Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Chapitre 36 - « On aurait dû faire ça le lendemain de Trinity »

CHAPITRE 36

 

« On aurait dû faire ça le lendemain de Trinity »

 

Je pense qu’il est possible, monsieur le président,

qu’il vous ait fallu un peu de charité

et beaucoup de courage pour décerner ce prix aujourd’hui.

Robert Oppenheimer au président Lyndon Johnson,

2 décembre 1963

 

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Au début des années 1960, avec le retour des démocrates à la Maison Blanche, Oppenheimer n’est plus un paria. Certes, l’administration Kennedy ne le réintègre pas pour autant au sein du gouvernement, mais les démocrates libéraux le voient comme un homme d’honneur martyrisé par les extrémistes républicains. En avril 1962, McGeorge Bundy, ancien doyen de Harvard et désormais conseiller à la sécurité nationale du président Kennedy, fait inviter Oppenheimer à un dîner à la Maison Blanche en l’honneur de quarante-neuf lauréats du prix Nobel. Lors de ce gala, Oppenheimer va se retrouver en compagnie du poète Robert Frost, de l’astronaute John Glenn ou encore de l’écrivain Norman Cousins. Et tout ce beau monde s’esclaffe à la bonne blague de Kennedy : « Je pense que nous avons là la collection la plus extraordinaire de talents, de connaissances humaines, qui n’ait jamais été réunie à la Maison Blanche, à l’exception peut-être de la fois où Thomas Jefferson avait dîné seul. » Glenn Seaborg, vieil ami d’Oppenheimer à l’époque du GAC – et désormais président de l’AEC –, en profite pour lui poser cette question : serait-il disposé à en passer par une nouvelle audition pour qu’on lui rétablisse son habilitation

de sécurité ? « Jamais de la vie », rétorque Robert 1.

Oppenheimer poursuit ses conférences publiques, le plus souvent dans un cadre universitaire, et s’y attarde en général sur de grandes questions liées à la culture et à la science. Depuis qu’on l’a privé d’une stature gouvernementale, le seul pouvoir qui lui reste est celui de l’intellectuel public. Il se présente comme un humaniste effacé, réfléchissant à la survie de l’homme à l’ère des armes de destruction massive. Lorsque le Christian

Century 2 lui demande, en 1963, de citer les livres qui ont façonné sa vision philosophique, Oppenheimer va en donner dix. En tête de liste, Les Fleurs du mal de Baudelaire et la Bhagavad-Gita. À la dernière place, Hamlet de Shakespeare.

 

Au printemps 1963, Oppenheimer apprend que le président Kennedy a l’intention de lui décerner le prestigieux prix Enrico-Fermi – 50 000 dollars non imposables et une médaille – pour service public. Soit, aux yeux de tous, un acte hautement symbolique de réhabilitation politique.

« Dégoûtant ! » va s’écrier 3 un sénateur républicain en apprenant la nouvelle. Les républicains du HUAC vont faire circuler un résumé de quinze pages des accusations portées en 1954. En face, Eric Severeid, phare de la chaîne CBS, décrit Oppenheimer comme « le scientifique qui écrit

comme un poète et parle comme un prophète 4 » – et se félicite d’une récompense qui marque la réhabilitation d’Oppenheimer au rang de personnalité nationale. Devant des journalistes impatients de connaître sa réaction, Oppenheimer hésite un : « Écoutez, ce n’est pas un jour pour

dégoiser 5. Je n’ai pas envie de blesser les gens derrière ce projet. » Il sait que ses amis au sein de l’administration, McGeorge Bundy et Arthur Schlesinger Jr, en sont sans doute les architectes.

Edward Teller, lauréat du prix l’année précédente 6, transmet immédiatement ses félicitations : « J’ai souvent eu envie de t’écrire. C’est la seule fois où je peux le faire en mon âme et conscience, et en sachant que je

fais le bon choix. » En réalité, bien des physiciens 7 avaient discrètement fait campagne pour que l’administration Kennedy rétablisse l’habilitation de sécurité d’Oppenheimer. Ils voulaient que leur vieil ami soit totalement blanchi, et non pas seulement d’un point de vue symbolique. Mais, de l’avis de Bundy, le coût politique en aurait été trop élevé. De fait, même une fois le prix officiellement annoncé, Bundy attendra de voir la réaction des républicains pour décider de la présence, ou non, du président lors de la cérémonie à la Maison Blanche.

