousiasme, se rappelle Frank, mes parents avaient à cœur de

l’exalter 36. » Au lycée, quand Frank s’émerveille en découvrant Chaucer, Julius s’empresse de lui acheter une édition de 1721 des œuvres du poète. Quand Frank exprime le désir de jouer de la flûte traversière, ses parents engagent le grand concertiste Georges Barrère comme professeur particulier. Si les deux garçons sont choyés à l’excès, en tant qu’aîné, seul Robert en acquerra une certaine suffisance. Comme il l’avouera plus tard : « J’ai récompensé la confiance de mes parents en développant un ego très pénible qui, j’en suis sûr, a dû autant contrarier les enfants que les adultes

ayant eu le malheur de me fréquenter 37. »

En septembre 1911, peu après le retour de son deuxième voyage en Allemagne chez grand-père Benjamin, Robert est inscrit dans une école privée à nulle autre pareille. Plusieurs années auparavant, Julius avait intégré l’Ethical Culture Society comme membre actif. Leur mariage avait

été célébré par le Dr Felix Adler 38, leader et fondateur de la société, et, à partir de 1907, Julius avait rejoint son conseil d’administration. Il coulait donc de source que ses fils aillent faire leur cursus primaire et secondaire à l’école de la Société sur Central Park West. La devise de l’établissement ?

« Agir, ne pas croire 39. » Fondée en 1876, l’Ethical Culture Society inculquait l’engagement envers l’action sociale et les bonnes œuvres : « L’homme doit assumer la responsabilité du sens qu’il donne à sa vie et à

son destin 40. » Bien qu’issue du judaïsme réformé américain, le Mouvement éthique était une « non-religion », parfaitement adaptée aux Juifs allemands de la classe moyenne supérieure, dont la plupart, à l’instar des Oppenheimer, brûlent de s’assimiler à la société américaine. Un processus encouragé par Felix Adler et les talentueux instituteurs qu’il emploie. Ils exerceront une influence considérable sur la formation de la psyché de Robert Oppenheimer, tant sur le plan émotionnel qu’intellectuel.

Fils du rabbin Samuel Adler 41, c’est en 1857 que Felix avait quitté l’Allemagne avec sa famille pour émigrer à New York. Il n’avait que 6 ans. Son père, un leader du mouvement du judaïsme réformé en Allemagne, était venu diriger le Temple Emanu-El, la plus grande congrégation libérale nord-américaine. Felix aurait pu facilement succéder à son père, mais, jeune homme, il revient en Allemagne pour ses études supérieures et y est exposé à des idées radicalement nouvelles sur l’universalité de Dieu et les responsabilités de l’Homme envers la société. Il lit Charles Darwin, Karl Marx et pléthore de philosophes allemands, dont Felix Wellhausen, qui rejette la croyance traditionnelle en l’inspiration divine de la Torah. Adler retourne au Temple Emanu-El paternel en 1873 pour y prononcer son sermon sur le « judaïsme du futur ». Pour survivre à la modernité, le jeune Adler affirme que le judaïsme doit renoncer à son « petit esprit d’exclusion ». Selon lui, les Juifs ne doivent plus se définir par leur identité biblique de « peuple élu », mais se distinguer par leurs préoccupations sociales et leurs actions en faveur des masses laborieuses.

En trois ans, Adler guidera quelque quatre cents fidèles du Temple Emanu-El dans leur sortie de la communauté juive établie. Avec le soutien financier de Joseph Seligman et d’autres riches hommes d’affaires juifs d’origine allemande, il fonde un nouveau mouvement, l’« Ethical Culture ». Les réunions vont se tenir le dimanche matin, Adler y donne de longs exposés ; si on y entend de l’orgue, il n’y a pas de prières ni de cérémonies religieuses d’aucune sorte. À partir de 1910, quand Robert a 6 ans, la Société commence à se réunir dans le bel auditorium du 2 West 64th Street. Julius Oppenheimer est présent à l’inauguration du nouveau bâtiment en 1910. La salle est décorée de panneaux de chêne sculptés à la main, de magnifiques vitraux et accueille, au balcon, un orgue à tuyaux Wicks. D’éminents orateurs, à l’instar de W. E. B. DuBois ou Booker T. Washington, entre autres nombreuses personnalités, y tiendront conférence.

Le Mouvement pour la culture éthique était une secte judaïque

réformiste 42. Mais son origine remonte clairement aux initiatives de l’élite visant à réformer et intégrer les Juifs de la classe supérieure dans la société allemande au e XIX siècle. Avec ses notions radicales sur l’identité juive, Adler avait su toucher une corde sensible chez de riches hommes d’affaires juifs de New York, justement parce qu’ils étaient aux prises avec une marée montante d’antisémitisme. La discrimination organisée et institutionnelle subie par les Juifs était un phénomène relativement récent ; depuis la Révolution américaine, à l’heure où des déistes comme Thomas Jefferson avaient appuyé une séparation radicale de l’État et des églises, les Juifs aux États-Unis profitaient d’un sentiment de tolérance généralisée. Après le krach boursier de 1873, par contre, l’atmosphère à New York se mit à changer. Durant l’été 1877, l’indignation s’empara de la communauté juive lorsque Joseph Seligman, le Juif d’origine allemande le plus riche et le plus en vue de New York, fut brutalement refoulé, parce que juif, du Grand Union Hotel de Saratoga Springs, dans l’État de New York. Les années suivantes, d’autres institutions d’élite – des palaces, mais aussi des clubs sociaux ou de grandes écoles privées – vont soudainement fermer leurs portes aux Juifs.

