Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Épilogue - « Il n'y a qu'un seul Robert »

ÉPILOGUE

 

« Il n’y a qu’un seul Robert »

 

OceanofPDF.com

Un an ou deux après la mort d’Oppie, Kitty allait s’installer avec Bob

Serber 1, l’ami et ancien élève de Robert. Un jour, lorsqu’une amie désigne par erreur Serber comme « Robert », Kitty lui passe un savon de tous les diables : « Ne l’appelle surtout pas Robert, il n’y a qu’un seul Robert. » En

1972 2, Kitty fait l’acquisition d’un magnifique ketch en teck de 52 pieds, qu’elle baptise le Moonraker. Le nom fait référence à la voile la plus haute d’un grand voilier, ou à un fou furieux. En mai 1972, Kitty persuade Serber de faire le tour du monde avec elle. Mais ils ne vont pas aller bien loin. Au large de la Colombie, Kitty tombe si gravement malade que Serber fera demi-tour pour accoster au Panama. Kitty succombe à une embolie le

27 octobre 1972 3, à l’hôpital Gorgas de Panama City. Ses cendres sont dispersées près de Carval Rock, au même endroit au large de la côte de Saint John que là où l’urne de Robert avait été jetée à la mer en 1967.

En 1959, dix ans après son bannissement, Frank Oppenheimer sera enfin réintégré au monde universitaire lorsque l’université du Colorado le nomme au département de physique. En 1965, il obtient une prestigieuse bourse Guggenheim pour effectuer des recherches sur les chambres à bulles à l’University College de Londres. Lors d’un séjour en Europe cette même année, Jackie et lui visitent plusieurs musées scientifiques ; ils sont particulièrement impressionnés par le Palais de la Découverte et son recours aux maquettes pour faire la démonstration des concepts scientifiques de base. À leur retour en Amérique, Frank et Jackie vont se mettre à réfléchir à un musée des sciences qui permettrait aux enfants et aux adultes d’expérimenter physique et chimie, entre autres domaines scientifiques. L’idée fait son chemin et, en août 1969, grâce à des subventions de diverses fondations, l’Exploratorium de Frank et Jackie Oppenheimer ouvre ses portes sur le site rénové du Palace of Fine Arts de San Francisco, un hall d’exposition monumental construit en 1915. L’Exploratorium va vite devenir une vitrine du « mouvement des musées participatifs », et Frank en sera le charismatique directeur. Jackie et leur fils Michael travailleront en étroite collaboration avec lui, faisant du musée une entreprise familiale – et probablement le musée pédagogique des sciences le plus intéressant au monde.

Robert aurait été fier de Frank. Tout ce que les deux frères avaient appris au cours de deux vies consacrées à la science, à l’art et à la politique

fut réuni dans l’Exploratorium. Comme le résume Frank 4 : « L’objectif de l’Exploratorium est de permettre aux gens de croire qu’ils peuvent comprendre le monde qui les entoure. Il me semble que beaucoup ont renoncé à essayer de comprendre les choses, et renoncer au monde physique, c’est aussi renoncer au monde social et politique. Si nous renonçons à essayer de comprendre les choses, alors nous sommes tous foutus. » Si Frank aura dirigé son Exploratorium en « despote bienveillant » jusqu’à sa mort en 1985, ce fut toujours avec, chevillée au corps, l’idée égalitaire selon laquelle « la compréhension humaine cessera d’être un instrument de pouvoir […] au profit de quelques-uns, et deviendra au contraire une source d’émancipation et de plaisir pour tous ».

Peter Oppenheimer a vécu un temps au Nouveau-Mexique, dans le ranch de son père, Perro Caliente, qui surplombe les montagnes Sangre de Cristo. Il a élevé trois enfants. Divorcé deux fois, il va finir par s’installer à Santa Fe, pour gagner sa vie comme entrepreneur et charpentier. Peter ne s’est jamais targué d’être le fils du père de la bombe atomique, même quand ses activités de militant écologiste l’ont amené à faire du porte-à-porte pour sensibiliser aux risques des déchets nucléaires dans la région.

