Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 30 - « La bête dans la jungle »
CHAPITRE 30
« La bête dans la jungle »
On peut nous comparer à deux scorpions
dans une bouteille, chacun capable de tuer l’autre,
mais au risque de sa propre vie.
J. Robert Oppenheimer, 1953
Lewis Strauss, président de la Commission de l’énergie atomique des États-Unis.
OceanofPDF.com
À l’été 1950, Oppenheimer a toutes les raisons de croire que les griffes du FBI, du HUAC et du département de la Justice sont en train de se resserrer sur lui. Hoover signale à ses agents qu’Oppenheimer pourrait être mis en accusation pour parjure et qu’ils doivent continuer à enquêter sur lui sans faiblir. Deux fois au cours du printemps, les agents du FBI l’interrogent dans son bureau de Princeton. Ils notent que s’il « coopère
entièrement 1 », il « exprime aussi une grande inquiétude à l’idée que certaines allégations concernant son ancienne affiliation avec le Parti communiste puissent faire l’objet d’un procès public ».
À cette époque, Oppenheimer est interrogé au sujet des époux Crouch, Paul et Sylvia, qui l’accusent d’avoir accueilli une réunion du Parti dans sa maison de Kenilworth Court à Berkeley, en juillet 1941. Ce n’est pas la première fois qu’on le met face à ces dires et, une fois encore, Oppenheimer nie connaître aucun des deux Crouch. Il nie également avoir jamais rencontré Grigori Kheifets, un officier des renseignements soviétiques posté à San Francisco, et nie que Steve Nelson l’ait jamais contacté pour obtenir des informations sur le projet de la bombe. L’interrogatoire va s’achever après seulement vingt petites minutes, mais convainc autant Oppenheimer que Marks que les accusations des Crouch sont toujours prises au sérieux.
Le 20 mai 1952, Oppenheimer arrive à Washington, pour un énième interrogatoire. Accompagné de ses conseils, il se rend au département de la Justice pour être questionné par des avocats de la Division criminelle. Interrogé, encore une fois, sur la supposée réunion de juillet 1941 dans sa maison de Kenilworth Court, il nie, encore une fois, la version des Crouch et insiste : il était au Nouveau-Mexique à ce moment-là. Il réaffirme ne
connaître ni Paul ni Sylvia Crouch, et « qu’aucune personne de ce type 2 » n’est venue chez lui à cette époque pour parler de communisme ou d’invasion de la Russie. Il dit avoir lu le témoignage de Crouch devant la Commission californienne sur les activités antiaméricaines (la Commission Tenney) et n’avoir aucun souvenir de la réunion mentionnée. Il précise avoir, de lui-même, abordé le sujet avec Kitty, et aussi avec Kenneth May, et qu’« ils ont confirmé ses souvenirs qu’aucune réunion de ce type n’avait eu lieu ».
À ce moment-là, les avocats du département de la Justice se tournent vers les avocats d’Oppenheimer – Herb Marks et Joe Volpe – et leur disent que Paul Crouch est dans la pièce d’à côté. Serait-il acceptable, demandent-
ils 3, de le faire venir « pour voir s’il reconnaît le Dr Oppenheimer, et aussi pour voir si le Dr Oppenheimer reconnaît Crouch ». Avec l’accord d’Oppenheimer, Marks et Volpe acquiescent. La porte s’ouvre et Crouch se dirige vers Oppenheimer, lui serre la main et dit : « Comment allez-vous, Dr Oppenheimer ? » Puis, mélodramatique, il se tourne vers les avocats et déclare que l’homme à qui il vient juste de serrer la main est le même qui l’avait accueilli chez lui en juillet 1941 au 10 Kenilworth Court. Crouch répète qu’il a fait une conférence sur « la ligne de propagande du Parti communiste à suivre après l’invasion de la Russie par Hitler ».
Si Oppenheimer est déconcerté par cette performance, le rapport du FBI ne le dit pas. Il indique simplement qu’il répond très vite ne pas connaître Crouch. Invité à décrire plus en détail la réunion de juillet 1941, Crouch dit se souvenir qu’Oppenheimer lui a posé plusieurs questions à l’issue de sa présentation d’une heure. Là, Oppenheimer l’interrompt et demande ce qu’il est censé avoir dit, exactement, pendant cette séance de questions. Crouch prétend alors que les questions d’Oppenheimer concernaient une analyse philosophique de l’implication russe dans la guerre, « basée sur la doctrine marxiste ». Crouch déclare : « Le Dr Oppenheimer a dit qu’il comprenait la raison pour laquelle nous devrions apporter notre aide à la Russie, mais a demandé pourquoi il faudrait aider la Grande-Bretagne, qui est susceptible de nous trahir. » Selon Crouch, Oppenheimer a également demandé si oui ou non l’invasion allemande de la Russie avait désormais créé deux guerres : une « guerre impérialiste Grande-Bretagne-Allemagne » et une « guerre du peuple Russie-Allemagne ». À cela, Oppenheimer
répond 4 que ce type de questions dans sa bouche « était impossible parce qu’à aucun moment il n’a avancé ni même songé à l’hypothèse de deux guerres ».
Marks et Volpe tentent de piéger Crouch en lui posant des questions sur l’apparence d’Oppenheimer. A-t-il beaucoup changé par rapport à 1941 ? Crouch répond qu’il n’a pas changé. Et sa coiffure ? demande un des deux avocats. Crouch concède que les cheveux d’Oppenheimer sont peut-être un petit peu plus courts qu’en 1941, mais qu’il ne s’était pas vraiment focalisé sur ses cheveux. En fait, en 1941 Oppenheimer portait les cheveux longs et touffus ; en 1952 il les a courts, presque en brosse. Mais la différence n’est pas frappante.
Dans l’ensemble, Crouch montre qu’il pourrait être un témoin crédible dans un procès à charge contre Oppenheimer. Il décrit l’intérieur de la maison d’Oppenheimer, et il paraît tout aussi crédible quand il affirme avoir vu Oppenheimer à l’automne 1941 lors d’une pendaison de crémaillère chez Ken May. Oppenheimer admet se rappeler avoir dansé avec une Japonaise à une fête qui peut tout à fait avoir été la pendaison de
crémaillère de May. Cela peut être considéré comme un aveu important 5, puisque Crouch prétend avoir vu Oppenheimer en pleine conversation avec Ken May, Joseph Weinberg, Steve Nelson et Clarence Hiskey, un autre étudiant en physique de Berkeley, à cette fête.
