Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 15 - « Trop de secret »
CHAPITRE 15
« Trop de secret »
Une telle politique revient à exiger de toi
un travail extrêmement difficile et de te le faire faire
avec trois mains attachées dans le dos.
Dr Edward Condon à Oppenheimer
Un colloque scientifique à Los Alamos. Norris Bradbury, John Manley, Enrico
Fermi et J. M. B. Kellogg sont assis au premier rang. Derrière eux, Oppenheimer,
Richard Feynman et Phillip Porter.
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Pour le directeur, la première vraie crise administrative va survenir dès le premier printemps. Avec l’approbation du général Groves, Oppenheimer avait nommé son ancien camarade de Göttingen, Edward U. Condon, au poste de directeur associé. Sa mission : soulager Oppenheimer de certaines de ses charges administratives et assurer la liaison avec le commandant militaire à Los Alamos. De deux ans son aîné, Condon est à la fois un physicien brillant et un expert en administration de laboratoire. Après son doctorat à Berkeley en 1926, Condon avait effectué ses postdocs à Göttingen et Munich. Durant la décennie suivante, il va notamment enseigner à Princeton et publier le premier manuel anglophone de mécanique quantique. En 1937, il quitte Princeton pour le poste de directeur associé de la recherche à la Westinghouse Electric Company, un centre de recherche industrielle majeur. Les années suivantes, il supervisera les travaux de la société relatifs à la physique nucléaire et au radar à micro-ondes. À l’automne 1940, il s’occupait à plein temps de projets intégrés à l’effort de guerre – principalement des radars –, au laboratoire de radiations du MIT. Pour résumer, au moins en termes d’expérience, Condon était largement plus qualifié qu’Oppenheimer pour diriger le nouveau laboratoire de Los Alamos.
Fin avril 1943, le général Groves pique une grosse colère lorsqu’il apprend qu’Oppenheimer est passé à l’université de Chicago pour y discuter calendrier de production du plutonium avec le physicien Arthur Compton, directeur du Met Lab, le laboratoire métallurgique du projet Manhattan. Et le général reproche à Condon cette violation manifeste des règles de sécurité. Arrivé à Los Alamos, Groves entre en trombe dans le bureau d’Oppenheimer pour passer un savon aux deux hommes. Si Condon tient bon face au général, il est stupéfait de voir qu’Oppenheimer ne le soutient pas. La semaine suivante, Condon présente sa démission. Lui qui avait l’intention de rester pour toute la durée du projet n’aura tenu que six semaines.
« L’extraordinaire étroitesse des consignes de sécurité est ce qui me
contrarie le plus, va-t-il écrire à Oppenheimer dans sa lettre de démission 1. Je ne me sens pas qualifié pour remettre en question le bien-fondé d’une telle démarche, car j’ignore totalement l’ampleur des activités d’espionnage et de sabotage de l’ennemi. Je veux seulement dire que, dans mon cas, l’extrême préoccupation pour la sécurité m’est morbidement déprimante – en particulier lorsqu’il est question de censurer notre courrier et nos appels téléphoniques. » Et Condon d’expliquer qu’il a été « tellement choqué que le général Groves ait entrepris de nous admonester que je n’ai pu en croire mes oreilles. […] Je crois fermement qu’une telle politique revient à exiger de toi un travail extrêmement difficile et de te le faire faire avec trois mains attachées dans le dos ». Si une entrevue avec quelqu’un comme Compton passe pour un grave manquement aux règles de sécurité, alors « je dirai que la position scientifique du projet est sans espoir ».
Condon en conclut qu’il contribuera mieux à l’effort de guerre en retournant chez Westinghouse pour parfaire la technologie radar. Face à l’apparente réticence d’Oppenheimer à défier Groves, c’est plein de tristesse et de perplexité qu’il quitte Los Alamos. Mais ce que Condon ne sait pas, c’est qu’Oppenheimer est toujours en attente de son habilitation de sécurité, que la bureaucratie militaire cherche encore à bloquer. Oppie est bien conscient qu’il ne peut pas dire ses quatre vérités à Groves. Du moins, pas s’il veut garder son poste.
Oppenheimer avait beaucoup investi dans sa relation avec Groves. L’automne précédent, chacun avait pris la mesure de l’autre et hardiment calculé qu’il pouvait être le dominant du duo. Selon Groves, le physicien charismatique est essentiel à la réussite du projet. Et parce que Oppenheimer est arrivé lesté de casseroles gauchistes, Groves a bien l’intention d’exploiter ce passif pour le contrôler. Du côté de Robert, le calcul est tout aussi simple. Il comprend qu’il est à même de conserver son poste tant que Groves le considère, et de loin, comme le meilleur directeur disponible. Bien conscient que ses associations communistes offrent à Groves une certaine emprise sur lui, il estime néanmoins qu’en parvenant à démontrer ses compétences proprement uniques, il finira par convaincre le général de lui laisser diriger le laboratoire à sa guise. Sur le fond, Oppenheimer est d’accord avec Condon : des règles de sécurité excessivement strictes vont étouffer les scientifiques. Mais il pense également qu’avec le temps, il aura gain de cause. Après tout et en définitive, Groves a autant besoin des compétences d’Oppenheimer qu’Oppenheimer a besoin de l’assentiment de Groves.
