Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Partie 5

 

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CHAPITRE 31

 

« C’est pas bon signe, hein ? »

 

On avait sûrement calomnié Joseph K.,

car, sans avoir rien fait de mal, il fut arrêté un matin.

Franz Kafka, Le Procès

 

Oppenheimer et Lloyd K. Garrison

 

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À la minute où Oppenheimer informe Strauss qu’il ne démissionnera pas, le directeur général de l’AEC, Kenneth Nichols, s’attelle à mettre en branle une formidable inquisition à l’américaine. Le jour où le jeune avocat de l’AEC rédige la lettre d’accusation contre Oppenheimer, Nichols dit à Harold Green que le physicien est un « fils de pute huileux, mais cette fois,

on va le choper 1 ». Avec le recul, Green verra dans cette remarque le reflet assez fidèle de l’attitude de l’AEC pendant toute l’audition.

La veille de Noël, deux agents du FBI se présentent à l’Olden Manor et s’emparent des documents secrets qu’Oppenheimer a encore en sa possession. Le même jour, Oppenheimer reçoit la lettre d’accusation

officielle de l’AEC, datée du 23 décembre 1953. Nichols informe 2 Oppenheimer que l’AEC se demande désormais « si la poursuite de vos travaux à l’Atomic Energy Commission met en danger la défense et la sécurité générales, et si la poursuite de cet emploi est vraiment cohérente avec les intérêts de la sécurité nationale. La présente lettre vise à vous conseiller sur les démarches qu’il vous est possible d’entreprendre pour aider à la résolution de cette question ». La lettre liste tous les éléments « à charge » d’une association d’Oppenheimer avec des communistes notoires ou inconnus, ses contributions au Parti communiste de Californie, l’affaire Chevalier – et « votre rôle majeur dans la décision d’autres éminents scientifiques de renoncer à travailler sur le projet de bombe à hydrogène, et le fait que l’opposition à la bombe à hydrogène, dont vous êtes le chantre le plus expérimenté, le plus puissant et le plus efficace, a sans le moindre doute ralenti son développement ». À l’exception de cette dernière accusation – avoir retardé la mise au point de la bombe à hydrogène – toutes ces informations avaient été précédemment examinées et rejetées autant par le général Groves que par l’AEC. Groves était parfaitement au courant de tout cela quand il avait ordonné à l’armée d’accorder son habilitation de sécurité à Oppenheimer en 1943, renouvelée par l’AEC en 1947 et ultérieurement.

Que l’opposition d’Oppenheimer à la Super y soit incluse montre bien toute l’ampleur de l’hystérie maccarthyste qui s’est emparée de Washington. En mettant sur le même plan désaccord et déloyauté, elle redéfinit le rôle des conseillers du gouvernement et l’objectif même du conseil. Les accusations de l’AEC ne constituent pas une inculpation précise et ciblée, susceptible de conduire à une condamnation devant un tribunal. Il s’agit plutôt d’une condamnation politique, et Oppenheimer sera jugé par une commission de sécurité de l’AEC nommée par son président, Lewis L. Strauss.

Un ou deux jours avant Noël, la secrétaire d’Oppenheimer est à son bureau lorsque Robert et Kitty entrent dans la pièce et ferment la porte derrière eux. C’est inhabituel : Robert laisse pratiquement toujours sa porte

ouverte. « Ils sont restés longtemps, se souviendra Verna Hobson 3. Il était évident que quelque chose n’allait pas. » Quand ils finissent par ressortir, ils partagent un verre avec Hobson. Plus tard, lorsqu’elle rentre chez elle, elle dit à son mari, Wilder : « Les Oppenheimer ont des problèmes ; je ne sais pas de quel ordre, mais j’ai envie de leur faire un cadeau. » Wilder vient juste d’acheter le disque d’une soprano brésilienne ; Verna l’apporte au bureau le lendemain et l’offre à Robert en disant : « Ce n’est pas un cadeau de Noël, et je ne suis pas allée l’acheter exprès pour vous ; il a déjà été écouté. C’est juste un cadeau que j’ai envie de vous faire aujourd’hui. » Robert le prend et s’assoit, tête baissée, sans bouger pendant un long moment. Puis il lève les yeux et dit : « C’est absolument adorable. »

Plus tard ce même après-midi, Oppie demande à Hobson de venir dans son bureau, ferme la porte et lui dit qu’il veut lui raconter ce qu’il s’est passé. Pendant une heure et demie, il lui détaille non seulement les accusations portées contre lui, mais aussi toute l’histoire de son enfance, de sa famille et de sa vie d’adulte. Hobson ignorait tout. Avec le recul, elle se dira qu’il s’agissait peut-être d’une sorte de répétition de ce qu’il envisageait de dire pour se défendre contre la lettre d’accusation de

Nichols. Il avait décidé que « les éléments soi-disant à charge 4 […] ne peuvent être compris de manière juste sans être inscrits dans le contexte de ma vie et de mon travail ».