Quand Crouch quitte enfin la pièce, Oppenheimer se tourne vers les avocats du département de la Justice et répète n’avoir aucun souvenir de la moindre rencontre avec Crouch. Là-dessus, on le laisse partir. Il s’en va avec Marks et Volpe, et les trois hommes se mettent à spéculer sur la prochaine démarche du département de la Justice.
Depuis des années, Oppenheimer avait le vague pressentiment qu’un malheur, aussi funeste que grandiose, se profilait à l’horizon. À la fin des années 1940, il était tombé sur la nouvelle de Henry James, La Bête dans la jungle, une histoire d’obsession, d’égotisme tourmenté et de présage existentiel. « Totalement subjugué », Oppenheimer allait sans tarder appeler Herb Marks. « Il tenait absolument à ce que Herb le lise », se souvient Anne
Wilson Marks 6, sa veuve. Le protagoniste de James, John Marcher, rencontre une femme qu’il a connue plusieurs années auparavant, et celle-ci se remémore comment il lui avait confié avoir été hanté par une
prémonition 7 : « Vous disiez que vous aviez toujours eu, dès votre plus jeune âge, au plus profond de vous-même, le sentiment d’être réservé pour quelque chose de rare et d’étrange, pour une possibilité prodigieuse et terrible, qui tôt ou tard devait vous arriver, dont vous aviez, jusque dans vos moelles, le présage et la certitude, et qui, probablement, vous accablerait. »
Depuis Hiroshima, Oppenheimer vivait avec ce sentiment particulier qu’un jour sa propre « bête dans la jungle » lui sauterait à la gorge et ravagerait son existence. Depuis quelques années, il savait qu’il était un homme traqué. Et s’il y avait une « bête dans la jungle » en embuscade, c’était bien Lewis Strauss.
Le 17 février 1953, il fait une conférence à New York, qui est essentiellement une version déclassifiée du rapport sur le désarmement que lui et Bundy ont récemment envoyé à la nouvelle administration Eisenhower pour appeler à une politique de « franchise » concernant les
armes nucléaires. Selon l’historien Patrick J. McGrath 8, Oppenheimer donne cette conférence avec l’accord d’Eisenhower – mais il se rend sûrement compte que cela va rendre ses ennemis politiques de Washington furieux. Il a choisi un auditoire constitué de membres du Council on
Foreign Relations 9. Précisément parce qu’il s’adresse à une élite, il est certain que sa parole va trouver un relais au sein des cercles militaires et décisionnaires de Washington. Sont présents dans l’auditoire ce jour-là des sommités de la politique étrangère aussi éminentes que le jeune banquier David Rockefeller, l’éditeur du Washington Post Eugene Meyer, le correspondant militaire du New York Times Hanson Baldwin et Benjamin Buttenwiese, banquier d’investissement chez Kuhn, Loeb. Également présent ce soir là : Lewis L. Strauss.
Présenté par son bon ami David Lilienthal, Oppie commence par souligner qu’il a intitulé sa conférence « Armes atomiques et politique
américaine 10 ». Devant les rires polis, il admet que c’est un « titre présomptueux » mais il sollicite l’indulgence de son public et explique : « Formule plus modeste donnerait une impression de clarté différente de celle que je voulais communiquer. »
Il observe ensuite qu’étant donné que presque tout ce qui est lié aux armes atomiques est classifié, « je dois révéler sa nature sans rien en révéler ». Il souligne que depuis la fin de la guerre, les États-Unis ont été forcés de faire face aux « preuves massives de l’hostilité soviétique, et aux preuves croissantes de la puissance soviétique ». Le rôle de l’atome dans cette guerre froide est simple : les responsables politiques américains ont conclu : « Gardons une longueur d’avance. Assurons-nous que nous sommes en avance sur l’ennemi. »
Passant au statut de cette course à l’atome, il annonce que les Soviétiques ont produit trois explosions atomiques et qu’ils fabriquent des quantités substantielles de matériaux fissiles. « J’aimerais vous en montrer des preuves, dit-il, je ne le peux pas. » Il affirme en revanche pouvoir révéler sa propre estimation de la position des Soviétiques par rapport à celle de l’Amérique : « Je pense que l’URSS est à peu près quatre ans derrière nous. » Cela peut sembler rassurant, mais après avoir examiné les effets d’une seule bombe larguée sur Hiroshima, Oppenheimer souligne que les deux camps savent que ces nouvelles armes peuvent s’avérer encore plus mortelles. Dans une vague allusion à la technologie des missiles, il explique que les développements techniques permettront bientôt de disposer de véhicules de livraison « plus modernes, plus flexibles, plus difficiles à intercepter ». « Tout ceci est en cours, dit-il. Je pense que nous devrions tous savoir – pas précisément, mais quantitativement, et, par-dessus tout, de source sûre – où nous en sommes en la matière. » Les faits sont essentiels à la compréhension. Mais les faits sont classifiés.
« Je ne peux pas écrire dessus, dit-il, mettant une nouvelle fois en avant le fardeau du secret imposé. Mais voilà ce que je peux dire : jamais je n’ai discuté en toute franchise de ces perspectives avec un groupe responsable, qu’il s’agisse de scientifiques ou d’hommes d’État, de citoyens ou de fonctionnaires, avec aucun groupe capable d’examiner les faits, sans qu’ils n’en ressortent graves et angoissés à cause de ce qu’ils avaient vu. » Il se projette dix ans en avant et poursuit : « Ce n’est probablement qu’une piètre consolation que l’Union soviétique ait quatre ans de retard sur nous. […] Le moins que l’on puisse dire c’est que notre vingt millième bombe […] ne contrebalancera pas beaucoup, stratégiquement parlant, leur deux millième. »
Sans révéler les chiffres exacts, il explique que les réserves américaines d’armes atomiques croissent rapidement. « Nous avons dès le départ soutenu que nous devrions être libres d’utiliser ces armes ; et il est de notoriété publique que nous envisageons de le faire. Il est également de notoriété publique que ce projet implique un engagement plutôt rigide à les utiliser dans le cadre d’un assaut très massif, initial et implacable contre l’ennemi. » Il s’agit bien entendu d’une définition succincte du plan de guerre du Strategic Air Command, qui consiste à anéantir des dizaines de villes russes lors d’une frappe aérienne génocidaire.
