Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 12 - « Le coordinateur de la Rupture rapide »
CHAPITRE 12
« Le coordinateur de la Rupture rapide »
J’ai pu directement constater l’énormité
de la puissance intellectuelle d’Oppenheimer,
leader incontesté de notre groupe.
[…] En tant qu’expérience intellectuelle, ce fut inoubliable.
Hans Bethe
Robert Serberg, l’un des étudiants d’Oppenheimer, devenu son ami de toujours.
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Constantes et souvent brillantes, les contributions d’Oppenheimer aux réunions sur le « problème de l’uranium » impressionnent. Très vite, il devient indispensable. Exception faite de son orientation politique, il est la recrue idéale pour cette équipée scientifique. Sa compréhension des enjeux est profonde, ses compétences interpersonnelles grandement améliorées et, face à la masse de problèmes à résoudre, son enthousiasme est contagieux. En moins de quinze ans, par son travail et sa vie sociale, Oppenheimer aura su faire oublier le prodige scientifique malhabile qu’il était pour devenir un leader intellectuel sophistiqué et charismatique. Le côtoyer à l’œuvre, c’est vite comprendre que si l’on veut résoudre rapidement les problèmes attenants à la fabrication d’une bombe atomique, Oppie doit être aux manettes.
Comme bien d’autres physiciens américains, Oppenheimer a su dès février 1939 qu’une bombe atomique était réellement possible. Mais parvenir à susciter l’intérêt du gouvernement demandera du temps. Un mois avant que la guerre n’éclate en Europe (le 1 er septembre 1939), Leo Szilard persuade Albert Einstein de signer de son nom la lettre qu’il a écrite pour le
président Franklin Roosevelt. Le président s’y voit averti 1 « que des bombes extrêmement puissantes d’un nouveau type pourraient être construites ». Le texte souligne qu’« une seule bombe de ce type, transportée par bateau et explosant dans un port, pourrait très bien détruire le port entier ainsi qu’une partie du territoire adjacent ». Comme un mauvais présage, il laisse entendre que les Allemands sont peut-être déjà en train de travailler sur un tel projet : « Je crois savoir que l’Allemagne a effectivement arrêté la vente d’uranium des mines tchécoslovaques qu’elle vient de s’approprier. »
La lettre d’Einstein à peine reçue, le président Roosevelt mettra sur pied
un « Comité de l’uranium 2 » ad hoc dirigé par un physicien, Lyman C. Briggs. Sauf que, pendant quasiment deux ans, il restera au point mort. De l’autre côté de l’Atlantique, par contre, deux physiciens allemands réfugiés en Grande-Bretagne, Otto Frisch et Rudolf Peierls, vont convaincre le gouvernement britannique en guerre de la réelle urgence que constitue un projet de bombe atomique. Au printemps 1941, un groupe britannique ultra-secret – nom de code « Commission MAUD » – produit un rapport intitulé « L’utilisation de l’uranium pour une bombe ». Le rapport indique qu’une bombe fabriquée à partir de plutonium ou d’uranium pourrait être d’une taille suffisamment réduite pour être embarquée dans les avions existants – et voir le jour en deux ans. À peu près à la même époque, en juin 1941, l’administration Roosevelt crée un Bureau de la recherche et du développement scientifiques (OSRD) pour mettre la science au service de l’armée. L’OSRD est dirigé par Vannevar Bush, ingénieur et professeur du MIT, alors président de la Carnegie Institution à Washington. Initialement, Bush affirme au président Roosevelt que la conception d’une bombe atomique est une possibilité « très éloignée ». Après avoir lu le rapport MAUD, Bush change d’avis. Et bien que la question lui semble encore « très abstruse », comme il l’écrit à Roosevelt le 16 juillet 1941, « une chose est certaine : si une telle détonation était rendue possible, elle serait des milliers de fois plus puissante qu’avec les explosifs dont nous disposons aujourd’hui, et y avoir recours promet d’être déterminant ».
Soudain, la situation se débloque. Convaincu par ce mémorandum que Bush lui envoie en juillet, Roosevelt décide de remplacer le Comité de l’uranium de Briggs par un comité exécutif placé sous l’égide directe de la Maison Blanche. Avec le nom de code « Comité S-1 », ce groupe rassemble Bush, James Conant de Harvard, le secrétaire à la Guerre Henry Stimson, le chef d’état-major George C. Marshall et le vice-président Henry Wallace. Tous pensent être engagés dans une course contre les Allemands, et que les premiers arrivés pourront décider de l’issue de la guerre. Conant prend la présidence du S-1 et, avec Bush, va profiter de gigantesques ressources gouvernementales pour, aux quatre coins du pays, recruter des scientifiques et les faire travailler sur le projet de bombe.
