Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 13 - « L'affaire Chevalier »
CHAPITRE 13
« L’affaire Chevalier »
Je pense avoir dit [à Chevalier] :
« Mais c’est de la trahison »,
mais je n’en suis pas certain.
George Eltenton
Le badge de sécurité d’Oppenheimer au Radiation Laboratory.
OceanofPDF.com
La vie d’un homme peut basculer sur une broutille et, pour Robert Oppenheimer, la glissade aura lieu dans sa cuisine d’Eagle Hill, durant l’hiver 1942-1943. L’événement, en lui-même, ne fut qu’une brève conversation avec un ami. Mais ce qui fut dit, et la réaction d’Oppie à ces propos, va tant marquer le reste de sa vie que des comparaisons avec les tragédies grecques ou shakespeariennes n’ont rien d’incongru. L’histoire est passée à la postérité comme « l’affaire Chevalier » et, avec le temps, on pourrait la croire tirée de Rashomon, le film d’Akira Kurosawa (1951) dans lequel la description d’un événement varie selon le point de vue de chaque protagoniste.
Sachant leur départ de Berkeley imminent, les Oppenheimer invitent les Chevalier pour un dîner en petit comité. Haakon et Barbara comptent parmi leurs amis les plus proches et un adieu tout particulier s’impose. À l’arrivée des Chevalier, Oppie va passer dans la cuisine pour préparer des martinis. Hoke le suit et lui fait part d’une récente conversation qu’il a eue avec une connaissance commune, George C. Eltenton, un physicien d’origine britannique formé à Cambridge et employé par la Shell Oil Company.
L’histoire a perdu trace des propos précis des deux hommes – aucun ne les a consignés à l’heure où leur mémoire était encore fraîche. À l’époque, personne ne semble d’ailleurs saisir l’importance de cet échange, même s’il tourne autour d’une scandaleuse proposition. Si on en croit Chevalier, Eltenton l’avait sollicité pour demander à son ami Oppenheimer de transmettre des informations sur ses travaux scientifiques à un diplomate de sa connaissance, employé au consulat soviétique de San Francisco.
D’après tous les témoignages – de Chevalier, d’Oppenheimer et d’Eltenton –, Oppie se serait énervé, aurait hurlé à la « trahison » et répondu à Hoke qu’il refusait de tremper dans les magouilles d’Eltenton. Il n’a cure de son argument, par ailleurs en vogue dans les cercles de gauche de Berkeley, voulant que les alliés soviétiques des États-Unis seraient en train de lutter pour leur survie, tandis que les réactionnaires de Washington chercheraient à saboter l’assistance qu’ils sont en droit de recevoir.
La version de Chevalier a toujours été qu’il avait simplement voulu alerter Oppie de la proposition d’Eltenton, pas qu’il cherchait à intercéder en sa faveur. Dans un cas comme dans l’autre, telle est l’interprétation qu’Oppenheimer va donner des propos de son ami. Les voir de la sorte – comme une impasse aussi vite oubliée qu’entendue – va lui permettre de l’ignorer temporairement comme l’énième preuve qu’Hoke était excessivement préoccupé par la survie de l’Union soviétique. Aurait-il dû en informer sur-le-champ les autorités ? Sa vie en aurait été totalement changée. Sauf qu’à l’époque, cela aurait exigé de dénoncer son meilleur ami, qu’il croyait atteint, au pire, d’une forme d’excès d’idéalisme.
Les martinis préparés, la conversation terminée, les deux amis rejoignent leurs épouses.
Dans ses mémoires, 1 The Story of a Friendship, Chevalier raconte n’avoir parlé que très brièvement avec Oppenheimer de la proposition d’Eltenton. Il précise bien qu’il ne sollicitait pas d’informations de la part d’Oppie, mais qu’il faisait simplement part à son ami qu’Eltenton avait pensé à un moyen de partager des informations avec les scientifiques soviétiques. À ses yeux, il était important qu’Oppie en soit informé. « Il était visiblement perturbé, écrit Chevalier, nous avons échangé un commentaire ou deux, pas plus. » Puis ils vont retourner au salon avec leurs martinis et rejoindre leurs épouses. Chevalier se souvient que Kitty venait d’acheter une édition française du début du e XIX siècle d’un livre sur la mycologie avec des illustrations d’orchidées peintes à la main – sa fleur préférée. Tout en sirotant leurs verres, les deux couples vont feuilleter le beau livre avant de passer à table. Ensuite, Chevalier affirme avoir « chassé toute cette histoire de mon esprit ».
