Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 5 - « Oppie »
CHAPITRE 5
« Oppie »
Essayer d’être heureux,
c’est essayer de construire une machine
sans autre spécification que de tourner sans bruit.
Robert Oppenheimer, 14 octobre 1929
Oppenheimer, Enrico Fermi et Ernest Lawrence.
OceanofPDF.com
Au début du printemps 1928, Oppenheimer est courtisé par dix universités américaines, dont Harvard, et deux universités étrangères. Toutes lui offrent un poste intéressant et un salaire compétitif. Robert se décide pour la Californie et une double nomination dans les départements de physique de Berkeley et de Caltech. Il est prévu qu’il enseigne un semestre dans chaque. S’il opte pour Berkeley, c’est précisément parce que son programme de physique est alors dépourvu de toute composante théorique. En ce sens, l’établissement était « un désert », et il juge « judicieux d’essayer [d’y] commencer quelque chose ».
Berkeley avait engagé Oppenheimer pour initier des étudiants de maîtrise à la nouvelle physique. Jamais il n’était venu à l’esprit de quiconque, et encore moins de Robert, qu’il pouvait enseigner à des premières années. Dans son premier cours sur la mécanique quantique, Robert part bille en tête et tente d’expliquer le principe d’incertitude de Heisenberg, l’équation de Schrödinger, la synthèse de Dirac, la théorie des champs et les dernières réflexions de Pauli sur l’électrodynamique quantique. « J’avais une assez bonne impression de la mécanique quantique non relativiste, une assez bonne compréhension des enjeux », se
souviendra-t-il 1. Il commence par la dualité onde-particule – la notion selon laquelle les entités quantiques peuvent se comporter soit comme des particules, soit comme des ondes, selon les circonstances de l’expérience. « Je rendais le paradoxe aussi brut et inéluctable que possible. » Au début, ses cours sont quasiment incompréhensibles pour le gros des étudiants. Si on lui dit qu’il va trop vite, ce n’est qu’à contrecœur qu’il essaye de ralentir le rythme, tout en allant bientôt se plaindre au directeur de son
département : « Je vais si lentement que je n’arrive à rien 2. »
Néanmoins, Oppenheimer saura toujours faire de sa classe un morceau de bravoure – même si, les deux premières années, son enseignement tient davantage de la liturgie que du cours de physique. Il a pour habitude de marmonner d’une voix basse, presque inaudible, qui gagne encore en gravité lorsqu’il entend insister sur un point. En outre, au début, il bégaye beaucoup. S’il parle sans notes, il ne cesse d’agrémenter ses conférences de citations de scientifiques célèbres et, à l’occasion, de poètes. « J’étais un
enseignant très difficile », se souvient Oppenheimer 3. En 1928, son ami Linus Pauling, alors professeur adjoint de chimie théorique à Caltech, lui donne ce malheureux conseil : « Si tu as un séminaire ou une conférence à faire, décide de ton sujet, puis trouve un agréable contrepoint qui n’est pas du tout lié à ton intervention et arrête-toi de temps en temps pour en dire quelques mots. » Un conseil qui, des années plus tard, inspirera ce commentaire à Oppenheimer : « Vous pouvez donc saisir combien la chose devait être atroce. »
Il jouait avec la langue, inventant des jeux de mots subtils. Dans le discours de Robert, pas de phrases bringuebalantes. Il avait cette extraordinaire capacité à former, en anglais, des propositions complètes et grammaticalement parfaites, et ce sans la moindre note. De temps en temps, comme entre deux paragraphes, il s’arrêtait pour laisser place à un étrange ronronnement que l’on pourrait retranscrire en « nim-nim-nim ». Sa litanie n’était interrompue que par ses bouffées de cigarette. Il lui arrivait aussi de se tourner vers le tableau noir et d’écrire une équation. « Nous nous attendions toujours à ce qu’il écrive au tableau avec sa cigarette et qu’il fume la craie, mais je crois que cela n’est jamais arrivé », se souvient James
Brady 4, l’un des premiers étudiants en maîtrise. Un jour, alors que les élèves quittent la salle de classe, Robert aperçoit un ami de Caltech, le professeur Richard Tolman, installé au fond. Lorsqu’il lui demande ce qu’il a pensé de son cours, Tolman répond : « Franchement, Robert, c’était magnifique, mais je n’ai pas compris un traître mot. »
Si Robert saura devenir un orateur aussi habile que charismatique, durant ses premières années à Berkeley, c’est comme s’il ignorait les principes de base de la communication. « Une fois sur l’estrade, Robert se
