Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Chapitre 16 - « Oppenheimer dit la vérité »

CHAPITRE 16

 

« Oppenheimer dit la vérité »

 

Je suis prêt à passer devant le peloton d’exécution

si jamais j’ai fait le moindre mal.

Robert Oppenheimer au lieutenant-colonel Boris Pash

 

Colonel Boris Pash, officier de contre-espionnage de l’armée.

 

OceanofPDF.com

Le général Groves va suivre les recommandations du lieutenant-colonel Lansdale. Ils garderont Oppenheimer comme directeur scientifique du projet, mais Lansdale tâchera d’emberlificoter Oppenheimer dans sa toile sécuritaire. Sans surprise, Pash s’oppose vigoureusement à cette subtile stratégie. Reste que le 20 juillet 1943, Groves ordonne à la division de la sécurité du projet Manhattan de délivrer à Oppenheimer son habilitation de

sécurité. Ce qui doit être fait 1 « indépendamment des informations que vous avez concernant M. Oppenheimer. Il est absolument essentiel au projet ». Une décision contre laquelle Pash n’est pas le seul à fulminer. Quand l’assistant de Groves, le lieutenant-colonel Kenneth Nichols, informe Oppenheimer de la délivrance de son habilitation, il prend le soin de le

mettre en garde 2 : « À l’avenir, évitez d’aller voir vos amis contestables et n’oubliez pas que chaque fois que vous sortirez de Los Alamos, nous vous emboîterons le pas. » Ses associations passées avec des communistes faisaient que Nichols se méfiait déjà lourdement d’Oppenheimer. Mais pour ne rien arranger à l’affaire, le militaire en viendra également à croire la sécurité du projet et du site mise en péril par les choix de recrutement du physicien. Et plus il le fréquente, plus il le méprise. Que Groves ne partage pas son appréciation et laisse de plus en plus voir la confiance qu’il accorde à Oppenheimer ne fera qu’exaspérer davantage Nichols, et accentuer le ressentiment qu’il nourrit à son encontre.

Si Oppenheimer est intouchable, d’autres sont plus vulnérables. C’est le cas de Rossi Lomanitz, le protégé d’Oppenheimer. Le 27 juillet 1943, ce jeune physicien de 21 ans est convoqué dans le bureau d’Ernest Lawrence, qui lui annonce sa promotion comme chef de groupe au laboratoire de radiations. Sauf que trois jours plus tard, à la suite d’un rapport d’enquête de Pash, Lomanitz se voit remettre, en mains propres, une lettre de l’administration militaire lui ordonnant de se présenter à un examen médical dès le lendemain. Immédiatement, il appelle Oppenheimer à Los Alamos et lui fait part de la nouvelle. L’après-midi même, Oppenheimer envoie un câble au Pentagone, statuant qu’une « très grave erreur est en train d’être commise. Lomanitz est aujourd’hui le seul à Berkeley à qui l’on peut attribuer une telle responsabilité ». Mais l’intervention restera lettre morte et Lomanitz ne tardera pas à être appelé sous les drapeaux.

Quelques jours plus tard, Lansdale passe au bureau d’Oppenheimer à Los Alamos pour une longue discussion en tête à tête. Il avise

Oppenheimer 3 de ne plus chercher à aider Lomanitz, le jeune physicien s’étant rendu coupable d’« indiscrétions qu’on ne peut ni ignorer ni tolérer ». Lansdale l’informe que même après avoir rejoint le laboratoire de radiations, Lomanitz a poursuivi ses activités politiques. « Cela me rend fou », lance Oppenheimer. Comme il l’explique, Lomanitz lui avait promis que s’il participait au projet de la bombe, il s’abstiendrait de toute activité politique.

Lansdale et Oppenheimer vont ensuite aborder la question plus générale du Parti communiste. Lansdale précise qu’en tant qu’officier de renseignement militaire, il n’a cure des convictions politiques de tel ou tel. Son seul et unique souci, par contre, est d’empêcher la transmission d’informations classifiées à des personnes non autorisées. Au grand étonnement de Lansdale, Oppenheimer n’est pas aussi souple et affirme qu’aucun membre actuel du Parti communiste ne doit travailler pour lui. Si on en croit le mémorandum de Lansdale sur cette conversation, Oppenheimer pose que le problème a toujours été celui d’un « conflit de loyauté ». La « sévérité » de la discipline au sein du Parti communiste la rend effectivement « incompatible avec une loyauté totale envers le projet ». Mais comme il tient bien à le préciser, il ne parle là que des adhérents actuels au Parti. Avec les anciens, c’est une autre affaire – d’ailleurs, Oppenheimer déclare connaître plusieurs ex-membres du Parti aujourd’hui en poste à Los Alamos.