Le 22 novembre 1963, Oppenheimer est assis dans son bureau, à travailler à son discours pour la cérémonie prévue le 2 décembre à la Maison Blanche, lorsqu’il entend frapper à la porte-fenêtre. C’est Peter, qui venait d’entendre à la radio de sa voiture que le président Kennedy avait été abattu à Dallas. Robert plonge les yeux dans le vide. Au même moment,

Verna Hobson entre en trombe dans la pièce et s’exclame 8 : « Mon Dieu, vous avez entendu ? » Robert la regarde et, d’une voix blanche, confirme : « Oui, Peter me l’apprend à l’instant. » Quand d’autres débarquent dans le bureau, Robert va se tourner vers Peter et demander à son fils de 22 ans s’il a envie d’un verre. Peter répond par l’affirmative. Robert se lève et se dirige vers le dressing où il sait que Verna range quelques bouteilles. Et Peter va le voir rester là, figé, « un bras pendant le long du corps, à frotter nerveusement son annulaire contre son pouce, la tête penchée vers la petite collection de bouteilles ». Peter finira par marmonner : « C’est bon, laisse tomber. » Lorsqu’ils sortent tous les deux du bureau et passent devant Verna Hobson, elle entend Robert dire : « Maintenant, tout va s’effondrer très très vite. » À Peter, il confessera plus tard qu’« à part la mort de Roosevelt, rien ne lui avait paru comparable à cet après-midi-là ». La semaine suivante, comme une grande partie de la nation américaine, Oppenheimer passera quasiment tout son temps devant une télévision, à assister aux suites de la tragédie.

Le 2 décembre, comme prévu, le président Lyndon Johnson conduit la cérémonie de remise du prix Fermi. Dans la salle du cabinet de la Maison Blanche, à côté de Johnson et son imposante silhouette, Oppie a l’air

presque minuscule. Il va se tenir comme un « personnage de pierre 9, gris, rigide, comme sans vie, tragique dans son intensité ». En revanche, Kitty exulte, elle est un « cas d’école de joie ». De l’avis de David Lilienthal, l’ensemble fait penser à « une cérémonie d’expiation des péchés de haine et de vilenie commis à l’encontre d’Oppenheimer ». Sous le regard de Peter et de Toni, Johnson prononce quelques mots, puis remet à Robert une médaille, une plaque et un chèque de 50 000 dollars.

Dans son discours, Oppenheimer évoque l’habitude qu’avait un ancien président, Thomas Jefferson, de se référer à « “l’esprit fraternel de la science”. […] Nous n’avons pas toujours, je sais, fait preuve de cet esprit fraternel de la science. Pas parce que nous manquons d’intérêts scientifiques vitaux communs ou croisés. Mais parce qu’en partie, comme une multitude d’hommes et de femmes, nous voilà engagés dans cette grande entreprise de notre temps, celle qui consiste à vérifier si les hommes sont aussi capables de préserver et d’améliorer la vie, la liberté et la recherche du bonheur, que de mener leur existence sans que la guerre ne soit le grand arbitre de l’histoire ». Ensuite, il se tourne vers Johnson pour

lui faire ce commentaire 10 : « Je pense qu’il est possible, monsieur le président, qu’il vous ait fallu un peu de charité et beaucoup de courage pour décerner ce prix aujourd’hui. J’y vois un bon augure pour notre avenir à tous. »

Johnson répondra avec un élégant compliment à Kitty, la « dame qui partage les honneurs avec vous aujourd’hui ». Puis, sous les éclats de rire, poursuit par une plaisanterie : « Voyez comme elle s’est vite emparée du chèque ! »

Teller est dans la salle ce jour-là 11, et tout le monde va regarder avec une appréhension croissante les deux hommes se retrouver face à face. Si Kitty reste de marbre à ses côtés, Oppenheimer sourit et serre la main de Teller. Un photographe du magazine Time offrira l’instant à la postérité.