À la fin des années 1870, l’Ethical Culture Society de Felix Adler en vient dès lors à dresser, contre ce flot sectaire, une digue opportune pour la société juive new-yorkaise. Sur le plan philosophique, le mouvement était aussi déiste et républicain que les principes révolutionnaires des Pères fondateurs. Si la révolution de 1776 avait entraîné l’émancipation des Juifs américains, alors la bonne réponse à l’intolérance chrétienne nativiste était de devenir encore plus américain – plus républicain – que les Américains. Ces Juifs allaient donc faire un pas de plus dans leur assimilation mais, pour ainsi dire, en tant que Juifs déistes. Aux yeux d’Adler, appréhender les Juifs comme une nation était un anachronisme. Et c’est ainsi qu’il s’attelle à créer les structures institutionnelles adéquates pour que ses adhérents soient

en mesure de mener une vie de « Juifs émancipés 43 ».

Adler en était persuadé : la réponse à l’antisémitisme tenait dans une diffusion mondiale de la culture intellectuelle. Fait intéressant, Adler

critiquait le sionisme comme repli sur le particularisme juif 44 : « Le sionisme est lui-même un exemple contemporain de la tendance à la ségrégation. » Pour Adler, l’avenir des Juifs se trouve en Amérique, pas en Palestine : « Je fixe mon regard sur la lumière d’un matin frais qui embrase les monts Alleghany et les Rocheuses, pas sur la lueur du crépuscule, qu’importe sa tendre beauté, qui couve et s’éternise sur les collines de Jérusalem. »

Pour faire de sa Weltanschauung une réalité, Adler fonde en 1880 une école gratuite pour les fils et les filles d’ouvriers, la Workingman’s School (« l’école du travailleur »). En plus des matières conventionnelles que sont l’arithmétique, la lecture et l’histoire, Adler insiste pour que les élèves se frottent à l’art, au théâtre, à la danse et à une quelconque formation dans un domaine technique susceptible d’être utile dans une société en voie d’industrialisation rapide. Chaque enfant, croyait-il, avait un talent particulier. Ceux qui n’en montraient aucun pour les mathématiques pouvaient, par exemple, posséder d’extraordinaires « dons artistiques pour

faire des choses avec leurs mains 45 ». Pour Adler, ce postulat constituait la « graine éthique – et cultiver ces différents talents est la chose à faire ». L’objectif ? Un « monde meilleur ». La mission de l’école ? « Former des réformateurs ». Au fil du temps et de son évolution, l’école deviendra une vitrine du mouvement progressiste de la réforme en éducation, et Adler lui-même tombera dans l’escarcelle de l’éducateur et philosophe John Dewey et de son école pragmatiste.

S’il n’est pas socialiste, Adler sera spirituellement touché par la description que fait Marx de la misère de la classe ouvrière industrielle dans Das Kapital. Il écrit : « Je dois me mettre au clair avec les problèmes que

soulève le socialisme 46. » Et il en vient à croire que les classes laborieuses méritent « une rémunération juste, un emploi constant et une dignité sociale ». Le mouvement ouvrier, écrira-t-il encore, « est un mouvement éthique, et je suis avec lui, corps et âme ». Des sentiments partagés par de grands leaders syndicaux ; Samuel Gompers, chef de la nouvelle Fédération américaine du travail, est membre de la Société pour la culture éthique de New York.

En 1890, l’école est en quelque sorte victime de son succès. Ses effectifs sont si nombreux qu’Adler se sent obligé de financer le budget de l’Ethical Culture Society en admettant quelques élèves payants. À une époque où beaucoup de prestigieuses écoles privées ferment leurs portes aux Juifs, nombreux sont de riches hommes d’affaires qui réclament que celles de la Workingman’s School soient ouvertes pour leurs enfants. En 1895, Adler ajoute un lycée et rebaptise son établissement « Ethical Culture School » (des décennies plus tard, il changera encore de nom et deviendra la « Fieldston School »). Lorsque Robert Oppenheimer est inscrit en 1911, seuls 10 % des élèves sont issus de la classe ouvrière. Mais l’école n’en conserve pas moins sa vision libérale et socialement responsable. S’ils sont relativement fortunés, les enfants des mécènes de l’Ethical Culture Society baignent dans l’idée qu’ils réformeront le monde, qu’ils sont l’avant-garde d’un évangile éthique tout à fait moderne. Robert sera un étudiant vedette.