Mais avant que Lansdale ne puisse lui demander des noms, leur conversation est interrompue par l’entrée d’un tiers dans la pièce. Par la

suite, Lansdale aura la nette impression 4 qu’Oppenheimer « avait essayé d’indiquer qu’il avait lui-même été membre du Parti et qu’il avait définitivement rompu ses liens en s’engageant dans ce travail ». Son sentiment général est qu’Oppenheimer « donnait toutes les apparences de la sincérité ». Le scientifique s’était montré « extrêmement subtil dans ses allusions » mais aussi « avide » d’expliquer sa position. Au cours des mois suivants, il arrivera aux deux hommes de se prendre le bec sur des questions de sécurité, mais Lansdale croira toujours Oppenheimer loyal et dévoué à l’Amérique.

Oppenheimer, par contre, sortira très ébranlé de cette conversation avec Lansdale. Que Lomanitz ait été renvoyé du Rad Lab malgré son intervention le perturbe. Ne sachant rien des « indiscrétions » exactes ayant justifié la sentence, Oppenheimer suppose un lien avec l’organisation syndicale pour la FAECT. Il se souvient alors que George Eltenton, l’ingénieur de la Shell qui avait demandé à Chevalier de jouer les intermédiaires pour savoir s’il était partant pour transmettre aux Soviétiques des informations sur le projet, avait lui aussi été actif au sein de la FAECT. Cette brève conversation avec Chevalier dans sa cuisine six mois plus tôt – et que Robert avait immédiatement oubliée car bien trop ridicule à ses yeux – lui apparaît d’un coup comme tout à fait sérieuse. Et c’est ainsi que la discussion avec Lansdale va accélérer la marche du destin : Robert décide qu’il doit informer les autorités des activités d’Eltenton.

Plus tard, le général Groves dira 5 au FBI qu’Oppenheimer lui avait donné le nom d’Eltenton au début ou à la mi-août. Mais ce n’est pas tout. Le 25 août 1943, lors d’une visite à Berkeley pour un projet, Robert se rend au bureau du lieutenant Lyall Johnson, l’officier de sécurité militaire du Rad Lab. Après une brève discussion sur Lomanitz, il informe Johnson de l’existence d’un homme, en ville, qui travaille à la Shell Development Corporation et qui est actif dans la FAECT. Il s’appelle Eltenton et il doit être mis sous surveillance. Robert laisse entendre qu’Eltenton a peut-être même déjà essayé d’obtenir des informations sur les travaux du Rad Lab. Et il repart sans en dire plus. Sur-le-champ, le lieutenant Johnson appelle son supérieur, le colonel Pash, qui lui ordonne de faire revenir Oppenheimer le lendemain pour un entretien. Pendant la nuit, ils placent un petit micro à la base du téléphone posé sur le bureau de Johnson et le connectent à un

enregistreur installé dans la pièce adjacente 6.

Le lendemain, Oppenheimer va subir un interrogatoire qui se révélera fatidique. Lorsqu’il entre dans le bureau de Johnson, il est étonné d’être présenté à Pash. Si l’homme lui est encore formellement inconnu, sa réputation l’a néanmoins précédé. Quand les trois hommes prennent place autour de la table, il ne fait aucun doute que Pash est celui qui conduira les échanges.

Que Pash amorce avec une obséquiosité manifeste :

« C’est un plaisir. […] Le général Groves m’a, plus ou moins, je le sens, confié une responsabilité certaine et c’est comme devoir s’occuper d’un enfant, que l’on ne voit pas, à distance. Je ne voudrais pas abuser de votre temps.

— Tout est pour le mieux, répond Oppenheimer. Nous prendrons le temps qu’il vous faudra. »

Lorsque Pash l’interroge ensuite sur sa conversation de la veille avec le lieutenant Johnson, Oppenheimer va le couper et aborder le sujet qu’il pensait à l’ordre du jour : Rossi Lomanitz. Il explique ne pas savoir s’il doit ou non aller lui parler, mais qu’il veut tout de même lui dire qu’il s’est montré indiscret.

