Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Partie 3
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CHAPITRE 14
Le patriote
Avec lui, j’étais plus grand […].
Je suis devenu un gars d’Oppenheimer
et je me suis mis à l’idolâtrer.
Robert Wilson
Oppenheimer et le général Leslie Groves
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Robert commençait une nouvelle vie. En tant que directeur d’un laboratoire d’armement exigeant l’intégration de différentes opérations des différents sites, souvent éloignés les uns des autres, et ce afin de concevoir, au plus vite, une bombe atomique prête à être larguée, il allait devoir solliciter des compétences qu’il ne possédait pas encore, résoudre des problèmes qu’il n’avait jamais imaginés, développer des habitudes de travail en totale contradiction avec son mode de vie et s’adapter à des dispositions et des comportements (comme les exigences de sécurité) qui lui étaient aussi émotionnellement gênants qu’existentiellement étrangers. Dire que la réussite de Robert Oppenheimer allait dépendre de sa capacité à reconfigurer, à 39 ans, sa personnalité, voire son intellect, et le tout en un temps record, n’a rien d’une exagération. Absolument tous les aspects de son nouveau travail vont être désormais soumis à des contraintes temporelles extraordinairement fortes. Sauf que rares sont les choses – et la transformation d’Oppenheimer ne fait pas exception – susceptibles de respecter un calendrier aussi impossible. Qu’il y soit quasiment parvenu permet de mesurer l’ardeur de son engagement et la force de sa volonté.
Robert avait souvent songé à combiner sa passion pour la physique à son amour pour le désert du Nouveau-Mexique. C’était le moment ou jamais. Le 16 novembre 1942, en compagnie d’Edwin McMillan, un autre physicien de Berkeley, il se rend avec un officier de l’armée, le major John H. Dudley, à Jemez Springs, un profond canyon situé à une soixantaine de kilomètres au nord-ouest de Santa Fe. Après avoir inspecté des dizaines de sites potentiels dans le Sud-Ouest américain, Dudley avait jeté son dévolu sur Jemez Springs pour y installer le nouveau laboratoire d’armement. De ses promenades à cheval Oppenheimer a gardé la trace d’un « endroit
charmant et en tout point satisfaisant 1 ».
Mais lorsque les trois hommes arrivent à Jemez Springs, les scientifiques opposent à Dudley que le serpent de terre au fond du canyon est trop étroit et confiné pour la ville nouvelle qu’ils entendent y construire. Et puis, Oppenheimer regrette l’horizon bouché et la morphologie des canyons rendant quasiment impossible la clôture du site. « Nous étions en train de nous disputer à ce sujet quand le général Groves est arrivé », se
souvient 2 McMillan. Groves jette un coup d’œil au site et lance : « Ça ne marchera jamais. » Lorsqu’il se tourne vers Oppenheimer et lui demande s’il y avait quelque chose d’autre avec du potentiel dans les environs, « Oppie a mentionné Los Alamos comme si l’idée venait de tomber du ciel ».
« Si vous continuez à remonter le canyon, dit Oppenheimer, vous arriverez au sommet de la mesa et il y a là une école de garçons qui ferait un site parfait. » Prenant leur mal en patience, les hommes remontent dans leurs voitures et roulent vers le nord-ouest sur une quarantaine de kilomètres à travers une mesa volcanique, le plateau Pajarito (Petit Oiseau). L’après-midi touche à sa fin lorsqu’ils arrivent à la Los Alamos Ranch
School 3. À travers un fin brouillard neigeux, Oppenheimer, Groves et McMillan distinguent un groupe d’écoliers s’agitant en short sur un terrain de sport. Sur plus de 300 hectares, l’école est constituée de la « Grande Maison », son bâtiment principal, du Fuller Lodge, un magnifique chalet construit en 1928 à partir de 800 énormes rondins de pin ponderosa, un dortoir spartiate et une poignée de bâtiments plus petits. Derrière le chalet, un étang sur lequel les garçons pouvaient faire du patin à glace l’hiver et du canoë l’été. L’école est installée à 2 000 mètres d’altitude, soit grosso modo la limite des arbres. À l’ouest, les montagnes Jemez et leurs neiges éternelles s’élèvent à 3 300 mètres. Depuis le vaste porche du Fuller Lodge, c’est un panorama de 65 kilomètres à l’est qui s’offre au regard, à travers la vallée du Rio Grande, jusqu’au massif Sangre de Cristo, montagnes si chères à Oppenheimer et culminant à 4 000 mètres. Si on en croit Groves, c’est en admirant le paysage qu’il se serait exclamé : « Voilà, nous y
sommes 4. »
Il faudra deux jours à l’armée pour entamer les démarches pour acheter
l’école 5 et, quatre jours plus tard, après un rapide voyage à Washington, Oppenheimer revient avec McMillan et Ernest Lawrence pour inspecter le « site Y ». Chaussé de bottes de cow-boy, Oppenheimer fait visiter à Lawrence les bâtiments de l’école. Pour des raisons de sécurité, ils se présentent sous des noms d’emprunt. Mais un lycéen de Los Alamos, Sterling Colgate, va reconnaître les scientifiques. « Soudain, nous avons su
que la guerre était arrivée chez nous, se souvient Colgate 6. Ces deux personnages sont apparus, M. Smith et M. Jones, l’un avec un porkpie sur la tête et l’autre un chapeau normal, et ces deux types se sont baladés comme s’ils étaient les propriétaires des lieux. » Colgate, alors en terminale, avait étudié la physique et vu des photos d’Oppenheimer et de Lawrence dans un
manuel scolaire. Peu après, c’est une armada 7 de bulldozers et d’équipes de chantier qui envahira les environs. Oppenheimer, bien sûr, connaissait bien Los Alamos. De l’autre côté du plateau, son ranch de Perro Caliente n’est qu’à une soixante de kilomètres. Avec son frère, l’été, ils avaient souvent randonné à cheval dans les montagnes Jemez.
Oppenheimer obtient ce qu’il voulait – une vue spectaculaire sur les monts Sangre de Cristo – et le général Groves se retrouve avec un site tellement isolé qu’il n’est doté que d’une seule ligne téléphonique et n’est accessible que par une route de graviers. Durant trois mois, les ouvriers vont charbonner pour étendre la viabilité du site, en y installant des baraquements aux toits en bardeaux ou en tôle pour les logements. Des bâtiments similaires vont servir de laboratoires de chimie et de physique rudimentaires. Tout sera peint en kaki militaire.
