Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 25 - « Oppie a eu son petit chancre et est maintenant vacciné »
CHAPITRE 25
« Oppie a eu son petit chancre et est maintenant
vacciné »
Il [Oppenheimer] se prend pour Dieu.
Philip Morrison
Oppenheimer est élu au conseil d’administration de l’université de Harvard.
Ici avec James B. Conant et Vannevar Bush.
OceanofPDF.com
Oppenheimer part enseigner la physique à Caltech, mais le cœur n’y est
pas. Comme il s’en rappellera 1 : « J’ai effectivement donné cours, mais je ne pourrais dire aujourd’hui comment j’y suis parvenu […]. Le charme de l’enseignement s’était évaporé après le grand bouleversement de la guerre […]. On m’appelait toujours ailleurs, j’étais distrait et d’autres choses occupaient mon esprit. » De fait, jamais les Oppenheimer n’iront s’installer à Pasadena. Kitty reste à Berkeley, dans la maison d’Eagle Hill, et Robert fait la navette, profitant une ou deux nuits par semaine d’une annexe que lui prêtent ses vieux amis Richard et Ruth Tolman, située juste derrière leur maison. Mais les appels de Washington n’allaient jamais cesser et, au fil des mois, l’arrangement lui semblera de plus en plus difficile à tenir. À la fin du printemps 1946, tout en faisant ses sempiternels cent pas dans une myriade de réunions entre Washington, New York et Los Alamos, Oppenheimer annonce son intention de reprendre son poste à Berkeley à l’automne.
S’ils sont réellement découragés par le fiasco moral et intellectuel qu’est le « plan Baruch », Oppenheimer et Lilienthal poursuivent néanmoins leur collaboration. Le 23 octobre, le FBI surprend les deux hommes en train de discuter de la nomination des membres de la Commission de l’énergie atomique (AEC), créée par l’adoption, le 1 er août,
de la loi McMahon. À son nouvel ami, Oppenheimer déclare 2 : « Je dois te faire un aveu que je n’ai pas cessé de remettre à plus tard jusqu’à ce soir. Je dois te dire que, dans un monde très sombre qui a été le mien depuis notre dernière entrevue, je n’ai pas été un homme abattu. Je ne peux te dire, Dave, à quel point j’admire ce que tu fais et à quel point cela a tout changé pour moi. »
Lilienthal le remercie et ajoute : « Allez, je pense qu’on va enfin réussir à reprendre la main sur ce bordel. »
À l’automne, le président Truman nomme Lilienthal président de la Commission de l’énergie atomique et, comme l’exige le Congrès, lui adjoint un Comité consultatif général (GAC) afin d’assister les commissaires de l’AEC. Malgré l’aversion de Truman pour Oppenheimer, difficile d’écarter le « père de la bombe atomique » d’un tel organe. Raison pour laquelle, en accord avec les recommandations de divers conseillers, Truman l’y nomme en compagnie d’I. I. Rabi, Glenn Seaborg, Enrico Fermi, James Conant, Cyril S. Smith, Hartley Rowe (un consultant de Los Alamos), Hood Worthington (un cadre de la société Du Pont) et Lee DuBridge, tout nouveau président de Caltech. Et Truman de laisser à ces hommes le soin de choisir leur propre président. Mais quand la presse révèle, à tort, que le poste reviendra à Conant, Kitty Oppenheimer demande
à Robert pourquoi ce ne sera pas 3 lui . À sa femme, Robert assure que « ce n’est pas un problème majeur ». En réalité, DuBridge et Rabi sont en train de discrètement s’agiter en coulisses pour que la présidence du comité revienne à Oppenheimer. Quand le GAC se rassemble pour la première fois, au début janvier 1947, les choses sont claires. Retardé par une tempête de neige, Oppenheimer arrive au beau milieu de la réunion pour apprendre que ses collègues viennent de l’élire à l’unanimité.