Pash reprend alors la main et l’avise des préoccupations plus sérieuses qui l’animent. Est-ce que « d’autres groupes » s’intéressent au Rad Lab ?

« Oh, je pense que oui, répond Oppenheimer, mais je n’en ai pas une connaissance directe. » Puis il ajoute : « Je pense qu’il est vrai qu’un homme, dont je n’ai jamais entendu le nom, qui était attaché au consul soviétique, a indiqué de manière indirecte via des intermédiaires concernés par ce projet qu’il était en mesure de transmettre, sans danger de fuite, ou de scandale, ou quoi que ce soit de ce genre, des informations qu’ils étaient à même de fournir. » Il indique alors être préoccupé par d’éventuelles « indiscrétions » de la part de gens pouvant évoluer dans les mêmes cercles. Après avoir désigné comme un « fait » l’effort d’un membre du consulat soviétique pour recueillir des informations sur les activités du Rad Lab, Oppenheimer va, sans être interrompu par Pash, expliquer sa position personnelle : « Pour dire les choses franchement, je serais favorable à l’idée que le commandant en chef informe les Russes que nous avions travaillé sur ce problème. Du moins, il m’est possible d’appréhender les arguments qui y seraient favorables, mais, d’un point de vue personnel, je ne pense pas qu’il faille le faire par la petite porte. À mon avis, il serait judicieux d’avoir une longueur d’avance sur ce sujet. »

Pash – un homme élevé dans la haine des bolcheviques – rétorque d’une voix blanche : « Pourriez-vous me donner des détails un peu plus précis sur les informations dont vous disposez ? Vous pouvez aisément comprendre que cette phase [la transmission d’informations secrètes] serait, pour moi, aussi intéressante, à peu de chose près, que l’est pour vous l’ensemble du projet. »

« Eh bien, je pourrais dire, va préciser Oppenheimer, que les approches ont toujours été destinées à d’autres personnes, qui en ont été troublées, et qui sont venues s’en enquérir auprès de moi. »

Ayant employé le pluriel, Oppenheimer s’apprête à entrer dans les détails de plusieurs approches de ce type. Il n’avait rien préparé pour cet entretien et, de fait, s’attendait à ce qu’on lui demande d’expliciter ce qu’il avait dit en passant au lieutenant Johnson sur Lomanitz. Et voilà qu’il se retrouvait face au redoutable Pash et à son arsenal de questions qui le rendaient à la fois trop nerveux et bien trop loquace.

Le souvenir de sa brève conversation avec Chevalier, six mois auparavant, dans sa cuisine de Berkeley, était désormais plutôt brumeux.

Peut-être Chevalier lui avait-il indiqué 7 (comme Eltenton le dira au FBI) qu’Eltenton envisageait d’approcher trois scientifiques : Lawrence, Alvarez et lui. Mais peut-être confondait-il avec d’autres conversations, qu’il avait pu avoir par ailleurs, sur l’idée que donner des informations aux Soviétiques sur les nouvelles technologies d’armement avait de quoi se révéler judicieux. Et pourquoi pas ? La perspective d’une victoire fasciste tourmentait nombre de ses amis, étudiants et collègues, et ce au quotidien. Autant de gens qui estimaient, à juste titre, que seule l’armée soviétique était en mesure d’empêcher une telle calamité. Bien des physiciens alors employés au Rad Lab ne se sont pas engagés dans l’armée uniquement parce qu’ils ont été convaincus – souvent par Oppenheimer – que leur projet spécial promettait de contribuer matériellement à l’effort de guerre. Ces mêmes hommes qui ne cessent de se demander si leur gouvernement fait bien tout ce qui est en son pouvoir pour aider ceux qui supportent le plus gros de l’assaut fasciste. Oppenheimer avait évidemment entendu plusieurs de ses collègues et étudiants exprimer leur désir de venir en aide aux Russes assiégés. Et d’autant plus à une époque où la presse américaine présentait les Soviétiques comme leurs héroïques alliés.

Dès lors, Oppenheimer va tâcher d’expliquer à Pash que ceux qui l’ont approché pour aider les Soviétiques ont surtout été poussés par la « perplexité » et pas tant par une volonté de « coopération ». Certains favorables à l’idée d’aider leur allié, mais gênés de leur fournir des informations « par la petite porte », pour reprendre la formule d’Oppenheimer. Il en vient à mentionner ce qu’il a déjà dit à Groves et au lieutenant Johnson : que George Eltenton, employé à la Shell Development Corporation, devrait être mis sous surveillance. Comme le déclare Oppenheimer : « On lui a probablement demandé de faire ce qu’il pouvait pour fournir des informations. » Et il précise savoir qu’Eltenton en a parlé à un ami qui se trouve être une connaissance d’un homme impliqué dans le projet.