Un peu après la fin de la cérémonie, la veuve de John F. Kennedy fait

connaître son souhait 12 de s’entretenir avec Robert dans ses appartements privés. Robert et Kitty montent à l’étage et sont accueillis par Jackie Kennedy. Elle veut qu’il sache à quel point son défunt mari avait voulu lui remettre ce prix en personne. Comme Robert le confiera plus tard, il en fut extrêmement touché.

Lewis Strauss, évidemment, ne va pas digérer la semi-réhabilitation de

Robert. Dans le magazine 13 Life , il fait paraître une tribune furibonde dans laquelle il estime que le prix décerné à Oppenheimer a « porté un coup très grave au système de sécurité qui protège notre pays ».

Depuis le procès de 1954, l’inimitié de Strauss à l’égard d’Oppenheimer n’a fait qu’aller croissant. Avec toutes les vieilles plaies d’ailleurs rouvertes en 1959, quand le président Eisenhower avait voulu faire de Strauss son secrétaire au Commerce. À la suite d’une âpre bataille de confirmation, durant laquelle l’audition d’Oppenheimer allait revêtir une importance cruciale, Strauss perdra de justesse – par 49 voix contre 46. Strauss en voulut, à juste titre, au sénateur Clinton Anderson, puis au sénateur John F. Kennedy, sur lequel des partisans d’Oppenheimer tels que McGeorge Bundy et Arthur Schlesinger Jr firent lourdement pression. Quand Kennedy avait regimbé : « Il faudrait un cas extrême pour voter contre le

président 14 », Bundy avait répondu : « Eh bien, c’est un cas extrême. » Et Bundy d’exposer à Kennedy l’atroce comportement de Strauss lors de l’affaire Oppenheimer. Convaincu, Kennedy changea son vote, pour faire

ainsi perdre à Strauss sa confirmation. « Un beau spectacle 15 – jamais je n’aurais pensé vivre assez vieux pour voir ma revanche, enverra Bernice Brode par câble à Oppie. Dans un esprit très peu chrétien, que la victime se tortille d’angoisse me réjouit. Je m’amuse comme un fou, j’aimerais que tu sois là ! » Malgré sa disgrâce, Strauss voyait toujours l’influence d’Oppenheimer à l’œuvre et déplora que « les partisans d’Oppenheimer continuent leur vendetta contre des individus qui n’ont fait que leur devoir ». L’affaire poursuivra Strauss et Oppenheimer jusque dans la tombe.

En 1964, Oppenheimer reçoit les épreuves d’un livre présentant une nouvelle et surprenante lecture du bombardement de Hiroshima. S’appuyant sur des sources d’archives depuis peu ouvertes, comme les journaux de l’ancien secrétaire à la Guerre Henry L. Stimson et des documents du département d’État concernant l’ancien secrétaire d’État James F. Byrnes, Gar Alperovitz y affirme que la diplomatie atomique contre l’Union soviétique avait joué un rôle majeur dans la décision du président Truman de nucléariser un ennemi japonais qui, militairement, était à l’évidence déjà vaincu. Atomic Diplomacy – Hiroshima and Potsdam : The Use of the Atomic Bomb and the American Confrontation with Soviet Power [Diplomatie atomique – Hiroshima et Potsdam : la bombe atomique et la confrontation des États-Unis au pouvoir soviétique] suscitera une très vive controverse. Quand Alperovitz le presse pour avoir son avis, Oppenheimer va lui écrire que ce qu’il a lu lui était « largement inconnu ». Il ajoute néanmoins, avec une emphase certaine : « Mais je reconnais votre Byrnes,

et je reconnais votre Stimson 16. » S’il restera en retrait de la polémique, il est évident que, comme avec le livre de P. M. S. Blackett Fear, War and the Bomb (1948), Oppenheimer en était toujours à penser que l’utilisation des armes atomiques par l’administration Truman s’était faite contre un ennemi, pour l’essentiel, d’ores et déjà défait.