Rétrospectivement, ils formaient une équipe parfaite pour mener les Américains à devancer les Allemands dans la course à la construction d’une arme nucléaire. Si le style d’autorité charismatique de Robert favorise en tendance le consensus, l’autorité de Groves s’exerce dans l’intimidation.
Comme l’observe George Kistiakowsky 2, chimiste à Harvard : « Fondamentalement, sa façon de diriger les projets consistait à terrifier ses
subordonnés jusqu’à leur obéissance aveugle. » Selon Robert Serber 3, avec Groves, il en allait d’« une question politique d’être aussi odieux que possible avec ses subordonnés ». La secrétaire d’Oppie, Priscilla Green Duffield, n’oubliera jamais les habitudes du général : passer en trombe devant son bureau et, sans même un bonjour, la gratifier d’un « Vous avez la figure sale » ou d’un commentaire grossier du même genre. Des mauvaises manières qui vont concentrer le gros des griefs exprimés à la mesa, et détourner de facto les critiques susceptibles d’être faites à Oppenheimer. Reste que Groves sait se contrôler en présence d’Oppenheimer. Et qu’Oppenheimer obtienne le plus souvent ce qu’il veut de Groves prouve qui avait l’ascendant dans leur relation.
Robert fera le nécessaire pour apaiser Groves et devenir ce que le général voulait : un administrateur aussi adroit qu’efficace. À Berkeley, son bureau était en général noyé sous les piles de papier. Le Dr Louis Hempelmann, le médecin de Berkeley qui allait s’installer à Los Alamos et devenir l’ami intime des Oppenheimer, observera que, sur la mesa, Robert « était un homme au bureau rangé. Sans le moindre papier qui dépasse ». Et la transformation sera également physique : exit les longs cheveux bouclés
d’Oppie. « Il avait une coupe de cheveux si nette, remarque Hempelmann 4, que j’ai failli ne pas le reconnaître. »
En réalité, au moment même où Condon fait ses bagages pour quitter Los Alamos, la politique de cloisonnement extrême voulue par Groves est en train de s’effriter. Oppenheimer a certes évité une soufflante sur la question, mais le fait est que les consignes n’ont jamais été aussi peu respectées. Avec la progression des travaux, il était essentiel que tous les scientifiques « badges blancs » soient libres de discuter entre eux de leurs idées et de leurs problèmes. Même Edward Teller avait saisi combien le
cloisonnement entravait l’efficacité. Début mars 1943, il explique 5 à Oppenheimer lui avoir écrit une lettre officielle mentionnant « ma vieille angoisse : trop de secret », tout en avouant ensuite : « Je ne l’ai pas fait pour t’ennuyer, mais pour te donner la possibilité d’exploiter mes propos à ton avantage au moment le plus opportun à tes yeux. » Groves va d’ailleurs vite comprendre l’étendue du problème. Il a beau se plier en quatre, les scientifiques les plus sérieux et les plus expérimentés lui refusent obstinément leur coopération. Un jour, alors qu’Ernest Lawrence passait à Los Alamos et s’apprêtait à y donner une conférence devant un petit groupe de scientifiques, Groves va prendre le physicien à part et méticuleusement le briefer sur ce qu’il a ou n’a pas le droit de dire à son auditoire. À son grand désarroi, quelques instants plus tard, Groves entend Lawrence commencer son exposé par : « Je sais que le général Groves voudrait que je
n’en parle pas, mais 6… » Officiellement, rien ne change, mais, dans la pratique, les cloisons entre scientifiques sont de plus en plus poreuses.
Groves va souvent attribuer l’échec du cloisonnement à l’influence de Condon sur Oppenheimer. « Il [Condon] a fait énormément de dégâts à Los Alamos dans la configuration initiale, témoignera-t-il en 1954. Je n’ai jamais vraiment pu savoir si c’était le Dr Oppenheimer le principal responsable de l’éclatement du cloisonnement, ou si la faute en était surtout revenue au Dr Condon. » À ses yeux, passe encore que les vingt à trente meilleurs scientifiques puissent se parler librement. Mais voir des centaines d’hommes se moquer des consignes, cela voulait dire que le cloisonnement tenait désormais de la plaisanterie.