Quand Pash le presse de donner les noms des individus ainsi approchés, Oppenheimer refuse poliment parce qu’ils sont, argue-t-il, totalement innocents. « Je vais vous dire une chose, pose Oppenheimer, j’ai eu connaissance de deux ou trois cas, dont deux étaient me semble-t-il avec moi à Los Alamos – ce sont des hommes qui me sont très étroitement associés. » Deux hommes qui avaient été approchés séparément, mais à une semaine d’intervalle. Un troisième, un employé du Rad Lab, était déjà parti ou sur le point d’être transféré au « Site X » – l’une des annexes du projet Manhattan située à Oak Ridge dans le Tennessee. Et ces approches n’avaient pas été le fait direct d’Eltenton, mais d’un tiers. Un homme qu’Oppenheimer refuse de nommer car, dit-il, « je pense que ce serait une erreur ». Selon son « intime conviction », l’homme est lui aussi innocent. À son avis, il avait dû tomber sur Eltenton lors d’une fête, qui en avait alors profité pour lui demander : « Pensez-vous pouvoir m’aider ? C’est une requête très sérieuse parce que nous savons qu’un travail majeur est effectué ici, et nous pensons qu’il devrait être mis à la disposition de nos alliés, et pourriez-vous vous renseigner pour voir si l’un de ces gars serait disposé à nous aider ? »

À part pour préciser que ce « tiers » faisait partie du corps enseignant de Berkeley, Oppenheimer va obstinément refuser d’en dire davantage. Il insiste : « Je pense vous avoir dit d’où venait l’initiative [d’Eltenton] et que les autres éléments étaient quasi totalement fortuits. » Si Oppenheimer avait donné le nom d’Eltenton, c’est parce qu’il le jugeait « dangereux pour ce pays ». Impossible de dénoncer, dans le même souffle, son ami Hoke, qu’il croyait innocent. Comme il l’explique à Pash : « L’intermédiaire entre Eltenton et le projet m’a présenté la situation, tout en disant que c’était une mauvaise idée. Je ne pense pas qu’il y était favorable. Non, je sais que n’était pas le cas. »

S’il refuse de nommer Chevalier, ou quiconque à part Eltenton, Oppie va tout de même aborder librement, et avec force détails, comment ses amis ont été approchés. S’évertuant à faire voir toute cette histoire sous un jour anodin, il déclare à Pash : « Laissez-moi vous donner le contexte. Le contexte était le suivant : vous savez à quel point les relations entre ces deux alliés sont difficiles, et il y a beaucoup de gens qui n’ont pas la Russie en odeur de sainteté, ce qui fait que l’information – beaucoup de nos informations secrètes, sur nos radars, etc. – ne leur parvient pas, et ils luttent pour leur vie, ils aimeraient savoir un peu ce qui se passe, et ceci vise juste à compenser, en d’autres termes, les lacunes de notre communication officielle. Voilà comment la chose leur a été présentée.

— Oh, je vois, réagit Pash.

— Évidemment, s’empresse d’admettre Oppenheimer, en réalité, s’il s’agit d’une communication qui ne devrait pas avoir lieu, c’est une trahison. » Mais il ajoute que ce n’était pas du tout l’esprit de la démarche. Aider nos alliés soviétiques relevait « plus ou moins d’une consigne du gouvernement ». On demandait simplement aux hommes en question de compenser les « lacunes » de la bureaucratie dans les communications officielles avec les Russes. Et Oppenheimer de révéler comment les informations allaient être transmises aux Russes. D’après ce qu’il avait compris de ses amis approchés par le contact d’Eltenton, il y aurait eu un

rendez-vous avec ce dernier. On leur avait dit 8 que « cet homme, Eltenton […] avait de très bons contacts avec un gars de l’ambassade [soviétique] attaché au consulat, un type très fiable, selon lui, et qui avait l’habitude de manier du microfilm, ou je ne sais quel bordel ».