La même année, un dramaturge et psychiatre allemand, Heinar Kipphardt, sort une pièce de théâtre, En cause : J. Robert Oppenheimer. Puisant largement son inspiration dans l’audition de sécurité de 1954, la pièce de Kipphardt sera d’abord diffusée à la télévision allemande, puis produite dans des théâtres de Berlin-Ouest, Munich, Paris, Milan et Bâle. Ses spectateurs européens en ressortent fascinés par le portrait d’Oppenheimer, figure frêle et maigre se tenant droit devant ses accusateurs. Un Galilée des temps modernes, un héros scientifique martyrisé par les autorités américaines au beau milieu d’une chasse aux sorcières anticommuniste. Acclamée par la critique, la pièce sera auréolée de cinq prix majeurs.

Mais quand Oppenheimer arrive à mettre la main sur le texte, il le déteste tellement qu’il envoie à Kipphardt un courrier furieux dans lequel il le menace de poursuites judiciaires. (Strauss et Robb, qui suivront de près les critiques de la pièce, envisagèrent eux aussi un temps d’attaquer en diffamation la Royal Shakespeare Company de Londres, avant d’en être dissuadés par leurs avocats respectifs.) Oppenheimer exècre tout particulièrement le monologue final de la pièce dans lequel, sous la plume du dramaturge, son personnage étale sa culpabilité d’avoir construit la

bombe atomique : « Je commence à me demander 17 si nous n’avons pas été des traîtres à l’esprit de la science. […] Nous avons contribué à l’œuvre du Diable. » Aux yeux d’Oppenheimer, de tels excès mélodramatiques déprécient la gravité de son ordalie. Pour le dire en deux mots, la pièce est à ses yeux de la piètre littérature, précisément parce qu’elle manque d’ambiguïté.

Un avis que le grand public ne partagera pas. En octobre 1966, une production britannique est montée à Londres, avec l’acteur Robert Harris dans le rôle d’Oppenheimer, et va longtemps jouer à guichets fermés. Un

critique britannique juge que le drame « fait furieusement réfléchir 18 ». Harris écrit à Oppenheimer pour lui signaler que « le public a été attentif et enthousiaste – en particulier les jeunes –, ce qui nous a autant surpris que réjouis ».

À contrecœur, Oppenheimer finira par admettre que le dramaturge ne s’était rendu coupable que de licence dramatique. S’il lui préfère sa production française, qui s’inspire presque exclusivement des transcriptions des auditions de sécurité, il va tout de même déplorer que toutes les

versions de la pièce transforment « cette foutue farce en tragédie 19 ». Qu’importe sa qualité, l’œuvre de Kipphardt réinstalle Oppenheimer dans l’esprit d’une nouvelle génération de spectateurs européens et américains. La pièce finira même par être jouée à New York et donnera lieu à un documentaire télévisé de la BBC, entre autres films sur la vie d’Oppenheimer.

Et les projets médiatiques à vouloir mettre en scène la vie d’Oppenheimer ne vont pas s’arrêter là. En 1965, à l’occasion du vingtième anniversaire du bombardement de Hiroshima, la chaîne NBC diffuse le documentaire « The Decision to Use the Atomic Bomb » [La décision de larguer la bombe atomique], avec comme narrateur Chet Huntley et dans lequel on voit Robert se souvenir de l’essai Trinity du 16 juillet et réciter la Bhagavad-Gita : « Maintenant, je suis devenu la Mort, le destructeur des mondes. » Une autre fois, alors qu’un journaliste lui demande, face caméra, son avis sur la récente proposition du sénateur Robert Kennedy visant à inciter le président Johnson à entamer des pourparlers avec l’Union soviétique pour stopper la prolifération des armes nucléaires, Oppenheimer

tire une bouffée sur sa pipe et déplore : « Ça arrive vingt ans trop tard 20. […] On aurait dû faire ça le lendemain de Trinity. »

 