À cette époque, Oppie est autant dépité par la position soviétique que par l’américaine. Aucun des deux pays ne semble réellement disposé à éviter une course aux armements nucléaires. Et alors que son désespoir s’aggrave et que ses nouvelles responsabilités l’occupent, ses perspectives vont petit à petit changer. En janvier, Hans Bethe lui rend visite à Berkeley
et, au cours de longues discussions, Oppie lui avoue 4 avoir « perdu tout espoir que les Russes acceptent un plan ». Les Soviétiques semblent inflexibles ; et leur proposition d’interdiction de la bombe, parfaitement conçue pour « nous priver sur-le-champ de la seule arme susceptible d’empêcher les Russes d’envahir l’Europe occidentale. » Bethe abonde.
Plus tard au printemps, Oppenheimer fera jouer son influence de président du GAC pour durcir la position américaine dans les négociations. En mars 1947, il se rend à Washington, où Acheson lui présente en avant-première la doctrine Truman, bientôt annoncée par le président. Comme le
précisera Oppenheimer 5 : « Il voulait que je sois très au clair avec le fait que nous entrions dans un violent antagonisme avec les Soviétiques, réalité qu’il fallait toujours garder à l’esprit qu’importe la tournure des pourparlers sur l’atome. » Un conseil qu’Oppenheimer suivra sans se faire prier. Peu après, il s’entretient avec Frederick Osborn, le successeur de Bernard Baruch aux négociations des Nations unies sur l’énergie atomique. À sa
grande surprise 6, Osborn se retrouve face à un Oppenheimer persuadé que les États-Unis devraient se retirer des négociations. Parce que, selon lui, les Soviétiques n’accepteront jamais un plan viable.
L’évolution du regard qu’Oppenheimer porte sur l’Union soviétique est au diapason de la trajectoire générale des débuts de la guerre froide. De son propre aveu, la guerre avait déjà commencé à le détourner de ses enthousiasmes internationalistes et gauchistes. Et un discours prononcé par Staline le 9 février 1946 va enfoncer le dernier clou du cercueil de ses illusions. Oppenheimer – comme la plupart des observateurs occidentaux –
y voit 7 le reflet des craintes soviétiques d’un « encerclement » et « leur besoin de rester sur leurs gardes et de se réarmer ». Et ce qu’il apprend sur l’espionnage soviétique durant la guerre ne fait que l’accabler davantage. Selon un informateur du FBI – un administrateur du campus de Berkeley identifié comme « T-1 » – Oppenheimer va revenir « terriblement
déprimé 8 » d’un briefing à Washington en 1946. « T-1 » rapporte qu’un bureaucrate anonyme y avait « exposé à Oppenheimer des “faits accablants” sur la conspiration communiste ». Ce qui allait définitivement dessiller le physicien sur l’idéologie soviétique.
Lors de ce briefing, Oppenheimer avait été mis au courant d’un scandale d’espionnage canadien, précipité par la défection du Soviétique Igor Gouzenko, employé au chiffre, et ayant permis l’arrestation d’Alan Nunn May, physicien britannique en poste à Montréal et taupe des Soviétiques. Cette « trahison » commise par un collègue scientifique ébranle Oppenheimer au plus profond. Plus tard dans l’année, quand le FBI
viendra l’interroger sur l’affaire Chevalier, il regrette 9 que « souvent les communistes de divers pays autres que l’Union soviétique peuvent être amenés à agir, sciemment ou non, comme des espions de l’Union soviétique ». Impossible pour lui de « concilier la perfidie [des Soviétiques] dans leurs relations internationales avec les objectifs élevés et les visées démocratiques que les communistes locaux [américains] assignent aux Soviétiques ».