Oppenheimer semble ignorer le chaos total qui s’abat sur Los Alamos – même si, des années plus tard, il avouera : « Je suis responsable de la
destruction d’un endroit magnifique 8. » Concentré sur le recrutement des scientifiques qu’il lui faut pour le projet, il n’a pas une minute à perdre avec les tâches administratives qu’exige la sortie de terre d’une petite ville. John Manley, un physicien expérimental qu’Oppie avait choisi comme assistant, fait part de ses très sérieuses réserves sur le site. Manley revenait de Chicago où, le 2 décembre 1942, le physicien italien émigré Enrico Fermi avait, avec son équipe, permis la première réaction nucléaire en chaîne contrôlée de l’histoire. Mais Chicago est une grande ville, avec une université prestigieuse, des bibliothèques de classe mondiale et un vaste réservoir de machinistes, ouvriers verriers, ingénieurs et autres techniciens expérimentés. Dans ce domaine, Los Alamos avait tout de la morne plaine.
« Ce que nous essayions de faire, écrit Manley 9, c’était de construire un nouveau laboratoire au beau milieu du désert du Nouveau-Mexique sans aucun équipement initial, à part les livres présents dans la bibliothèque Horatio Alger ou dans les tiroirs des élèves de la Ranch School, et le matériel de leurs écuries, rien de tout cela n’étant d’un grand secours quand on a besoin d’accélérateurs générateurs de neutrons. » De l’avis de Manley, si Oppenheimer avait été un physicien expérimental, il aurait saisi combien « la physique expérimentale, c’est vraiment 90 % de plomberie », et il n’aurait jamais accepté qu’un laboratoire soit construit dans ce genre d’endroit.
La logistique va être un enfer. Oppenheimer et son groupe initial de scientifiques prévoient d’arriver à Los Alamos à la mi-mars 1943. D’ici là,
assure Robert à Hans Bethe 10, il y aura une communauté viable dirigée par un ingénieur urbaniste. Avec des quartiers pour célibataires et des maisons pour les familles avec une, deux ou trois chambres. Ces logements meublés seront tous équipés d’électricité, mais privés de téléphone pour des raisons de sécurité. Les cuisines auront l’eau chaude et des cuisinières à bois. On annonce des cheminées et un réfrigérateur. Des domestiques disponibles à l’occasion pour les gros travaux ménagers. Une école pour les jeunes enfants, une bibliothèque, une blanchisserie, un hôpital et un service de ramassage des ordures. Un poste de l’armée servant d’épicerie et de bureau de poste. Un centre de loisirs pour des séances de cinéma et des randonnées dans les montagnes voisines. Et Oppie va personnellement promettre une cantine servant de la bière, du coca et de quoi manger un morceau, un mess pour les célibataires et un café « chic » où les couples mariés pourront sortir dîner.
Pour les laboratoires, on ordonne la livraison de deux générateurs de Van de Graaff venus du Michigan, d’un cyclotron expédié de Harvard et d’un générateur Cockcroft-Walton prêté par l’université de l’Illinois. Un matériel indispensable. Les Van de Graaff serviront aux mesures de physique de base. Le Cockcroft-Walton, premier accélérateur de particules au monde, sera nécessaire pour les expériences voyant divers éléments artificiellement transformés en d’autres.
Construire Los Alamos, recruter des scientifiques et assembler tous les équipements nécessaires au premier laboratoire d’armement nucléaire du monde va exiger un administrateur aussi méticuleux que patient. Et début 1943, Oppenheimer n’est ni l’un ni l’autre. Jamais il n’avait supervisé quoi que ce soit de plus conséquent que ses séminaires d’études. En 1938, il avait la charge d’une quinzaine de doctorants ; aujourd’hui, il doit diriger le travail de centaines, et bientôt de milliers de scientifiques et de techniciens. Ses pairs craignent qu’il n’ait pas le bon tempérament pour ce poste. « Il était une sorte d’excentrique – presque un excentrique professionnel quand
je l’ai connu avant 1940, se souvient Robert Wilson 11, un jeune physicien expérimental alors étudiant d’Ernest Lawrence. Il n’était tout simplement pas le genre de type que vous auriez vu en administrateur. » En décembre 1942 encore, James Conant écrivait à Groves pour lui faire part des doutes qui les étreignaient, lui et Vannevar Bush, et de comment ils étaient « en train de se demander si nous avons vraiment trouvé l’homme
idéal pour être chef 12 ».
Même John Manley avait de sérieuses réserves à l’idée d’être l’adjoint d’Oppie. « J’étais quelque peu effrayé par son érudition manifeste, se
souvient-il 13, et son manque d’intérêt pour les questions matérielles. » C’est l’organisation du laboratoire qui préoccupe tout particulièrement Manley. « J’ai harcelé Oppie pendant je ne sais combien de mois au sujet d’un organigramme – qui allait être responsable de ceci et de cela. » Oppenheimer ignore ses supplications jusqu’à ce qu’enfin, un jour de mars 1943, Manley grimpe au dernier étage du LeConte Hall et pousse la porte du bureau d’Oppenheimer. Lorsque Oppenheimer lève les yeux et le voit raide comme un piquet devant lui, il sait exactement ce que Manley est venu chercher. Il saisit une feuille de papier, la jette sur son bureau et souffle : « La voilà, ta saleté d’organigramme ! » Au sein du laboratoire, Oppenheimer envisage quatre grandes divisions : la physique expérimentale, la physique théorique, la chimie et la métallurgie, et enfin, les munitions. En leur sein, les chefs de groupe rendraient compte aux chefs de division, et les chefs de division rendraient compte à Oppenheimer. Un début.
Début 1943, Oppenheimer envoie Robert Wilson, alors âgé de 28 ans, à Harvard pour qu’il s’assure de l’expédition du cyclotron de Harvard à Los Alamos. Le 4 mars, Wilson arrive à Los Alamos pour inspecter le bâtiment qui abritera le cyclotron. Il y trouve le chaos le plus total ; visiblement, il n’y a aucun programme, planning ni chaîne de responsabilité. Wilson va s’en plaindre à Manley, et les deux hommes conviennent de coincer Oppenheimer pour qu’il prenne conscience de l’ampleur du problème. Leur réunion à Berkeley est un désastre : Oppenheimer se met en colère et les
insulte. Estomaqués 14, Wilson et Manley repartent en se demandant s’il est à la hauteur du défi.