Groves finira par admettre qu’à Los Alamos, les règles de la science avaient détrôné les principes de la sécurité militaire. Comme il en
témoignera 7 : « J’ai peut-être été le maître des opérations en général, mais je n’ai pas réussi à faire ce que je voulais dans bien des domaines. Ainsi, en disant que le Dr Oppenheimer n’a pas toujours été au clair avec le respect des règles de sécurité, si je pouvais ajouter qu’il n’a pas fait pire que n’importe quel autre de mes autres scientifiques de premier plan, ce serait là un propos juste. »
En mai 1943 8, Oppenheimer préside une réunion qui décidera de la tenue d’un colloque général un mardi soir sur deux. Il persuade Teller de se charger de leur organisation. Quand Groves se dit « troublé » par l’ampleur
de ces discussions, Oppenheimer répond très fermement 9 qu’il est « engagé » dans les colloques. Sa seule concession : accepter d’en limiter la participation aux scientifiques. Aussi, il lui est nécessaire que son personnel puisse être en mesure d’échanger des informations avec des homologues des autres sites du projet Manhattan. En juin, par exemple, il insiste pour qu’Enrico Fermi soit autorisé à venir du Met Lab de Chicago pour visiter Los Alamos. Comme il le présente à Groves, le voyage de Fermi est de « la plus haute importance » et il ne prendra donc tout simplement pas la responsabilité de son annulation. Groves va céder et Fermi sera autorisé à venir au Nouveau-Mexique.
À la fin de l’été 1943, Oppenheimer va expliciter son point de vue à un
responsable de la sécurité du projet Manhattan 10 : « Ce que je pense de tout ce bordel, c’est évidemment que les informations [de base] sur lesquelles nous travaillons sont sans doute connues de tous les gouvernements qui auraient envie de les connaître. Qu’importe que l’on sache ce que nous faisons, car c’est affreusement complexe. » Le danger, selon lui, n’est donc pas que des informations techniques sur la bombe puissent être divulguées à un autre pays. Le nœud du problème, par contre, à garder strictement confidentiel, réside dans « l’intensité de notre effort » et dans l’ampleur de « l’investissement international en jeu ». Si d’autres gouvernements viennent à appréhender la quantité de ressources que l’Amérique consacre à la bombe, effectivement, ils pourraient essayer de reproduire le projet. Une telle information qui, selon Oppenheimer, ne risque pas d’« avoir un quelconque effet sur la Russie », mais « pourrait avoir un très grand effet sur l’Allemagne, et j’en suis convaincu […] comme tout le monde ».
Au moment où Oppenheimer doit se dépatouiller des contraintes de sécurité voulues par Groves, certains de ses jeunes protégés déplorent la maladresse avec laquelle l’armée gère le projet Manhattan, ce qui leur fait perdre un temps précieux. À l’ouverture de Los Alamos, en mars 1943, quatre ans s’étaient écoulés depuis la découverte de la fission et la plupart des physiciens travaillant sur le projet partaient du principe que leurs homologues allemands avaient au moins deux ans d’avance. Pressés par l’urgence jusqu’à frôler le désespoir, les mesures de sécurité de l’armée, le caractère laborieux de la bureaucratie les exaspèrent – comme tout ce qui
semble générer des retards. Cet été-là, Phil Morrison 11 va rapporter du Met Lab une lettre adressée à « Cher Opje » et décrivant comment « le dynamisme qui a accompagné le travail de l’hiver dernier semble avoir pour ainsi dire disparu. Les relations entre notre personnel et celui du donneur d’ordres sont incroyablement mauvaises. […] Le résultat est intolérable et incompatible avec un succès rapide ». L’inquiétude est telle qu’une douzaine de jeunes scientifiques du laboratoire de Chicago vont adresser une lettre au président Roosevelt, dans laquelle ils affirment que « ce projet perd du temps. La direction de l’armée est engluée dans ses conventions et sa routine ». Que les choses puissent se faire au plus vite est essentiel. Reste que l’armée ne consulte pas les « quelques leaders scientifiques qui sont les seuls à être compétents dans ce nouveau domaine. La vie de notre nation se voit mise en péril par cette politique ».
Trois semaines plus tard, le 21 août 1943, Hans Bethe et Edward Teller
écrivent à Oppenheimer 12 pour lui faire part de leurs propres frustrations face au rythme du projet. « Des informations récentes, révélées tant par les journaux que par les services secrets, indiquent que les Allemands pourraient être en possession d’une nouvelle arme puissante pour formellement en disposer entre novembre et janvier. » Comme ils le préviennent, cette nouvelle arme a toutes les chances d’être une « Tube-Alloys » – le nom de code que les Britanniques avaient donné à la bombe atomique. « Il n’est pas nécessaire de décrire les probables conséquences qui en résulteraient si cela s’avérait être le cas. » Par ailleurs, ils se plaignent des retards causés par les entreprises privées responsables de la production d’uranium de qualité militaire. La solution, selon eux, consisterait à « mettre à disposition des fonds adéquats pour la suite du programme, à verser directement aux scientifiques les plus expérimentés dans les différentes phases du problème ».
Ces inquiétudes, Oppenheimer les partage. Lui aussi craint de prendre du retard sur les Allemands. Il va donc redoubler d’efforts et inciter ses collaborateurs à faire de même.