Et l’échec du plan Baruch ne fait qu’aggraver les choses. Le rêve d’un contrôle international devra attendre un changement de la situation géopolitique. Oppenheimer comprend combien le fossé idéologique entre les États-Unis et l’Union soviétique ne sera probablement pas comblé de sitôt. « Il est clair, va-t-il déclarer en septembre 1947 devant un parterre
d’officiers du Foreign Service et de l’armée 10, que, même pour les États-Unis, les propositions de ce type [contrôles internationaux] impliquent un renoncement très réel. Entre autres, un renoncement plus ou moins permanent à tout espoir que les États-Unis puissent vivre dans un isolement relatif vis-à-vis du reste du monde. »
Il a parfaitement conscience que bien des diplomates ont vu « leur mâchoire se décrocher » face à la radicalité de ses propositions de contrôle international. Exigeant des sacrifices majeurs et un renoncement au moins partiel à la souveraineté. Mais, vus de l’Union soviétique, Robert saisit désormais combien ces renoncements sont d’une tout autre dimension. Comme il le consigne dans une analyse des plus perspicaces : « C’est parce que le schéma proposé de contrôle [international] est en contradiction flagrante avec le mode actuel de pouvoir étatique en Russie. Le fondement idéologique de ce pouvoir, à savoir la croyance en l’inévitabilité d’un conflit entre la Russie et le monde capitaliste, serait tout bonnement désavoué par une coopération aussi intense ou aussi intime que celle requise par nos propositions pour le contrôle de l’énergie atomique. Ainsi, ce que nous demandons aux Russes, ce n’est rien d’autre qu’un renoncement radical à leur pouvoir étatique et le renversement des bases mêmes de ce pouvoir. »
Oppenheimer le sait, c’est un « grand saut 11 » que les Soviétiques sont incapables de faire et de vouloir. Pour autant, il ne perd pas l’espoir de parvenir, dans un avenir lointain, à un contrôle international. D’ici là, comme il s’en convainc à contrecœur, il va falloir que les États-Unis s’arment. Et il en conclut – avec beaucoup de mélancolie – que la principale tâche de la Commission de l’énergie atomique doit être de « fournir des armes atomiques, de bonne qualité et nombreuses ». Après avoir prêché en 1946 la nécessité d’un contrôle international et d’une ouverture, voilà qu’Oppenheimer commence, en 1947, à se faire à l’idée d’une défense reposant sur un très gros tas d’armes nucléaires.
Qu’Oppenheimer soit un membre en règle de l’establishment
américain 12 saute désormais aux yeux. En plus de la présidence du Comité consultatif général de l’AEC, il va obtenir la très convoitée habilitation de sécurité « Q » (secrets atomiques), présidera l’American Physical Society et siégera au conseil d’administration de Harvard. Oppenheimer y côtoie des hommes aussi influents que le poète Archibald MacLeish, le juge Charles Wyzanski Jr et Joseph Alsop. Début juin 1947, par une journée chaude et ensoleillée, Harvard va même décerner à Oppenheimer un diplôme honorifique. Durant la cérémonie, il écoute son ami le général George C. Marshall dévoiler le plan de l’administration Truman visant à injecter des milliards de dollars dans un programme de redressement économique de l’Europe – le fameux « plan Marshall ».
Oppenheimer et MacLeish vont devenir tout particulièrement proches. Le poète prend l’habitude de lui envoyer ses sonnets et ils entretiennent une correspondance très régulière. Avec Robert, ils partagent les mêmes valeurs libérales, des valeurs qu’ils estiment autant menacées par les communistes à gauche que les radicaux à droite. En août 1949, MacLeish publie un essai d’une étonnante alacrité dans l’Atlantic Monthly, intitulé « The Conquest of America » [la conquête de l’Amérique]. Il y déplore la descente de son pays, après la guerre, dans un climat de dystopie – une utopie négative. Si les États-Unis sont la nation la plus puissante du monde, son peuple semble pris d’hystérie collective, comme une compulsion à se définir en fonction de la menace soviétique. En ce sens, comme le conclut avec ironie MacLeish, l’Amérique a bel et bien déjà été « conquise » par les Soviétiques, vu qu’ils dictent le comportement des Américains.
« Qu’importe les actions des Russes 13, nous avons tout refait en inversé », écrit MacLeish. S’il critique sévèrement la tyrannie soviétique, il regrette que tant d’Américains soient disposés à sacrifier leurs libertés civiles au nom de l’anticommunisme.
MacLeish va demander à Oppenheimer son avis sur son article. Dans sa réponse, Robert révèle l’évolution de ses propres opinions politiques. Il estime que la description faite par MacLeish de « l’état actuel des choses » est magistrale. Mais sa prescription – MacLeish en appelle à une « redéclaration de la révolution de l’individu » – le chagrine. Une telle exhortation à un individualisme tout jeffersonien lui semble quelque peu inadéquate et pas très fraîche. « L’homme est à la fois une fin et un instrument », écrit Oppenheimer. À MacLeish, il rappelle le « rôle profond que jouent la culture et la société dans la définition même des valeurs humaines, du salut et de la libération de l’homme ». Ce qui fait qu’il « pense que ce qui est nécessaire est quelque chose de beaucoup plus subtil que l’émancipation de l’individu de la société ; cela implique, avec une conscience que les cent cinquante dernières années n’ont cessé d’aiguiser, la fondamentale dépendance de l’homme à ses semblables ».