comportait comme un sagouin », résume Leo Nedelsky 5, l’un de ses premiers étudiants en maîtrise. Un jour, alors qu’on l’interroge sur une équation inscrite au tableau, Oppenheimer indique : « Non, pas celle-là, celle dessous. » Mais lorsque des étudiants, perplexes, lui font remarquer qu’il n’y a pas d’équation plus bas, il précise : « Non, pas plus bas, dessous. Celle que j’ai recouverte. »
Glenn Seaborg, futur président de la Commission américaine de l’énergie atomique, déplore la « tendance du professeur Oppenheimer à répondre à votre question avant même que vous n’ayez fini de la
formuler 6 ». Sa grande spécialité : interrompre la personne au pupitre à coup de « Oh, allons, tout le monde sait cela ! La suite ! ». Il n’a aucune patience pour les idiots – dans lesquels il range la plupart des physiciens – et n’hésite jamais à imposer à autrui l’extrême sévérité de ses critères personnels. Durant ses premières années à Berkeley, d’aucuns l’accusent de « terroriser » ses étudiants avec ses sarcasmes. « Il pouvait […] se montrer
très cruel dans ses remarques », se souvient un collègue 7. Mais petit à petit, à mesure qu’il prend lui-même du plomb dans la tête, il va gagner en tolérance. « Il a toujours été très gentil et prévenant avec les gens qui n’étaient pas de son niveau, se souvient Harold Cherniss. Mais pas du tout avec ceux susceptibles d’être vus comme ses égaux intellectuels. Ce qui, évidemment, avait tendance à crisper, exaspérer et à lui attirer des inimitiés. »
Wendell Furry, étudiant à Berkeley entre 1932 et 1934, regrette 8 qu’Oppenheimer s’exprimât « de manière quelque peu obscure et très rapide, avec des éclairs de génie qui nous étaient impossibles à suivre ». Mais malgré cela, Furry se souvient qu’il « nous félicitait toujours de nos efforts, même lorsque nous n’étions pas très glorieux ». Un jour, en classe, après un cours particulièrement difficile, Oppenheimer plaisante : « Il m’est possible de clarifier les choses, pas de les simplifier. »
Mais malgré l’arduité de ses cours – ou, peut-être, justement, à cause d’elle – ses étudiants sont nombreux à les suivre plusieurs fois de suite. C’est le cas d’une jeune femme russe, restée dans les mémoires comme « Mlle Kacharova », qui s’inscrira pas moins de trois fois, avant qu’Oppenheimer la refuse la quatrième. « Elle s’est mise en grève de la
faim, se souvient Robert Serber 9, et a ainsi réussi à s’imposer. » Oppenheimer trouve bien des façons de récompenser ses étudiants les plus assidus. « On apprenait de lui par la conversation et le contact personnel, commente Leo Nedelsky. Lorsque vous lui posiez une question, il passait des heures – parfois même jusqu’à minuit – à explorer chaque angle avec vous. » Il invite bon nombre de ses doctorants à collaborer avec lui sur des articles, et s’assure qu’ils figurent bien comme coauteurs. Comme le fait
remarquer un collègue 10 : « Un scientifique célèbre a toutes les facilités du monde pour déléguer son sale boulot à ses étudiants. Mais Opje les aide à résoudre leurs problèmes, pour ensuite leur en attribuer le mérite. » Il incite ses étudiants à l’appeler « Opje », le surnom qu’on lui avait donné à Leyde. Signature que Robert avait d’ailleurs commencé à adopter pour sa propre correspondance. Petit à petit, les étudiants de Berkeley vont angliciser « Opje » en « Oppie ».
Oppenheimer en vient à développer un style d’enseignement unique et ouvert, par lequel il encourage tous ses étudiants à interagir les uns avec les autres. À la place des classiques permanences et des rendez-vous individuels avec les étudiants, il demande à ses huit à dix élèves de maîtrise, et à sa demi-douzaine de postdocs, de le retrouver au LeConte Hall, salle 219. Chaque étudiant y dispose d’un petit bureau et d’une chaise pour s’asseoir et regarder Oppenheimer faire les cent pas. Oppie n’a pas de bureau stricto sensu, seulement une table au milieu de la pièce sur laquelle s’entassent des piles de papiers. Un tableau noir blanchi de formules recouvre tout un mur. Peu avant l’heure prévue, ces jeunes hommes (et, de temps en temps, une femme) s’installaient et attendaient de voir Oppie débarquer – lui-même prenait place sur un coin de table ou s’adossait contre un mur. C’est alors qu’il se focalisait sur le problème de recherche particulier d’un étudiant en sollicitant les commentaires de tous les autres.