En tant que directeur scientifique 13, l’autorité d’Oppenheimer à Los Alamos est presque absolue. Si son pouvoir est, en termes militaires, ostensiblement celui d’un commandant, Oppie rend directement compte au général Groves. Le commandant stricto sensu, le lieutenant-colonel John M. Harmon, a souvent maille à partir avec les scientifiques, ce qui lui vaut d’être remplacé en avril 1943, après seulement quatre mois de service. Son successeur, le lieutenant-colonel Whitney Ashbridge, comprend vite que son travail consiste essentiellement à minimiser les frictions avec les scientifiques et à les satisfaire le plus possible. Ashbridge, par coïncidence diplômé de la Ranch School de Los Alamos, va rester en poste jusqu’à l’automne 1944 où, surmené et épuisé, il est victime d’une petite crise cardiaque. Il se fait remplacer par le colonel Gerald R. Tyler. En d’autres termes, Oppenheimer aura littéralement éreinté trois colonels de l’armée.
La sécurité tiendra toujours du casse-tête 14. À un moment donné, l’armée va poster des policiers militaires armés dans la « rue de la baignoire », juste devant la maison d’Oppenheimer. Les agents sont chargés de vérifier le laissez-passer de chaque occupant ou visiteur, y compris celui de Kitty. Qui oublie souvent de le prendre avec elle et a pour habitude de faire une scène aux militaires qui ne la laissent pas rejoindre son domicile. Pour autant, la présence de ces gardes armés n’est pas forcément pour lui déplaire : toujours débrouillarde, elle va de temps en temps faire de ces agents des baby-sitters pour Peter. Quand leur sergent sera mis au courant, il décidera de supprimer le poste de sentinelles.
Comme le veut son accord avec le général Groves, Oppenheimer avait accepté de nommer un triumvirat chargé de la sécurité interne. Il opte pour ses assistants David Hawkins et John Manley, qu’il adjoint à un chimiste, Joe Kennedy. Ces hommes ont comme mission la sécurité à l’intérieur du laboratoire (la « section T »), protégé d’une seconde clôture en fil de fer barbelé et interdit d’accès à la police militaire et aux simples soldats. Notamment, et entre autres prosaïques tâches, ce comité de sécurité interne s’occupe de vérifier si les scientifiques ont bien verrouillé leurs casiers avant de quitter leur bureau. La punition pour celui qui a laissé traîner un document secret pendant la nuit : patrouiller dans le laboratoire la nuit suivante et essayer d’attraper un autre indiscipliné. Un jour, Serber va ainsi voir Hawkins et Emilio Segrè se disputer. « Emilio, tu as oublié un papier
secret hier soir, lui dit Hawkins 15, et tu seras donc de garde cette nuit ! » Et Segrè de rétorquer : « Oh, ce papier, il était faux de bout en bout. Il n’aurait fait que semer la confusion chez l’ennemi. »
Pour protéger son personnel des affres de la sécurité de la Colline, la lutte d’Oppenheimer sera constante. Avec Serber, ils ne cessent de se demander comment « sauver » tout un tas de gens du licenciement. Comme
le commente Serber 16 en parlant de la division de la sécurité : « S’ils avaient fait les choses comme ils l’entendaient, il n’y aurait plus eu personne. » En effet, en octobre 1943, les enquêteurs de l’armée recommandent que Robert et Charlotte Serber soient expulsés de Los Alamos. Avec l’usage de l’hyperbole qu’on lui connaît, le FBI les accuse d’être « entièrement saturés de croyances communistes » et d’avoir un entourage uniquement constitué de « radicaux notoires ».
Si Robert Serber penche très certainement à gauche, il n’a jamais été aussi politiquement actif que sa femme. À la fin des années 1930, Charlotte consacrait notamment une énergie folle à collecter des fonds pour les républicains espagnols. Sauf qu’à ce compte-là, Oppenheimer avait lui-même été bien plus politiquement actif que Charlotte. Les sources ne nous sont pas d’un grand secours pour savoir comment l’armée avait été mise hors jeu sur ce point, mais on peut penser qu’Oppie s’était porté personnellement garant de la loyauté des Serber. Un jour, le capitaine Peer de Silva, l’un des responsables de la sécurité de Los Alamos, va tout de même mettre Oppenheimer face aux antécédents politiques de Serber. Mais
Oppenheimer n’y accorde aucune importance 17 : « De lui-même, Oppenheimer a indiqué qu’il savait que Serber avait été actif dans des activités communistes, en déclarant qu’il le tenait d’ailleurs de Serber. » Avant de le faire venir à Los Alamos, Oppenheimer explique avoir intimé à Serber d’abandonner ses activités politiques. « Serber m’a promis qu’il le ferait, par conséquent, je le crois », déclare Oppenheimer à de Silva. Qui n’en croit pas ses oreilles, et y voit la preuve de la naïveté d’Oppenheimer, ou pire.
À l’instar de pas mal d’épouses de la Colline, Charlotte Serber est employée dans la zone technique. Le dossier de sécurité du G-2 sur les Serber a beau mentionner les antécédents gauchistes de sa famille, en tant que bibliothécaire scientifique, Charlotte est littéralement la gardienne des secrets les plus stratégiques de la Colline. Oppenheimer lui accorde toute sa confiance. Vêtue de façon décontractée, habituée des jeans ou des pantalons, Charlotte fait de la bibliothèque une plateforme sociale et un
« centre pour tous les ragots 18 ».