« Informations secrètes ». « Trahison ». « Microfilm ». Oppenheimer avait employé tous les bons mots pour faire croire à Pash, s’il n’en était pas déjà convaincu, qu’il représentait une réelle menace à la sécurité du projet, voire un maître-espion communiste. Jamais Pash ne comprendra l’homme qui avait pris place en face de lui. À n’en pas douter, l’ancien entraîneur devenu agent des services secrets a dû être stupéfié de voir un Oppenheimer si sûr de lui alors qu’il parlait trahison mais qui posait, sans la moindre ambiguïté, qu’il lui était impossible, par principe, de donner les noms de gens qu’il savait innocents.

D’un certain côté, Oppenheimer était devenu un autre homme au cours des six mois qui le séparaient de sa conversation avec Chevalier. Los Alamos l’avait transformé. Il était désormais le directeur du laboratoire de la bombe, l’administrateur scientifique sur les épaules duquel reposait le succès final du projet. Mais d’un autre, il restait le même professeur de physique brillant et sûr de lui, le même démontrant chaque jour l’étendue de ses connaissances dans tout un tas de domaines pour exprimer un avis éclairé sur tout un tas de questions. Il avait parfaitement conscience de la mission de Pash, tout en étant convaincu qu’il pouvait décider par et de lui-même qui était dangereux pour la sécurité du pays (Eltenton) et qui ne

l’était pas (Chevalier). À Pash 9, il va même exprimer sa conviction que « l’association avec le mouvement communiste n’est pas compatible avec la réalisation d’un projet de guerre secret, les deux loyautés ne vont tout

simplement pas aller [de pair] ». Tout en ajoutant 10 qu’il « pense que beaucoup de gens brillants et réfléchis ont vu quelque chose dans le mouvement communiste, et qu’ils y ont peut-être leur place, que c’est peut-être une bonne chose pour le pays. J’espère que cela n’a pas sa place dans ce projet militaire ».

Comme il l’a déjà dit à Lansdale quelques semaines auparavant, la discipline du Parti soumet ses adhérents aux pressions d’un conflit de loyauté. En exemple, il cite Lomanitz, pour qui il ressent toujours « un sentiment de responsabilité ». Il admet que Lomanitz « a pu être indiscret dans des cercles [c’est-à-dire le Parti communiste] susceptibles de causer des problèmes ». Selon lui, il ne fait aucun doute que des gens ont pu souvent approcher Lomanitz en « estimant qu’il en allait de leur devoir, si jamais ils avaient vent de quelque chose, d’aller le rapporter plus loin ». Raison pour laquelle, insiste Oppenheimer, il serait plus facile pour tout le monde de décider d’une séparation stricte entre les communistes et les projets militaires secrets.

Il semble incroyable – avec le recul – qu’Oppenheimer n’ait cessé de vouloir convaincre Pash de l’innocence et des bonnes intentions de tous les gens impliqués dans ces contacts. « Je suis à peu près sûr qu’aucun des gars ici, à l’exception peut-être du Russe, qui fait possiblement son devoir envers son pays – mais les autres gars, vraiment, ils ont eu l’impression de ne rien faire, qu’ils envisageaient simplement une démarche en tout point conforme à la politique de ce gouvernement, juste pour compenser les quelques gars au département d’État qui auraient pu bloquer de telles communications. » Robert va également souligner que le département d’État partageait bien certaines informations avec les Britanniques et, qu’aux yeux de beaucoup, cela n’aurait pas fait une grande différence si elles avaient été communiquées aux Soviétiques. « Ce genre de truc avec, par exemple, les nazis, aurait eu une tout autre saveur. »

Un commentaire qui, du point de vue de Pash, est proprement scandaleux et, qui plus est, totalement hors sujet. Eltenton et au moins une autre personne – le professeur sans nom – avaient essayé d’obtenir des informations sur le projet Manhattan, ce qui constituait bel et bien un acte d’espionnage. Pash va patiemment écouter Oppenheimer lui faire la leçon sur ce qu’il pense être ou non un problème de sécurité avant de recentrer la conversation sur Eltenton et son fameux intermédiaire anonyme. Pash l’avise qu’il va peut-être devoir le revoir et le presser à nouveau pour obtenir d’autres noms. Encore une fois, Oppenheimer explique qu’il essaye simplement d’« agir raisonnablement » et de « tracer la ligne » entre ceux qui, comme Eltenton, avaient pris l’initiative et ceux qui avaient réagi négativement à de telles approches.