Les bombes atomiques, poursuit-il, sont « presque la seule mesure militaire envisageable pour éviter, disons, qu’une grande bataille en Europe ne se transforme en une Corée interminable, insoutenable et à grande échelle ». Et pourtant, les Européens sont « dans l’ignorance de ce que sont ces armes, de leur nombre, de la manière dont elles seront utilisées et de leur effet ».
Le secret dans le domaine atomique, déplore-t-il, donne lieu à de nombreuses rumeurs, à des spéculations et à l’ignorance pure et simple. « Nous ne fonctionnons pas bien lorsqu’ils [les faits importants] ne sont connus, dans le secret et dans la peur, que d’une poignée d’hommes. » L’ancien président Harry Truman a récemment dénigré l’idée que les Soviétiques mettaient au point un arsenal nucléaire capable de nuire à l’Amérique continentale. Oppenheimer souligne sèchement : « Qu’un ex-président des États-Unis, qui a été briefé sur l’état de nos connaissances sur les capacités atomiques soviétiques, puisse publiquement mettre en doute toutes les conclusions tirées des preuves est assez dérangeant. » Il tourne aussi en ridicule un « haut gradé du commandement aérien » qui a dit, seulement quelques mois auparavant, que « notre politique consiste à tenter de protéger notre force de frappe mais pas vraiment à tenter de protéger ce pays, parce que c’est un travail si énorme que cela interférerait avec nos capacités de représailles ». Oppenheimer conclut que ce type de « folies ne peut se produire que lorsque les hommes qui sont au courant des faits ne trouvent personne pour en parler, lorsque les faits sont trop secrets pour en discuter, et donc pour y réfléchir ».
Le seul remède, conclut Oppenheimer, c’est la « franchise ». Les responsables de Washington doivent commencer à se montrer honnêtes avec le peuple américain et lui dire ce que l’ennemi sait déjà sur la course à l’armement atomique.
Un discours extraordinairement clairvoyant et plein d’audace. Sans relâche, Oppenheimer répète qu’il est dans l’impossibilité de parler de faits essentiels, puis, tel le prêtre brahmane doté d’un pouvoir particulier, il révèle le secret le plus fondamental de tous : qu’aucun pays ne peut espérer gagner au sens propre une guerre nucléaire. Dans un avenir proche, dit-il, « nous pouvons prévoir un état de choses dans lequel les deux grandes puissances seront chacune dans la position de mettre un terme à la civilisation et à la vie de l’autre, non sans risquer la sienne ». Puis, dans une tournure de phrase glaçante qui fait tressaillir tous ceux qui l’entendent,
Oppenheimer ajoute doucement 11 : « On peut nous comparer à deux scorpions dans une bouteille, chacun capable de tuer l’autre, mais au risque de sa propre vie ».
Difficile d’imaginer propos plus provocateur. Après tout, le secrétaire d’État de la nouvelle administration, John Foster Dulles, est un partisan déclaré d’une doctrine de défense basée sur des représailles massives. Et voici le père de l’ère atomique qui déclare que les hypothèses fondamentales sur lesquelles repose la politique de défense du pays sont teintées d’ignorance et de folie. Le plus célèbre scientifique nucléaire du pays appelle le gouvernement à publier des secrets nucléaires jusque-là bien gardés, et à discuter en toute franchise des conséquences d’une guerre atomique. Voici un citoyen célèbre, doté de la plus haute habilitation de sécurité existant, dénigrant le secret qui entoure les plans de guerre de la nation. Lorsque la bureaucratie de la sécurité nationale de Washington apprend ce qu’a dit Oppenheimer, beaucoup sont effarés. Lewis Strauss bout de rage.
D’un autre côté 12, la plupart des avocats et des banquiers d’investissement qui entendent le discours d’Oppenheimer au Council en sortent impressionnés. Même le nouveau président des États-Unis, Dwight D. Eisenhower, sera séduit en le lisant par le concept de franchise. En tant qu’ancien officier militaire, Ike comprend très bien l’image frappante d’Oppenheimer de deux puissances assimilées à « deux scorpions dans une
bouteille 13 ». Eisenhower a vu le rapport du Disarmament Panel et il l’a
trouvé réfléchi et sage. Très sceptique à l’égard des armes nucléaires, il dit 14 à un de ses principaux collaborateurs de la Maison Blanche, C. D. Jackson – le bras droit de Henry Luce à Time-Life –, que « les armes atomiques favorisent fortement le camp qui attaque de manière agressive et par surprise. C’est une chose que les États-Unis ne feront jamais ; et laissez-moi souligner que nous n’avons jamais éprouvé l’ombre de cette peur hystérique d’aucune nation que ce soit avant que les armes atomiques ne fassent leur entrée en scène ». Plus tard dans sa présidence, Eisenhower se sentira obligé de réprimander un groupe de conseillers bellicistes en
lâchant un sarcasme 15 : « On ne peut pas avoir ce type de guerre. On n’aura pas suffisamment de bulldozers pour nettoyer les rues des cadavres. »
Pendant un temps 16, il semble que les opinions d’Oppenheimer soient en mesure d’influencer le nouveau président. Mais Lewis Strauss, qui a généreusement contribué à la campagne d’Eisenhower, est nommé conseiller à l’énergie atomique en janvier 1953, puis, en juillet, élevé au poste qu’il a acheté : celui de président de l’AEC, la Commission sur l’énergie atomique des États-Unis.
Strauss est naturellement en désaccord total avec l’idée d’Oppenheimer d’informer le public sur la nature des stocks nucléaires de l’Amérique, ou sur celle qu’il faudrait débattre publiquement des questions de stratégie nucléaire. L’ouverture, estime-t-il, ne servirait qu’à soulager « les
Soviétiques de leurs embêtements dans leurs activités d’espionnage 17 ». Par conséquent, Strauss saisit désormais toutes les occasions de semer le doute dans l’esprit d’Eisenhower au sujet d’Oppenheimer. Plus tard, le nouveau
président se rappellera 18 que quelqu’un – il pense que c’est Strauss – lui a dit ce printemps-là qu’« on ne pouvait pas faire confiance au Dr Oppenheimer ».