Après la mort de son père, la vie de Toni fut une succession d’épreuves.

« Toni s’est toujours sentie inférieure à Kitty, se souvient Serber 5. Kitty a tellement régenté sa vie que Toni n’a jamais su gagner son indépendance. » Sa mère la poussera à faire des études supérieures, qu’elle abandonnera après un certain temps. Elle va vivre seule dans un petit appartement à New York, sans véritables amis. Logement qu’elle finira par quitter pour s’installer dans l’une des pièces du vaste appartement de Serber sur Riverside Drive. Mettant à profit sa facilité pour les langues, elle obtient, en 1969, un emploi temporaire de traductrice trilingue pour les Nations unies. « Elle pouvait passer d’une langue à l’autre sans le moindre problème, se

souvient Sabra Ericson 6. Mais la vie s’est acharnée à ne lui faire aucun

cadeau. » Le poste exigeait une habilitation de sécurité. Le FBI 7 va ouvrir une enquête approfondie – et déterrer toutes les vieilles casseroles de son père. Comme dans une cruelle rionie de l’histoire, l’habilitation de sécurité ne lui sera jamais accordée.

Toni retournera à Saint John, résignée à faire de l’île son chez-elle.

« Elle a fait l’erreur de rester à Saint John, commente Serber 8. Je veux dire, c’est tellement étriqué. Il n’y avait personne à qui elle pouvait parler, vraiment […] personne de son âge. » Deux fois mariée et deux fois divorcée, Toni n’aura connu qu’un bonheur éphémère. Privée par le FBI de la carrière qu’elle s’était choisie, elle n’allait visiblement jamais arriver à reprendre pied.

Après son deuxième divorce, elle va se lier d’amitié avec une autre femme récemment arrivée sur l’île, June Katherine Barlas, de huit ans son aînée. Avec Barlas et d’autres, Toni parle rarement de ses parents. « Mais

quand il lui arrivait de mentionner son père, se souvient Barlas 9, c’était toujours avec beaucoup d’amour. » Dans les cheveux, elle porte souvent une barrette que Robert lui avait offerte – et pouvait paniquer lorsqu’elle l’égarait. Elle évitait de parler de l’audition de 1954, à part pour dire « que ces hommes avaient détruit son père ».

Mais il est clair qu’elle avait encore des problèmes avec ses parents. Pendant un temps, elle va consulter un psychiatre à Saint Thomas, et dira à

son amie Inga Hiilivirta 10 que cette expérience l’avait aidée à comprendre « le ressentiment qu’elle éprouvait pour ses parents, pour la façon dont ils l’avaient traitée quand elle était petite ». Elle est sujette à de graves crises dépressives. Un jour, déterminée à se noyer, elle part à la nage de Hawksnest Bay pour rejoindre Carval Rock, où les cendres de Robert reposaient au fond de la mer dans leur urne. Elle nage pendant un long

moment dans l’océan, puis – comme elle le confiera à un ami 11 – va soudain se sentir mieux et revenir vers le rivage.

L’après-midi d’un dimanche de janvier 1977 12, elle se pend dans le cottage de plage que Robert avait construit à Hawksnest Bay. Un suicide clairement prémédité. Sur son lit, Toni avait laissé une obligation de 10 000 dollars et un testament léguant la maison aux « habitants de Saint John ». Elle était adorée dans toute l’île. « Tout le monde l’aimait, soupire Barlas, mais elle ne le savait pas. » Des centaines de personnes viendront assister aux funérailles – tant et si bien que la petite église de Cruz Bay n’aura pas assez de place pour tout le monde.

Le cottage de Hawksnest a disparu, soufflé par un ouragan, mais on trouve à sa place une maison communautaire, donnant sur ce qui s’appelle désormais l’Oppenheimer Beach.

 

OceanofPDF.com