« Oppenheimer s’intéressait à tout, se souvient Serber 11, et on passait d’un sujet à l’autre, en parfaite coexistence. En un après-midi, on pouvait discuter d’électrodynamique, de rayons cosmiques et de physique nucléaire. » En se concentrant sur les problèmes non résolus de la physique, Oppenheimer suscite l’ébullition intellectuelle de ses étudiants, en leur donnant l’impression de contempler l’inconnu.
Très vite, Oppie acquiert la réputation de « grand gourou » de la physique théorique. Dans tout le pays, le bruit court que si vous souhaitez percer dans ce domaine, Berkeley est la porte d’entrée. « Je ne me suis pas
lancé dans l’enseignement pour faire école, commentera Oppenheimer 12, je ne me suis pas mis en quête d’étudiants. Je voulais être un propagateur d’une théorie que j’adorais, sur laquelle je continuais mon propre apprentissage et qui n’était pas bien comprise malgré son extraordinaire
richesse. » En 1934 13, trois étudiants sur cinq à recevoir une bourse du Conseil américain de la recherche en physique choisissent de se placer sous la direction d’Oppenheimer. Mais s’ils viennent pour Oppenheimer, ils sont aussi attirés par un physicien expérimental, Ernest Orlando Lawrence.
Lawrence était l’antithèse absolue de Robert Oppenheimer. Élevé dans le Dakota du Sud et ayant fait ses classes dans les universités de cet État, du Minnesota, de Chicago et de Yale, Lawrence manifeste une confiance extrême en ses talents. Issu d’une lignée norvégienne et luthérienne, il est le parfait petit Américain. Étudiant, il avait payé ses frais de scolarité en vendant des casseroles en aluminium à ses voisins fermiers. Extraverti, il sait mettre ses dons de commerçant au profit de sa carrière universitaire. Parmi ses amis, certains le jugent quelque peu arriviste, mais, contrairement à Robert, il n’est troublé par aucune once de gaucherie ou d’angoisse existentielle. Au début des années 1930, Lawrence est le physicien expérimental le plus brillant de sa génération.
Quand Oppenheimer arrive à Berkeley à l’automne 1929, Lawrence, 28 ans, loge à l’internat de l’université. Les deux physiciens, encore très immatures, deviennent vite les meilleurs amis du monde. Ils se parlent quasiment tous les jours et partagent beaucoup de leurs soirées. Le week-end, il leur arrive de faire du cheval. Robert monte avec une selle western, mais Ernest tient à se distinguer de ses origines rustiques en préférant les jodhpurs et la selle anglaise. Robert admire son nouvel ami pour son
« incroyable vitalité et son amour de la vie 14 ». Il y voit un homme capable de « travailler toute la journée, d’aller faire un tennis et de reprendre le travail la moitié de la nuit ». Mais il saisit aussi combien les intérêts d’Ernest sont « en priorité actifs [et] instrumentaux », quand les siens sont « tout le contraire ».
Même après le mariage de Lawrence 15, Oppie reste souvent invité à sa table, apportant invariablement des orchidées pour Molly, l’épouse d’Ernest. Lorsque celle-ci donne naissance à leur deuxième fils, Ernest insiste pour le prénommer Robert. Molly acquiesce, mais au fil des ans, finit par juger Oppenheimer par trop factice, un homme dont le maniérisme et la sophistication trahissent une certaine superficialité de caractère. Au début de son mariage, elle ne cherche pas à s’interposer entre les deux amis, mais plus tard, quand la situation aura changé, elle poussera Ernest à voir Oppie sous un autre jour.