Issu d’une lignée de quakers, Wilson est pacifiste lorsque la guerre éclate en Europe : « Pour moi, ce fut un sacré changement de découvrir que
j’allais travailler sur cet horrible projet 15. » Mais, comme tous ceux qu’il va fréquenter à Los Alamos, Wilson craint par-dessus tout de voir les nazis gagner la guerre avec une arme atomique. Et même si, intérieurement, il espère toujours qu’ils pourront un jour prouver l’impossibilité d’une bombe atomique, si la chose est concevable, alors il veut absolument participer à sa mise au point, et vite. Bosseur et sérieux de tempérament, Wilson est au départ crispé par l’arrogance et la nonchalance d’Oppenheimer. « Je ne l’aimais pas trop, commentera-t-il plus tard. C’était un tel petit malin et il supportait mal les imbéciles. Et peut-être ai-je été l’un de ces idiots à lui sortir par les yeux. »
Mais en définitive, aussi déconnecté de ses responsabilités qu’Oppenheimer ait pu sembler avant d’arriver à Los Alamos, il démontre vite sa capacité d’adaptation. Wilson est ébahi, après quelques mois sur le site, de voir son patron se métamorphoser en administrateur charismatique et efficace. Le physicien théoricien autrefois excentrique, l’intellectuel de gauche aux cheveux longs, était en train de devenir un leader de premier ordre, parfaitement organisé. « Il avait du style et de la classe, résume
Wilson 16. C’était un homme très intelligent. Et quelles qu’aient été ses lacunes, en quelques mois, il les avait résorbées, et il en savait manifestement beaucoup plus que nous sur les procédures administratives. Quelles qu’aient été nos réserves, elles ont vite été balayées. » Dès l’été 1943, Wilson a l’impression qu’« avec lui, j’étais plus grand. […] Je suis devenu un gars d’Oppenheimer et je me suis mis à l’idolâtrer. […] J’ai changé du tout au tout ».
Ce qui n’empêche pas Oppenheimer de se montrer souvent
incroyablement candide durant ces premières étapes de planification 17. Sur l’organigramme qu’il remet à Manley, il s’est désigné à la fois directeur du laboratoire et chef de la division théorique. Sauf qu’il va vite comprendre, à l’instar de ses collègues avant lui, qu’il n’a pas le temps d’exercer ces deux fonctions. Il nomme donc Hans Bethe à la tête de la division théorique. De même, auprès du général Groves, il ne requiert au départ qu’une petite poignée de collaborateurs. Selon le major Dudley, durant leurs premiers repérages sur site, Oppenheimer lui aurait indiqué n’avoir besoin que de six scientifiques, et d’un quarteron d’ingénieurs et techniciens. Dudley exagère peut-être, mais le fait est qu’Oppenheimer se lance dans le projet en sous-estimant largement l’ampleur de la tâche. Ainsi, le contrat de construction initial prévoyait un budget de 300 000 dollars. À peine un an plus tard, la facture s’élève déjà à 7,5 millions.
Lorsque Los Alamos ouvre ses portes, en mars 1943, c’est une centaine de scientifiques, d’ingénieurs et de personnel de soutien qui convergent vers
la nouvelle communauté 18. Six mois plus tard, ils sont un millier et, un an plus tard, 3 500 personnes vivent sur la mesa. À l’été 1945, l’avant-poste sauvage d’Oppenheimer est devenu une petite ville d’au moins 4 000 civils et 2 000 hommes en uniforme. La vie se fait dans 300 immeubles résidentiels, 52 dortoirs et quelque 200 caravanes. À elle seule, la « zone technique » rassemble 37 bâtiments, dont une usine de purification du plutonium, une fonderie, une bibliothèque, un auditorium et des dizaines de laboratoires, entrepôts et bureaux.
Au grand dam de quasiment tous ses collègues, Oppenheimer avait initialement accepté l’idée du général Groves : que tous les scientifiques du nouveau laboratoire soient enrôlés dans l’armée comme officiers. Mi-janvier 1943, Oppenheimer va donc se rendre au Presidio, une base de l’armée à San Francisco, pour devenir lieutenant-colonel. Il est soumis à la visite médicale et échoue. Les médecins militaires rapportent qu’à 58 kilos, Oppenheimer pèse 5 kilos de moins que le poids minimum et 12 kilos de moins que le poids idéal pour un homme de son âge et de sa taille. Ils consignent qu’il souffre d’une « toux chronique » depuis 1927, date à laquelle des radios de ses poumons avaient permis de poser un diagnostic de tuberculose. Oppenheimer signale également une « tension lombosacrée ». Deux ou trois fois par mois, il déclare ressentir des douleurs modérées descendant le long de sa jambe gauche. Pour toutes ces raisons, les médecins de l’armée le jugent « définitivement inapte au service actif ». Mais vu que Groves a déjà demandé aux médecins d’autoriser Oppenheimer à travailler, il va lui signer une décharge reconnaissant
l’existence des « défauts physiques susmentionnés 19 » et permettant de le classer en service actif prolongé.
Après la visite médicale, Oppenheimer se fait tailler un uniforme d’officier. Ses motivations sont complexes. Revêtir l’uniforme de colonel est sans doute une belle marque d’assimilation aux yeux d’un homme complexé par ses origines juives. Mais le port d’un uniforme, en 1942, tient également du geste patriotique. Aux quatre coins des États-Unis, des hommes et des femmes arborent le vert militaire comme un rituel symbolique et fondamental de défense de la tribu, du pays – l’uniforme signe matériellement cet engagement. La psyché de Robert n’était pas dénuée de chauvinisme. « Oppie prenait un regard lointain, se souvient
Robert Wilson 20, et me disait que cette guerre était différente de toutes les guerres jamais menées auparavant ; que c’était une guerre pour les principes de la liberté. […] Il était convaincu que l’effort de guerre était un effort de masse pour renverser les nazis et endiguer le fascisme et il parlait d’une armée du peuple et d’une guerre du peuple. […] Sa rhétorique avait si peu changé. On avait toujours le même mode d’expression [politique], sauf que maintenant, il prenait une saveur patriotique, alors qu’auparavant, il n’avait qu’une saveur radicale. »
Mais à peine sa tournée de recrutement des physiciens de Los Alamos entamée, Oppenheimer va découvrir que ses pairs s’opposent catégoriquement à l’idée de devoir travailler sous la férule militaire. En février 1943, son vieil ami Isidor Rabi et d’autres physiciens lui font comprendre que le « laboratoire doit se démilitariser ». Rabi était l’un des rares amis d’Oppie à pouvoir lui dire quand il partait en vrille. « Il pensait que cela allait être formidable de porter l’uniforme parce que nous étions en guerre ; que cela nous rapprocherait du peuple américain, ce genre de conneries. Je sais qu’il désirait sérieusement gagner la guerre, mais, pour nous, il était impossible de fabriquer une bombe de cette façon. » En plus
d’être « très sage, il était très nigaud 21 ».