Il va sans dire que la sensibilité politique de Robert à l’âge adulte est dans la droite ligne de l’éducation progressiste reçue dans la remarquable école de Felix Adler. Tout au long de sa jeunesse et de ses années formatrices, il sera entouré d’hommes et de femmes se voyant comme les catalyseurs d’un monde meilleur. Entre le début du siècle et la fin de la Première Guerre mondiale, les membres du Mouvement éthique furent les agents du changement sur des questions aussi politiquement chargées que les relations raciales, les droits des travailleurs, les libertés civiles et l’écologie. En 1909, par exemple, ses membres éminents que sont le Dr Henry Moskowitz, John Lovejoy Elliott, Anna Garlin Spencer et William Salter contribuent à la fondation de la NAACP, l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur. De même, le Dr Moskowitz joue un rôle central dans les grèves des ouvriers du textile éclatant entre 1910 et 1915. D’autres encore sont à l’origine du National Civil Liberties Bureau, l’ancêtre de l’ACLU, l’Union américaine des libertés civiques. S’ils esquivent tout ce qui tourne autour de la lutte des classes, les disciples d’Adler sont des radicaux pragmatiques s’engageant à être en première ligne du changement social. Ils croient qu’un monde meilleur nécessite un travail acharné, de la persévérance et une organisation politique. En 1921, l’année où Robert termine le lycée et reçoit son diplôme de fin d’études,

Adler exhorte ses élèves à développer leur « imagination éthique 47 », c’est-à-dire à voir « les choses non pas telles qu’elles sont, mais telles qu’elles

pourraient être 48 ».

Robert sera pleinement conscient de l’influence d’Adler, non seulement sur lui-même mais aussi sur son père. Et il n’est pas sans taquiner Julius à ce sujet. À 17 ans, il rédige un poème pour célébrer le cinquantième anniversaire de son père. On y trouve ce vers : « Et une fois arrivé en

Amérique, il goba le Dr Adler comme un comprimé de moralité 49. »

À l’instar de bien des Américains d’origine allemande, le Dr Adler est profondément attristé et tiraillé lors de l’entrée des États-Unis dans la Première Guerre mondiale. Contrairement à un autre membre éminent de l’Ethical Culture Society, Oswald Garrison Villard, rédacteur en chef du magazine The Nation, Adler n’est pas un pacifiste. Lorsqu’un sous-marin allemand coule le paquebot Lusitania et ses passagers, il se dit favorable à l’armement des navires marchands américains. Bien qu’opposé à l’entrée du pays dans le conflit, lorsque l’administration Wilson déclare la guerre en avril 1917, Adler exhorte les membres de sa congrégation à donner leur

« allégeance indivise 50 » aux États-Unis. Dans le même temps, il déclare ne pas pouvoir désigner l’Allemagne comme seule partie coupable. Critique de la monarchie allemande, Adler se réjouit de la chute du pouvoir impérial et de l’effondrement de l’Empire austro-hongrois à la fin de la guerre. Mais, fervent anticolonialiste, il va ouvertement déplorer l’hypocrisie d’une paix des vainqueurs qui semble n’avoir comme effet que de renforcer les empires britannique et français. Naturellement, ses détracteurs l’accusent de rouler pour les Allemands. En tant que membre du conseil d’administration de la Société, et en tant qu’homme admirant profondément le Dr Adler, Julius Oppenheimer se sent lui aussi déchiré face à la guerre faisant rage en Europe et par son identité d’Américain d’origine allemande. Que pense le jeune Robert ? Impossible de le savoir formellement. Reste que son professeur d’études éthiques est alors John Lovejoy Elliott, farouche critique de l’entrée en guerre des États-Unis.

Né en 1868 dans une famille d’abolitionnistes et de libres penseurs de l’Illinois, Elliott va devenir une figure appréciée du mouvement humaniste et progressiste de New York. Grand et chaleureux, Elliott est le pragmatique qui mettra en œuvre les principes d’Adler. Dans le quartier pauvre de Chelsea, à New York, il fonde la Hudson Guild, l’un des centres caritatifs les plus réputés du pays. Membre à vie du conseil d’administration de l’ACLU, Elliott était aussi politiquement que personnellement téméraire. Lorsque deux leaders autrichiens de l’Ethical Culture Society de Vienne seront arrêtés par la Gestapo en 1938, Elliott – âgé alors de 75 ans – se rendra à Berlin et passera plusieurs mois à négocier leur libération avec les hommes d’Hitler. En mettant une somme rondelette sur la table, Elliott parviendra à faire sortir les deux hommes de l’Allemagne nazie. À sa mort en 1942, Roger Baldwin, de l’ACLU, prononce son éloge : « un saint à l’esprit tranchant […] un homme qui aimait tellement ses congénères que

tout était bon pour leur venir en aide 51 ».