La campagne de Strauss visant à démolir la réputation d’Oppenheimer peut par conséquent être datée avec précision : elle débute l’après-midi du 25 mai 1953, avec son rendez-vous avec le président. Ike se souviendra plus tard que Strauss « est revenu vers lui à maintes reprises à propos de l’affaire
Oppenheimer 19 20 ». À cette occasion, il dit à Eisenhower qu’« il ne peut pas travailler à l’AEC si Oppenheimer est lié d’une façon ou d’une autre au programme ».
Une semaine avant la rencontre de Strauss et d’Eisenhower, Oppie
appelle la Maison Blanche et explique 21 qu’« il a vraiment absolument besoin de voir le président un petit moment, et qu’il ne faut pas que ça soit trop retardé. » Deux jours plus tard, il est introduit dans le Bureau ovale. Après un court entretien, Eisenhower l’invite à revenir pour briefer le National Security Council le 27 mai. Oppenheimer emmène Lee DuBridge avec lui et passe cinq heures à parler et à répondre aux questions. Il vante les mérites de la franchise et, peut-être en pensant au Lilienthal Panel de 1946, exhorte le président à créer un comité de désarmement de cinq membres. Selon C. D. Jackson, Oppenheimer « envoûte tout le monde – sauf le président ». Ike le remercie cordialement pour le briefing, mais il le laisse partir sans lui dire ce qu’il pense réellement. Peut-être Eisenhower pèse-t-il ce que Strauss lui a dit juste deux jours auparavant – qu’il ne peut pas gérer l’AEC si Oppenheimer continue d’y travailler comme consultant. Selon le récit de Jackson, Ike est mal à l’aise en voyant Oppenheimer
exercer son « pouvoir presque hypnotique sur de petits groupes 22 ». Quelque temps plus tard, il dit à Jackson qu’il « ne fait pas entièrement confiance » au physicien. Le premier coup de Strauss a touché au but.
Le discours de « franchise » d’Oppenheimer est publié le 19 juin 1953 dans Foreign Affairs, après avoir reçu l’autorisation de publication de la Maison Blanche. À la fois le New York Times et le Washington Post publient des articles à son sujet, et Oppenheimer est cité disant que faute de « franchise, » le peuple américain va être « dissuadé de prendre des
mesures de défense raisonnables 23 ». Seul le président, dit-il, « a l’autorité de transcender le vacarme et le bruit, qui consistent principalement en des mensonges, accumulés autour de ce sujet de situation stratégique de l’atome ».
Des mensonges !
Fou de rage, Strauss se précipite chez le président Eisenhower. Il estime
que l’essai d’Oppenheimer est « dangereux et ses propositions, fatales 24 ». Il est étonné d’apprendre qu’Oppenheimer a obtenu l’approbation de l’article par la Maison Blanche. Le président a lu l’essai d’Oppie et s’est trouvé généralement d’accord avec ses arguments. Dans une conférence de presse le 8 juillet, Eisenhower indique qu’il souscrit au concept d’Oppenheimer au sujet de la nécessité de davantage de « franchise » sur les armes nucléaires. Strauss se plaint auprès d’Ike que certains journalistes interprètent cette déclaration comme « une approbation totale de la récente doctrine de “franchise” du Dr J. Robert Oppenheimer et une approbation de la diffusion d’informations sur nos stocks et notre rythme de production d’armes ainsi que sur notre estimation des capacités ennemies ».
« C’est totalement inepte 25, répond Eisenhower. Vous ne devriez pas lire ce qu’écrivent ces gens. S’il y a une personne plus soucieuse de la sécurité que vous, c’est bien moi. » Et il ajoute : « Quelqu’un devrait écrire un article pour rectifier celui sur Oppenheimer. » Momentanément apaisé, Strauss dit qu’il va peut-être en écrire un lui-même.
L’essai d’Oppenheimer dans Foreign Affairs déclenche un virulent débat au sein de l’administration Eisenhower sur ce qu’il convient de divulguer au public au sujet des armes nucléaires. Tandis qu’Eisenhower et ses collaborateurs tentent de répondre à cette question, le président se retrouve devant des objectifs contradictoires. « Nous ne voulons pas
terroriser le pays 26 », dit-il à Jackson après avoir lu un de ses projets de discours de « franchise. » À Strauss, il dit vouloir faire preuve de franchise quant aux risques de guerre nucléaire, tout en proposant au public une « alternative optimiste ».
Strauss n’est pas d’accord mais, rusé, il tient sa langue. Il est de plus en plus frustré de constater qu’Ike est séduit par certaines des idées d’Oppenheimer – et il est bien décidé à convaincre le président qu’elles n’ont pas la valeur qu’il croit. Début août 1953, Strauss boit des cocktails
avec C. D. Jackson, après quoi Jackson note dans son journal 27 : « Très soulagé d’entendre de la bouche de Strauss un démenti ferme et catégorique de toute querelle entre lui et Oppenheimer et de toute réticence à poursuivre la franchise, excepté pour les calculs des stocks. » En combattant de l’intérieur de l’administration matois, Strauss a menti à Jackson. Ce même mois, il collabore secrètement avec Charles Murphy pour Fortune sur un essai acide et critique de l’appel à la franchise d’Oppenheimer au sujet des secrets atomiques.
Les événements sont du côté de Strauss 28. À la fin du mois d’août, les journaux de tout le pays affichent en une : « Les rouges testent la bombe H ». Neuf mois seulement après le premier essai américain d’une bombe à hydrogène, les Soviétiques ont apparemment réussi à égaler cet exploit. En tout cas, c’est le message envoyé au peuple américain. En réalité, le test soviétique n’est pas la prouesse technique qu’elle paraît être : ce n’est ni vraiment une bombe à hydrogène, ni une arme susceptible d’être larguée par un avion. Mais l’impression que les Soviétiques sont peut-être sur le point de surpasser l’arsenal nucléaire américain donne à Strauss un complément de munitions politiques pour bloquer l’appel à la franchise d’Oppenheimer.
Eisenhower finit par trouver son « alternative optimiste » et la présente lors d’un discours où il propose un programme « Atomes pour la paix ». Il suggère que les États-Unis et l’Union soviétique contribuent en matériaux fissiles à un organisme international afin de mettre au point des centrales d’énergie nucléaire pacifique. Ce discours prononcé le 8 décembre 1953 aux Nations unies commence par être un succès en termes de relations publiques – mais il reste sans réponse de la part des Soviétiques. Et le président ne fait pas preuve de franchise au sujet des armes nucléaires américaines. Son discours élude totalement toute référence à la taille et à la nature de l’arsenal nucléaire, ou tout autre information susceptible d’alimenter un débat sain. En lieu et place de franchise, c’est une victoire éphémère de la propagande qu’Eisenhower a donnée à l’Amérique.