Un jour, Oppenheimer fait venir Charlotte dans son bureau. Il lui explique que des rumeurs commencent à circuler à Santa Fe au sujet de l’installation secrète sur la mesa. Comme il l’a déjà suggéré à Groves, il serait peut-être judicieux de faire diversion en fabriquant leurs propres
rumeurs. « Par conséquent, lui dit Oppie 19, en ce qui concerne Santa Fe, nous fabriquons une fusée électrique. » Ensuite, il explique vouloir que les Serber et un autre couple fassent la tournée des bars de Santa Fe. « Parlez. Parlez trop, dit Oppie. Parlez comme si vous aviez trop bu. […] Qu’importe comment vous vous y prenez, je m’en fiche, mais dites que nous construisons une fusée électrique. » Accompagnés de John Manley et Priscilla Greene, Robert et Charlotte Serber s’exécutent et tentent donc de répandre la rumeur. Sauf qu’elle tombe dans l’oreille de sourds et le G-2 n’entendra jamais personne parler de fusée électrique.
Richard Feynman, incorrigible farceur, avait une façon bien à lui de se moquer des règles de sécurité. Lorsque les censeurs se plaignent que sa femme, Arline, désormais patiente du sanatorium d’Albuquerque, lui envoie des lettres codées dont ils lui demandent la clé, Feynman leur fait croire qu’il n’en dispose pas – en réalité, il s’agissait d’un jeu qu’il avait inventé avec sa femme pour s’entraîner à la cryptographie. De même, Feynman fera tourner en bourrique la sécurité de Los Alamos quand, une nuit, il s’amuse à ouvrir les serrures à combinaison de tous les casiers secrets du laboratoire. Une autre fois, ayant remarqué un trou dans la clôture cernant Los Alamos, il va sortir par l’accès principal, saluer le garde, puis se faufiler par le trou et repasser par l’accès principal au nez et à la barbe des agents de sécurité. Un canular qu’il réitérera à maintes reprises, jusqu’à frôler la détention. Aujourd’hui, les pitreries de Feynman font partie de la légende de Los
Alamos 20.
Entre l’armée, les scientifiques et leur famille, les relations vont toujours être chaotiques. Et c’est le général Groves qui donnera le ton. En privé, avec ses propres hommes, Groves a pour habitude de parler des civils de Los Alamos comme d’« enfants ». Comme il l’ordonne à l’un de ses
commandants 21 : « Essayez de satisfaire ces gens caractériels. Ne laissez pas les conditions de vie, les problèmes familiaux ou quoi que ce soit d’autre les distraire de leur travail. » La plupart des civils font clairement savoir combien ils jugent « épouvantable » Groves – qui, de son côté, ne fait rien pour camoufler qu’il n’a cure de leur avis.
Oppenheimer s’entend bien avec Groves – mais trouve la plupart des officiers de contre-espionnage de l’armée obtus et agressifs. Un jour, le capitaine de Silva fait irruption dans l’une des réunions du vendredi après-
midi, rassemblant Oppenheimer et tous ses chefs de groupe, et annonce 22 : « J’ai un grief à faire valoir. » De Silva explique alors qu’un scientifique est venu dans son bureau pour parler et, sans lui demander la permission, s’est assis sur le coin de son bureau. « Je n’ai pas apprécié », s’emporte le capitaine. Face à un auditoire goguenard, Oppenheimer répond : « Dans ce laboratoire, capitaine, tout le monde peut s’asseoir sur le bureau de tout le monde. »
Seul diplômé de West Point résidant à Los Alamos, le capitaine de Silva est incapable de rire de lui-même. « Il se méfiait profondément de tout le
monde », se souvient David Hawkins 23. Qu’Oppenheimer ait nommé Hawkins, un ancien membre du Parti communiste, au comité de sécurité du laboratoire, ne fera qu’alimenter les soupçons du gradé. Oppenheimer apprécie Hawkins et a une haute opinion de ses capacités. Il sait également qu’il est un Américain loyal, et que ses opinions politiques – comme les siennes – sont réformistes et non pas révolutionnaires.
Parmi les contraintes de sécurité, certaines représentent une horrible corvée pour tout le monde. Quand Edward Teller l’informe que ses collaborateurs se plaignent qu’on ouvre leur courrier, Oppie grince : « Mais qu’est-ce qu’ils nous emmerdent ! Je n’ai pas le droit de parler à mon propre frère ? » L’idée qu’il puisse être surveillé l’exaspérait. Comme s’en
souvient Robert Wilson 24 : « Il pestait constamment que ses appels téléphoniques étaient écoutés. » À l’époque, Wilson juge son professeur « quelque peu paranoïaque ». Ce n’est que bien plus tard qu’il comprendra qu’Oppie avait effectivement été placé sous une surveillance quasi totale.