Pendant les semaines qui suivent, Robert travaille fiévreusement à préparer sa défense. L’AEC lui a donné trente jours pour répondre aux accusations. Avant tout, il doit réunir une équipe de juristes. Ainsi, début janvier 1954, il consulte Herb Marks et Joe Volpe. Marks est fermement convaincu que son ami doit être représenté par un éminent avocat disposant d’un bon réseau de relations politiques. Volpe n’est pas de cet avis et exhorte Oppenheimer à s’adjoindre les services d’un avocat expérimenté en matière de procès. Oppenheimer et Marks finissent par aller voir Lloyd K. Garrison, associé du cabinet d’avocat new-yorkais Paul, Weiss, Rifkind, Wharton & Garrison. Oppie a fait la connaissance de Garrison au printemps précédent, alors que l’avocat venait d’entrer au conseil d’administration de l’Institute for Advanced Study, et il apprécie ses manières raffinées. La lignée de Garrison est aussi distinguée que sa réputation. Un de ses arrière-grands-pères est l’abolitionniste William Lloyd Garrison, et son grand-père a été rédacteur littéraire de The Nation.  Garrison lui-même est un solide libéral et membre du conseil d’administration de l’American Civil Liberties Union. Peu de temps après le nouvel an, Marks et Oppenheimer rendent visite à Garrison chez lui, à New York, et lui montrent la lettre d’accusation du général Nichols. Une fois que Garrison a lu le document, Robert lui

demande : « C’est pas bon signe, hein 5 ? » Et Garrison de simplement répondre : « Non. »

Garrison se montre compatissant. La première chose à faire, dit-il, est d’obtenir de l’AEC une extension du délai de trente jours pour permettre à Oppenheimer de répondre aux accusations. Le 18 janvier, il se rend à Washington et obtient la prorogation nécessaire. Il tente aussi, sans succès, de recruter comme avocat principal un juriste ayant une expérience des procès. En même temps, il se met à travailler avec Oppenheimer sur sa réponse écrite aux accusations. Les semaines défilent et Garrison devient, par défaut, l’avocat principal d’Oppenheimer. Tout le monde se rend compte, y compris lui-même, que son manque d’expérience en matière de procès en fait un choix loin d’être idéal. Lorsqu’à la mi-janvier, David Lilienthal apprend de la bouche d’Oppenheimer qu’il a gardé Garrison, il

note dans son journal 6 : « J’ai espéré que ce serait un avocat qui ait l’expérience des procès, mais le dossier contre Robert tient si peu debout que, finalement, le choix de son avocat n’importe pas autant que si ce n’était pas le cas. »

 

La nouvelle de l’imminente audition d’Oppenheimer commence à se

répandre dans tout Washington 7. Le 2 janvier 1954, le FBI entend Kitty chercher vainement à joindre Dean Acheson au téléphone pour savoir s’il

sait « où en sont les choses 8 ». Quelques jours plus tard, Strauss rapporte au FBI « subir des pressions de la part de scientifiques […] pour nommer une commission d’audition dans l’affaire Oppenheimer qui “blanchirait” Oppenheimer ». Strauss dit au FBI qu’il « n’a aucunement l’intention de se laisser contraindre à ce genre d’acte ». En outre, il affirme comprendre que la sélection de la commission qui jugera Oppenheimer « est de la plus haute importance ». Vannevar Bush défie Strauss dans son bureau et dit au président de l’AEC que « la ville entière » est au courant de ce qu’il entreprend contre Oppenheimer. Bush l’informe sans ménagement que c’est une « grande injustice » et que s’il poursuit cette affaire, « cela ne manquera pas de se retourner contre Strauss lui-même ». Strauss, furieux, répond qu’il n’en a « rien à faire » et qu’il ne se soumettra pas à un tel « chantage ».