Robert va ensuite raconter à MacLeish sa promenade de minuit avec Niels Bohr, lorsque la mesa était sous la neige, et au cours de laquelle le Danois lui avait exposé sa philosophie de l’ouverture et de la complémentarité. Comme il le commente, Bohr apporte « ce nouvel éclairage sur les relations entre l’individu et la société sans lequel il nous est impossible de répondre de manière efficace ni aux communistes, ni aux archaïques, ni à nos propres confusions ». MacLeish répondra très favorablement à la lettre de Robert : « Tu me fais une extraordinaire faveur de m’écrire si longuement. Le point que tu soulèves est, bien sûr, le nœud
de toute l’affaire 14. »
En matière de transformation politique, celle de Frank Oppenheimer va
être, sans surprise, moins brutale. S’il n’est plus communiste 15, il ne pense pas que les Russes sont une réelle menace pour les États-Unis. Un sujet sur lequel les deux frères auront quelques-unes de leurs plus sérieuses disputes
idéologiques. À son frère, Robert dit 16 penser que « les Russes sont prêts à se mettre en ordre de marche si on leur en donne l’occasion ». Face aux Soviétiques, il soutient la ligne dure de Truman et lorsque Frank tente de le contredire, « Robert disait savoir des choses qu’il ne pouvait pas rapporter, mais qui l’avaient convaincu qu’on ne pouvait s’attendre à ce que les Russes coopèrent ».
Un soir, dans une rue de New York, Haakon Chevalier tombe sur Phil Morrison et tous deux vont faire le tour des événements survenus depuis le début de la guerre. Aux yeux de Chevalier, Morrison est un ancien camarade. Mais il le connaît aussi comme l’un des amis les plus proches d’Oppie avant la guerre, et comme l’un des physiciens majeurs à l’avoir suivi à Los Alamos.
« Et Opje ? Tu as des nouvelles ? demande Chevalier 17.
— Je ne le vois quasiment plus, répond Morrison. Nous ne parlons plus la même langue. […] Il gravite dans un autre cercle. » Et Morrison de donner comme exemple cette discussion qu’ils avaient eue un jour avec Oppenheimer, durant laquelle Oppie n’avait pas arrêté de parler d’un « George ». Morrison avait fini par l’interrompre pour lui demander qui était ce George. « Tu vois, dira Morrison à Chevalier, pour moi, le général [George C.] Marshall est le général Marshall, ou le secrétaire d’État, pas George. C’est typique. » De l’avis de Morrison, Oppenheimer avait changé : « Il se prend pour Dieu. »
Le 26 juin 1946 18, Chevalier est chez lui, à travailler à son roman, quand deux agents du FBI frappent à sa porte. Ils ont des questions à lui poser sur ce qui s’est passé avec Oppenheimer au début de l’hiver 1943 et insistent pour que Chevalier vienne avec eux dans le centre de San Francisco, où ils ont leur bureau. À sa grande surprise, les agents du FBI vont lui demander, et à plusieurs reprises, s’il avait approché à l’époque trois autres scientifiques. Chevalier nie avoir parlé à qui que ce soit d’autre qu’Oppenheimer. Après près de huit heures d’interrogatoire, Chevalier accepte à contrecœur de signer cette déposition : « Je souhaite déclarer qu’à ma connaissance et dans mes souvenirs actuels, je n’ai approché personne d’autre qu’Oppenheimer pour demander des informations au sujet des
travaux du laboratoire des radiations 19. » Mais il va ensuite soigneusement nuancer cette déclaration catégorique : « Il se peut que j’aie dit, en passant, à un certain nombre de personnes qu’il était souhaitable d’obtenir ces informations pour la Russie. Je suis certain de n’avoir jamais fait d’autre proposition spécifique à ce sujet. » Dans ses mémoires, Chevalier écrira avoir longtemps tourné autour de la question : comment le FBI avait-il eu vent de ses conversations avec Eltenton et Oppenheimer ? Et, de même, impossible pour lui de comprendre pourquoi les agents avaient pu penser qu’il avait approché trois scientifiques.