Au printemps 1965, Oppenheimer est heureux de voir s’achever la construction d’une nouvelle bibliothèque pour l’Institut. Sise à côté d’un grand étang artificiel et ceinte d’hectares de pelouse, Robert la considère comme l’un de ses legs à la postérité. Conçu par Wallace Harrison – le même architecte que derrière le cottage de Saint John – le toit de la bibliothèque est un innovant agencement de lamelles de verre disposées en biais. La journée, la structure permet de profiter au maximum de la lumière naturelle. Mais la nuit, les ampoules électriques de la bibliothèque rayonnent vers le haut. De loin, cela donne l’impression d’un grand feu qui embrase tout le ciel. Quand David Lilienthal loue la beauté des lieux, du bâtiment et de son spectacle nocturne, Robert le gratifie d’un « sourire de

petit garçon » et lui dit 21 : « La bibliothèque est belle, oui, et sa disposition dans le paysage aussi. Mais elle illustre également comment nous n’anticipons pas les conséquences les plus évidentes. Ce qui nous a sauté aux yeux avec la bombe de Los Alamos. Quant au plafond de la bibliothèque, nous voulions la meilleure lumière, la lumière parfaite. […] En plein jour, cela s’est avéré merveilleux. Mais personne, je dis bien personne, n’avait prévu que non seulement la lumière entrerait du dehors, mais aussi qu’elle sortirait – vers le ciel. »

Mais le plaisir que lui procure la nouvelle bibliothèque n’est finalement qu’une maigre compensation pour ses batailles permanentes avec divers membres de la faculté de mathématiques. Au printemps 1965, Oppenheimer annonce aux administrateurs de l’Institut sa décision de démissionner, et propose de partir en juin 1966, à la fin de l’année universitaire. Durant une réunion à laquelle assiste Strauss. Oppenheimer se justifie par trois raisons. Premièrement, il n’est plus qu’à deux ans de l’âge légal de la retraite, fixé à

65 ans, et il ne sert à rien « d’attendre que la cloche sonne 22 ». Deuxièmement, il explique que Kitty « souffre d’une maladie que les médecins ont déclarée incurable ». (Dans un mémo, Strauss raille la maladie de Kitty comme la « dipsomanie » – l’irrépressible envie de boire de l’alcool.) Selon Robert, cela l’empêche de recevoir les invités et les chercheurs de l’Institut comme il se doit. Troisièmement, il pose que ses relations avec certains chercheurs, en particulier de l’école de mathématiques, sont « intolérables et ne vont qu’en s’aggravant ».

Oppenheimer ne laisse que peu de regrets derrière lui. Parmi eux, le fait de devoir quitter l’Olden Manor, la demeure où Kitty et lui avaient si bien vécu pendant près de vingt ans. Ce qui console Robert, c’est de savoir que les administrateurs lui ont voté la construction d’une nouvelle maison sur le terrain de l’Institut – et s’engagent autrement à toujours lui fournir un logement. Sauf que dans un acte suintant la vengeance personnelle, Strauss se sert de son influence encore considérable sur le conseil d’administration pour bloquer le projet. Oppenheimer réussira, une nouvelle fois, à court-circuiter les sombres desseins de Strauss et, à son grand dam, aura le droit de construire la maison qu’il souhaite à l’endroit du campus qu’il veut. Les

travaux vont débuter en septembre 1966 23 et la maison sera achevée au printemps suivant. Mais Robert n’y vivra jamais.

 

À l’automne 1965, Oppie se rend chez son médecin pour un bilan de santé. Ce n’est pas dans ses habitudes, mais ce jour-là, il rentre chez lui et annonce être l’heureux récipiendaire d’un certificat d’aptitude en bonne et

due forme. « Je vais tous vous survivre ! » s’amuse-t-il 24. Mais deux mois plus tard, sa toux du fumeur s’aggrave. À Saint John, à Noël, il se plaint à un voisin d’un « terrible mal de gorge » et songe qu’il « fume peut-être trop ». Selon Kitty, ce n’est rien qu’un mauvais rhume. En février 1966, elle finit quand même par l’emmener consulter un médecin à New York. Le diagnostic est clair, net et dévastateur. Kitty téléphone à Verna Hobson pour lui annoncer la nouvelle : « Robert a un cancer », murmure-t-elle.