À la fin du mois 22, Groves accepte un compromis : durant les travaux expérimentaux du laboratoire, les scientifiques resteront des civils, mais lorsque viendra l’heure de tester l’arme, tous revêtiront un uniforme. Los Alamos sera clôturée et assimilée à une base militaire – mais au sein de la « zone technique » du laboratoire, les scientifiques seront uniquement sous les ordres d’Oppenheimer en tant que « directeur scientifique ». L’armée contrôlera l’accès à la communauté, mais pas l’échange d’informations entre les scientifiques ; cette responsabilité incombait à Oppenheimer. Hans Bethe va féliciter Oppie pour ses négociations avec l’armée. « Je pense que
tu mérites un diplôme en haute diplomatie », lui écrit-il 23.
Sur ce point, et concernant d’autres questions d’organisation, Rabi va
jouer un rôle de premier plan. « Sans Rabi, posera Bethe 24, cela aurait été un désastre parce que Oppie ne voulait pas avoir d’organisation. Rabi et [Lee] Dubridge [alors directeur du laboratoire de radiations du MIT] sont venus voir Oppie et lui ont dit : “Il faut que tu aies une organisation. Il faut que le laboratoire soit organisé en divisions et les divisions en groupes. Sinon, rien n’en sortira jamais.” Et Oppie, eh bien, il était comme une poule devant un couteau. C’est Rabi qui lui a insufflé un peu de sens pratique. Il l’a convaincu de ne pas porter l’uniforme. »
Parmi les plus grands regrets d’Oppenheimer : n’avoir pu convaincre Isidor Rabi de s’installer à Los Alamos. La présence de Rabi lui tient tellement à cœur qu’il lui offre le poste de directeur associé du laboratoire – mais en vain. Concevoir une bombe est une idée qui, en elle-même, suscite
chez Rabi des doutes fondamentaux 25. « J’étais fermement opposé aux bombardements depuis 1931, après avoir vu les images de bombardements japonais sur la banlieue de Shanghai. Lâchez une bombe et elle tombe sur les justes et les injustes. Il n’y a pas moyen d’y échapper. Ni pour l’homme prudent, [ni] pour l’honnête homme. […] Pendant la guerre contre l’Allemagne, nous [au Rad Lab] avons certainement contribué au développement de dispositifs de bombardement […] mais c’était un ennemi réel et une affaire sérieuse. Le bombardement atomique allait pousser le principe un peu plus loin et cela ne me plaisait pas, comme cela ne me plaît toujours pas aujourd’hui. Je trouve que c’est atroce. » Pour Rabi, la victoire tient dans une technologie bien moins folklorique : le radar. « J’y ai
réfléchi, se souvient Rabi 26, et j’ai refusé sa proposition. Je lui ai dit : “Je suis très sérieux avec cette guerre. Nous pourrions la perdre à cause d’un mauvais radar.” »
À son refus, Rabi donne également une justification moins pratique, mais plus profonde. Comme il le dit à Oppenheimer, il ne souhaite pas faire de « l’aboutissement de trois siècles de physique » une arme de destruction massive. La déclaration est extraordinaire, Rabi sait qu’elle a tout pour trouver écho chez un homme aussi philosophe qu’Oppenheimer. Mais si Rabi réfléchit déjà aux conséquences morales d’une bombe atomique, Oppenheimer, au beau milieu de la guerre, se fiche, une fois n’est pas coutume, de la métaphysique. Il va vite balayer l’objection de son ami. Il lui
écrit 27 : « Je pense que si je croyais comme toi que ce projet est “l’aboutissement de trois siècles de physique”, il me faudrait adopter une position différente. Pour moi, il s’agit avant tout du développement, en temps de guerre, d’une arme militaire d’une certaine importance. Je ne pense pas que les nazis nous laissent la possibilité de [ne pas] mener cela à bien. » Désormais, une seule chose compte pour Oppenheimer : mettre au point l’arme avant l’ennemi.
Si Rabi refuse de s’installer à Los Alamos, Oppenheimer va néanmoins le convaincre d’assister au premier colloque, et d’être par la suite l’un des rares consultants extérieurs au projet. Rabi devient, comme le désigne Hans Bethe, « le conseiller paternel d’Oppie ». « Je n’ai jamais fait partie du
personnel salarié de Los Alamos, précisera Rabi 28. Je l’ai toujours refusé. Je voulais avoir les coudées franches. Je n’ai été membre d’aucune de leurs commissions, ni de quoi que ce soit de ce genre, simplement le conseiller d’Oppenheimer. »
En outre, c’est grâce à Rabi qu’Hans Bethe, entre autres, va accepter de s’installer à Los Alamos. De même, il incite Oppenheimer à nommer Bethe au poste de chef de la division théorique, qu’il désigne comme « le centre
névralgique du projet 29 ». Quand Rabi a un avis sur toutes ces questions, il sait qu’il peut compter sur la confiance d’Oppenheimer, qui agit ensuite sans tarder sur la base de ses suggestions.
Quand Rabi l’avertit que « le moral est en train de sombrer » au sein du groupe de physiciens travaillant à Princeton, Oppenheimer décide d’importer les vingt scientifiques composant cette équipe à Los Alamos. Une décision qui s’avère particulièrement heureuse. En effet, ce groupe de Princeton comprend non seulement Robert Wilson, mais aussi un jeune physicien de 24 ans, brillant et joyeusement espiègle : Richard Feynman. Oppenheimer a su tout de suite reconnaître le génie de Feynman et le veut à Los Alamos. Mais la femme de Feynman, Arline, se bat contre la tuberculose et Feynman est très clair sur le fait qu’il ne peut s’installer à Los Alamos sans elle. Feynman pense le dossier clos, mais un jour de l’hiver 1943, il va recevoir un appel longue distance de Chicago. C’est Oppenheimer, qui lui dit avoir trouvé un sanatorium pour Arline à Albuquerque. Il lui assure qu’il pourra travailler à Los Alamos et rendre
visite à Arline les week-ends. Feynman est touché, et acquis 30.
Oppenheimer va se plier en quatre pour trouver des hommes prêts à travailler sur la mesa – « la colline », comme on va vite la surnommer. Sa chasse avait même commencé à l’automne 1942, bien avant que Los
Alamos ne soit choisi comme « site Y ». Comme il l’écrit à Manley 31 : « Nous devrions commencer dès aujourd’hui à recruter le plus farouchement possible tous ceux sur lesquels nous pouvons mettre la main. » Parmi ses premières cibles, Robert Bacher, administrateur du MIT et physicien expérimental. Après des mois d’un intense lobbying, Bacher va finalement accepter de s’installer à Los Alamos, en juin 1943, pour diriger sa division de physique expérimentale. Au début du printemps,
Oppenheimer écrit 32 à Bacher que ses qualifications le rendent « pas loin d’être unique, raison pour laquelle je vous ai harcelé pendant tant de mois ». Oppenheimer lui dit croire fermement « en votre stabilité et votre discernement, des qualités auxquelles cette tumultueuse entreprise accorde une très grande importance ». Bacher arrive – mais prévient qu’il démissionnera à la minute où on lui demandera de revêtir l’uniforme militaire.