En 1954, lors de son audition de sécurité, Oppenheimer va témoigner que Chevalier l’aurait suivi dans la cuisine et lui aurait dit quelque chose
comme : « J’ai vu George Eltenton récemment 2. » Ensuite, Chevalier aurait ajouté qu’Eltenton connaissait un « moyen d’obtenir des informations techniques pour les scientifiques soviétiques ». Oppenheimer poursuit : « Je pense avoir dit [à Chevalier] : “Mais c’est de la trahison”, mais je n’en suis pas certain. En tout cas, j’ai dit quelque chose. “C’est une idée effroyable.” Chevalier a formulé ou m’a fait comprendre son assentiment total. La conversation s’est arrêtée là. L’échange fut bref. »
Après la mort de Robert, Kitty donnera encore une autre version de
l’histoire. Alors qu’elle est à Londres pour rendre visite à Verna Hobson 3 (l’ancienne secrétaire d’Oppie et amie de Kitty), elle affirme que « dès que Chevalier est arrivé à la maison, elle a pu voir que quelque chose se tramait ». Elle va donc faire en sorte que les deux hommes ne se retrouvent jamais seuls et, quand Chevalier finit par comprendre qu’il ne pourra jamais parler à Robert en tête à tête, il lui fait part de sa conversation avec Eltenton en sa présence. Selon Kitty, c’est elle qui se serait écriée : « Mais c’est de la trahison ! » Dans cette version, Oppenheimer aurait tellement voulu laisser Kitty en dehors de cette histoire qu’il aurait mis ses mots à elle dans sa bouche à lui, pour toujours raconter qu’il avait été seul dans la cuisine avec Chevalier lors de cette discussion. Sauf que, selon Chevalier, Kitty ne serait jamais entrée dans la cuisine à ce moment-là et, selon le souvenir de Barbara Chevalier, Kitty n’aurait pas non plus été présente.
Des décennies plus tard, Barbara, divorcée et pleine d’amertume, écrit un « journal » qui complète la chose d’une perspective quelque peu
différente. « Je n’étais pas, bien sûr 4, dans la cuisine lorsque Haakon s’est entretenu avec Oppie, mais je savais ce qu’il allait lui dire. Je sais aussi que Haakon était à cent pour cent favorable à l’idée de fouiner dans le travail d’Oppie et d’en faire part à Eltenton. Je crois que Haakon pensait d’ailleurs qu’Oppie serait favorable à une coopération avec les Russes. Je le sais parce que nous nous sommes auparavant violemment disputés à ce sujet. »
À l’heure où Barbara écrit ces lignes – dans les quarante ans plus tard –, elle a une piètre opinion de son ex-mari. Elle le trouve désormais stupide, c’est à ses yeux « un homme aux horizons limités, aux idées fixes et aux habitudes inébranlables ». Peu après l’approche d’Eltenton, Haakon lui avait dit : « Les Russes veulent savoir. » Dans ses souvenirs, elle a essayé de persuader son mari de ne pas tenter le coup avec Oppenheimer. « Le ridicule absurde de la situation ne lui est jamais monté au cerveau, consigne-t-elle dans ses mémoires non publiées en 1983. Un pauvre professeur de littérature française qui assure la liaison entre les Russes et les activités d’Oppie. »
Si Oppenheimer connaissait Eltenton 5, c’est uniquement parce qu’ils s’étaient retrouvés ensemble à des réunions d’organisation syndicale pour la FAECT. L’une d’entre elles s’était tenue chez Oppenheimer. Au total, il avait peut-être croisé Eltenton quatre ou cinq fois.
Comme sa femme Dorothea (Dolly), Eltenton, un homme mince à
l’allure nordique, est anglais 6. Et Dolly a beau être la cousine germaine de l’aristocrate britannique Sir Hartley Shawcross, les Eltenton portent résolument à gauche. Au milieu des années 1930, ils ont même baigné dans l’expérience soviétique, à Leningrad, où George avait été employé par une entreprise britannique.
Chevalier fait la connaissance de Dolly Eltenton en 1938 7, lorsqu’elle débarque au bureau de la Ligue des écrivains américains à San Francisco pour proposer ses services de secrétaire. Dolly, dont les opinions politiques étaient plus radicales que celles de son mari, était alors secrétaire pour le très pro-soviétique Institut russe américain. En s’installant à Berkeley, le couple va naturellement graviter dans les mondanités de gauche. Chevalier le verra souvent aux soirées de bienfaisance auxquelles participait également Oppenheimer.
Aussi, le jour où Eltenton lui téléphone pour lui dire qu’il aimerait lui parler, Chevalier se rend dès le lendemain ou le surlendemain à son domicile de Berkeley, au 986 Cragmont Avenue. Avec gravité, Eltenton lui parle de la guerre et de son issue encore incertaine. Les Soviétiques, fait-il remarquer, supportent le gros de l’assaut nazi – les quatre cinquièmes de la Wehrmacht se battent sur le front de l’Est – et tout pourrait dépendre de l’efficacité avec laquelle les Américains aideront leurs alliés russes en leur fournissant des armes et des technologies nouvelles. Qu’il y ait une étroite collaboration entre les scientifiques soviétiques et américains relève à ses yeux de la plus haute importance.