Plus tard, Strauss se présentera comme un homme assiégé, mais en réalité il sait que c’est lui qui a l’avantage. Le FBI lui fournit des comptes rendus quotidiens des faits et gestes et des conversations d’Oppenheimer avec ses avocats, ce qui lui permet d’anticiper toutes les manœuvres juridiques d’Oppenheimer. Il sait que son dossier au FBI contient des informations que les avocats d’Oppenheimer ne verront jamais – parce qu’il va s’assurer qu’ils n’obtiendront jamais l’habilitation de sécurité nécessaire. En outre, c’est lui qui va choisir les membres de la commission d’audition.

Le 16 janvier 9, Garrison sollicite une habilitation de sécurité pour lui-même et pour Herb Marks, à quoi Strauss répond en la refusant à Marks, pourtant un ancien membre de l’équipe juridique de l’AEC. Garrison aurait-il reçu son habilitation à temps pour que cela l’aide à préparer le dossier ? La question reste entière. Quoi qu’il en soit, il décide que si tous les membres de l’équipe de défense ne reçoivent pas d’habilitation, alors aucun d’entre eux ne doit en avoir, décision qu’il ne tarde pas à regretter et sur laquelle il tentera vainement de revenir.

Reste que, fin mars, Garrison apprend que les membres de la commission d’audition vont passer une semaine entière à étudier des dossiers d’enquêtes bruts du FBI sur Oppenheimer. Pire encore, Garrison apprend à son grand désarroi que le « procureur » de l’AEC sera présent pour aider les membres de la commission à naviguer dans les éléments incriminants du dossier du FBI et pour répondre à leurs questions. Garrison a le « mauvais pressentiment » qu’au bout d’une semaine d’immersion dans les dossiers, les membres de la commission verront son client d’un sale œil. Mais lorsqu’il demande à bénéficier du même privilège et à être présent pendant ce briefing d’une semaine, il se fait sèchement rembarrer. Au même moment, Garrison essaie d’obtenir une habilitation de sécurité en urgence pour lui-même, pour pouvoir au moins lire une partie de ces mêmes

dossiers. Mais Strauss indique 10 au département de la Justice qu’« en aucun cas il n’est question d’accorder une habilitation d’urgence ». Du point de vue de Strauss, ni Oppenheimer ni son avocat n’ont aucun des « droits » accordés à un prévenu devant un tribunal de justice ; il s’agit d’une audition de la commission de sécurité du personnel de l’AEC, pas d’un procès civil, et Strauss entend bien en dicter les règles et les arbitrer.

La nature extra-constitutionnelle de ce qu’il met en place pour saper la défense d’Oppenheimer laisse Strauss totalement de marbre. Il sait, et il

n’en a cure, que les écoutes du FBI sont illégales, et dit à un agent 11 « que la couverture technique d’Oppenheimer à Princeton par le Bureau a été des plus utiles à l’AEC qui a ainsi pu être mis au courant à l’avance des mesures qu’il envisageait de prendre ». Ces tactiques choquent Harold

Green à tel point qu’il dit à Strauss 12 « que cette affaire n’est pas tant une enquête qu’une poursuite et qu’il ne veut absolument pas y être mêlé ». Il demande à être dessaisi de l’affaire.

Un jour, alors qu’il rend visite aux Bacher à Washington, Robert laisse clairement entendre à ses hôtes qu’il pense être surveillé. « Il entrait dans la

pièce, se souvient Jean Bacher 13, et, avant toute chose, il écartait les tableaux du mur pour regarder derrière afin de voir où était le micro. » Un soir, il décroche un tableau et s’exclame : « Le voilà ! » Bacher raconte qu’Oppenheimer est « terrifié » à l’idée d’être surveillé.

Lorsqu’un agent du FBI à Newark suggère 14 d’arrêter la surveillance électronique de la maison d’Oppenheimer « compte tenu du fait que cela pourrait rompre le secret professionnel entre un avocat et son client », Hoover refuse. En outre, la surveillance du FBI ne se limite pas à Oppenheimer. Lorsque les vieux parents de Kitty, Franz et Kate Puening, reviennent d’un voyage en Europe en bateau, le Bureau s’arrange pour que leurs bagages soient fouillés de fond en comble par les agents des douanes. Ils photographient également tous les documents écrits que possèdent les Puening. Ce traitement est un tel choc pour le père de Kitty, qui est en fauteuil roulant, et pour Mme Puening, qu’il faut les hospitaliser.