La joute va se poursuivre encore un peu. À un moment donné, Pash ose l’ironie avec un « Je ne suis pas obstiné (rires), mais… »

« Si, vous l’êtes, le coupe Oppenheimer, et c’est votre devoir. »

Vers la fin de l’interrogatoire, Oppenheimer revient sur ses préoccupations antérieures au sujet du syndicat FAECT. Ce que Pash doit retenir c’est qu’« il y a certaines choses là-bas qui mériteraient d’être surveillées ». Comme il va même le suggérer : « Cela ne ferait pas de mal d’avoir un homme dans la section locale de ce syndicat FAECT – pour voir ce qui s’y passe et ce qu’il pourrait récupérer. » Pash va saisir la balle au bond et demander à Oppenheimer s’il connaît quelqu’un au sein de l’organisation qui pourrait être disposé à jouer les informateurs. Robert

répond 11 par la négative, en précisant qu’il a seulement entendu dire qu’« un garçon du nom de [David] Fox en est le président ».

Oppenheimer fait alors clairement comprendre à Pash qu’en tant que directeur de Los Alamos, il est certain que « tout est 100 % en règle. […] Je pense que c’est la vérité ». Et il appuie : « Je suis prêt à passer devant le peloton d’exécution si jamais j’ai fait le moindre mal. »

Lorsque Pash indique qu’il pourrait passer à Los Alamos pour une

visite, Oppenheimer s’en amuse 12 : « Ma devise est que Dieu vous bénisse. » Au moment où Oppenheimer se lève pour partir, on entend Pash dire « Bonne chance », et Oppenheimer rétorquer « Merci beaucoup ».

Telle fut l’étrange – et au final désastreuse – performance d’Oppenheimer. Il venait de déclencher toutes les alertes rouges de l’espionnage, avait dénoncé Eltenton comme le coupable, décrit un « innocent » intermédiaire et rapporté que ce même innocent avait contacté plusieurs autres scientifiques qui, eux aussi, étaient innocents. Et assuré Pash qu’il était tellement certain de ses jugements qu’il n’était donc pas nécessaire pour lui de donner des noms.

On rappellera qu’à l’insu d’Oppenheimer, cette conversation avait été enregistrée et retranscrite. Pour ensuite être versée à son dossier de sécurité. Et comme Oppenheimer, plus tard, affirmera s’être trompé en parlant d’approches au pluriel (deux ou trois, ce n’est pas clair) – une histoire de « cornecul » dont il fut bien incapable d’expliquer l’origine – jamais il ne sera en mesure de prouver s’il avait menti à Pash, ou s’il lui avait dit la vérité pour ultérieurement lui mentir. Comme si, sans le savoir, il avait avalé une bombe à retardement. Qui allait mettre une décennie avant d’exploser.

 

Aux lendemains de l’entrevue entre Oppenheimer et Pash, Lansdale et Groves se rendent compte qu’ils ont un sacré souci sur les bras. Le 12 septembre 1943, Lansdale prend une nouvelle fois Robert entre quatre yeux, pour une longue et franche discussion. Ayant lu la transcription de son interrogatoire, il a bien l’intention d’aller au fond de cette histoire de soupçons d’espionnage. Et lui aussi va secrètement enregistrer la conversation.

Lansdale commence 13 par ostensiblement passer de la pommade à Oppenheimer. « Je veux dire ceci sans la moindre intention de flatterie, […] vous êtes probablement l’homme le plus intelligent que j’aie jamais rencontré. » Ensuite, il lui avoue n’avoir pas été tout à fait franc avec lui lors de leurs précédentes conversations, et qu’il veut désormais l’être « parfaitement ». Et Lansdale d’expliquer que « nous avons su depuis février que plusieurs personnes transmettaient des informations sur ce projet au gouvernement soviétique ». Il affirme que les Soviétiques connaissent l’ampleur du projet, sont au courant pour Los Alamos, Chicago et Oak Ridge – et ont une idée d’ensemble de son calendrier.