À l’en croire, Eltenton avait été approché par Peter Ivanov, qu’il pensait secrétaire au consulat général soviétique à San Francisco. (En réalité, Ivanov était un officier des services secrets soviétiques.) Ivanov lui aurait dit qu’« en de nombreux points, le gouvernement soviétique n’avait pas l’impression d’obtenir la coopération scientifique et technique qu’il pensait mériter ». Il va ensuite demander à Eltenton s’il sait quelque chose de ce qui se passe « sur la colline », c’est-à-dire au laboratoire de Berkeley.
En 1946, le FBI interroge Eltenton sur l’histoire impliquant Chevalier,
et il va ainsi reconstituer sa conversation avec Ivanov 8 : « Je lui ai dit que, personnellement, je savais très peu de choses sur ce qui se passait, après quoi il m’a demandé si je connaissais le professeur E. O. Lawrence, le Dr J. R. Oppenheimer ou quelqu’un d’autre dont j’oublie le nom. » (Plus tard, Eltenton dira qu’il s’agissait sans doute de Luis Alvarez.) Eltenton répond qu’il ne connaissait qu’Oppenheimer, mais pas assez pour aborder avec lui ce sujet. Ivanov va alors insister, en lui demandant s’il connaissait quelqu’un d’autre susceptible d’approcher Oppenheimer. « Après mûre réflexion, j’ai dit que la seule connaissance mutuelle que je pouvais envisager était Haakon Chevalier. Il m’a demandé si j’étais disposé à en discuter avec [Chevalier]. Après m’être assuré que M. Ivanov était sincèrement convaincu de l’inexistence de canaux autorisés par lesquels obtenir de telles informations, et m’être moi-même convaincu que la situation était d’une nature si critique que je serais, en mon âme et conscience, libre d’approcher Haakon Chevalier, j’ai accepté de le contacter. »
Selon Eltenton, Chevalier et lui vont convenir « avec beaucoup de réticence » de la nécessité de contacter Oppenheimer. Eltenton assure Chevalier que si Oppenheimer a des informations utiles, Ivanov pourrait les « transmettre en toute sécurité ». D’après le témoignage d’Eltenton, les deux hommes comprenaient tout à fait ce qu’ils envisageaient. « La question de la rémunération a été soulevée par M. Ivanov, mais aucune somme n’a été mentionnée car je ne souhaitais pas accepter de paiement pour ce que je faisais. »
Quelques jours plus tard – comme Eltenton le rapporte au FBI en 1946 – Chevalier lui dit avoir vu Oppenheimer, mais qu’« il n’y avait aucune chance d’obtenir des données et que le Dr Oppenheimer n’acceptait pas ». Ivanov va ensuite passer chez Eltenton, pour à son tour apprendre qu’Oppenheimer ne voulait pas coopérer. Telle fut la fin de l’histoire. Ou presque : quelque temps après, Ivanov demandera à Eltenton s’il avait des informations sur un nouveau médicament, la pénicilline. Eltenton n’en avait pas la moindre idée – tout en disant avoir ultérieurement attiré l’attention d’Ivanov sur un article à ce sujet dans la revue Nature.
L’exactitude du récit d’Eltenton est confirmée par un autre interrogatoire du FBI. Au même moment où Eltenton était interrogé, une autre équipe du FBI était allée chercher Chevalier pour lui poser des questions similaires. À mesure que progressent les entretiens, les deux équipes vont se coordonner par téléphone et vérifier les souvenirs de chaque homme par rapport à ceux de l’autre, afin de détecter toute incohérence. En fin de compte, ils ne vont noter que quelques différences mineures. Chevalier, par exemple, affirme n’avoir pas parlé nommément d’Eltenton à Oppenheimer (contrairement à ce qu’il écrit dans ses mémoires). De même, il ne dit pas à ses interrogateurs qu’Eltenton avait évoqué Lawrence et Alvarez : « Je souhaite déclarer qu’à ma connaissance et selon mes souvenirs actuels, je n’ai approché personne d’autre qu’Oppenheimer pour demander des informations concernant le travail du Rad Lab. J’ai peut-être, en passant, dit à un certain nombre de personnes qu’il était souhaitable d’obtenir ces informations. Je suis certain de n’avoir jamais fait d’autre proposition spécifique à ce sujet. » Oppenheimer, selon lui, avait « rejeté ma démarche sans la moindre discussion ».
En clair, les deux hommes ont avoué avoir envisagé la transmission d’informations scientifiques aux Soviétiques, tout en confirmant qu’Oppenheimer s’était d’emblée opposé à cette idée.
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