Lawrence était un bâtisseur – et suffisamment habile en collecte de fonds pour obtenir les moyens de ses ambitions. Dans les mois précédant sa rencontre avec Oppenheimer, il avait eu l’idée d’une machine capable de pénétrer le noyau de l’atome, jusqu’alors imprenable, qu’il disait se comporter « comme une mouche dans une cathédrale ». Et en plus d’être minuscule et insaisissable, ce noyau était protégé par une sorte de peau, la « barrière coulombienne ». Selon les estimations de physiciens, pour la pénétrer, un flux d’ions d’hydrogène propulsés avec un potentiel avoisinant le million de volts était nécessaire. En 1929, générer un tel niveau d’énergie avait tout d’une impossibilité, mais Lawrence entend contourner l’impossible. Il a l’idée d’une machine utilisant un potentiel relativement faible de 25 000 volts pour accélérer les protons dans un champ électrique alternatif. Au moyen de tubes à vide et d’un électroaimant, les particules ioniques pouvaient alors prendre de plus en plus de vitesse grâce au champ électrique dans un circuit en spirale. Quelle taille devait avoir cet accélérateur pour pénétrer le noyau d’un atome ? Lawrence ne le savait pas avec certitude mais, selon lui, avec un aimant suffisamment puissant et une chambre circulaire suffisamment vaste, il allait pouvoir franchir la barre du million de volts.
Début 1931 16, Lawrence a construit son premier accélérateur rudimentaire : une machine dotée d’une petite chambre de 11,43 centimètres dans laquelle il génère 80 000 volts de protons. Un an plus tard, la chambre est passée à 27,94 centimètres et la machine produit un million de volts. Lawrence va alors rêver d’accélérateurs toujours plus grands, des machines pesant plusieurs centaines de tonnes et coûtant des dizaines de milliers de dollars. Il trouve un nouveau nom pour son invention, le « cyclotron », et persuade le président de l’université de Californie, Robert Gordon Sproul, de lui donner un vieux bâtiment en bois jouxtant le LeConte Hall, le département de physique trônant au nord du magnifique campus de Berkeley. Lawrence le baptise le « Berkeley Radiation Laboratory ». Et les physiciens théoriciens du monde entier vont vite comprendre que ce que Lawrence a créé dans son « Rad Lab » leur permet d’explorer les confins de l’atome. En 1939, Lawrence est lauréat du prix Nobel de physique.
Avec sa quête incessante de cyclotrons toujours plus grands et puissants, Lawrence incarne la tendance à la « grande science » accompagnant l’essor du capitalisme américain au début du e XX siècle. En 1890, les États-Unis ne comptaient que quatre laboratoires industriels ; quarante ans plus tard, on en dénombre près de mille. Et dans la plupart de ces établissements, c’est une culture de la technologie, et non de la science, qui prédomine. Au fil des ans, à l’instar d’Oppenheimer, des physiciens théoriciens dévoués à la « petite » science pure se voient exclus par la culture de ces grands laboratoires, consacrés pour leur part à la « science militaire ». Reste que, même dans les années 1930, il y a des jeunes physiciens pour trouver cette atmosphère insupportable. Robert Wilson, élève d’Oppenheimer et de Lawrence, décidera ainsi de quitter Berkeley pour Princeton, après avoir conclu que la science associée à ces grosses machines était « une activité
incarnant le pire de la recherche collective 17 ».
La construction de cyclotrons 18 équipés d’aimants de quatre-vingts tonnes nécessite de belles sommes d’argent. Heureusement, Lawrence n’a pas son pareil pour dénouer les bourses des régents de Berkeley – le magnat du pétrole Edwin Pauley, le banquier William H. Crocker ou encore John Francis Neylan, homme du monde et avocat de William Randolph Hearst. En 1932, Robert Gordon Sproul, président de l’université, parraine Lawrence et le fait entrer au Bohemian Club de San Francisco, fraternité rassemblant hommes d’affaires et politiciens parmi les plus influents de Californie. Jamais il ne serait venu à l’esprit des membres du Bohemian Club d’ouvrir leurs portes à Robert Oppenheimer – bien trop juif et loufoque pour eux. Mais pour Lawrence, ancien garçon de ferme du Midwest, l’entrée dans cette société se fait comme dans du beurre. (Grâce à Neylan, il rejoindra même l’encore plus fermé Pacific Union Club.) Et à mesure que Lawrence profite de l’argent de toutes ces grosses légumes, il en vient à partager leur conservatisme et leur opposition au New Deal.
À l’inverse, vis-à-vis de l’argent nécessaire à ses recherches, Oppenheimer fait preuve d’une franche désinvolture. Quand un de ses étudiants en maîtrise lui écrit pour solliciter son aide dans le financement
d’un projet, Oppie lui répond 19, avec la malice qu’on lui connaît, que ce genre de quête, « comme le mariage et la poésie, devrait être dissuadée et ne survenir qu’en dépit des contre-indications ».