Un peu plus tard, peut-être en juillet ou en août 1946 20, Chevalier et Eltenton vont se retrouver par hasard au même déjeuner chez un ami commun à Berkeley. Soit la première fois qu’ils se revoient depuis 1943. Chevalier lui raconte sa mésaventure de juin avec le FBI et Eltenton se raidit : lui aussi a reçu la visite du FBI, le même jour et pour les mêmes motifs. Comment le FBI pouvait-il être au courant de leur conversation ?
Quelques semaines après, Oppenheimer invitera les Chevalier à un cocktail à Eagle Hill. Le couple arrive tôt, comme on le lui avait demandé, afin que les vieux amis aient la possibilité de discuter avant l’arrivée des
autres convives. Selon le récit qu’en fera Chevalier dans ses mémoires 21, dès qu’il aborde le sujet de son interrogatoire chez les fédéraux « d’un coup, le visage d’Opje s’est assombri ».
« Sortons », lui dit Robert. Ce que Hoke traduit comme « ma maison est sur écoute ». Ils se dirigent vers le jardin arrière, dans un coin boisé de la propriété. Tout en marchant, Chevalier raconte son interrogatoire par le menu. « Opje était manifestement très contrarié, écrira Chevalier en 1965. Il m’a noyé sous les questions. » Quand Chevalier lui fait part de son hésitation à mentionner sa conversation avec Eltenton au FBI, Oppenheimer le rassure : c’était la meilleure chose à faire. « Tu sais, il fallait que je dénonce cette conversation, pose alors Oppenheimer.
— Oui », abonde Chevalier. Mais, au fond de lui, il se demande si la chose était vraiment nécessaire. « Et cette histoire d’approche de trois scientifiques et de tentatives répétées pour obtenir des informations secrètes ? Elle vient d’où ? »
Une question cruciale à laquelle, à en croire Chevalier, Oppenheimer ne donnera aucune réponse.
Le 5 septembre 1946, à peine quelques jours après cet échange lunaire avec Chevalier, c’est à la porte du bureau d’Oppenheimer à Berkeley que frappent des agents du FBI. Sans surprise, ils souhaitent lui poser des questions sur sa conversation de 1943 avec Chevalier. Fidèle à ses habitudes, Oppie se montre d’une extrême politesse et leur explique que Chevalier l’avait informé du projet d’Eltenton et qu’il s’y était immédiatement opposé. Il se souvient avoir dit à Chevalier qu’une telle
initiative « était de la trahison ou presque 22 ». Et il dément catégoriquement que Chevalier ait voulu lui soutirer des informations sur la bombe. Interrogé plus avant, « Oppenheimer a déclaré qu’en raison du temps écoulé depuis l’incident, il n’avait pas une idée précise des mots exacts utilisés par lui et Chevalier dans leur conversation, et que tout effort actuel de sa part pour reconstituer leur conversation ne serait que pure conjecture, mais qu’il se souvenait parfaitement avoir utilisé les mots “trahison” ou “traître” devant Chevalier ». Et aux questions des agents du FBI sur les approches de trois autres scientifiques liés au projet Manhattan, Oppie va dire avoir « concocté » cette partie de l’histoire afin de protéger l’identité de Chevalier. « Oppenheimer a déclaré qu’en rapportant précédemment cette affaire au MED [Manhattan Engineer District], il avait essayé de protéger l’identité de Chevalier et, pour ce faire, avait “concocté une histoire fabriquée de bout en bout” qu’il allait plus tard décrire comme une “histoire de corne-cul”, à savoir que trois associés non identifiés avaient été contactés pour le compte d’Eltenton pour obtenir des informations. »