Strauss élève son complot visant à mettre un terme à l’influence d’Oppenheimer sur les affaires de l’AEC au rang de croisade pour l’avenir

de l’Amérique. Il dit 15 à William Mitchell, l’avocat principal de l’AEC, que « si on perd cette affaire, le programme de l’énergie atomique […] va tomber entre les mains de “gauchistes.” Si cela se produit, alors on aura un autre Pearl Harbor. […] Si Oppenheimer est innocenté, alors “n’importe qui” peut l’être, quelles que soient les informations qui l’incriminent ». Puisque c’est l’avenir du pays qui est en jeu, raisonne Strauss, les contraintes légales et éthiques ordinaires peuvent être outrepassées. La simple rupture des liens contractuels entre Oppenheimer et l’AEC ne suffit pas. Si la réputation du physicien n’est pas entachée, Strauss craint qu’Oppenheimer n’utilise son prestige pour devenir un détracteur virulent de la politique d’armement nucléaire de l’administration Eisenhower. Pour

exclure cette possibilité 16, il procède à l’orchestration d’une audition « inquisitoriale » régie par des règles qui assureront l’élimination de l’influence d’Oppenheimer.

Fin janvier, Strauss choisit Roger Robb, Washingtonien de 46 ans, pour conduire les poursuites contre Oppenheimer. Fort de ses sept années d’expérience en tant qu’assistant du procureur fédéral, Robb jouit d’une réputation méritée d’avocat agressif doué d’un talent pour les contre-interrogatoires sans pitié. Il a plaidé dans vingt-trois affaires de meurtres et obtenu des condamnations dans la majorité d’entre elles. En 1951, en tant qu’avocat désigné par le tribunal, il défend avec succès Earl Browder

accusé d’outrage au Congrès. (Browder le qualifiera de « réactionnaire 17 » mais louera ses compétences juridiques.) Robb est politiquement conservateur dans tous les domaines ; il compte parmi ses clients le féroce chroniqueur et animateur radio de droite Fulton Lewis Jr. Au fil des ans, il

entretient également des « relations cordiales 18 » avec le FBI et, apprend Hoover, « coopère toujours totalement » avec les agents du Bureau. À une occasion, Robb saisit l’opportunité de se faire bien voir du directeur en lui écrivant pour le féliciter de sa réponse à l’éminent défenseur des libertés civiles Thomas Emerson, qui a critiqué le FBI dans un essai publié dans la Yale Law Review. Rien d’étonnant, donc, que Strauss parvienne à obtenir une habilitation de sécurité pour Robb en huit jours.

En février et mars, pendant que Robb se prépare pour l’audition, Strauss lui envoie des informations tirées de ses propres notes sur le dossier d’Oppenheimer susceptibles d’être utilisées pour discréditer les témoignages de potentiels témoins de la défense. « Quand le Dr Bradbury

témoignera 19 […]. Quand le Dr Rabi témoignera […]. Quand le général Groves témoignera. » Et pour chaque cas, Strauss fournit à Robb un document dont il est certain qu’il sapera ce que le témoin pourrait avoir à dire pour défendre Oppenheimer. De surcroît, et également à l’instante

demande de Strauss 20, le FBI fournit à Robb ses épais rapports d’enquête sur Oppenheimer – qui comprennent une sélection du contenu des poubelles du physicien, prélevée à sa résidence de Los Alamos.

Après avoir choisi son procureur, Strauss se tourne maintenant vers la sélection des juges. Il a besoin de trois hommes pour siéger à la commission d’examen de sécurité de l’AEC et cherche des candidats qui ne manqueront pas de douter de l’intégrité d’Oppenheimer une fois son passé gauchiste révélé. Fin février, son choix se porte sur Gordon Gray pour présider la commission. Gray, alors président de l’université de Caroline du Nord, a été secrétaire des Armées sous l’administration Truman. Strauss, son vieil ami, sait que Gray est un démocrate conservateur qui a voté pour Eisenhower aux élections de 1952. Gray est un aristocrate sudiste dont la famille tient sa fortune de la R. J. Reynolds Tobacco Company, et il n’a pas la moindre idée de ce dans quoi il est en train de se fourrer. Il semble croire que la mission va durer une quinzaine de jours et qu’Oppenheimer sera blanchi. Ignorant l’importance des enjeux, sans parler de l’hostilité personnelle de Strauss envers Oppenheimer, Gray suggère naïvement la candidature de David Lilienthal pour participer à la commission de sécurité. On ne peut qu’imaginer la tête de Strauss lorsqu’il entend pareille suggestion.