C’est à ce « saint à l’esprit tranchant » que les frères Oppenheimer seront exposés de longues années durant lors de leurs dialogues hebdomadaires en classe d’éthique. Des années plus tard, alors qu’ils sont

bien embarqués dans l’âge adulte, Elliott écrit à leur père 52 : « Je ne savais pas à quel point je pouvais être proche de vos garçons. Tout comme vous, je suis heureux qu’ils existent. » L’éthique, Elliott l’enseigne dans un séminaire de facture socratique voyant les étudiants discuter de questions sociales et politiques précises. Son « éducation aux problèmes de la vie » est un cours obligatoire pour tous les lycéens. Souvent, il y pose un dilemme moral personnel à ses élèves, par exemple en leur demandant ce qu’ils choisiraient entre un poste d’enseignant et un emploi mieux rémunéré dans l’usine de chewing-gum Wrigley’s. Durant la scolarité de Robert, on compte parmi les sujets vigoureusement débattus le « problème noir », l’éthique de la guerre et de la paix, l’inégalité économique et la

compréhension des « relations sexuelles 53 ». En dernière année, Robert se voit exposé à une discussion approfondie sur le rôle de « l’État ». Le programme comprend un « petit catéchisme d’éthique politique » et aborde

notamment « l’éthique de la loyauté et de la trahison 54 ». Soit un extraordinaire cursus pour tout ce qui touche aux relations sociales et aux affaires mondiales. Une éducation qui plantera des racines profondes dans la psyché de Robert – et dont les fruits, abondants, seront récoltés au cours des décennies ultérieures.

« J’étais un petit garçon onctueux, dégoûtant de gentillesse 55, se souviendra Robert. Ma vie d’enfant ne m’a pas préparé aux cruautés et à l’amertume dont le monde est rempli. » De sa vie familiale protégée, il n’a pu tirer « aucune façon normale et saine d’être un salaud ». Reste qu’elle lui aura permis d’acquérir une dureté intérieure, voire un stoïcisme physique, dont Robert n’avait peut-être pas lui-même conscience.

Désireux de lui faire prendre l’air et côtoyer des garçons de son âge, Julius décide d’envoyer Robert, âgé de 14 ans, dans une colonie de vacances. Pour la plupart des autres garçons, le camp Koenig a tout d’un paradis montagnard de rigolade et de camaraderie. Pour Robert, c’est un calvaire. Tout chez lui en fait une cible pour le sadisme que les jeunes adolescents aiment tant infliger aux timides, aux sensibles et aux différents. On se met vite à le surnommer « Cutie » (Mignonne) et à le persécuter sans relâche. Mais Robert refuse de rendre les coups. Fuyant le sport, il va marcher sur les sentiers et ramasser des cailloux. Il se fait un ami, qui se rappellera à quel point Robert était obsédé cet été-là par les écrits de George Eliot. Le chef d’œuvre de la romancière, Middlemarch, le captive, peut-être parce qu’elle explore en profondeur un sujet à ses yeux si mystérieux : la vie de l’esprit intérieur en lien avec la fabrique et la casse des relations humaines.

Mais Robert va commettre une erreur : il écrit à ses parents qu’il est content d’être en colonie parce que les autres garçons l’initient aux choses de la vie. Ni une ni deux, les Oppenheimer débarquent et le directeur annonce qu’il punira dorénavant les raconteurs de cochoncetés. Sans surprise, on désigne Robert comme la balance et, une nuit, on le force à se rendre dans la chambre froide de la colonie où il est déshabillé et frappé. En guise d’humiliation finale, les garçons lui enduisent les fesses et les parties génitales de peinture verte. Ils referment ensuite la porte de la chambre froide et y laissent Robert toute la nuit, dans le plus simple appareil. De cet

incident, son seul ami dira que Robert en fut « torturé 56 ». Mais Robert subit cette sordide vexation avec un flegme stoïque ; il ne se plaint pas et ne quitte pas la colonie. « Je ne sais pas comment Robert a tenu les dernières semaines, déclare son ami. Peu de garçons l’auraient supporté – ou en auraient même été capables – mais Robert y est parvenu. Il a dû vivre un enfer. » Comme ses amis le réaliseront souvent, la coquille de Robert, en apparence fine et fragile, dissimulait en réalité une personnalité inébranlable faite d’entêtement, de fierté et de détermination. Un caractère qui ne cessera de se manifester tout au long de sa vie.

De retour à l’école, la cérébralité de Robert se voit entretenue par des enseignants aux petits soins, tous ayant été soigneusement sélectionnés par le Dr Adler comme les parangons de son mouvement d’éducation progressiste. Chaque fois que Matilda Auerbach, sa professeure de mathématiques, remarque qu’il s’ennuie ou qu’il ne tient plus en place, elle l’envoie travailler à la bibliothèque sur le sujet de son choix. Ensuite, il a le droit d’expliquer à ses camarades ce qu’il a appris. Sa professeure de grec et de latin, Alberta Newton, se souvient du plaisir qu’elle avait à l’avoir dans sa classe : « Toute idée nouvelle était d’une beauté parfaite à ses yeux. » Il lit Platon et Homère en grec, et César, Virgile et Horace en latin.