Avant même l’ouverture de Los Alamos, en mars 1943, le contre-espionnage de l’armée avait ordonné à J. Edgar Hoover de suspendre la surveillance d’Oppenheimer par le FBI. Le 22 mars, Hoover s’exécute, mais demande à ses agents de San Francisco de continuer à surveiller les individus susceptibles d’avoir été en lien avec lui au sein du Parti communiste. À cette même date, l’armée informe le FBI qu’elle a pris des dispositions pour assurer la surveillance technique et physique à plein temps d’Oppenheimer. Plusieurs agents du Corps de contre-espionnage de l’armée (CIC) ont déjà été placés en mission d’infiltration avant même l’arrivée d’Oppenheimer à Los Alamos. L’un d’entre eux, Andrew Walker, avait été désigné pour lui servir de chauffeur et de garde du corps personnel.
Walker confirmera 25 que les agents du CIC surveillaient le courrier d’Oppenheimer et son téléphone personnel. Et que le bureau d’Oppenheimer avait été mis sur écoute.
Dans le même temps, Oppenheimer en vient à être tout à fait à cheval sur les questions de sécurité. On croise désormais souvent le professeur d’université, jadis désinvolte, en train d’épingler soigneusement un mémo classifié dans sa poche de chemise pour ne pas le perdre. Et il cherche aussi à rasséréner les militaires en charge de la sécurité, en leur accordant son temps précieux et en se pliant à quasi toutes leurs exigences. Reste que la pression du travail, la sensation d’être constamment surveillé, la peur de l’échec – et bien d’autres soucis encore – ne tardent pas à lui peser. Durant l’été 1943, Oppenheimer avoue à Robert Bacher qu’il envisage de démissionner. Avec les enquêtes sur son passé, il a l’impression d’être traqué. Et puis, dit-il à Bacher, la pression est tout simplement trop forte. Après avoir écouté Oppenheimer exposer par le menu sa crainte de ne pas
être à la hauteur, Bacher va laconiquement lui répondre 26 : « Personne d’autre ne peut y arriver. »
Oppie a donc persévéré. Sauf qu’en juin 1943, il va faire quelque chose qui, comme il aurait dû le prévoir, ne va pas le mettre en odeur de sainteté avec les officiers du CIC. Qu’importe son mariage avec Kitty, Robert voyait toujours Jean Tatlock, à une fréquence d’environ deux fois par an entre
1939 et 1943. Comme il l’expliquera 27 : « Nous avions été très impliqués l’un envers l’autre, et il y avait toujours des sentiments très profonds quand on se voyait. » Ils s’étaient ainsi revus vers le Nouvel An 1941 et se croisaient de temps en temps dans des fêtes à Berkeley. Oppie rendait également visite à Jean dans son appartement et à son bureau de l’hôpital pour enfants où elle avait obtenu un poste de psychiatre. Et il ira aussi la voir chez son père, qui vivait non loin de chez lui sur Eagle Hill Drive. De même, ils prendront un verre au Top of the Mark, un restaurant très chic de San Francisco jouissant d’une des meilleures vues sur la ville.
Oppenheimer a-t-il entretenu son histoire d’amour avec Jean durant toutes ces années ? Difficile d’en être certain. Ce que nous savons, par contre, c’est qu’il a continué à la voir et que leurs liens affectifs étaient intacts. Quelque temps après le mariage de Robert avec Kitty en 1940, Jean rendit visite à leur vieille amie Edith Arnstein, désormais mariée, dans son appartement de San Francisco. Jean était à la fenêtre, avec le bébé d’Edith,
Margaret Ludmilla 28, dans ses bras quand Edith lui demanda si elle regrettait d’avoir refusé la demande en mariage d’Oppie. Elle répondit « Oui », et qu’elle l’aurait probablement épousé « si elle n’avait pas été si perdue dans sa tête ».
Quand Oppenheimer quitte Berkeley au printemps 1943, Jean est devenue le docteur Jean Tatlock, une femme au seuil d’une brillante carrière médicale. Elle est pédopsychiatre à l’hôpital Mount Zion de San
Francisco 29, où sa patientèle est majoritairement composée d’enfants souffrant de troubles mentaux. Elle semblait avoir trouvé une carrière convenant à son tempérament et à son intellect.
Avant qu’Oppie ne fasse ses valises pour Los Alamos avec Kitty, Jean lui avait exprimé son « grand désir » de le voir. Mais pour une raison quelconque, il avait refusé. Sa motivation n’avait sans doute pas grand-chose à voir avec des préoccupations de sécurité, vu qu’il avait pris du temps pour Steve Nelson. La jalousie de Kitty, par contre, a peut-être pesé dans la balance. Dans tous les cas, Robert partira pour Los Alamos sans faire ses adieux à Jean, et va s’en sentir coupable. S’ils correspondent, Jean se plaint auprès de ses amis des lettres « déconcertantes » de Robert. Dans
plusieurs de ses lettres à elle, elle l’implore 30 de revenir. On la sent angoissée. Robert sait qu’elle consulte un psychologue, son bon ami le Dr Siegfried Bernfeld, disciple de Freud et chef du groupe d’étude qu’il avait lui-même régulièrement fréquenté plusieurs années durant. Oppenheimer sait aussi que le Dr Bernfeld est le superviseur de Jean – et qu’elle est
« extrêmement malheureuse 31 ».