En outre, loin de mener la moindre réflexion sur une réévaluation de la stratégie nucléaire, dans les mois qui suivent l’administration Eisenhower se met à réduire les dépenses de défense pour les armes conventionnelles tout en renforçant son arsenal nucléaire. Eisenhower appelle cela sa posture
de défense « New Look 29 ». L’administration a accepté la stratégie de l’armée de l’air et s’appuiera presque exclusivement sur la puissance aérienne pour la défense de l’Amérique. Une politique de « représailles massives » apparaît comme une solution à la fois simple et mortelle. Elle est aussi irréfléchie, génocidaire et, dans le cas où elle serait mise en œuvre, suicidaire. Dean Acheson la qualifie de « tromperie sur les mots et sur les
faits 30 ». Adlai Stevenson demande sèchement : « Nous laissons-nous à nous-mêmes le sombre choix entre l’inaction et l’holocauste thermonucléaire ? » Le « New Look » est en réalité une politique ancienne, et précisément à l’opposé de ce qu’Oppenheimer avait espéré de la nouvelle administration.
Lewis Strauss avait gagné. En juillet, peu de temps après son entrée en fonction en tant que président de l’AEC, Herb Marks, ami intime et avocat
d’Oppenheimer, reçoit un appel téléphonique d’un employé de l’AEC 31 : « Vous feriez bien de dire à votre ami Oppie de fermer les écoutilles et de se préparer à un gros grain. »
« Je savais qu’il avait des ennuis, se rappellera I. I. Rabi 32. C’était le cas déjà depuis deux ans […] il vivait sous ce nuage noir […] je savais qu’il était traqué. » Alors un jour Rabi lui dit : « Robert, écris un papier pour le Saturday Evening Post, raconte-leur ton histoire, tes relations radicales et tout ça, fais-toi payer grassement pour ça – et ça étouffera l’affaire. » Rabi pense que si l’article vient de Robert et qu’il paraît dans une publication respectable, le public comprendra. En termes de relations publiques, une confession franche aurait très bien pu immuniser Oppenheimer contre des attaques politiques à venir. Mais, se rappellera Rabi : « Je n’ai pas pu le convaincre de le faire. »
Oppenheimer a d’autres projets. Au début de l’été, Robert, Kitty et leurs deux enfants embarquent à bord du SS Uruguay à New York, destination Rio de Janeiro. Oppenheimer, invité par le gouvernement brésilien, doit donner plusieurs conférences avant de retourner à Princeton à la mi-août.
Pendant qu’il est au Brésil 33, le FBI fait surveiller ses contacts par l’ambassade des États-Unis.
Alors qu’Oppenheimer profite d’un agréable voyage, Strauss passe l’été 1953 à se préparer fiévreusement à mettre un terme à son influence. Le 22 juin, il se rend au siège du FBI pour un nouveau rendez-vous privé avec Hoover. Conscient de l’extraordinaire pouvoir du directeur du FBI à Washington, Strauss veut être certain d’entretenir avec lui « une relation
étroite et cordiale 34 ». Presque immédiatement, « l’amiral » Strauss oriente la conversation sur Oppenheimer. « Il a dit, écrira Hoover dans un mémo, qu’il était au courant que le sénateur McCarthy envisageait d’enquêter sur le Dr Oppenheimer et que si lui, l’amiral, estimait qu’une enquête sur les activités d’Oppenheimer pouvait en effet avoir un intérêt, il espérait que ce ne serait pas fait prématurément. »
En effet, le sénateur du Wisconsin et son conseiller Roy Cohn ont rendu visite à Hoover le 12 mai. McCarthy voulait savoir quelle serait la réaction de Hoover si son comité du Sénat lançait une enquête sur Robert Oppenheimer. Hoover explique à présent à Strauss qu’il a alors essayé de détourner l’attention de McCarthy. Oppenheimer, avait-il dit, est « une personnalité plutôt controversée » et jouit d’une certaine popularité dans la communauté scientifique du pays. Il raconte avoir prévenu McCarthy qu’« il faudrait énormément de travail préliminaire » avant de lancer la moindre investigation publique d’une personnalité aussi formidable. McCarthy avait répondu qu’il avait bien reçu le message et qu’il se retirait de l’affaire Oppenheimer, pour le moment en tout cas. Hoover et Strauss sont d’accord sur le principe qu’« il ne s’agit pas d’une affaire dans laquelle il faut foncer tête baissée uniquement pour faire la une ».
Strauss prévient Hoover, « en toute confidence 35 », que le chroniqueur Joseph Alsop a récemment envoyé à la Maison Blanche une lettre de sept pages exhortant l’administration Eisenhower de bloquer une enquête sur Oppenheimer par McCarthy. Strauss sait, naturellement, qu’Alsop est un ami d’Oppenheimer – et il veut être sûr que Hoover comprend que le scientifique a des alliés influents. C’est une réunion fructueuse entre deux hommes qui sont sur la même longueur d’ondes, et Strauss repart avec la conviction d’avoir forgé une alliance avec le puissant chef du FBI. La tâche de se débarrasser d’Oppenheimer est bien trop importante pour qu’on la laisse à ce sénateur du Wisconsin clownesque et en mal de sensations. Elle va demander une planification minutieuse et des manœuvres habiles.
Après avoir quitté Hoover, Strauss retourne à son bureau et écrit au sénateur Robert Taft de bloquer McCarthy s’il tente de lancer une enquête
sur Oppenheimer. Ce serait « une erreur, écrit-il. Pour commencer 36, certaines preuves ne tiendront pas. Ensuite, le comité McCarthy n’est pas le lieu pour ce genre d’investigation, et le moment n’est pas venu ». Strauss orchestrera sa propre enquête.