À la fin du mois de mars 1943, Robert, Kitty et Peter déménagent sur la colline et s’installent dans leur nouvelle maison – une rustique bicoque en rondins et en pierre d’un étage construite en 1929 pour May Connell, la sœur du directeur de la Ranch School, et une artiste qui s’occupait de l’infirmerie. Le « logis des maîtres no 2 » est sis au bout de la « rue de la Baignoire » – appelée ainsi tout simplement parce qu’elle était, avec cinq autres logements datant de la Ranch School, une des rares maisons de la mesa équipée de baignoires. Située dans une rue calme et non pavée au sein de la nouvelle communauté, la maison des Oppenheimer est à moitié camouflée par des arbustes et dispose d’un petit jardin. Avec deux minuscules chambres et un bureau, la maison n’a rien du standing du 1 Eagle Hill. Les enseignants de l’école s’étant toujours restaurés à la cafétéria de l’établissement, la maison ne possède pas de cuisine. Un défaut rapidement comblé grâce à l’insistance de Kitty. Le salon est cependant charmant, avec ses hauts plafonds, sa cheminée en pierre et une énorme baie vitrée donnant sur le jardin. Cette maison sera la leur jusqu’à la fin de 1945.
Ce premier printemps de 1943 33 tient du cauchemar surprise pour bien des nouveaux résidents. Avec la fonte des neiges, les environs ne sont plus qu’un tas de gadoue. Les chaussures en sont constamment crottées. Certains jours, la boue engloutit même les pneus des voitures et les piège comme dans des sables mouvants. En avril, la population de scientifiques se monte à trente personnes. Le gros des nouveaux arrivants se voit logé dans des baraques en contreplaqué recouvertes d’un toit de tôle. Dans une concession à l’esthétique, Oppenheimer persuade les ingénieurs militaires d’intégrer les habitations aux contours naturels du terrain.
Arrivé sur zone, Hans Bethe est accablé. « En fait, j’ai été choqué,
commente-t-il 34. Par l’isolement, par la mauvaise qualité des bâtiments, […] nous avions constamment peur qu’un incendie se déclare et que tout le projet finisse en cendres. » Mais Bethe doit bien admettre que le cadre était « absolument magnifique. […] Les montagnes derrière, le désert devant, d’autres montagnes encore de l’autre côté. C’était la fin de l’hiver, et en avril les sommets étaient encore enneigés, donc c’était très beau à regarder. Mais, clairement, nous étions très loin de tout, très loin du monde. Nous avons appris à vivre avec ».
Le paysage à couper le souffle compense en partie la laideur utilitaire de la ville. « Nous avions un horizon à perte de vue au-delà de la ville et de sa
clôture métallique, écrit Bernice Brode 35, l’épouse du physicien Robert Brode, pour admirer le passage des saisons – le contraste des trembles mordorés à l’automne et des sombres résineux, les blizzards amoncelant la neige en hiver, le vert pâle des bourgeons au printemps et le vent sec du désert sifflant dans les pins en été. Ce fut sûrement une touche de génie que d’établir notre étrange ville au sommet de la mesa, même si bien des êtres sensés ont pu qualifier Los Alamos de ville qui n’aurait jamais dû exister. » Un jour, durant sa tournée de recrutement à l’université de Chicago, Oppenheimer exalte la beauté de la mesa et on entend Leo Szilard
s’exclamer 36 : « Personne ne peut avoir les idées en place dans un tel endroit. Tout le monde devient fou là-bas. »
Et tout le monde va devoir changer ses petites habitudes 37. À Berkeley, Oppenheimer avait toujours refusé de faire cours avant 11 heures, histoire de pouvoir bambocher jusqu’à plus soif ; à Los Alamos, le voilà invariablement en chemin pour la zone technique dès 7 h 30. La zone technique – tout simplement surnommée « la T » – était entourée d’une clôture en fil de fer de plus de trois mètres de haut, surmontée d’une double rangée de barbelés. En charge du contrôle des accès, la police militaire inspectait les badges de couleur de chacun. Le blanc pour les physiciens et autres scientifiques pouvant arpenter librement la « T ». De temps en temps, perdu dans ses pensées, Oppenheimer oublie la présence des gardes armés pourtant tout à fait visibles et postés partout. Un jour, il va même arriver devant la porte principale de Los Alamos et, sans même ralentir, la passer
en trombe. Un garde hurle et tire dans les pneus du véhicule 38. Oppenheimer s’arrête, recule et, après avoir murmuré des excuses, continue sa route. En juillet 1943, inquiet pour la sécurité d’Oppenheimer, Groves lui
écrit 39 pour lui demander d’éviter de rouler en voiture sur plus de quelques kilomètres – et, pour faire bonne mesure, de « s’abstenir de voler en avion ».
Comme tout le monde, Oppenheimer travaille six jours par semaine, avec le dimanche comme jour de repos. Et même en semaine, il opte en général pour une tenue relâchée, avec le genre de vêtements qu’il aurait pu porter au Nouveau-Mexique : un jean ou un pantalon cargo avec une chemise de travail bleue sans cravate. Ses collègues vont suivre son exemple. « Je ne me souviens pas avoir vu une seule paire de chaussures
cirées durant les heures de travail », écrit Bernice Brode 40. Lorsque Oppie est en chemin pour « la T », ses collègues prennent l’habitude de le suivre et de rester silencieux pour l’écouter marmonner ses pensées matinales. « Voilà la mère poule et tous ses petits poussins », observe un résident de Los Alamos. « Son chapeau porkpie, sa pipe et un je-ne-sais-quoi dans le regard lui donnaient une certaine aura », se souvient une militaire de la
WAC de 23 ans 41 employée au central téléphonique. « Il n’avait jamais besoin de rouler des mécaniques ni de crier. […] Il aurait pu exiger la priorité absolue pour ses appels téléphoniques, mais il ne l’a jamais fait. Il a toujours été d’une extrême gentillesse sans que cela ne soit nécessaire. »
Une décontraction savamment étudiée qui va le rendre sympathique à bien des gens qui, autrement, auraient pu se sentir intimidés en sa présence. C’est le cas d’Ed Doty, jeune technicien du Détachement spécial du génie
(SED) de l’armée. Après la guerre, il écrira à ses parents 42 que « plusieurs fois, le Dr Oppenheimer a appelé pour telle ou telle chose […] et à chaque fois, lorsque je décrochais en annonçant “Doty”, la voix à l’autre bout du fil faisait “C’est Oppy” ». Sa désinvolture est aux antipodes des manières du
général Groves qui « exigeait de l’attention, du respect 43 ». Oppie, par contre, obtenait attention et respect le plus naturellement du monde.