Pourquoi ? Pourquoi Oppenheimer a-t-il admis avoir menti lors de ses déclarations de 1943 ? Une explication, évidente, serait que cette version de l’histoire ne soit rien d’autre que la vérité. Face à Pash en 1943, il aurait ainsi paniqué et embelli son récit avec trois scientifiques fictifs pour dramatiser son importance et qu’on le laisse tranquille. Ou alors parce qu’avec Chevalier, dans le jardin, il s’était rendu compte que son ami n’avait pas approché trois autres scientifiques, contrairement à ce qu’il avait cru et dit au départ. Après tout, comme cibles potentielles, Eltenton avait bien cité Oppenheimer, Lawrence et, peut-être, Alvarez à Chevalier – et il est dès lors tout à fait plausible que Chevalier en ait fait part à Oppenheimer dans la cuisine. Troisième hypothèse : Oppie avait dit une certaine version de la vérité en 1943, mais se sentait désormais obligé de changer son histoire pour protéger à la fois Chevalier et les scientifiques anonymes. Un argument que ses ennemis ne cesseront de faire valoir durant son audition de sécurité de 1954, sauf que c’est l’explication la moins plausible. Car Oppenheimer avait parlé à Chevalier depuis belle lurette, et Lawrence et Alvarez n’avaient plus guère besoin de sa protection. Désormais, il n’y avait plus qu’une personne à avoir besoin d’être protégée, et elle s’appelait Robert Oppenheimer. Admettre face au FBI, en 1946, qu’on avait menti aux services de renseignements militaires en 1943 n’était pas la meilleure façon de se mettre à l’abri – à moins qu’il s’agisse de la vérité toute nue. Autant d’explications, et d’autres encore, qui seront de nouveau soulevées et triturées huit ans plus tard, lors de l’audition de sécurité de Robert. Les contradictions entre ces deux récits seront dévastatrices.
Fin 1946, Lewis Strauss, l’un des membres nommés par Truman de la toute nouvelle Commission de l’énergie atomique, s’envole pour San Francisco, où il sera accueilli à l’aéroport par Ernest Lawrence et Oppenheimer. Avant d’aborder ce qui se trame à l’AEC, Strauss prend Oppenheimer à part et lui dit devoir discuter avec lui d’un autre sujet. Jusqu’ici, Strauss n’avait rencontré Oppenheimer qu’une seule fois, à la fin de la guerre. Sur le béton du tarmac, Strauss lui explique appartenir au conseil d’administration de l’Institute for Advanced Study de Princeton, dans le New Jersey. Et qu’il est à la tête du comité de sélection d’un nouveau directeur de l’institut. Le nom d’Oppenheimer figure en tête d’une liste de cinq candidats et les administrateurs ont donné leur feu vert à Strauss pour qu’il lui propose le poste en personne. Oppenheimer exprime
son intérêt, tout en précisant avoir besoin de temps pour y réfléchir 23.
À peu près un mois plus tard, à la fin janvier 1947, Oppenheimer s’envole à son tour pour Washington et, au cours d’un long petit déjeuner, écoute Strauss lui présenter le poste. Au téléphone, plus tard dans la journée, Oppenheimer informe Kitty qu’il n’a pas encore pris sa décision mais qu’il regarde d’un « plutôt bon œil » la proposition. Il lui dit aussi que Strauss « a de très bonnes idées » sur ce qu’il pourrait faire avec l’Institut –
même si elles ne sont pas très réalistes 24.
À l’époque, l’Institut est surtout connu pour être le refuge intellectuel d’Albert Einstein. Quand Strauss lui demande de décrire le directeur idéal,
Einstein répond 25 : « Ah, ça, je peux le faire volontiers. Il vous faut chercher un homme très calme qui ne dérangera pas les gens qui essaient de penser. »
Un nouveau défi qu’Oppenheimer est enclin à accepter. Le poste fait appel à ses talents d’administrateur et lui laisserait suffisamment de temps pour s’acquitter de ses autres responsabilités au sein du gouvernement. Et, pour ne rien gâcher, son emplacement est parfait – à une courte distance en train de Washington et de New York. Mais Oppenheimer veut quand même prendre son temps pour donner sa réponse. Jusqu’à ce que, paraît-il, les Oppenheimer entendent aux informations, dans leur autoradio, que Robert Oppenheimer venait d’être nommé directeur de l’Institute for Advanced
Study. « Eh bien, dira Robert à Kitty, je suppose que c’est réglé 26. »
Un éditorial du 27 New York Herald Tribune salue cette nomination en la jugeant « parfaite ». « Son nom est le Dr J. Robert Oppenheimer, peut-on y lire, mais ses amis l’appellent “Oppy”. » Et le Tribune de le couvrir d’éloges. Oppenheimer y est décrit comme un « homme remarquable », un « scientifique parmi les scientifiques », un « homme doté d’un solide sens pratique » et de « beaucoup d’esprit ».