Le 14 février 1930, Oppenheimer achève la rédaction d’un article fondamental « Sur la théorie des électrons et des protons ». En partant de l’équation de Paul Dirac sur l’électron, Oppenheimer théorise l’existence d’un alter ego, une mystérieuse particule de charge positive et de même masse. Contredisant Dirac, il avance qu’il ne peut s’agir du proton. À la place, Oppenheimer prédit l’existence d’un « anti-électron – le positron ». N’ayant, ironiquement, pas réussi à détecter cela dans sa propre équation, Dirac n’a aucun mal à attribuer l’hypothèse à Oppenheimer et va la pousser encore plus loin : il propose l’existence d’« un nouveau type de particule, inconnu de la physique expérimentale, ayant la même masse et une charge opposée à celle d’un électron ». Soit la première conception de l’antimatière. Cette particule insaisissable, Dirac suggère de la désigner comme un « anti-électron ».
Une hypothèse avec laquelle, au départ, Dirac n’était lui-même vraiment pas à l’aise. Wolfgang Pauli et Niels Bohr la rejetaient
catégoriquement. « Pauli y voyait un non-sens, détaillera Oppenheimer 20. Et non seulement Bohr y voyait un non-sens, mais il n’y croyait absolument pas. » Pour pousser Dirac à prédire l’existence de l’antimatière, il fallait quelqu’un comme Oppenheimer – et le meilleur de son non-conformisme. En 1932, le physicien expérimental Carl Anderson est le premier à prouver formellement l’existence du positron, la fameuse antiparticule de l’électron à charge positive. Une découverte intervenant deux ans après les calculs
théoriques d’Oppenheimer 21. Un an plus tard, Dirac sera sacré prix Nobel.
Aux quatre coins de la planète, les physiciens travaillent alors tous sur les mêmes problèmes et la concurrence est rude pour franchir le premier la ligne d’arrivée. Une course dans laquelle Oppenheimer se révèle dilettante, mais productif. Travaillant avec un petit nombre d’étudiants, il parvient à passer d’un problème critique à un autre juste à temps pour publier une correspondance sur tel ou tel sujet un mois ou deux avant la concurrence.
« C’était incroyable, se souvient un collègue 22 de Berkeley, qu’Oppenheimer et son groupe aient globalement pu défricher tous ces problèmes en même temps que la concurrence. » Le résultat n’est peut-être ni élégant ni même particulièrement précis dans les moindres détails – il fallait souvent que quelqu’un passe derrière pour fignoler –, mais Oppenheimer tombe toujours juste sur l’essentiel. « Oppie était extrêmement doué pour voir la physique, faire ses calculs sur un coin de table et trouver tous les facteurs clés. […] Mais sur la finition et l’élégance, qu’on trouvait chez Dirac, ce n’était pas le style d’Oppie. » Il construit sa physique comme les Américains leurs machines, en « vite et crade ».
En 1932, Ralph Fowler, l’un des professeurs d’Oppie à Cambridge, en Angleterre, passe à Berkeley et a l’occasion d’observer son ancien élève. Le soir, Oppie l’invite à jouer des heures durant à sa version excessivement complexe du jeu de puces. Quelques mois plus tard, à l’heure où Harvard
tente de chiper Oppenheimer à Berkeley, Fowler écrit 23 : « Son travail est susceptible d’être truffé d’erreurs de négligence, mais il est de la plus grande originalité et il exerçait une influence des plus stimulantes dans une école théorique, comme j’ai eu amplement l’occasion de le saisir l’automne
dernier. » Un avis que partage Robert Serber 24 : « Sa physique était bonne, mais son arithmétique atroce. »
Robert manque de patience 25 pour se fixer très longtemps sur un seul problème. En conséquence, il est souvent celui qui va défricher des chemins que d’autres arpenteront en long et en large pour y faire des découvertes majeures. En 1930, par un seul recours à la théorie, il rédige ce qui deviendra un célèbre article sur la nature infinie des lignes spectrales. Il montre qu’une division de la raie dans un spectre d’hydrogène est le signe d’une petite différence dans les niveaux d’énergie de deux états possibles de l’atome d’hydrogène. Deux états de l’hydrogène qui, selon Dirac, devaient avoir exactement la même énergie. Ce que conteste Oppenheimer dans son article, sans parvenir à des résultats concluants. Reste que des années plus tard, c’est un physicien expérimental, Willis E. Lamb Jr, jadis doctorant d’Oppenheimer, qui va résoudre la querelle. Son « décalage de Lamb » attribue correctement la différence entre les deux niveaux d’énergie au processus d’auto-interaction – voyant les particules chargées interagir avec des champs électromagnétiques. Pour sa mesure précise du décalage portant son nom, étape essentielle dans le développement de l’électrodynamique quantique, Lamb recevra la moitié du Nobel en 1955.