Quatre décennies de tabagisme forcené avaient eu raison de sa gorge.

Quand Arthur Schlesinger Jr apprend l’« atroce nouvelle 25 », il va immédiatement écrire à Robert : « Je ne peux qu’à peine imaginer combien ces prochains mois vous seront difficiles. Vous avez affronté des épreuves plus terribles que la plupart des hommes à notre terrible époque, et vous nous avez donné, à tous, un brillant exemple de courage moral, de détermination et de discipline. »

S’il laisse pour de bon tomber les cigarettes, Oppenheimer sera toujours vu une pipe à la bouche. En mars, il subit une opération aussi douloureuse que relativement inutile du larynx, et commence une radiothérapie au cobalt à l’institut Sloan-Kettering de New York. À ses amis, il parle de son cancer

le plus franchement du monde. Il confie à Francis Fergusson 26 son « petit espoir d’arriver à stopper son développement ». Mais, à la fin du mois de mai, tout le monde peut constater qu’il est « en train de dépérir ».

Par une belle journée du printemps 1966, Lilienthal passe à l’Olden Manor et y trouve Anne Marks, la secrétaire de Robert à Los Alamos, en visite chez les Oppenheimer. Lilienthal est choqué par l’apparence de

Robert. « Pour la première fois 27, Robert est “incertain de l’avenir”, comme il le dit lui-même. Il est si livide – et si terrifié. » Lors d’une promenade dans le jardin, en tête à tête avec Kitty, Lilienthal lui demande plus précisément des nouvelles. Kitty va se figer et se mordre les lèvres. Comme si elle était à court de mots, ce qui ne lui ressemble absolument pas. Alors que Lilienthal se penche et l’embrasse tendrement sur la joue, elle gémit et éclate en sanglots. Puis, à peine quelques secondes plus tard, se redresse, essuie ses larmes et propose de rentrer retrouver Anne et Robert. « Je n’ai jamais autant admiré la force d’une femme, note Lilienthal dans son journal le soir venu. Robert n’est pas seulement son mari, il est son passé, le passé heureux comme le passé torturé, il est son héros et il est désormais son grand “problème”. »

En juin 1966, Robert reçoit un titre honorifique à la cérémonie de

remise des diplômes de Princeton. Il est salué 28 comme un « physicien et marin, philosophe et cavalier, linguiste et cuisinier, amateur de bons vins et de la meilleure poésie ». Mais il semble à bout de forces ; souffrant de sciatique, il ne peut marcher sans l’aide d’une canne et a une attelle à la jambe.

Mais s’il est fragile et manifestement diminué par sa maladie, Robert

semble néanmoins gagner en envergure. Freeman Dyson 29 observe que « son esprit se renforçait au fur et à mesure que ses forces physiques déclinaient. […] Il accepta son destin avec grâce ; continua son travail ; il ne s’est jamais plaint ; il devint tout d’un coup modeste et n’essaya plus d’impressionner qui que ce soit ». S’il avait été plus que doué pour les excès de grandiloquence, désormais, remarque Dyson, il se montre « simple, direct et indomptablement courageux ». Et, parfois, comme le

note Lilienthal, Robert lui apparaît « vigoureux et presque joyeux 30 ».

À la mi-juillet 31, son médecin ne détecte plus aucune trace de malignité dans sa gorge. La radiothérapie l’a éreinté, mais elle a visiblement fait son travail. Ce qui fait que le 20 juillet, il retourne à Saint John avec Kitty. Selon des amis de l’île qui ne l’avaient pas vu depuis un an, il a l’air d’un « fantôme, un fantôme absolu ». Sobrement, il exprime son regret de ne pouvoir aller nager, malgré son envie – les eaux pourtant chaudes des environs lui semblent désormais glaciales. Il va se contenter de quelques promenades le long de la plage, en se montrant courtois et patient avec tous ceux qu’il croise, même des inconnus. À ce moment-là, Robert ne peut plus s’alimenter que de liquide, notamment d’une poudre protéinée qu’on lui a prescrite. À un voisin, il se lamente : « Je donnerais tout pour un sandwich au poulet. » Robert ne doit revoir son médecin que le 3 octobre. « À cette