Robert va toujours exceller. Dès l’équivalent du CE2, il fait des expériences en laboratoire et à 10 ans, en CM2, il étudie la physique et la chimie. Robert est si avide d’étudier les sciences que le conservateur du musée d’Histoire naturelle de New York va accepter de lui donner des cours particuliers. Comme il a sauté plusieurs classes, tout le monde le croit précoce – et le juge parfois trop précieux. À 9 ans, on l’entend dire à une cousine plus âgée : « Pose-moi une question en latin et je te répondrai en

grec 57. »

Aux yeux de ses camarades, Robert peut sembler distant. « Nous étions

souvent ensemble 58, indique une connaissance d’enfance, sauf que nous n’étions jamais proches. En général, il restait focalisé sur ce qu’il faisait ou pensait. » Un autre se souvient de lui comme de l’élève toujours silencieux en classe : « On aurait dit qu’on ne lui donnait pas assez à manger ou à boire. » Certains de ses camarades le jugent « plutôt gauche […] il ne savait

pas vraiment comment s’entendre avec les autres enfants 59 ». Mais Robert est parfaitement et douloureusement conscient du coût d’être très en avance sur ses pairs. Comme il le dira un jour à un ami : « Ce n’est pas drôle de tourner les pages d’un livre et de se dire : “Oui, oui, bien sûr, je sais tout

cela 60.” » Jeanette Mirsky aura suffisamment fréquenté Robert durant leur première année d’école commune pour le considérer comme un « ami

spécial 61 ». Jamais elle ne l’a jugé timide au sens habituel du terme, seulement distant. Elle lui attribue un certain « orgueil démesuré », de celui qui porte en lui les germes de sa propre destruction. Tout dans la personnalité de Robert – de sa façon robotique de marcher à des détails comme sa manière de préparer une vinaigrette – traduisait, selon elle, « un grand besoin d’affirmer sa prééminence ».

Pendant tout son lycée, Robert aura comme professeur principal Herbert Winslow Smith, qui avait rejoint le département d’anglais en 1917 après avoir obtenu sa maîtrise à Harvard. Homme d’une intelligence remarquable, Smith était en passe d’obtenir un doctorat lorsqu’il fut recruté pour enseigner. Mais sa première expérience à l’Ethical Culture va tellement l’enthousiasmer qu’il ne retournera jamais à Cambridge. Smith consacrera toute sa carrière à l’Ethical Culture, jusqu’à en devenir le directeur. Costaud et sportif, il était un professeur doux et chaleureux qui, d’une manière ou d’une autre, parvenait toujours à dénicher le centre d’intérêt de chaque élève et à faire des ponts avec le sujet en question. Après ses cours, les élèves sont nombreux à s’attarder autour de son bureau, espérant grappiller un supplément de conversation. Si la première passion de Robert est manifestement la science, Smith alimente ses goûts littéraires ; il juge son

« style magnifique 62 ». Lorsque Robert lui rend une réjouissante dissertation sur l’oxygène, Smith lui suggère : « Je pense que ta vocation est d’être journaliste scientifique. » Smith deviendra l’ami et le mentor de Robert. Il était « très, très gentil avec ses élèves, se souvient Francis

Fergusson 63. Il était aux petits soins avec Robert, moi et bien d’autres, […] les aidait à surmonter leurs problèmes et les avisait sur la marche à suivre. »

L’année de seconde sera déterminante pour Robert, alors qu’il commence les cours de physique avec Augustus Klock. « Il était

merveilleux, se souviendra Robert 64. J’étais tellement euphorique après la première année que j’ai fait en sorte de passer l’été à l’assister pour la mise en place de l’équipement nécessaire lors de la rentrée suivante et mes cours de chimie. Nous devions passer cinq jours par semaine ensemble ; de temps en temps, en guise de récompense, nous partions même à la chasse aux minéraux. » Il commence les expériences sur les électrolytes et la conduction. « J’aimais tellement la chimie. […] Par rapport à la physique, elle va directement au cœur des choses et, très vite, vous avez ce lien entre ce que vous voyez et tout un tas d’idées d’une amplitude folle. Ce qui pourrait être possible en physique, mais d’une manière beaucoup moins accessible. » Robert se sentira toujours redevable à Klock de l’avoir mis sur la voie de la science. « Il aimait la nature contingente et cahoteuse de la découverte véritable et adorait l’enthousiasme qu’il pouvait susciter chez les jeunes. »

Même cinquante ans plus tard, les souvenirs de Jane Didisheim concernant Robert sont des plus vivaces. « Le rouge lui montait aux joues

avec une facilité extraordinaire 65 », se souvient-elle. Il lui paraissait « très frêle, très rose, très timide, et très brillant bien sûr. Très vite, tout le monde a admis qu’il était différent et supérieur aux autres. Sur le plan des études, il était bon en tout ».