Durant toutes ces années, Oppenheimer rédige des articles importants, si ce n’est fondamentaux, sur les rayons cosmiques, les rayons gamma, l’électrodynamique et les gerbes électron-positron. En physique nucléaire, il calcule avec Melba Phillips le rendement en protons d’un bombardement de deutérons. Phillips, née en 1907 dans une ferme de l’Indiana, est la première doctorante d’Oppenheimer. Leurs calculs passeront à la postérité sous le nom de « processus Oppenheimer-Phillips ». « Il était un homme à
idées, se souvient Phillips 26. Il n’a jamais fait de la grande physique, mais voyez toutes les belles idées qu’il aura travaillées avec ses étudiants. »
De l’avis de tous les physiciens actuels, les travaux les plus stupéfiants et novateurs d’Oppenheimer datent de la fin des années 1930 et concernent les étoiles à neutrons – un phénomène que l’astronomie ne sera pas en
mesure d’observer avant 1967. Cet intérêt pour l’astrophysique 27 lui vient de son amitié avec Richard Tolman, qui lui avait présenté des astronomes travaillant à l’observatoire du mont Wilson à Pasadena. En 1938, Oppenheimer rédige avec Robert Serber « De la stabilité des noyaux stellaires neutroniques », un article explorant certaines propriétés des étoiles
de forte densité, les « naines blanches 28 ». Quelques mois plus tard, il collabore avec un autre étudiant, George Volkoff, sur « Des noyaux neutroniques massifs ». Après un travail mathématique laborieux à base de règle à calcul, Oppenheimer et Volkoff suggèrent l’existence d’une limite supérieure – désormais dite « limite Oppenheimer-Volkoff » – à la masse de ces étoiles à neutrons. Passée cette limite, elles deviendraient instables.
Neuf mois plus tard, le 1er septembre 1939, Oppenheimer publie avec Hartland Snyder – un autre de ses étudiants – l’article « De la contraction gravitationnelle continue ». Évidemment, l’histoire a surtout retenu la date comme celle de l’invasion de la Pologne par Hitler et du début de la Seconde Guerre mondiale. Mais, à sa manière, cette publication fut un
événement capital. Selon Jeremy Bernstein 29, physicien et historien des sciences, il s’agit même d’« un des grands articles de la physique du XX e siècle ». À l’époque, cependant, il ne déchaîne pas les foules. Ce n’est que des décennies plus tard que des physiciens comprendront comment, en 1939, Oppenheimer et Snyder avaient posé les jalons de la physique du XXIe siècle.
Au début de leur article, ils se demandent ce qu’il adviendrait d’une étoile massive qui, ayant épuisé tout son combustible, commencerait à se consumer. Leurs calculs indiquent qu’au lieu de s’effondrer en une naine blanche, une étoile au noyau dépassant une certaine masse – que l’on estime aujourd’hui à deux ou trois fois celle du Soleil – continuerait à se contracter indéfiniment sous l’effet de sa propre gravité. S’appuyant sur la théorie de la relativité générale d’Einstein, ils affirment qu’une telle étoile se concentrerait avec une telle « singularité » que même les ondes lumineuses ne pourraient échapper à sa force gravitationnelle. De loin, cette étoile en viendrait à littéralement disparaître, à se fermer du reste de l’univers. Comme l’écrivent Oppenheimer et Snyder : « seul persiste son champ de gravitation ». En d’autres termes, même s’ils n’utilisent pas la formule, cette étoile deviendrait un trou noir. Soit une notion à l’époque aussi captivante que bien trop bizarre. L’article fut ignoré, et ses calculs longtemps assimilés à une simple curiosité mathématique.