À l’automne 1953, Washington est une ville en proie à la chasse aux sorcières. Des accusations sans fondements mettent subitement un terme à la carrière de centaines de fonctionnaires. Personne, et surtout pas le président, ne semble vouloir s’opposer au sénateur Joseph McCarthy. Le 24 novembre 1953, le sénateur du Wisconsin fait un discours cinglant, diffusé à la fois à la radio et à la télévision, dans lequel il accuse l’administration Eisenhower de se livrer à une politique « d’apaisement
pleurnicharde et geignarde 37 ». Le lendemain, C. D. Jackson confie à James Reston du New York Times qu’il pense que « McCarthy a déclaré la guerre au président ». Lorsque la chronique de Reston reprend cette citation le lendemain matin, en l’attribuant à un haut fonctionnaire anonyme de la Maison Blanche, Jackson est vertement critiqué par un collaborateur d’Eisenhower qui dit que ce genre de discours ne fera que rendre « plus difficile de convaincre McCarthy et ses alliés de voter pour le programme présidentiel ». Jackson est consterné par ce qu’il appelle une politique « d’apaisement désastreuse » face aux attaques de McCarthy. Il écrit dans
son journal 38 : « Tous les vagues sentiments de tristesse que j’ai éprouvés à cause d’un “manque de leadership” au cours des nombreux derniers mois, que j’avais toujours réprimés, ont vraiment rejailli cette semaine et j’ai très peur. » Il dit à Sherman Adams, le chef de cabinet du président, qu’il espère que la « performance éhontée [de McCarthy] servira au moins à ouvrir les yeux de certains des collaborateurs du président qui semblent penser que le
sénateur a vraiment un bon fond 39 ».
C’est dans cette ambiance délétère que Wilson, le secrétaire à la
Défense, téléphone à Eisenhower le 2 décembre 1953 40 et lui demande s’il a vu le dernier rapport d’Edgar Hoover sur le Dr Oppenheimer. Ike répond que non. Wilson ajoute que c’est « le pire de tous à ce jour ». Wilson explique que Strauss lui a téléphoné la veille pour dire que « McCarthy en a pris connaissance et pourrait s’en servir contre nous ». Eisenhower répond qu’il ne va pas s’inquiéter au sujet de McCarthy – mais que l’affaire Oppenheimer devrait être portée à l’attention du procureur général Herbert Brownell. Il explique à Wilson qu’ils « ne vont certainement pas massacrer la moralité [d’Oppenheimer] à moins que nous ne pouvions nous procurer des preuves tangibles ». Wilson dit (à tort) à Ike que « le frère et la femme [d’Oppenheimer] sont communistes ; ce fait, plus ses relations passées, font de lui un risque grave si nous avons des problèmes avec les communistes ».
Après avoir raccroché avec Wilson – et avant de lire le document – Eisenhower note dans son journal que le nouveau rapport du FBI « fait état d’accusations très graves, dont certaines d’une nature nouvelle ». Le procureur devra juger si une mise en accusation est justifiée, mais Ike note : « Je doute fort qu’ils auront ce type de preuve. » Dans l’intervalle, il va empêcher tout contact entre Oppenheimer et les membres du gouvernement. « La triste vérité c’est que si cette accusation est avérée, nous avons un homme qui a été en plein cœur de notre programme atomique depuis les tout débuts. […] Le Dr Oppenheimer a été, il est vrai, un des hommes qui a fortement insisté pour que l’on diffuse davantage d’informations atomiques au reste du monde » – suggestion qu’Eisenhower, qui omet de le préciser dans son journal, a lui-même approuvée.
Tôt le lendemain matin 41, Eisenhower rencontre son conseiller à la sécurité nationale, Robert Cutler, qui lui recommande de prendre des mesures immédiates contre Oppenheimer. À 10 heures ce matin-là, Eisenhower convoque Strauss dans le Bureau ovale et lui demande s’il a lu le dernier rapport du FBI sur Oppenheimer. Naturellement, Strauss l’a lu. Après un bref échange, le président ordonne qu’un « barrage absolu » soit immédiatement « érigé entre cet individu [Oppenheimer] et toute information de nature sensible ou secrète ».
Plus tard dans la journée, Eisenhower note dans son journal que dans le « bref moment » qu’il a eu pour lire les « prétendues “nouvelles” accusations » il s’est vite rendu compte qu’« elles ne consistaient en rien de plus qu’en l’accusé de réception d’une lettre d’un homme du nom de
Borden 42 ». Puis il évalue son contenu, de façon très juste : « Cette lettre est bien maigre en termes de nouvelles preuves. » On lui a dit, écrit-il, que « le gros » de ces informations a fait « l’objet d’un examen et d’un réexamen constants plusieurs années durant et qu’il en a toujours été tiré la conclusion générale qu’il n’existe pas de preuve impliquant une déloyauté de la part du Dr Oppenheimer. Néanmoins, cela ne signifie pas qu’il ne puisse pas présenter un risque de sécurité ».
Eisenhower comprend très bien qu’Oppenheimer est peut-être victime d’accusations calomnieuses. Mais il ne va pas arrêter le processus après avoir ordonné une enquête. S’il le faisait, il serait exposé à une accusation de McCarthy qui arguerait que la Maison Blanche protège un potentiel risque de sécurité. Alors le président envoie un mémo officiel au procureur
et lui ordonne « de placer un mur nu 43 » entre Oppenheimer et tout document classifié.
Washington est une toute petite ville, et sans surprise le lendemain, 4 décembre 1953, le vieil ami et collègue de Los Alamos d’Oppenheimer, l’amiral William « Deke » Parsons, prend connaissance de l’existence de la directive « mur nu » d’Eisenhower. Parsons sait tout des accointances de gauche d’Oppie, et il estime qu’elles sont insignifiantes. Au début de l’automne, il avait écrit une lettre à son « Cher Oppie » dans laquelle il
observait 44 : « L’anti-intellectualisme de ces derniers mois a peut-être dépassé son apogée. » À présent, il change d’avis. Cet après-midi-là, il retrouve sa femme, Martha, à un cocktail et elle constate qu’il est « extrêmement contrarié ». Il lui raconte la nouvelle et lui dit : « Il faut que j’arrête ça. Il faut qu’Ike sache ce qu’il se passe vraiment. » Le soir, chez eux, il lui dit : « C’est la plus grave erreur que les États-Unis pouvaient commettre ! » Lorsqu’il lui annonce qu’il a décidé de demander un rendez-vous au secrétaire à la Marine le lendemain matin, Martha rétorque : « Deke, tu es amiral, pourquoi ne peux-tu pas voir directement le président ? — Non, répond-il à sa femme, le secrétaire à la Marine est mon supérieur. Je ne peux pas l’évincer. »
Ce soir-là, l’amiral Parsons ressent des douleurs à la poitrine. Le lendemain matin, il est si pâle que Martha le conduit au Bethesda Naval Hospital. Il meurt le jour même d’une crise cardiaque, dont Martha sera toujours convaincue qu’elle aura été provoquée par la nouvelle au sujet d’Oppie.