Le cocon de l’Ethical Culture School était idéal pour un adolescent polymathe aussi singulièrement étrange. Cela permettait à Robert de briller quand et où il le souhaitait – et le protégeait des difficultés sociales contre lesquelles il n’était pas encore prêt à lutter. Reste que cette même atmosphère pourrait expliquer son adolescence prolongée. On lui permettra de rester un enfant plus longtemps que les autres, de sortir pas à pas de son immaturité au lieu de l’en arracher brusquement. À 16 ou 17 ans, il n’avait qu’un seul véritable ami, Francis Fergusson, un boursier du Nouveau-Mexique devenu son camarade de classe en seconde. Quand Fergusson le rencontre à l’automne 1919, Robert se la coule douce. « Il était très

dilettante et essayait de trouver quelque chose pour s’occuper 66 », se souvient Fergusson. En plus des cours d’histoire, de littérature anglaise, de mathématiques et de physique, Robert s’inscrit en grec, en latin, en français

et en allemand. « Il n’a rien eu d’autre que des A 67. » En terminale, c’est en major de sa promotion qu’il obtient son diplôme.

Avec la randonnée et la chasse aux cailloux, la voile est la principale activité physique de Robert. Au dire de tous, il est un marin audacieux et expert qui n’y va pas de main morte avec son esquif. Jeune garçon, il se perfectionne sur plusieurs petits bateaux et, pour ses 16 ans, Julius lui offre un sloop de 28 pieds. Il le baptise Trimethy, un nom inspiré d’un composé chimique, le dioxyde de triméthylène. Il adore sortir durant les orages d’été, faire la course contre les marées dans l’estuaire de Fire Island et se jeter dans l’Atlantique. Son jeune frère Frank accroupi dans le cockpit, Robert se tient debout, la barre entre les jambes, à hurler au vent alors qu’il fait virer le bateau dans la Great South Bay de Long Island. Pour ses parents, difficile de concilier une telle impétuosité avec le Robert qui, à terre, leur semble si timide et introverti. Encore et toujours, Ella se colle à la fenêtre de leur maison de Bay Shore pour traquer des yeux le Trimethy sur la ligne d’horizon. Et, plus d’une fois, Julius se sentira obligé de ramener le voilier au port à l’aide d’une vedette à moteur, et de passer un savon à Robert pour avoir risqué sa vie et celle des autres. Dans ces cas-là, il secoue la tête et

peste : « Roberty, Roberty 68… » Mais Robert ne s’en laisse pas conter. En réalité, il ne cesse d’afficher une absolue confiance dans sa maîtrise du vent et des flots. Il appréciait la pleine mesure de ses compétences et, à ses yeux, rien ne justifiait qu’il se privât d’un si bel exutoire. Pour autant, il n’avait rien d’une tête brûlée. Pour certains de ses amis, son comportement dans une mer déchaînée témoignait de sa profonde arrogance. Ou peut-être fallait-il y voir l’extension logique de sa résilience intérieure. Son envie de flirter avec le danger était irrépressible.

Fergusson n’oubliera jamais sa première sortie en mer avec Robert. Les deux amis venaient d’avoir 17 ans. « C’était un jour de printemps, très frisquet, le vent créait de petits rouleaux dans toute la baie et le temps était

pluvieux, détaille Fergusson 69. Pour moi, c’était un peu effrayant, car que je ne savais pas s’il en était ou non capable. Mais il y est parvenu, c’était déjà un marin sacrément doué. À l’étage, sa mère nous a surveillés par la fenêtre. Son cœur devait faire des bonds dans sa poitrine. Mais il l’avait convaincue de nous laisser partir. Elle n’a pas caché son inquiétude, mais elle a pris sur elle. Évidemment, nous sommes rentrés trempés jusqu’aux os à cause du vent et des vagues. Ce fut une expérience très impressionnante. »

Robert sort diplômé de l’Ethical Culture School 70 au printemps 1921. L’été suivant, Julius et Ella emmènent leurs fils en Allemagne. Durant plusieurs semaines, Robert part seul faire de la prospection géologique dans d’anciennes mines près de Joachimsthal, au nord-est de Berlin. (L’ironie de l’histoire voudra qu’à peine vingt ans plus tard, c’est dans ce même site que les Allemands iront extraire de l’uranium pour leur projet de bombe atomique). Après avoir campé dans des conditions pénibles, il en revient avec une valise pleine de spécimens rocheux et une dysenterie qui lui fait frôler la mort. Renvoyé chez lui sur une civière, il est malade et alité assez longtemps pour qu’à l’automne, son inscription à Harvard soit reportée. Ses parents l’obligent à rester à la maison, pour récupérer de la dysenterie doublée par la suite d’une colite. Une affection qui le tourmentera pour le restant de ses jours et qui se verra aggravée par son appétit tenace pour les aliments épicés. Il n’a rien d’un patient docile. L’hiver est long dans l’appartement de New York et il lui arrive de se comporter comme un sagouin, à s’enfermer dans sa chambre et à refuser violemment les soins que lui prodigue sa mère.