Lewis Strauss, pour sa part, est agacé 28 qu’Oppenheimer ait mis autant de temps à se décider. Millionnaire autodidacte, Strauss avait commencé sa carrière comme vendeur de chaussures itinérant, avec l’équivalent du bac en poche. En 1917, alors qu’il n’a que 21 ans, il décrochera un poste d’assistant auprès de Herbert Hoover, ingénieur et homme politique en devenir, à la réputation de républicain « progressiste » à la Teddy Roosevelt. À l’époque, Hoover est en charge des programmes d’aide alimentaire du président Woodrow Wilson pour les réfugiés européens poussés à l’exil par la Grande Guerre. Aux côtés d’autres protégés de Hoover, tels que Harvey Bundy, un jeune et brillant avocat de Boston, Strauss va se servir de ce poste comme tremplin vers Wall Street. Après la guerre, Hoover l’aide à obtenir un poste convoité dans la banque d’investissement new-yorkaise Kuhn, Loeb. Travailleur et obséquieux, Strauss va vite épouser Alice Hanauer, la fille d’un associé de Kuhn, Loeb. En 1929, il devient lui-même associé et gagne plus d’un million de dollars par an. Il sortira relativement indemne du krach de 1929. Au cours des années 1930, il va fermement s’opposer au New Deal, mais neuf mois avant Pearl Harbor, convaincra l’administration Roosevelt de lui confier un poste au Bureau de l’armement du département de la Marine. Il y deviendra l’assistant spécial du secrétaire à la Marine James Forrestal et terminera la guerre avec le grade honorifique de contre-amiral. En 1945, au sortir de la guerre, Strauss avait su faire jouer ses relations à Wall Street et à Washington pour se tailler une place de choix dans l’establishment américain. Et, au cours des deux décennies suivantes, c’est une influence des plus funestes qu’il exercera sur l’existence d’Oppenheimer.
La première impression d’Oppie sur Strauss sera figée sur une écoute
téléphonique du FBI 29 : « Quant à Strauss, je le connais un peu […]. Il n’est pas très cultivé, mais il ne fera pas barrage. » Selon ce qu’en dit Lilienthal à Oppie, il voit en Strauss « un homme à l’esprit actif, certainement conservateur, visiblement pas si pire ». Deux évaluations bien en deçà de la vérité. Straus était pathologiquement ambitieux, tenace et susceptible à l’extrême, soit la recette d’un adversaire particulièrement dangereux dans une guerre bureaucratique. Selon l’un de ses collègues commissaires de
l’AEC 30 : « Si vous n’êtes pas d’accord avec Lewis sur quoi que ce soit, d’abord il se dit que vous êtes un imbécile. Mais si vous persévérez à ne pas le suivre, il en conclut que vous êtes forcément un traître. »
La décision de son mari de partir s’installer à l’Est rend Kitty folle de joie. Une écoute du FBI l’entendra dire à un démarcheur qu’ils ne partiront
« pas longtemps – seulement quinze ou vingt ans 31 ». D’Oppie, elle sait que leur nouvelle maison à Princeton, l’Olden Manor, compte dix chambres,
cinq salles de bain et un « plaisant jardin 32 ». Sans surprise, les collègues d’Oppenheimer à Berkeley en sont pour une belle déception. Le président du département de physique décrit son départ comme « le plus grand coup
jamais subi par le département 33 ». Ernest Lawrence est d’autant plus dépité qu’il apprend la nouvelle de la défection d’Oppenheimer à la radio. Mais les
amis d’Oppenheimer sur la côte est, eux, sont ravis. Isidor Rabi lui écrit 34 : « Je suis terriblement heureux de ta venue […]. C’est pour toi une formidable rupture avec le passé et le moment n’aurait pas pu être mieux choisi. »
Avant d’accepter le poste à Princeton, Oppenheimer fait savoir à Strauss
qu’« il y a des informations désobligeantes à mon sujet 35 ». Sur le moment, Strauss ne tiendra pas compte de cet avertissement. Mais, en vertu de la loi McMahon nouvellement adoptée, le FBI peut examiner les habilitations de sécurité de tous les employés de la Commission de l’énergie atomique et tous les commissaires seront tenus de lire le dossier d’Oppenheimer. Comme le pose un assistant de J. Edgar Hoover, cela va permettre au Bureau de « mener une enquête ouverte et approfondie sur Oppenheimer
puisque nous n’avons plus à être discrets ni prudents 36 ». On envoie donc des agents filer Oppenheimer et interroger plus d’une vingtaine de ses associés, dont Robert Sproul et Ernest Lawrence. Tous se portent garants de sa loyauté. Comme Sproul le raconte à un agent, Oppenheimer lui a dit être « honteux et gêné » de son passé de gauchiste. Pour Lawrence, Oppie « a eu son petit chancre et est maintenant vacciné ».