date, écrit 32 Oppenheimer à “Nico” Nabokov, son ami du Congrès pour la liberté de la culture, le cancer était très manifeste et s’était propagé au palais, à la base de la langue et à la trompe d’Eustache gauche. » La tumeur n’étant pas opérable, ses médecins lui prescrivent des séances de radiothérapie trois fois par semaine, cette fois avec un bêtatron : « On sait bien qu’une nouvelle série de rayons avec une gorge encore ulcérée n’est pas une grande joie. Ce n’est pas encore pire, mais il m’est difficile d’être très confiant pour l’avenir. »

Devant l’horizon d’une mort prématurée, Robert se résigne. À la mi-octobre, Lilienthal passe le voir et apprend la nouvelle. Les yeux bleus de Robert, autrefois brillants, semblent à présent ternis par la douleur. Comme

Lilienthal va l’écrire dans son journal 33 : « C’est le dernier kilomètre de Robert Oppenheimer et il se pourrait encore être écourté. […] Kitty faisait tout son possible pour retenir ses larmes. » En novembre, Robert écrit à un

ami 34 : « Maintenant, je suis beaucoup moins capable de parler et de manger. » Il avait espéré pouvoir retourner à Paris en décembre, mais ses médecins insistent pour que ses séances de radiothérapie se poursuivent de manière régulière jusqu’à Noël.

Thomas B. Morgan – un journaliste de Look  – passe à son bureau de l’Institut pour l’interviewer début décembre. Morgan trouve Robert devant sa fenêtre, les yeux perdus vers l’étang et les bois parés de leurs couleurs

d’automne 35. Sur le mur de son bureau, il a désormais accroché une vieille photo de Kitty à cheval, franchissant avec élégance une clôture. Que Robert soit mourant ne peut que sauter aux yeux de Morgan. « Il était très frêle et n’avait plus rien à voir avec l’homme mince et longiligne qui pouvait vous donner l’impression d’être un cow-boy génial. Son visage était sillonné de rides profondes. Ses cheveux n’étaient plus qu’une écume. Et pourtant, il s’imposait toujours avec grâce. » Alors que leur conversation prend une tournure philosophique, Oppenheimer insiste sur le mot « responsabilité ». Quand Morgan lui fait remarquer qu’il utilise le mot dans un sens presque religieux, Oppenheimer reconnaît qu’il en va d’un « dispositif séculier permettant d’user d’une notion religieuse sans l’attacher à un être transcendant. J’aime aussi parler d’“éthique”. Aujourd’hui, je suis bien plus explicite sur les questions éthiques que je ne l’ai jamais été auparavant – bien qu’elles m’aient puissamment accompagné quand je travaillais sur la bombe. Désormais, je ne sais comment décrire ma vie sans user d’un mot comme “responsabilité” pour la caractériser, ce qui a trait au choix et à l’action, et à la tension dans laquelle les choix sont à même d’être résolus. Je ne parle pas ici de savoir, mais du fait d’être limité dans son action. […] Il n’y a pas de véritable responsabilité sans pouvoir. Peut-être est-ce seulement un pouvoir sur ce que vous faites vous-même – mais l’accroissement des connaissances, des richesses et des loisirs élargit le champ de concevabilité de la responsabilité ».

Après ce soliloque, Morgan écrit : « Oppenheimer tourne ensuite ses paumes vers le haut, pour un signe de ses doigts longs et fins qui inclut son interlocuteur dans sa conclusion. “Vous et moi, dit-il, aucun de nous n’est riche. Mais sur le plan de la responsabilité, nous sommes tous les deux en mesure d’alléger la douleur la plus effroyable de ceux qui meurent de faim.” »

Une autre façon de dire ce qu’il avait appris de Proust quarante ans plus

tôt 36 en Corse, que l’« indifférence aux souffrances qu’on cause […] est la forme terrible et permanente de la cruauté ».