Ainsi, quand Oppie a l’occasion de repasser à Berkeley en juin 1943, il se fait un devoir d’appeler Jean et de l’emmener dîner. Des agents du renseignement militaire le surveillent tout au long de son séjour et enverront
ensuite leur rapport 32 au FBI : « Le 14 juin 1943, Oppenheimer se rend de Berkeley à San Francisco par le Key Railway […] où il est accueilli par Jean Tatlock qui l’embrasse. » Ils marchent ensuite bras dessus bras dessous jusqu’à sa voiture, un coupé Plymouth vert de 1935 ; ils roulent jusqu’au Xochimilco Café, un boui-boui à mi-chemin entre bar, café et dancing. Ils y boivent quelques verres en dînant, puis, vers 22 h 50, Jean s’en retourne avec Oppie à son appartement sis au dernier étage du 1405 Montgomery Street, à San Francisco. À 23 h 30, les lumières sont éteintes et Oppenheimer ne sera pas revu avant 8 h 30 le lendemain, lorsqu’il quitte l’immeuble en compagnie de Jean Tatlock. Le rapport du FBI consigne que « la relation entre Oppenheimer et Tatlock semble être très affectueuse et intime ». Le soir venu, des agents observent un rendez-vous entre Tatlock et Oppenheimer dans les bureaux d’United Airlines, dans le centre-ville de San Francisco : « Tatlock est arrivée à pied et Oppenheimer s’est précipité à sa rencontre. Ils se sont salués affectueusement et ont marché jusqu’à sa voiture située à proximité ; de là, ils sont allés dîner au Kit Carson’s Grill. » Après le dîner, Jean le conduit à l’aéroport, où il prend son vol pour le Nouveau-Mexique. Oppie ne la reverra plus jamais. Onze ans plus tard,
quand ses interrogateurs lui demandent 33 : « Avez-vous su pourquoi elle voulait absolument vous voir ? », Oppie répond : « Oui, parce qu’elle était toujours amoureuse de moi. »
Les rapports sur la visite d’Oppenheimer à Tatlock, membre connu du Parti communiste, parviennent à Washington. Elle est bientôt désignée comme un possible vecteur de transmission de secrets atomiques aux services de renseignement soviétiques. Le 27 août 1943, dans un mémo
justifiant une mise sur écoute de la ligne de Tatlock, le FBI indique 34 qu’Oppenheimer lui-même « pourrait soit se servir d’elle comme intermédiaire, soit user de son téléphone pour passer des appels importants relatifs à l’appareil du Komintern ».
Le 1er septembre 1943, le chef du FBI, J. Edgar Hoover, informe par
écrit 35 le procureur général que, dans le cadre de son enquête sur les agents d’espionnage du Komintern soviétique, « il a été déterminé que Jean Tatlock […] est devenue l’amante d’un individu possédant des informations secrètes vitales sur l’effort de guerre de cette nation ». Hoover affirme que Tatlock est « un contact des membres de l’appareil du Komintern dans la région de San Francisco » et « qu’elle est non seulement en mesure de solliciter des informations secrètes de l’homme avec lequel elle s’associe, mais qu’elle est également en mesure de transmettre ces informations aux agents d’espionnage de l’appareil ». Hoover va recommander de mettre son téléphone sur écoute « dans le but de déterminer l’identité des agents d’espionnage de l’appareil du Komintern ». Ce qui sera fait à la fin de l’été, avec une surveillance gérée par les services de renseignements de l’armée ou le FBI.
Le 29 juin 1943, à peine deux semaines après la nuit qu’Oppenheimer a passée avec Tatlock, le colonel Boris Pash, chef du contre-espionnage sur la côte ouest, rédige un mémo à l’intention du Pentagone. Il y recommande de refuser l’habilitation de sécurité à Oppenheimer et de le renvoyer. Selon
Pash 36, des informations indiquent qu’Oppenheimer « pourrait encore être lié au Parti communiste ». Toutes ses preuves sont cependant indirectes. Il cite la visite d’Oppenheimer à Tatlock, et un appel téléphonique entre Oppenheimer et David Hawkins, « un membre du parti en contact avec Bernadette Doyle et Steve Nelson ».
Selon Pash 37, si Oppenheimer n’est pas lui-même disposé à directement transmettre des informations scientifiques au Parti, « il pouvait mettre ces informations à la disposition de ses autres contacts, qui, eux, étaient à même de fournir » des éléments au sujet du projet Manhattan à l’Union soviétique.
Naturellement, Pash va se demander 38 si Tatlock n’en est pas l’intermédiaire. De ses collègues du FBI, il aurait également appris que, jusqu’en août 1943, Tatlock était politiquement active au sein du Parti communiste.