Il faudra attendre le début des années 1970, et que la technologie de l’observation astronomique rattrape la théorie, pour que de nombreux trous noirs de ce type soient détectés par les astronomes. À cette époque, les ordinateurs et les progrès techniques des radiotélescopes feront même de cette théorie la pièce maîtresse de l’astrophysique. « Le travail qu’Oppenheimer a réalisé avec Snyder est, rétrospectivement, d’une exhaustivité remarquable et constitue une description mathématique précise
de l’effondrement d’un trou noir, observe Kip Thorne 30, un physicien théoricien de Caltech. Mais à l’époque, les gens n’ont pas pu comprendre l’article parce que la réalité que ses mathématiques enfumaient était à mille lieues de tout ce qu’il était possible d’imaginer en termes de comportement cosmique. »
Dans ce qui tient de sa marque de fabrique 31, Oppenheimer n’a cependant jamais pris le temps de développer quoi que ce soit d’aussi élégant qu’une théorie du phénomène. Pour laisser faire d’autres, des décennies plus tard. Et la question demeure : pourquoi ? Sa personnalité et son tempérament semblent jouer un rôle déterminant. Robert voyait instantanément les failles de toute idée quasiment dès sa conception. Là où certains physiciens – Edward Teller vient immédiatement à l’esprit – ont l’audace et l’optimisme de promouvoir toutes leurs idées nouvelles, qu’importe leurs défauts, Oppenheimer, de par l’extrême sévérité de son sens critique, est en proie à un profond scepticisme. « Oppie était toujours
pessimiste avec toutes les idées », se souvient Serber 32. Comme si elle lui était hostile, sa brillance l’aura privé de cette persévérance dans l’orgueil parfois nécessaire à la poursuite et au développement de notions théoriques originales. Et, à l’inverse, son scepticisme n’a cessé de le propulser vers le
problème suivant 33 34 . Après avoir fait le premier pas créatif – ici, vers la théorie des trous noirs – Oppenheimer est vite passé à un autre et nouveau sujet : la théorie des mésons.
Des années plus tard, des amis et des pairs du monde de la physique, tous d’accord sur l’extrême intelligence de Robert, ont pu se demander pourquoi il n’avait jamais obtenu de Nobel. « Les connaissances de Robert
en physique étaient profondes, se souvient Leo Nedelsky 35. Il n’y avait peut-être que Pauli pour en savoir davantage et mieux que Robert. » Reste que l’obtention d’un prix Nobel, comme tant d’autres choses dans la vie, est une question d’investissement, de stratégie, de capacité, de timing et, bien sûr, de chance. Robert s’est investi dans une physique de pointe, avec toute la détermination nécessaire pour s’attaquer aux problèmes qui l’intéressaient – et il en avait à l’évidence les capacités. Sauf qu’il n’avait ni la bonne stratégie ni le bon timing. Enfin, le prix Nobel est une distinction décernée aux scientifiques auteurs d’accomplissements spécifiques. Le génie d’Oppenheimer, en revanche, résidait dans sa capacité à synthétiser l’ensemble du domaine d’étude. « Oppenheimer était quelqu’un de très
imaginatif, se souvient Edwin Uehling 36, son postdoc entre 1934 et 1936. Sa connaissance de la physique était tout à fait exhaustive. Je ne suis pas sûr que l’on puisse dire que son travail n’était pas de la qualité requise pour un prix Nobel ; mais, de fait, il n’aboutissait pas au genre de résultat que le comité Nobel a tendance à juger passionnant. »
« Le travail va bien, écrit Oppenheimer 37 à son frère Frank à l’automne 1932. Pas dans les fruits, mais dans l’action. […] Nous avons organisé un séminaire nucléaire, en plus des séminaires habituels, pour essayer de mettre de l’ordre dans le grand chaos. » Si Oppenheimer était un théoricien bien conscient de son incompétence en laboratoire, il restait néanmoins proche d’expérimentateurs comme Lawrence. Contrairement à de
nombreux théoriciens européens 38, il savait apprécier le bénéfice potentiel d’une collaboration étroite avec les gens pouvant attester de la validité de la nouvelle physique. Même au lycée, ses professeurs avaient remarqué son don pour expliquer les choses techniques dans un langage simple. En tant que théoricien qui comprenait ce que les expérimentateurs faisaient en laboratoire, il avait cette qualité rare de pouvoir synthétiser une grande masse d’informations provenant de domaines de recherche disparates. Et un bon synthétiseur était la perle rare pour édifier une école de physique de renommée mondiale. Selon certains physiciens, Oppenheimer possédait les connaissances et les ressources nécessaires pour publier une « bible » complète de la physique quantique. En 1935, il en avait à n’en pas douter le matériel. Ses cours d’initiation à la mécanique quantique sont si populaires sur le campus que sa secrétaire, Rebecca Young, fait ronéotyper ses notes et les vend aux étudiants. Les recettes servent à alimenter la petite caisse du département de physique. « Si Oppenheimer était allé un peu plus loin et
avait compilé ses cours et ses articles, affirme un collègue 39, son travail aurait constitué l’un des meilleurs manuels de physique quantique de tous les temps. »
Du temps, Robert en a peu pour les distractions. « J’ai davantage besoin
de physique que d’amis », avoue-t-il à Frank à l’automne 1929 40. Une fois par semaine, il parvient cependant à faire du cheval dans les collines surplombant la baie de San Francisco. « Et de temps en temps, écrit-il à Frank, je sors la Chrysler et je terrifie un de mes amis en prenant les virages à tout berzingue […] Je suis et je resterai un très méchant conducteur. » Une témérité qui lui vaut un jour une belle frayeur : il plie sa voiture en essayant de faire la course avec un train près de Los Angeles. Robert s’en sort indemne mais, pendant un moment, va croire que sa passagère est morte. La jeune femme, Natalie Raymond, avait seulement perdu connaissance à
cause du choc. Quand Julius l’apprend 41, il lui offre un dessin de Cézanne et un petit tableau de Vlaminck.