Le 4 décembre toujours, le président Eisenhower part pour un voyage de cinq jours aux Bermudes, accompagné par Strauss. À leur retour, Strauss commence à chorégraphier les prochaines étapes du dossier du gouvernement contre Oppenheimer. Il prépare en fait plusieurs versions de ce qu’il devra dire à Oppenheimer, qui doit revenir d’Europe et à Princeton le 13 décembre. L’après-midi suivant, Oppenheimer appelle et les deux hommes échangent d’inoffensives plaisanteries. Strauss dit
nonchalamment 45 que « cela pourrait être une bonne idée » qu’Oppenheimer vienne le voir deux jours plus tard. Oppenheimer acquiesce, tout en disant qu’il n’a pas grand-chose à raconter : « Ne vous attendez pas à grand-chose. »
Il s’avère que le FBI n’a pas terminé son analyse de la lettre de Borden. Au départ, Hoover ne l’a pas prise au sérieux. Les accusations de Borden,
note un agent 46 peu de temps après la réception de la lettre, « sont déformées et reformulées avec ses propres mots pour les faire paraître plus fortes que ce qu’indiquent les faits réels ». Le Bureau est donc en plein rattrapage et demande à Strauss de reporter sa présentation des accusations à Oppenheimer. Strauss lui envoie donc un message et reprogramme leur rendez-vous pour le lundi 21 décembre.
Le 18 décembre, Strauss se rend au Bureau ovale pour discuter de sa stratégie vis-à-vis de l’affaire Oppenheimer. Les personnes présentes sont le vice-président Richard Nixon, William Rogers, les conseillers de la Maison Blanche C. D. Jackson et Robert Cutler ainsi que le patron de la CIA, Allen Dulles. Eisenhower n’est pas dans la pièce, car il est en réunion avec les chefs de file du Congrès. Rogers suggère brièvement de faire tout simplement ce que Truman a fait à Harry Dexter White – convoquer Oppenheimer devant un comité ouvert du Congrès et l’interroger sur les informations incriminantes qui figurent dans son dossier de sécurité. Mais White est mort d’une crise cardiaque après l’épreuve – et voilà que Jackson et tous les autres descendent l’idée en flèche. Alors « Rogers retire sa
suggestion en souriant 47 ». À la place, ils envisagent l’idée de Strauss de nommer un groupe dont la mission serait de procéder à un examen administratif de l’habilitation de sécurité d’Oppenheimer. Il ne s’agirait pas d’un procès au sens formel du terme. Le scientifique aurait le choix : il pourrait soit partir discrètement, soit faire appel de la suspension de son habilitation de sécurité devant un comité nommé par Strauss.
À 11 h 30 le matin du 21 décembre 1953, tandis que Strauss se prépare à la confrontation de l’après-midi avec Oppenheimer, il est surpris d’apprendre que Herbert Marks est à la porte et qu’il veut le voir. Strauss ne croit pas aux coïncidences. Pourquoi l’avocat et ami d’Oppenheimer veut-il le voir justement aujourd’hui ? En entrant dans son bureau, Marks annonce qu’il doit absolument parler avec Strauss au sujet d’Oppenheimer. Strauss l’interrompt et lui dit qu’il doit voir Oppenheimer l’après-midi même, et que comme il est son avocat, Marks devrait attendre ce rendez-vous. Mais Marks n’en a cure et poursuit en disant qu’il vient d’apprendre que le tristement célèbre Internal Security Subcommittee du Sénat, présidé par Jenner, projette d’enquêter sur Oppenheimer. Il extrait une vieille coupure du New York Times datée du 11 mai 1950 et en lit le titre : « Nixon soutient le Dr Oppenheimer » – et suggère que le vice-président Nixon pourrait être méchamment gêné si le Comité Jenner passait Oppenheimer sur le gril. Perplexe, Strauss demande calmement à Marks si c’est tout ce qu’il a à dire. Marks hoche la tête, puis Strauss demande si Oppenheimer est au courant des inquiétudes de Marks. Marks répond que non, il n’a pas parlé avec Oppenheimer depuis son départ pour l’Europe. Marks ne tarde pas à partir, laissant Strauss écrasé par le soupçon qu’il vient de subir « une forme polie
de chantage 48 ».
Lorsque Oppenheimer arrive l’après-midi, à 15 heures, Strauss et Kenneth D. Nichols, ancien collaborateur du général Leslie Groves pendant la guerre et désormais directeur général de l’AEC, l’attendent. Après quelques mots sur la mort soudaine de l’amiral Parsons, Strauss parle à Oppenheimer de son entretien du matin avec Herb Marks. Oppenheimer se montre surpris et affirme ne rien savoir des projets du comité Jenner.
Strauss passe ensuite aux choses sérieuses. Il dit à Oppenheimer que « nous avons été confrontés à un problème très difficile au sujet du maintien de son habilitation ». Le président Eisenhower a pris un décret exigeant la réévaluation de tous les individus dont les dossiers contiennent « des informations incriminantes ». Lorsque Strauss observe que le dossier d’Oppenheimer contient « un paquet d’informations incriminantes », Oppenheimer reconnaît qu’il savait que son statut de sécurité devrait être réexaminé à terme. Strauss informe ensuite Oppenheimer qu’un ancien haut fonctionnaire (Borden) a écrit une lettre mettant en question l’habilitation de sécurité d’Oppenheimer ; le président a donc ordonné l’ouverture immédiate d’une enquête. Jusque-là, Oppenheimer ne semble pas particulièrement surpris. Mais voilà que Strauss lui explique que la « première étape » de cet examen consiste en la suspension immédiate de son habilitation de sécurité. Puis il explique qu’une lettre exposant la nature des accusations portées contre lui a été préparée par l’AEC. La lettre, insiste Strauss, est rédigée mais elle n’est pas encore signée.
Oppenheimer est autorisé à la lire, et tout en la parcourant, il commente qu’« il y a de nombreux éléments qui pourraient être réfutés, certains sont incorrects, mais beaucoup sont corrects ». Comme un déjà-vu familier de ce mélange de vérités, de demi-vérités et de mensonges purs et simples.