De l’avis de Pash, Tatlock est l’authentique espionne et il espère qu’une mise sur écoute de sa ligne téléphonique permette de le prouver. Dans tous les cas, Pash projette d’exploiter sa relation avec Oppenheimer et d’en faire une arme contre lui. Fin juin, il va rassembler ses idées dans un long mémo qu’il adresse au nouvel adjoint de sécurité de Groves, le lieutenant-colonel John Lansdale, un brillant avocat de 31 ans originaire de Cleveland. À Lansdale, Pash dit que si Oppenheimer ne peut pas être licencié purement et simplement, il faut le convoquer à Washington et lui faire craindre « l’Espionage Act et toutes ses ramifications ». Il faut qu’il sache que les services de renseignements militaires sont au courant de tous ses liens avec le Parti communiste et que le gouvernement n’aura aucune tolérance pour la moindre fuite vers ses amis du parti. À l’instar du général Groves, Pash pense que l’ambition et la fierté d’Oppenheimer sont à même d’être
exploitées pour le contrôler. Comme l’écrit Pash 39 : « L’opinion de ce bureau est que les inclinations personnelles du sujet seraient de protéger son propre avenir et sa réputation, ainsi que le haut degré d’honneur qui serait le sien si son travail actuel était couronné de succès, et, par conséquent, il est estimé qu’il prêterait tous ses efforts pour coopérer avec le gouvernement dans tout projet qui le laisserait aux commandes. »
Sauf qu’à ce moment-là, Lansdale a déjà rencontré Oppenheimer. Contrairement à Pash, il l’apprécie et lui fait confiance. Tout en comprenant que si Oppie est un homme clé dans le projet, ses associations politiques sont troublantes. Peu de temps après avoir reçu les recommandations de
Pash, Lansdale écrit à Groves 40 un mémo résumant en deux pages les éléments à charge. Lansdale y énumère tous les groupes de « façade » (tels que définis par le FBI) auxquels Oppie avait adhéré au fil des ans, de l’Union américaine pour les libertés civiles au Comité américain pour la démocratie et la liberté intellectuelle. Il mentionne ses liens, parfois d’amitié, avec des communistes notoires ou suspectés de l’être comme William Schneiderman, Steve Nelson, le Dr Hannah L. Peters – identifiée par Lansdale comme « organisatrice de la branche des médecins, section professionnelle, Parti communiste, comté d’Alameda, Californie » –, Isaac Folkoff et des amis personnels comme Jean Tatlock, « avec qui Oppenheimer est censé avoir une association illicite », ou Haakon Chevalier, « supposé être un membre du Parti communiste ». Plus dommageable encore, Lansdale note que l’assistante de Steve Nelson, Bernadette Doyle, « est signalée par un informateur très fiable [en réalité, une écoute téléphonique] comme ayant parlé de J. R. Oppenheimer et de son frère, Frank comme d’adhérents réguliers au Parti communiste ».
Pour autant, Lansdale ne recommande pas le renvoi d’Oppenheimer. En juillet 1943, il conseille plutôt à Groves de « révéler en substance à Oppenheimer que nous savons que le Parti communiste […] tente de découvrir des informations » sur le projet Manhattan. Dites-lui, écrit Lansdale, que « nous savons qui sont certains des traîtres engagés dans cette activité ». D’autres, fait-il remarquer, sont toujours inconnus, raison pour laquelle l’armée allait méthodiquement retirer du projet tous les individus semblant suivre la ligne du Parti communiste. Sans renvois massifs, uniquement des enquêtes minutieuses fondées sur des preuves substantielles. Une entreprise pour laquelle Lansdale va avoir besoin d’Oppenheimer : « Il faut lui dire que nous avons hésité à lui accorder notre confiance dans cette affaire […] en raison de son intérêt connu pour le Parti communiste et de ses associations et amitiés avec certains membres du Parti communiste. » De l’avis de Lansdale, une telle approche pourrait encourager Oppenheimer à donner des noms. En clair, Lansdale signifie à Groves que s’il a l’intention de garder Oppenheimer comme directeur scientifique, alors il faudra faire en sorte qu’il devienne informateur.
Durant les mois et les années qui suivront – de fait, tant qu’Oppenheimer sera au service du gouvernement américain –, cette stratégie Pash-Lansdale ne le quittera pas d’une semelle. À Los Alamos, on lui attribue des assistants qui sont en réalité « des agents du contre-espionnage militaire spécialement formés qui serviront non seulement de
gardes du corps au sujet mais aussi d’agents secrets pour ce bureau 41 ». Son chauffeur et garde du corps, Andrew Walker, est un agent du CIC placé directement sous les ordres du colonel Pash. Son courrier sera surveillé, son téléphone mis sur écoute et son bureau, aussi. Même après la guerre, Oppenheimer sera l’objet d’une surveillance physique et électronique des plus étroites. Ses associations passées seront maintes fois évoquées par les commissions du Congrès et le FBI, et on lui fera bien comprendre – encore et encore – qu’on le soupçonne d’être lui-même adhérent du Parti communiste.
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