Lorsqu’elle rencontre Oppenheimer lors d’une fête à Pasadena, Raymond est une belle femme terminant sa vingtaine. « Natalie était une tête brûlée, une aventurière, tout comme Robert dans une certaine mesure,
écrit un ami commun 42. C’était peut-être ce qui rapprochait leurs natures. Robert avait grandi (mais peut-être pas ?), Natalie, moins. » Robert la surnomme Nat et, au début des années 1930, ils vont se voir assez souvent. Frank Oppenheimer la décrit comme « une vraie dame ». Après une soirée du Nouvel An, Robert écrit lui-même à Frank : « Nat a appris à s’habiller. Elle porte de grandes et gracieuses choses dorées, bleues et noires, et de délicates et longues boucles d’oreilles, elle aime les orchidées et a même un chapeau. Aux vicissitudes et aux angoisses de la fortune à qui l’on doit ce changement, je n’ai rien à redire. » Après avoir partagé une soirée avec elle au Radio City Music Hall, pour un concert de Bach « des plus merveilleux », il écrit encore à Frank : « Les derniers jours ont été imprégnés de Nat ; ses misères toujours nouvelles & toujours émouvantes. » Elle passera même une partie de l’été 1934 au Nouveau-Mexique, avec Robert et d’autres de ses amis. Leur relation prendra fin avec son déménagement à New York, où elle part pour un emploi d’éditrice indépendante.
« Tout le monde veut plutôt plaire aux femmes, écrit Robert 43 à son frère en 1929, et ce désir n’est pas tout à fait, bien qu’il le soit très largement, une manifestation de vanité. Mais on ne peut pas chercher à plaire aux femmes, pas plus qu’on ne peut chercher à avoir du goût, ou de la beauté dans l’expression, ou du bonheur ; car ces choses ne sont pas des buts spécifiques que l’on peut apprendre à atteindre ; ce sont des descriptions de l’adéquation de l’existence. Essayer d’être heureux, c’est essayer de construire une machine sans autre spécification que de tourner sans bruit. »
Pour la plupart de ses amis, Robert tenait de l’exaspérant paquet de contradictions. Harold F. Cherniss est doctorant dans le département de grec classique de Berkeley lorsqu’il rencontre Oppenheimer pour la première fois en 1929. Cherniss venait d’épouser une amie d’enfance d’Oppenheimer, Ruth Meyer, camarade de Robert à l’École du mouvement
éthique. Cherniss fut immédiatement séduit par Oppenheimer 44 : « Son apparence physique, sa voix et ses manières suffisent pour que les gens tombent amoureux de lui, hommes et femmes. Presque tout le monde. » Mais il admet que « plus je l’ai fréquenté, plus je me suis intimement lié à lui, moins je l’ai connu ». Fin observateur de ses congénères, Cherniss sentait comme une déconnexion chez Robert. À ses yeux, il était un homme « très vif intellectuellement ». Et les gens le trouvaient compliqué parce qu’il s’intéressait à beaucoup de choses, et en savait énormément. Reste que sur le plan émotionnel, « il voulait être une personne simple, dans le bon sens du terme ». Robert « voulait vraiment avoir des amis ». Mais malgré son immense charisme, « il ne savait pas comment se faire des amis ».
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