Au printemps 1922, Julius juge son garçon suffisamment remis pour le faire sortir de la maison. Pour l’été, il demande à Herbert Smith d’emmener Robert faire le tour du Sud-Ouest des États-Unis. L’été précédent, le professeur de l’Ethical Culture School avait fait un voyage similaire avec un autre élève et, de l’avis de Julius, le périple était parfait pour endurcir son fils. Smith accepte, mais une demande que lui fait Robert sous le sceau du secret, peu avant leur départ, va le laisser pantois : est-ce qu’il accepterait qu’il s’appelle « Smith » durant ce voyage et qu’il le fasse passer pour son jeune frère ? Sans la moindre hésitation, Smith refuse mais ne peut s’empêcher d’y voir un Robert embarrassé d’être perçu comme juif. Francis Fergusson, un camarade de classe de Robert, va lui aussi conjecturer que son ami était probablement mal à l’aise avec « sa judéité, sa richesse et ses relations orientales, et [qu’]il est parti au Nouveau-Mexique notamment pour échapper à cela ». Une autre amie d’enfance, Jeanette

Mirsky, pense également que Robert n’est pas au clair avec sa judéité 71.

« Comme nous tous 72 », précise Mirsky. Reste que quelques années plus tard, à Harvard, Robert semble s’être détendu sur ce sujet lorsqu’il déclare à un ami d’origine irlando-écossaise : « Oui, ni toi ni moi n’avons d’ancêtres descendus du Mayflower. »

En partant du sud, Robert et Smith vont s’acheminer vers les mesas du Nouveau-Mexique. À Albuquerque, ils sont logés chez les Fergusson. Robert apprécie ce séjour, qui va cimenter une amitié de toute une vie. Fergusson présente à Robert un voisin de son âge, Paul Horgan, un garçon tout aussi précoce qui pourra se targuer d’une belle carrière d’écrivain. Tout comme Fergusson, Horgan se destine lui aussi à Harvard. Robert apprécie sa compagnie et celle de sa sœur, Rosemary, dont la beauté l’hypnotise avec ses cheveux noirs et ses yeux bleus. Selon Frank Oppenheimer, son frère lui

confiera ensuite avoir été fortement attiré par Rosemary 73.

Une fois à Cambridge, les trois continuent de se fréquenter et Horgan

plaisante souvent de la « grande troïka 74 » de « polymathes » qu’ils peuvent former. Reste que le Nouveau-Mexique va faire poindre chez Robert une nouvelle façon d’être et de nouveaux intérêts. À Albuquerque, les premières impressions qu’Horgan se fait sur Robert sont des plus vives : « Il était incroyablement spirituel, gai et plein d’entrain. […] Il possédait cette charmante qualité sociale qui lui permettait de se glisser dans la conversation, n’importe où et n’importe quand. »

D’Albuquerque, Smith emmène Robert – et ses deux amis Paul et Francis – à une quarantaine de kilomètres au nord-est de Santa Fe. Ils séjournent dans un ranch, le Los Pinos, tenu par une jeune femme de 28 ans, Katherine Chaves Page. Cette femme aussi charmante qu’impérieuse deviendra une amie pour la vie. Mais au départ, c’est son

piquant qui parle : Robert est ardemment attiré par Katherine 75, alors jeune mariée. L’année précédente, elle était tombée lourdement malade et, se croyant sur son lit de mort, avait épousé Winthrop Page, un Américain d’origine anglaise ayant l’âge de son père. Puis elle avait survécu. Page, un homme d’affaires de Chicago, se faisait rarement voir dans les Pecos.

Les Chaves sont une famille aristocratique d’hidalgo aux racines profondément ancrées dans le Sud-Ouest espagnol. C’est au père de Katherine, Don Amado Chaves, que l’on doit la construction du magnifique ranch près du village de Cowles. La vue sur la rivière Pecos et les neiges des monts Sangre de Cristo est à couper le souffle. Katherine est la

« princesse régnante 76 » de ce royaume et, à sa plus grande joie, Robert devient son premier « favori ». Selon les mots de Fergusson, elle est « sa

très bonne amie 77. […] Il n’arrêtait pas de lui offrir des fleurs et de la flatter à mort chaque fois qu’il la voyait ».

Durant l’été, Katherine apprend à Robert à monter à cheval et lui fait bientôt parcourir les grands espaces vierges lors de randonnées s’étirant parfois sur cinq ou six jours. Smith s’étonne de l’endurance du garçon. Malgré sa mauvaise santé chronique et sa fragilité apparente, Robert jubile de ces chevauchées physiquement exigeantes, tout comme il adore titiller le danger en voilier. Un jour, alors qu’ils reviennent du Colorado, Robert insiste pour emprunter un sentier enneigé et ainsi franchir le plus haut col des montagnes. Smith est persuadé qu’ils risquent de mourir de froid, mais Robert n’en démord pas. Smith propose de tirer à pile ou face. « Dieu

merci, j’ai gagné, se souvient-il 78. Je ne sais pas comment je m’en serais sorti sans cela. » Selon lui, la témérité de Robert frise le suicidaire. Dans toutes ses interactions avec Robert, Smith sent que ce jeune homme ne laisserait jamais la perspective de la mort « l’empêcher de faire ce dont il avait vraiment envie ».