À la place de Lilienthal, Strauss choisit un autre démocrate conservateur fiable, Thomas Morgan, président de la Sperry Corporation. Pour le dernier membre, Strauss choisit un républicain conservateur cette fois, le Dr Ward Evans, dont les deux principales qualifications sont sa formation scientifique – il est professeur émérite de chimie aux universités de Loyola et Northwestern – et ses irréprochables antécédents de refus d’habilitation lors d’auditions précédentes de l’AEC. Gray, Morgan et Evans ignorent tous trois le passif de sympathisant d’Oppenheimer, mais ils ne manqueront pas d’être choqués par ce qu’ils liront dans son dossier. Aux yeux de Strauss, leur ignorance les rend idoines.

 

Oppenheimer est « extrêmement irrité 21 » que la suspension de son habilitation de sécurité puisse bientôt devenir de notoriété publique.

Lorsqu’il finit par prendre un des appels téléphoniques de James Reston 22, du New York Times, qui insiste depuis des jours, ce dernier lui raconte qu’il a entendu dire que son habilitation a été suspendue et que l’AEC est en train d’enquêter sur lui. Il ajoute que cette information a été communiquée au sénateur McCarthy par quelqu’un du gouvernement. Quand Oppenheimer dit qu’il ne pense pas être en mesure de commenter, Reston répond qu’il est sur le point de publier l’article. Oppenheimer persiste à ne pas vouloir faire de commentaires mais lui suggère de parler à son avocat. Reston voit Garrison fin janvier, et les deux hommes parviennent à un accord. Conscient que l’histoire finira par sortir tôt ou tard, Garrison accepte de fournir à Reston une copie de la lettre d’accusation de l’AEC et la réponse

qu’Oppenheimer a préparée. En échange, Reston accepte 23 de retarder au maximum sa publication.

 

La préparation d’Oppenheimer pour sa défense devient un véritable calvaire. La plupart du temps, il reste dans son bureau du Fuld Hall avec Garrison, Marks et d’autres avocats, à rédiger sa déclaration et à discuter de détails du dossier. Chaque soir à 17 heures, il traverse le pré jusqu’à l’Olden Manor ; souvent les avocats l’accompagnent chez lui, où ils travaillent jusque tard dans la nuit. « Ce furent des journées très intenses », se rappelle sa secrétaire. Pourtant, Robert semble presque serein. « Il avait l’air de

vraiment très bien tenir le coup, se souvient Verna Hobson 24. Il avait cette fantastique endurance qu’ont souvent les gens qui se sont remis de la tuberculose. Malgré son incroyable maigreur, il était incroyablement robuste. » Février est désormais bien avancé, et Hobson, secrétaire loyale et prudente à l’extrême, n’a toujours rien dit à son mari de ce qui est en train de se passer. Mais cela la rend mal à l’aise, si bien qu’un jour, elle demande à Robert : « Ai-je votre autorisation de dire à Wilder la nature du problème ? » Oppenheimer la regarde, ébahi, et répond : « Je pensais que

vous l’aviez fait depuis longtemps 25. »

Oppenheimer travaille « incroyablement dur » sur sa lettre en réponse aux accusations de l’AEC. Hobson se souvient qu’il passe « de nouvelle version en nouvelle version en nouvelle version, une tentative douloureuse d’être aussi clair et sincère que possible ».

Si Robert travaille dur pour se défendre, il le fait aussi presque avec fatalisme. Fin janvier, il se rend à Rochester, dans l’État de New York, pour assister à une importante conférence de physique. Tous les visages familiers sont là, y compris Teller, Fermi et Bethe. En public, Robert ne laisse rien voir de l’épreuve qu’il s’apprête à traverser, mais il se confie à Bethe, qui

voit clairement le « désarroi » de son vieil ami. Oppie avoue 26 à Bethe être convaincu qu’il va perdre.

Kitty n’est pas contente du tout de la direction que son équipe juridique fait prendre à son mari. Kitty est une battante. Vingt ans se sont écoulés depuis que, jeune femme, elle se tenait devant les portes de l’usine de Youngstown, dans l’Ohio, pour distribuer des tracts communistes. Aujourd’hui, peut-être pour la première fois depuis cette époque, elle est confrontée à une épreuve qui va demander toute son énergie, sa ténacité et son intelligence. Son passé à elle ne fait-il pas partie des accusations qui pèsent sur son mari ? Elle aussi devra sans doute témoigner. Pour elle aussi, ce sera une véritable ordalie.