Le 6 janvier 1967, le médecin de Robert lui annonce que la radiothérapie n’a rien fait contre son cancer. Le lendemain, avec Kitty, ils reçoivent des amis à déjeuner, dont Lilienthal. La table est dressée autour d’un foie gras d’oie très raffiné et Kitty se comporte en parfaite femme du monde. Mais au moment du départ de Lilienthal, Robert l’aide à mettre son

manteau et lui confie : « Je ne me sens pas très gai 37 ; le médecin nous a annoncé de mauvaises nouvelles hier. » Kitty raccompagne alors Lilienthal à l’extérieur de la maison et s’effondre en larmes. « L’imminence de la mort n’a rien d’une nouvelle chaude », note Lilienthal ce soir-là, sauf que celle-ci semble tellement prodigue et cruelle. Mais Robert, du moins en ma présence, la regarde avec les yeux des condamnés, comme fixés vers l’arrière de ses paupières, rigides, englués dans la réalité finale. »

Mi-février 1967, Robert sait que la fin est toute proche. « Je souffre un peu […], mon audition et mon élocution sont très difficiles », écrit-il à un

ami 38. Ses médecins ont décidé qu’il ne pouvait plus supporter de radiations et lui ordonnent donc une chimiothérapie intensive. Mais il préfère rester chez lui et fait savoir à quelques amis qu’il serait heureux de recevoir leur visite.

Francis Fergusson passe le vendredi 17 février. Il constate à quel point Robert est affaibli. S’il pouvait encore marcher, il pesait moins de 45 kilos. Tous les deux vont converser quelques instants dans la salle à manger puis Fergusson, face à l’extrême dénuement de Robert, préférera rapidement

prendre congé. « Je l’ai accompagné jusqu’à sa chambre 39 et je l’y ai laissé. Et le lendemain, j’ai appris sa mort. »

Robert meurt dans son sommeil le samedi 18 février 1967, à 22 h 40. Il

n’avait que 62 ans. Plus tard, Kitty confiera : « Sa mort a été pathétique 40. Il s’est d’abord transformé en enfant, puis en bébé. Il faisait des bruits. Je ne pouvais pas entrer dans la chambre ; je devais entrer dans la chambre, mais j’en étais incapable. Je ne pouvais pas le supporter. » Deux jours plus tard, sa dépouille fut incinérée.

Après les hommages rendus à Princeton le 25 février 1967, Oppenheimer sera commémoré une fois de plus à Washington au printemps, lors d’une session spéciale de la Société américaine de physique. Isidor Rabi, Bob Serber, Victor Weisskopf et plusieurs autres personnalités y prendront la parole. Plus tard, Rabi se chargera de rédiger une introduction à tous ces discours, rassemblés et publiés dans un livre. « Chez

Oppenheimer, écrit-il 41, les pieds ne touchaient que légèrement terre. Pourtant, ce fut essentiellement cette qualité spirituelle, ce raffinement tel qu’il s’exprimait dans ses paroles et ses manières, qui furent au fondement de son charisme. Jamais il ne s’exprimait avec complétude. Toujours vous laissait-il cette impression de profondeurs de sensibilité et de sagacité en attente d’être révélées. »

 

Kitty emportera l’urne contenant les cendres de son mari à Hawksnest Bay. Puis, par un après-midi orageux, en compagnie de Toni et de deux amis de Saint John, John Green et sa belle-mère, Irva Clair Denham, elle va monter sur un petit bateau en direction de Carval Rock, une île minuscule située en face de la maison de plage. Une fois l’embarcation quelque part entre Carval Rock, Congo Cay et Lovango Cay, John Green coupe le moteur. Il y a là dans les 20 mètres de profondeur. Sans que personne ne prononce le moindre mot, tous vont regarder Kitty qui, au lieu de disperser les cendres de Robert dans la mer, se contente de balancer l’urne par-dessus bord. Elle ne coule pas tout de suite, mais tourne et vire à la manière d’un culbuto. Enfin, elle disparaît dans l’agitation des flots. Et Kitty d’expliquer

qu’elle en avait discuté avec Robert. Que c’est « là qu’il voulait être 42 ».

 

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