Une nouvelle qui semble sincèrement choquer Oppenheimer. « Je pourrais dire que je ne le savais pas, dit-il à Lansdale. J’étais au courant d’une unique tentative d’obtention d’informations, antérieure, ou peut-être que non, je ne me souviens pas de la date, même si j’ai essayé. »

La conversation va vite s’orienter sur le rôle du Parti communiste, et les deux hommes sont du même avis : ils ont entendu dire que la politique du parti serait d’inciter toute personne œuvrant à une mission militaire confidentielle à rendre sa carte du parti. Robert affirme que son propre frère, Frank, a lui-même rompu ses liens avec le Parti. De plus, il précise que, dix-huit mois plus tôt, quand ils avaient commencé à travailler sur le projet, il avait demandé à la femme de Frank, Jackie, de cesser de fréquenter des membres du PC. « Est-ce qu’ils l’ont effectivement fait, je ne sais pas. » Il confesse se faire toujours beaucoup de mouron en voyant son frère avoir des amis « très à gauche et entretenir de bonnes relations avec des membres du Parti sans forcément en passer par des réunions formelles ».

Lansdale, à son tour, explicite sa façon d’appréhender toute la problématique sécuritaire. « Vous savez aussi bien que moi combien il est difficile de prouver le communisme. » Par ailleurs, leur objectif étant de construire le « gadget », Lansdale laisse entendre que les opinions politiques d’un homme n’ont pas vraiment d’importance, tant qu’il contribue comme il faut au projet. Après tout, tout le monde risque sa vie pour sa réussite et « nous n’allons pas protéger ce truc [le projet] jusqu’à la mort ». Par contre, s’ils en viennent à soupçonner un homme d’espionnage, alors ils devront choisir entre entamer des poursuites ou simplement l’écarter du projet.

C’est à ce moment que Lansdale va évoquer ce qu’Oppenheimer avait déclaré à Pash au sujet d’Eltenton – et Oppenheimer, une nouvelle fois, va dire qu’il ne pense pas judicieux de donner le nom de celui qui l’avait approché. Lansdale souligne qu’Oppenheimer a mentionné « trois personnes sur le projet » qui avaient été contactées de la sorte et qui, en substance, avaient toutes dit à cet intermédiaire « d’aller au diable ». Ce que confirme Oppenheimer. Lansdale lui demande dès lors comment il peut être sûr qu’Eltenton n’a pas approché d’autres scientifiques. « Je ne le sais pas, répond Oppenheimer. Je ne peux pas le savoir. » S’il saisit pourquoi Lansdale juge important de découvrir le canal par lequel cette première approche avait été effectuée, il continue de penser qu’impliquer ces tiers serait une erreur.

« Si j’hésite à citer d’autres noms, c’est parce que ceux que j’ai ne semblent pas être coupables de quoi que ce soit. […] Ce ne sont pas des personnes qui pourraient être impliquées de quelque manière que ce soit. En fait, mon sentiment est qu’il s’agit d’un phénomène tout à fait erratique et non systématique. » En d’autres termes, c’est par « sens du devoir » qu’il s’est senti « justifié » à ne pas divulguer le nom de l’intermédiaire.

Changeant de braquet, Lansdale demande alors à Oppenheimer de lui donner les noms de gens travaillant sur le projet à Berkeley et qui, selon lui, sont ou ont été adhérents. Oppenheimer va en mentionner quelques-uns. Il dit avoir appris lors de sa dernière visite à Berkeley que Rossi Lomanitz et Joe Weinberg étaient tous deux membres du Parti. De même qu’une secrétaire, Jane Muir. À Los Alamos, il sait que Charlotte Serber a été membre du Parti à un moment donné. Quant à son bon ami, Robert Serber, « c’est bien possible, mais je ne le sais pas ».

« Et Dave Hawkins ? demande Lansdale.

— Je ne pense pas qu’il l’était, je ne dirais pas ça.

— Et vous, est-ce que vous avez vous-même adhéré au Parti communiste ?

— Non, répond Oppenheimer.

— Mais vous êtes probablement passé par toutes les organisations de

façade de la côte, ponctue Lansdale I.

— Ou presque, va commenter Oppenheimer avec désinvolture.

— Est-ce que vous auriez pu vous voir à un moment donné comme un compagnon de route ?

— Oui, sans doute. Mes associations dans ce domaine ont été très brèves et très intenses. »

Plus loin dans l’échange, Lansdale demandera à Oppenheimer d’expliquer pourquoi il a pu traverser cette période relativement brève d’associations intenses avec le Parti – mais sans jamais y adhérer. Oppenheimer lui fait remarquer que bien des gens dont ils ont pu précédemment parler avaient rejoint le Parti à cause d’« un sens très profond du bien et du mal ». Certains, précise encore Oppenheimer, « ont une ferveur très profonde », qui n’est pas sans rappeler un engagement religieux.