Un samedi midi, après avoir travaillé toute la matinée sur sa réponse aux accusations de l’AEC, Oppenheimer sort de son bureau accompagné de Verna Hobson. « J’allais le raccompagner chez lui en voiture », se souvient Hobson. Mais alors qu’ils se dirigent vers le parking, soudain Einstein apparaît et Oppenheimer s’arrête pour discuter. Hobson attend dans la voiture pendant que les deux hommes conversent, et quand Oppie la rejoint, il lui dit : « Einstein trouve que l’attaque dont je suis victime est si scandaleuse que je devrais démissionner. » Se rappelant peut-être de sa propre expérience dans l’Allemagne nazie, Einstein estime qu’Oppenheimer « n’est aucunement obligé de se soumettre à la chasse aux sorcières, qu’il a bien servi son pays, et que si c’est ça, la récompense qu’elle [l’Amérique] lui accorde en échange, il doit lui tourner le dos ». Hobson se rappelle très bien de la réaction d’Oppenheimer : « Einstein ne comprend pas. » Einstein a fui son pays alors qu’il était sur le point d’être submergé par la contagion nazie – et il refusera toute sa vie de remettre le pied en Allemagne. Mais Oppenheimer ne peut pas tourner le dos aux États-Unis. « Il aimait l’Amérique, insistera Hobson plus tard. Et cet amour était aussi profondément ancré que son amour de la science. »

Einstein repart vers son bureau du Fuld Hall et, en hochant la tête dans

la direction d’Oppenheimer, dit à son assistante : « Voilà un 27 narr  [idiot]. »

Einstein, naturellement, ne pense pas que l’Amérique est l’équivalent de l’Allemagne nazie et il ne croit pas qu’Oppenheimer ait besoin de fuir. Mais le maccarthysme lui fait réellement peur. Début 1951, il écrit à son amie la reine Élisabeth en Bavière qu’ici, en Amérique, « la calamité allemande du

passé se répète 28 : les gens consentent sans opposer de résistance et s’alignent avec les forces du mal ». Il craint à présent qu’en coopérant avec la commission de sécurité gouvernementale non seulement Oppenheimer ne s’humilie, mais également qu’il ne donne une légitimité à ce processus empoisonné.

L’instinct d’Einstein ne le trompe pas – et le temps prouvera que celui d’Oppenheimer lui faisait faire fausse route. « Oppenheimer n’est pas un

bohémien comme moi 29, confie Einstein à son amie intime Johanna Fantova. Je suis né avec un cuir d’éléphant ; personne ne peut me faire mal. » Oppenheimer, pense-t-il, est clairement un homme qu’il est facile de blesser – et d’intimider.

 

Fin février 30 – juste au moment où Oppenheimer met la touche finale à sa lettre de réponse aux accusations de l’AEC – son vieil ami Isidor Rabi tente de négocier auprès du président Eisenhower un accord qui permettrait à Robert d’éviter de subir une audition. C’était sans compter sur l’intervention de Strauss. Rabi fait désormais une proposition directe à

Strauss 31 : si lui et Nichols retirent la lettre d’accusation officielle et rétablissent l’habilitation de sécurité suspendue d’Oppenheimer, ce dernier démissionnera au plus tôt de son rôle de conseil à l’AEC. Ce n’est pas comme si l’AEC demandait beaucoup de temps à Oppenheimer non plus – au cours des deux dernières années, il aura accumulé seulement six jours de travail.

Peu après cette rencontre, le 2 mars 1954, Garrison et Marks se rendent en personne au bureau de Strauss et confirment qu’Oppenheimer est prêt à accepter un tel compromis. Mais Strauss, sûr de vaincre, refuse cette

solution : « Hors de question 32. » Les règlements de l’AEC, insiste-t-il, prévoient que l’affaire soit entendue par une commission d’audition. Il rétorque que si Oppenheimer indique son intention de démissionner par écrit, « l’AEC sera disposée à y réfléchir ». C’est un marché de dupes, et, plus tard dans la journée, Garrison et Marks reviennent voir Strauss pour lui annoncer qu’ils ont parlé avec leur client au téléphone et qu’ils ont décidé de « défendre sa cause devant la commission d’audition ».

Ainsi, le 5 mars 1954, la réponse d’Oppenheimer aux accusations portées contre lui, rédigée comme une autobiographie, est remise à l’AEC.

Elle noircit quarante-deux pages dactylographiées 33.

 

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