Dès le départ, Oppenheimer et Groves ont convenu que les salaires devaient être fixés en fonction de l’emploi précédent de chaque recrue. D’où de grandes disparités puisqu’un homme relativement jeune débauché de l’industrie privée peut très bien être payé largement plus qu’un professeur d’un certain âge et titulaire. Pour compenser cette inégalité, Oppenheimer décrète que les loyers seront calculés au prorata du salaire.
Lorsque le jeune physicien Harold Agnew se plaint 44 et demande à Oppenheimer de lui expliquer pourquoi un plombier gagne près de trois fois le salaire d’un étudiant de deuxième cycle, Oppie répond que les plombiers n’ont aucune idée de l’importance du laboratoire pour l’effort de guerre, contrairement aux scientifiques – ce qui, selon Oppenheimer, justifie la différence de salaire. En clair, que les scientifiques, au moins, ne travaillent pas pour l’argent. Oppenheimer est d’ailleurs à Los Alamos depuis six mois quand sa secrétaire lui rappelle qu’il n’a pas encore touché le moindre
centime 45.
Personne ne compte ses heures. Le laboratoire est ouvert jour et nuit et Oppenheimer encourage tout le monde à gérer son temps comme il l’entend. Il refuse l’installation de pointeuses et il faudra attendre octobre 1944 pour qu’une sonnerie soit mise en place – après qu’un des experts en efficacité du général Groves s’est plaint du relâchement des
horaires. « Le travail était terriblement exigeant », se souvient Bethe 46. Selon le chef de la division théorique, sur un plan purement scientifique, son travail est « beaucoup moins difficile que beaucoup de choses que j’ai pu faire à d’autres moments ». Mais les délais, par contre, sont très stressants. « J’avais l’impression, et cela me poursuivait dans mes rêves d’être derrière un chariot terriblement lourd que je devais pousser tout en haut d’une colline. » Des scientifiques habitués à travailler avec des ressources limitées et quasiment sans contrainte de temps devaient maintenant s’adapter à un monde de ressources illimitées et de délais
serrés 47.
Bethe travaille dans le quartier général d’Oppenheimer, le bâtiment T (pour « théorique »), une morne structure verte de deux étages qui va vite devenir le centre spirituel de la colline. Non loin se trouve le poste de Richard Feynman, aussi engageant que Bethe était grave. « Pour moi, se
souvient Bethe 48, Feynman s’est comme matérialisé de Princeton. Je ne le connaissais pas, mais Oppenheimer oui. Il a été très vif dès le début, mais il ne lui a pas fallu deux mois avant de commencer à m’insulter. » Bethe, 37 ans, adorait avoir quelqu’un avec qui se disputer et Feynman, 25 ans, n’avait pas son pareil pour la chicane. Lorsqu’ils sont ensemble, tout
l’immeuble peut entendre Feynman crier 49 « Non, non, tu es fou ! » ou « C’est délirant ! ». Bethe se mettait alors tranquillement à exposer ses arguments, Feynman se calmait quelques minutes et recommençait à hurler « C’est impossible, tu es fou ! ». Rapidement, leurs collègues vont surnommer Feynman « le moustique » et Bethe « le cuirassé ».
« L’Oppenheimer de Los Alamos était très différent de celui que j’avais
connu, commente Bethe 50. Déjà, l’Oppenheimer d’avant-guerre était quelque peu effacé, timide. L’Oppenheimer de Los Alamos était un cadre résolu. » Mais Bethe est bien en peine d’expliquer cette transformation. L’homme de « science pure » qu’il avait connu à Berkeley se consacrait entièrement à l’exploration des « profonds secrets de la nature ». Oppenheimer n’avait jamais eu le moindre intérêt pour ce qui aurait pu s’approcher d’une entreprise industrielle – le fait est qu’à Los Alamos, c’était bien lui qui était à la barre d’un tel projet. « C’était un problème différent, une attitude différente, et il a changé du tout au tout pour s’adapter à ce nouveau rôle. »
Comme le rappelle le physicien Eugene Wigner 51, Oppenheimer donnait rarement des ordres et parvenait plutôt à communiquer ses désirs « très facilement et naturellement, armé simplement de ses yeux, ses deux mains et d’une pipe à moitié allumée ». Bethe se souvient qu’Oppie ne
dictait jamais 52 « la marche à suivre. Il faisait ressortir le meilleur de nous-mêmes, comme un hôte adroit sait le faire à sa table ». Robert Wilson
abonde 53 : « En sa présence, je suis devenu plus intelligent, plus loquace, plus intense, plus intuitif, plus poétique. Bien qu’étant normalement laborieux à la lecture, lorsqu’il me remettait un papier, j’y jetais un coup d’œil et le lui rendais, prêt à en discuter dans toutes ses nuances. » Rétrospectivement, Wilson admet cependant une bonne dose d’« auto-illusion » dans cette description. « Hors de sa présence, les choses brillantes qui avaient été dites étaient difficiles à reconstituer ou même à se remémorer. Mais qu’importe, le ton avait été donné. J’allais savoir inventer ce qu’il y avait à faire. »
L’abord chétif et ascétique d’Oppenheimer ne faisait qu’accentuer son autorité charismatique. « La puissance de sa personnalité est d’autant plus
forte que sa personne est fragile, observera John Mason Brown 54. Quand il parle, on dirait qu’il grossit, car l’ampleur de son esprit s’affirme tellement qu’on en oublie la malingrité de son corps. »
S’il avait toujours eu le don d’anticiper la prochaine question à se poser pour résoudre un problème de physique théorique, il va désormais surprendre ses collègues par sa compréhension comme instantanée de l’ingénierie, et dans toutes ses facettes. Comme s’en souvient Lee
DuBridge 55 : « Il pouvait lire un document – j’en ai été témoin plusieurs fois –, vous savez, un truc de quinze ou vingt pages dactylographiées, et il disait : “Allons examiner cela pour en parler.” En grosso modo cinq minutes, Oppie compulsait les pages, avant d’en dresser les points essentiels pour tout le monde. […] Il avait une capacité d’assimilation remarquable, si rapide. […] Dans le laboratoire, à mon avis il n’y avait rien d’important qu’Oppie ne connaissait pas sur le bout des doigts. Il était au fait de tout. » Lors d’un désaccord, Oppenheimer sait anticiper les arguments de son contradicteur. David Hawkins, un étudiant en philosophie de Berkeley dont Oppenheimer avait fait son assistant personnel, était aux