Smith connaissait Robert depuis ses 14 ans, et le garçon avait toujours été aussi physiquement délicat que, pour ainsi dire, émotionnellement vulnérable. Mais en le voyant dans des montagnes escarpées à camper dans des conditions spartiates, Smith en vient à se demander si la colite chronique de Robert ne serait pas d’origine psychosomatique. De fait, il se rend compte que ses crises surviennent invariablement quand Robert entend quelqu’un faire des remarques « désobligeantes » sur les Juifs. Selon Smith, Robert aurait pris l’habitude de « pousser l’intolérable sous le tapis ». Un mécanisme psychologique qui, « conduit à son paroxysme, a pu lui attirer des ennuis ».

De même, Smith était familier des dernières théories freudiennes sur le développement infantile. De leurs conversations autour du feu de camp, il déduit que Robert a développé un sérieux complexe d’Œdipe. « Je ne l’ai

jamais entendu dire un mot de travers sur sa mère 79, se souvient Smith. Il était assurément plus critique envers [son] père. »

Une fois adulte, Robert aimait à n’en pas douter son père. Il était très attentif à son avis et en réalité, jusqu’à sa mort, il va se démener pour le satisfaire, lui présenter ses amis et, globalement, lui faire une place dans sa vie. Mais Smith percevait quelle mortification le petit garçon hypersensible et timide que Robert était avait pu ressentir face aux excès d’affabilité de

son père. Un soir, autour du feu de camp, Robert lui raconte 80 l’histoire de la chambre froide au camp Koenig – qui n’aurait jamais eu lieu sans la réaction de son père à sa lettre racontant la grivoiserie de ses camarades. Adolescent, il était très complexé par l’entreprise de confection paternelle, sans doute parce qu’il y voyait un métier trop traditionnellement juif. Plus tard, Smith se rappellera que lors de leur voyage dans l’Ouest en 1922, alors qu’ils étaient en train de faire leurs valises, il lui avait demandé de plier une veste pour qu’elle soit le moins froissée possible à l’arrivée. « Il s’est figé et m’a répondu : “Bien sûr, parce que le fils du tailleur doit forcément savoir

comment faire, n’est-ce pas 81 ?” »

À part ces petites crises, Smith juge que Robert a bien mûri et gagné en confiance durant leur séjour commun au ranch Los Pinos. Et il sait que Katherine Page n’y a pas été pour rien. Son amitié fut extrêmement importante pour Robert. Que Katherine et son entourage d’aristocrates espagnols acceptent ce jeune juif new-yorkais quelque peu empoté fut comme un tournant dans la vie intérieure de Robert. Bien sûr, il savait avoir sa place dans le giron de la communauté adlérienne de New York. Mais, ici, il s’agissait d’être approuvé par des gens qu’il aimait à l’extérieur de son propre monde. « Pour la première fois de sa vie, commente Smith, [Robert]

se sentait aimé, admiré, attendu 82. » Ce que Robert adore. Plus tard, il s’attellera à cultiver les compétences sociales nécessaires pour susciter un tel engouement séance tenante.

Un jour, avec Katherine et quelques autres de Los Pinos, Robert part à cheval du village de Frijoles, à l’ouest du Rio Grande, pour une expédition vers le sud et le plateau Pajarito (« petit oiseau »), qui culmine à plus de 2 300 mètres. L’équipée traverse la Grande Vallée, un canyon situé dans la caldeira de Jemez, un cratère volcanique formant une cuvette d’une vingtaine de kilomètres de large. Après avoir viré vers le nord-est, ils chevauchent encore sept kilomètres et arrivent dans un autre canyon. L’endroit doit son nom espagnol aux peupliers bordant le ruisseau qui le serpente : Los Alamos. À l’époque, la seule installation humaine à plusieurs kilomètres à la ronde est une école de garçons des plus spartiates, la Los Alamos Ranch School.

Los Alamos, comme le décrira le physicien Emilio Segrè, est « un pays

magnifique et sauvage 83 ». D’épaisses forêts de pins et de genévriers

alternent avec des prairies de pâturage. La Los Alamos Ranch School 84 est sise au sommet d’une mesa de trois kilomètres de long, délimitée au nord et au sud par les à-pic des canyons. Lorsque Robert visite l’école pour la première fois en 1922, ses effectifs ne dépassent pas les vingt-cinq garçons, pour la plupart des fils de nouveaux riches de Détroit ayant fait fortune dans la construction automobile. Ils sont en short toute l’année et dorment dans un patio sans chauffage. Chaque garçon a un cheval à sa charge et les expéditions dans les montagnes Jemez voisines sont fréquentes. Robert admire ce décor, à mille lieues de son environnement new-yorkais. Les années suivantes, il ne cesse de revenir sur cette mesa désolée.

L’été fini, Robert retourne chez lui le cœur battant de la beauté austère du désert et des montagnes du Nouveau-Mexique. Quand, quelques mois plus tard, il apprend que Smith prévoit un autre voyage au « pays Hopi », Robert lui écrit : « Il va sans dire que je suis follement jaloux. Je vous vois descendre des montagnes vers le désert à cette heure où les orages et les lueurs du crépuscule caparaçonnent le ciel ; je vous vois dans les Pecos […]

admirant le clair de lune sur Grass Mountain 85. »

 

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