Mais qu’importe ces attestations sur la fiabilité d’Oppenheimer, Strauss et d’autres commissaires de l’AEC vont vite apprendre du FBI que l’habilitation de sécurité d’Oppenheimer n’aura rien d’une formalité. Fin février 1947, Hoover envoie à la Maison Blanche un résumé de douze pages du dossier d’Oppenheimer, qui se focalise sur les associations du physicien avec des communistes. Le samedi 8 mars 1947, le rapport est également transmis à l’AEC et, peu après, Strauss convoque l’avocat général de l’AEC, Joseph Volpe, dans son bureau. Volpe pourra constater combien Strauss est « visiblement ébranlé » par ce qu’il a lu. Les deux hommes étudient en silence les documents, jusqu’à ce que Strauss se tourne vers
Volpe et dise : « Joe, qu’en pensez-vous 37 ? »
Volpe répond : « Bon, si quelqu’un publiait tout ce qui se trouve dans ce dossier et disait qu’il s’agit du principal conseiller civil de la Commission de l’énergie atomique, cela ferait sacrément de bruit. Ses antécédents sont effroyables. Mais votre responsabilité est de déterminer si cet homme représente actuellement un risque de sécurité, et, à l’exception de l’histoire
avec Chevalier, je ne vois rien dans ce dossier qui permette de l’établir 38. »
Le lundi suivant, les commissaires de l’AEC se réunissent pour discuter du problème. Tous comprennent que le refus d’accorder l’autorisation à Oppenheimer pourrait avoir de graves conséquences politiques. James Conant et Vannevar Bush expliquent aux commissaires que les allégations du FBI ont déjà été entendues et récusées des années auparavant. Ils savent néanmoins que si l’AEC souhaite approuver l’habilitation de sécurité d’Oppenheimer, il faudra l’accord du FBI. Le 25 mars, Lilienthal va donc voir le patron du FBI. Hoover ne digère toujours pas qu’Oppenheimer n’ait pas rapporté sa conversation avec Chevalier en temps voulu. Mais il est bien forcé d’admettre que si Oppenheimer « a pu à un moment donné frôler le communisme, tout porte à croire qu’il s’est éloigné d’une telle position depuis un certain temps. » Lorsqu’on l’informe que les responsables de la sécurité de l’AEC estiment que les preuves manquent pour refuser l’habilitation à Oppenheimer, Hoover fait savoir qu’il ne poussera pas l’affaire plus loin. En réalité, que le statut de sécurité d’Oppenheimer relève de la responsabilité bureaucratique de l’AEC l’arrange, vu que cela laisse au FBI la liberté de poursuivre sa propre enquête. Mais Hoover va prévenir son monde que pour Frank Oppenheimer, il sera bien moins conciliant – et que le FBI n’approuvera pas le renouvellement de son habilitation de sécurité.
Ensuite, Strauss dira à Oppenheimer avoir examiné son dossier du FBI
« assez attentivement 39 », sans rien y voir qui puisse empêcher sa nomination au poste de directeur de l’Institute for Advanced Study. Mais, naturellement, l’autorisation en bonne et due forme des commissaires de l’AEC prendra plus de temps. Ce n’est que le 11 août 1947 que la Commission de l’AEC accordera officiellement à Oppenheimer sa top secrète autorisation « Q ». Et dans un scrutin à l’unanimité. Même Strauss, le commissaire le plus conservateur, avait voté oui.
OceanofPDF.com