premières loges 56 : « On écoutait patiemment le début d’un argument et Oppenheimer finissait par tout résumer. Et de telle sorte que le désaccord semblait s’être envolé. Cela tenait du tour de magie qui suscitait le respect de tous ces gens, dont certains lui étaient même supérieurs en termes de production scientifique. »
L’atout d’Oppenheimer est qu’il peut allumer – et éteindre – à loisir son charme personnel. Ceux qui le connaissent depuis Berkeley savent bien que cet homme n’a pas son pareil pour attirer les autres dans son orbite. Et les gens qui, comme Dorothy McKibbin, font sa connaissance au Nouveau-Mexique en récupèrent invariablement l’envie de lui plaire. « Il vous faisait
faire l’impossible », se rappelle-t-elle 57. Un jour, elle fait la route de Santa Fe, où elle gère le bureau de liaison du laboratoire, jusqu’à Los Alamos pour une réunion consacrée aux soucis de logement affligeant le site. Pour y pallier, on lui demande de reprendre un hôtel à une dizaine de kilomètres de là et de l’aménager de telle sorte qu’il puisse accueillir une centaine d’employés. McKibbin résiste. « Je ne connais rien à l’hôtellerie », proteste-t-elle. À ces mots, la porte du bureau d’Oppenheimer s’entrouvre, il passe une tête et dit : « Dorothy, j’aimerais que vous vous en occupiez. » La tête va ensuite disparaître, la porte se refermer et McKibbin d’acquiescer : « Très bien, je m’en occupe. »
« Je pense qu’il n’avait guère de scrupules à utiliser les gens, se
souvient John Manley 58. Si quelqu’un pouvait lui être utile, alors il était tout naturel pour lui de l’utiliser. » Reste que selon Manley, beaucoup de gens, y compris sa propre personne, adoraient se faire exploiter par Robert parce qu’il s’y prenait avec une merveilleuse adresse. « Selon moi, il se rendait parfaitement compte que l’autre savait de quoi il retournait ; c’était comme une chorégraphie, chacun connaissait ses mouvements, le rôle qu’il devait jouer, et il n’y avait aucun subterfuge. »
Oppenheimer sait aussi écouter et accepter les conseils d’autrui. Quand Hans Bethe propose la mise en place d’un colloque ouvert hebdomadaire, Oppenheimer accepte sur-le-champ. Quand Groves en a vent, il tente de l’empêcher, mais Oppenheimer insiste sur le caractère essentiel d’une telle liberté d’échange intellectuel entre « badges blancs » scientifiques. « Le
contexte de notre travail est si compliqué, écrit Oppie 59 à Enrico Fermi, et l’information a été par le passé si lourdement compartimentée que nous aurons sans doute pas mal à gagner d’une discussion sereine et approfondie. »
Le premier colloque se tient le 15 avril 1943, dans la bibliothèque de l’école désormais désaffectée. Debout devant un petit tableau noir, Oppenheimer commence par quelques banals mots de bienvenue, puis présente Robert Serber, son ancien élève. Serber, explique-t-il, est là pour instruire la quarantaine de scientifiques présents sur la tâche à accomplir. Le nez dans ses notes et bégayant comme à son habitude, Serber, timide et maladroit, s’avance au centre de l’estrade. « La sécurité était atroce, écrira-
t-il plus tard 60. On entendait les marteaux des charpentiers dans le couloir et, à un moment donné, une jambe a percé le panneau d’isorel du plafond, avec au bout sans doute l’un des électriciens à l’œuvre au-dessus. » Alors que l’exposé ne dure que depuis quelques minutes, Oppenheimer envoie John Manley murmurer une remarque à l’oreille de Serber : mieux vaut arrêter de parler de « bombe » pour lui préférer un terme plus neutre, comme « gadget ».
« L’objet du projet, annonce Serber 61, est de produire une arme militaire maniable sous la forme d’une bombe dans laquelle l’énergie est libérée par une réaction en chaîne à neutrons rapides dans un ou plusieurs des matériaux connus pour présenter une fission nucléaire. » Résumant les recherches menées par l’équipe d’Oppenheimer durant leurs séminaires estivaux à Berkeley, Serber rapporte que, d’après leurs calculs, une bombe atomique produirait une explosion équivalente à 20 000 tonnes de TNT. Un tel « gadget » exigerait toutefois de l’uranium hautement enrichi. Ce cœur d’uranium enrichi, de la taille d’un melon, pèserait dans les quinze kilos. Autre possibilité : concevoir une arme à partir d’un élément encore plus lourd, le plutonium, produit par un processus de capture des neutrons à partir d’uranium 238. Une telle bombe au plutonium aurait besoin d’une masse critique bien moindre, et le cœur pourrait donc n’avoisiner que les cinq kilos et ne pas être plus gros qu’une orange. Dans les deux cas, il serait nécessaire d’enfermer le cœur dans une épaisse coque d’uranium ordinaire de la taille d’un ballon de basket. Le poids de l’un ou l’autre de ces dispositifs serait alors poussé à une tonne environ – ce qui permettrait
toujours un acheminement par avion 62.
Si la plupart des scientifiques écoutant Serber étaient déjà au fait des possibilités théoriques inhérentes à la nouvelle physique, de par le cloisonnement de leurs recherches, ils sont aveugles à certains détails. Ainsi, peu réalisent combien de questions fondamentales avaient déjà été résolues, du moins dans les grandes lignes. Les obstacles restant à surmonter pour construire une arme militaire maniable étaient conséquents,
mais pas insurmontables. Certains aspects physiques 63 de la construction d’une bombe atomique demeurent incertains, mais les véritables impondérables relèvent de l’ingénierie et de la conception des munitions. La production de quantités suffisantes d’uranium 235 ou de plutonium nécessiterait un colossal effort industriel. Et même s’il était possible de produire suffisamment de matériaux de qualité militaire, personne ne savait réellement comment concevoir une bombe atomique efficace. Reste que
même Bethe, sceptique de la première heure, comprend 64 dès lors « qu’une fois le plutonium produit, il était presque certain qu’une bombe nucléaire le serait aussi ». Pour l’auditoire de Serber, la vraie nouvelle est que le travail qu’on attend de lui a de quoi contribuer énormément à l’effort de guerre. Un fait suffisant pour remonter le moral des troupes. Par rapport aux attentes d’Oppenheimer, cette première intervention de Serber est un succès : elle transmet le sens de la mission et permet, chez les scientifiques, une prise de conscience des moyens qu’ils ont de changer l’histoire. Mais allait-il parvenir à se dépêtrer des problèmes techniques avant les Allemands ? Et réellement offrir la victoire aux Américains ?