Selon les notes prises par Nichols pendant la réunion 49, c’est Oppenheimer qui le premier évoque la possibilité de démissionner avant tout examen de sécurité. Cependant, cette option semble être suggérée par le commentaire de Strauss selon lequel la lettre d’accusation n’est pas encore signée – et que, par conséquent, il n’y a encore aucune accusation officielle. Oppenheimer, qui pense à voix haute, semble ouvert à cette possibilité du départ mais il observe rapidement que si le comité Jenner doit ouvrir une enquête sur lui de toute façon, démissionner maintenant « pourrait ne pas être très avisé d’un point de vue des relations publiques ».
Lorsque Robert demande de combien de temps il dispose pour se décider, Strauss répond qu’il sera chez lui à partir de 20 heures et qu’il pourra y recevoir sa réponse, mais qu’il ne peut en aucun cas la reporter d’un jour de plus. Lorsque Oppie demande s’il peut avoir une copie de la lettre d’accusation, Strauss refuse et lui dit qu’il pourra l’avoir uniquement lorsqu’il aura pris sa décision. Et lorsque Oppenheimer demande si « le Hill [le Congrès] est au courant », Strauss répond que non, à sa connaissance, mais qu’il doute « qu’une telle chose puisse lui être cachée indéfiniment ».
Strauss a enfin réussi à acculer Oppenheimer, exactement comme il le souhaitait. Pourtant, Oppie semble réagir calmement ; il pose poliment toutes les bonnes questions, essaie d’explorer les options possibles. Trente-cinq minutes après être entré dans le bureau de Strauss, Oppenheimer se lève pour partir et dit à Strauss qu’il va consulter Herb Marks. Strauss lui propose les services de sa Cadillac et de son chauffeur et Oppenheimer, bouleversé (malgré les apparences), a l’étourderie d’accepter.
Au lieu d’aller au bureau de Marks, il se fait conduire au cabinet de Joe Volpe, l’ancien avocat de l’AEC. Peu après, Marks les rejoint et les trois hommes passent une heure à examiner les options de Robert. Leur
discussion est enregistrée par un micro caché 50. Prévoyant qu’Oppenheimer consulterait Volpe et sans la moindre considération pour le secret professionnel, Strauss s’est arrangé pour que le bureau de Volpe soit mis sur
écoute 51.
Les micros cachés dans le bureau de Volpe permettent à Strauss, par le biais the transcriptions qui lui sont fournies, de surveiller leurs échanges sur la question de savoir si Oppenheimer doit mettre un terme à son contrat de consultant ou combattre les accusations au cours d’une audience officielle. Oppie est manifestement indécis et angoissé. Tard dans l’après-midi, Anne Wilson Marks passe prendre son mari et Robert et les conduit dans leur maison de Georgetown. Sur le chemin, Oppenheimer dit : « Je n’arrive pas
à croire ce qui me tombe dessus 52. » Ce soir-là, Robert prend le train pour retourner à Princeton et en parler avec Kitty.
Strauss attend la décision d’Oppenheimer ce soir-là 53, et lorsque le lendemain matin il n’a toujours pas de nouvelle, il ordonne à Nichols d’appeler Oppenheimer à midi. Oppenheimer dit qu’il a besoin de plus de temps pour se décider. Nichols répond avec brusquerie qu’il « ne peut pas avoir plus de temps ». Il lui donne un ultimatum ; trois heures, pas plus. Oppenheimer paraît d’accord, mais une heure plus tard il rappelle Nichols et dit qu’il veut venir à Washington donner sa réponse en personne. Il prendra le train l’après-midi et il ira voir Strauss le lendemain matin à 9 heures.
Laissant Peter et Toni aux bons soins de sa secrétaire Verna Hobson, Robert et Kitty montent dans un train à Trenton et arrivent à Washington en fin d’après-midi. Ils se rendent au domicile de Marks à Georgetown et passent la soirée en compagnie de Marks et de Volpe, à continuer de discuter si oui ou non Robert doit se battre contre les accusations portées contre lui.
« Il était toujours dans le même état d’esprit, presque désespéré », se souviendra Anne. Après des heures à élaborer des stratégies, les avocats
finissent par écrire une lettre d’une page adressée au « Cher Lewis 54 ». Oppenheimer laisse fortement entendre que Strauss l’a encouragé à démissionner. « Vous m’avez présenté comme une alternative éventuellement désirable de solliciter la résiliation de mon contrat en tant que consultant à la Commission, pour qu’ainsi j’évite un examen explicite de ces accusations. » Oppenheimer dit avoir sincèrement envisagé cette option. « Au vu des circonstances, écrit-il à Strauss, une telle ligne de conduite signifierait que j’accepte et que je partage l’opinion que je ne suis pas apte à servir ce gouvernement, que je sers aujourd’hui depuis douze ans. Cela m’est impossible. Si j’étais aussi indigne je n’aurais certainement pas servi notre pays comme j’ai tâché de le faire, je n’aurais pas dirigé notre Institut de Princeton et n’aurais pas pris la parole, comme il m’est arrivé de le faire à maintes reprises, au nom de notre science et de notre pays. »
À la fin de la soirée, Robert est clairement fatigué et abattu. Après plusieurs verres, il se lève et annonce qu’il se retire à l’étage dans la chambre d’ami. Quelques minutes plus tard, Anne, Herb et Kitty entendent
« un fracas terrible 55 » ; Anne est la première en haut des escaliers. Pas de trace de Robert. Elle frappe à la porte de la salle de bain, crie son nom : pas de réponse. Elle essaie d’ouvrir la porte. « Je n’arrivais pas à ouvrir, racontera-t-elle, et Robert ne me répondait pas. »
Il s’est effondré sur le sol de la salle de bain en travers de la porte. À tous les trois, ils parviennent à la forcer progressivement à s’ouvrir en repoussant le corps inanimé de Robert sur le côté. Puis ils le transportent sur un canapé et le réaniment. « Il n’était pas clair du tout », se rappellera Anne. Robert dit qu’il a pris un somnifère, un cachet sur ordonnance que Kitty lui a donné. Anne appelle un médecin, qui recommande : « Ne le laissez pas s’endormir. » Alors, pendant une heure, ils l’obligent à faire les cent pas et lui font absorber du café en attendant l’arrivée du docteur. La « bête dans la jungle » d’Oppie avait frappé. Et l’heure de l’ordalie avait sonné.
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