« Mais ce que je n’arrive pas à comprendre, coupe Lansdale, voilà, c’est ça. Ils n’adhèrent à aucun idéal constant. […] Peut-être qu’ils adhèrent au marxisme, tout en suivant les tours et les détours d’une ligne destinée à aider la politique étrangère d’un autre pays. »

Un avis qu’Oppenheimer partage. Il ajoute : « Cette conviction rend non seulement hystérique […] Je pense absolument impensable[.] Mon adhésion au Parti communiste. [Très clairement, ce qu’il veut dire ici, c’est que l’adhésion au Parti communiste était pour lui “impensable”.] À l’époque où j’étais impliqué, il y avait tant de positions auxquelles je croyais avec ferveur, dans les rectifications et les objectifs du parti. »

Lansdale : « Puis-je vous demander de quelle période il s’agit ? »

Oppenheimer : « C’était l’époque de la guerre d’Espagne, jusqu’au pacte [germano-soviétique]. »

Lansdale : « Jusqu’au pacte. C’est le moment où vous avez rompu, pour ainsi dire ? »

Oppenheimer : « Je n’ai jamais rompu. Je n’ai jamais rien eu à rompre. J’ai petit à petit disparu, une organisation après l’autre. » (C’est l’éditeur qui souligne.)

Lorsque Lansdale insistera une nouvelle fois pour qu’il donne des noms, Oppenheimer lui répond : « À mes yeux, ce serait un coup très bas que de dénoncer quelqu’un alors que je pourrais parier ma chemise qu’il n’est pas impliqué. »

Lansdale termine 14 alors l’entretien par un soupir et un : « OK, monsieur. »

 

Deux jours plus tard, le 14 septembre 1943, Groves et Lansdale auront une autre conversation avec Oppenheimer au sujet d’Eltenton. Ils sont alors dans un train entre Cheyenne et Chicago, et Lansdale rédigera un mémorandum de leur échange. Groves évoque l’affaire Eltenton, mais Oppenheimer déclare qu’il ne donnera le nom de l’intermédiaire que si on le lui ordonne expressément. Un mois plus tard, Oppenheimer refusera encore. Curieusement, Groves va accepter le choix d’Oppenheimer. Il l’attribue à « l’attitude typique de l’écolier américain qui croit qu’il n’y a rien de pire que de balancer un camarade ». Pressé par le FBI d’obtenir plus

d’informations sur toute l’affaire, Lansdale informe 15 le Bureau que Groves et lui « pensent qu’Oppenheimer dit la vérité ».

À ses propres yeux, Groves est un bon sondeur d’âmes, et il pense avoir trouvé en Oppenheimer un homme d’une intégrité inébranlable. Mais il sait aussi que l’enquête de l’armée et du FBI sur l’affaire Eltenton n’aboutira à rien sans d’autres noms. C’est ainsi qu’au début du mois de décembre 1943, Groves ordonne à Oppenheimer de nommer le fameux intermédiaire. Oppenheimer, qui s’y était engagé, donne à contrecœur le nom de Chevalier, en faisant valoir que son ami est tout à fait inoffensif et innocent du moindre fait d’espionnage. En combinant à cette nouvelle information ce que Robert avait dit à Pash le 26 août, le colonel Lansdale écrit au FBI, le 13 décembre : « Le professeur J. R. Oppenheimer a déclaré que trois membres du projet DSM [une désignation précoce du programme de la bombe] l’avaient informé qu’ils avaient été approchés par un professeur anonyme de l’université de Californie pour commettre un acte d’espionnage. » Lorsqu’on lui a demandé de nommer le professeur, a dit Lansdale, Oppenheimer a identifié Chevalier comme l’intermédiaire. La lettre de Lansdale ne mentionnait aucun autre nom, soit parce que Oppenheimer refusait toujours d’identifier les trois hommes approchés par Chevalier, soit, plus probablement, parce que Groves lui avait uniquement demandé le nom de l’intermédiaire. Le FBI en fut tellement agacé que, deux mois plus tard, le 25 février 1944, le Bureau fera pression sur Groves pour qu’Oppenheimer révèle les noms des « autres scientifiques ». Groves ne prendra même pas la peine de répondre à cette demande, car le Bureau n’en a jamais trouvé la trace dans ses archives.

 

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