Au cours des deux semaines suivantes, Serber va donner quatre autres conférences d’une heure, pour précisément stimuler le genre de dialogue créatif qu’Oppenheimer appelait de ses vœux. Parmi de nombreuses autres questions, Serber résume la mécanique réelle de ce qu’il désigne comme le « tir » – comment réunir les masses critiques d’uranium ou de plutonium afin de déclencher une réaction en chaîne. Serber s’attarde sur la méthode la plus évidente – la conception du modèle type « canon » – permettant d’atteindre la criticité par le tir d’une balle d’uranium dans une autre masse
d’uranium 235 provoquant une explosion. Mais il suggère 65 également que « les pièces pourraient être montées en anneau comme dans le croquis [joint]. En répartissant un matériau explosif autour de l’anneau et en le mettant à feu, les pièces seraient soufflées vers l’intérieur pour former une sphère ». Cette idée d’implosion des matériaux fissiles venait au départ de Richard Tolman, vieil ami d’Oppenheimer, qui la lui avait suggérée au cours de l’été 1942. Avec Serber, ils vont alors rédiger un mémorandum sur le sujet à destination d’Oppenheimer. Tolman en signera deux autres sur l’implosion et, en mars 1943, Vannevar Bush et James Conant pressent Oppenheimer pour qu’il analyse de près ce concept. Oppenheimer aurait répondu : « Serber s’en occupe. » Si la proposition de Tolman ne parlait pas d’une compression effective d’un matériau solide afin d’en augmenter la densité, l’idée est suffisamment bien formulée pour justifier son inclusion dans les notes de cours de Serber, ne serait-ce qu’à titre d’appendice. Ce qui suffit néanmoins à susciter l’intérêt d’un autre physicien, Seth Neddermeyer, qui demandera à Oppenheimer la permission d’étudier son potentiel. Quelque temps après, Neddermeyer et une petite équipe de scientifiques se retrouvent dans un canyon près de Los Alamos pour tester des explosifs à implosion.
Les cours de Serber auront une longue vie. Exploitant ses notes, Ed Condon les résume par écrit dans un document de vingt-quatre pages. Cette synthèse va devenir une brochure ronéotypée, The Los Alamos Primer, distribuée à tous les scientifiques dès leur arrivée sur le site. Enrico Fermi, entre autres, va assister à certaines des conférences de Serber et déclarer à
Oppenheimer 66 : « Je crois que tes gars veulent réellement fabriquer une bombe. » Oppenheimer est frappé par la surprise qu’il décèle dans la voix de Fermi. Fermi vient alors tout juste d’arriver de Chicago, où le monde scientifique lui semble bien étrangement calme par rapport à l’euphorie qui déborde du laboratoire d’Oppenheimer. Tout le monde – à Chicago, Los Alamos ou ailleurs – était persuadé que si la bombe atomique était possible, alors les Allemands jouissaient d’une longueur d’avance. Mais alors qu’à Chicago, bien des scientifiques chevronnés sont perturbés, voire déprimés par cette idée, à Los Alamos, sous l’impulsion d’Oppenheimer et de son charisme, elle semble avoir un tout autre effet, et pousser les chercheurs à aller de l’avant dans leurs travaux.
Fermi prend un jour Oppenheimer à part pour aborder un autre moyen de tuer un tas d’Allemands. Peut-être, lui dit-il, que des produits de fission radioactifs pourraient servir à empoisonner les réserves alimentaires de l’Allemagne. Et Oppenheimer semble avoir pris l’hypothèse au sérieux. Il ordonne à Fermi de n’en parler à personne, mais rapporte l’idée au général Groves et en discute avec Edward Teller. Teller lui aurait dit que la séparation du strontium 90 d’une pile à réaction en chaîne était faisable. Mais en mai 1943, Oppenheimer décide de suspendre la mise en œuvre de
la proposition – et pour une sombre raison : « À cet égard, écrit-il 67 à Fermi, je pense que nous ne devrions pas nous y essayer à moins de pouvoir empoisonner suffisamment de nourriture pour tuer un demi-million d’hommes, car il ne fait aucun doute que le nombre réel de personnes touchées sera, en raison de la distribution non uniforme, bien inférieur à ce chiffre. » En clair, si l’idée est abandonnée, c’est uniquement parce qu’on ne trouve pas de moyen efficace d’empoisonner en masse la population ennemie.
La guerre a cet effet, elle pousse des hommes civilisés à envisager ce qui était autrefois impensable. À la fin du mois d’octobre 1942, Oppenheimer reçoit un courrier flanqué de la mention « secret » de son vieil ami et collègue Victor Weisskopf. Il lui fait part d’informations préoccupantes venues du physicien Wolfgang Pauli, alors en poste à Princeton. Comme Pauli l’avait écrit à Weisskopf, leur ancien collègue allemand, le physicien Werner Heisenberg, lauréat du prix Nobel, venait d’être nommé directeur de l’Institut Kaiser-Wilhelm de Berlin, un centre de recherche nucléaire. Pauli avait également appris que Heisenberg était attendu en Suisse pour une conférence. Weisskopf ajoute avoir discuté de cette nouvelle avec Hans Bethe, et qu’ils sont tous les deux tombés d’accord sur la nécessité d’une action sans tarder : « Je crois, écrit Weisskopf à Oppenheimer, que la meilleure chose à faire dans cette situation serait d’organiser un enlèvement de Heisenberg en Suisse. C’est ce que feraient les Allemands si Bethe ou toi apparaissiez en Suisse. » Pour cette mission, Weisskopf va même se porter volontaire.
Oppenheimer répond tout de suite à Weisskopf, en le remerciant de sa
lettre « intéressante ». Il dit 68 avoir déjà appris la visite prévue de Heisenberg en Suisse et avoir discuté de la question avec les « autorités compétentes » à Washington. « Je doute que tu entendes encore parler de cette affaire, mais je voulais te remercier et t’assurer qu’elle reçoit l’attention qu’elle mérite. » Les « autorités compétentes » avec lesquelles Oppenheimer s’était effectivement entretenu étaient Vannevar Bush et Leslie Groves, à qui il va transmettre la lettre de Weisskopf. Sans pour autant approuver la proposition – même un enlèvement réussi de Heisenberg, avance-t-il, mettrait la puce à l’oreille des nazis et leur ferait comprendre quelle priorité élevée les Alliés accordent à la recherche nucléaire. En revanche, Oppenheimer est forcé d’admettre auprès de Bush « que la potentielle venue de Heisenberg en Suisse nous offre une opportunité rare ».
Bien plus tard, Groves réfléchira sérieusement 69 à enlever ou assassiner Heisenberg ; en 1944, il dépêche l’agent de l’OSS Moe Berg en Suisse, où, en décembre, l’ancien champion de baseball se charge de la filature du physicien allemand. Pour finalement décider de lui laisser la vie sauve.
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