En janvier 1942, Robert saute de joie lorsqu’il apprend que Berkeley envisage de lui confier la recherche sur les neutrons rapides – un travail
qu’il juge essentiel à l’entreprise. Selon la présentation que Lawrence 3 fait à Conant, Oppenheimer « serait un atout considérable à tous égards. Il combine une vision pénétrante des aspects théoriques de l’ensemble du programme avec un solide bon sens, qui semble parfois manquer dans certaines trajectoires ». En mai, Oppenheimer est officiellement nommé directeur de la recherche sur les neutrons rapides du S-1, avec le curieux titre de « coordinateur de la Rupture rapide ». Sans attendre, il s’attelle à l’organisation d’un séminaire estival, tout à fait secret, visant à réunir la crème des physiciens théoriciens et à plancher sur une ébauche de bombe atomique. Hans Bethe est le premier sur sa liste. Alors âgé de 36 ans, Bethe, né en Allemagne, avait fui l’Europe en 1935 pour s’installer à Cornell, où il était professeur de physique depuis 1937. La présence de Bethe tient d’une telle nécessité pour Oppenheimer qu’il fait appel à John H. Van Vleck, le plus grand physicien théoricien de Harvard, pour l’assister dans sa tâche de
recrutement. Comme il le dit à Van Vleck 4 : « Le point essentiel est de susciter l’intérêt de Bethe, de lui faire saisir le gigantisme de l’œuvre qui nous attend. » À l’époque, Bethe travaille sur les applications militaires du radar, un projet qu’il juge largement plus pratique que tout ce que peut promettre la physique nucléaire. Il finit néanmoins par accepter de passer l’été à Berkeley. Idem pour Edward Teller, un physicien d’origine hongroise qui enseigne alors à l’université George Washington. Sont également recrutés les amis physiciens suisses d’Oppenheimer : Felix Bloch, de Stanford, et Emil Konopinski, de l’université de l’Indiana. Oppenheimer va aussi convier Robert Serber et d’autres anciens étudiants. Ces physiciens hors du commun formeront ses « splendeurs », comme il les surnomme.
Peu après sa nomination comme coordinateur de la Rupture rapide, Oppenheimer demande à Serber d’être son assistant. Il s’installe début mai 1942 avec Charlotte dans le petit appartement au-dessus du garage d’Oppie, au 1 Eagle Hill. Serber est l’un de ses plus proches amis et, depuis 1938 – date à laquelle Serber avait rejoint l’université de l’Illinois, à
Urbana –, ils s’écrivaient quasiment tous les dimanches 5. Durant les mois suivants, Serber va devenir l’ombre d’Oppie, son greffier et son conseiller.
« Nous étions presque tout le temps ensemble, se souvient Serber 6. Il avait deux personnes à qui parler, et c’était Kitty ou moi. »
Le séminaire de l’été 1942 va se tenir sous les combles du LeConte Hall, juste au-dessus du bureau d’Oppenheimer. Les deux pièces sont dotées de portes-fenêtres donnant sur un balcon qui, pour des raisons de sécurité, est flanqué d’un épais grillage. Oppenheimer est le seul à détenir la clé du local. Un jour, Joe Weinberg s’y trouve avec Oppenheimer et plusieurs autres physiciens quand, à la faveur d’une pause dans la
conversation, Oppie s’exclame 7 : « Oh bordel, regardez ! » Il désigne la lumière du soleil passant par les portes-fenêtres et projetant l’ombre du grillage sur les papiers posés sur la table. Comme s’en souviendra Weinberg : « Ce fut comme si, pendant un instant, nous étions tous enserrés dans l’ombre du grillage. » Un sentiment étrange, comme celui d’être pris au piège d’une cage symbolique.
Au fil des semaines, les « splendeurs » d’Oppie vont apprécier ses talents d’instigateur et de rapporteur. « En tant que président, écrira Edward
Teller 8, Oppenheimer aura fait montre d’une touche raffinée, sûre et informelle. Je ne sais pas comment il avait acquis cette facilité à manier les gens. Ceux qui le connaissaient bien ont été grandement surpris. » Bethe est du même avis : « Sa compréhension des problèmes était immédiate – il pouvait souvent comprendre un problème entier après avoir entendu une seule phrase. Au demeurant, l’une de ses difficultés dans les rapports humains était qu’il s’attendait à ce que tout le monde possède cette même faculté. »
Les réflexions vont débuter par l’étude d’une explosion accidentelle : celle, en 1917, d’un navire de munitions plein à craquer à Halifax, en Nouvelle-Écosse. Lors de ce tragique accident, environ 5 000 tonnes de TNT avaient décimé près de 7 kilomètres carrés de la ville et tué 4 000 personnes. Le groupe va vite estimer que la force de n’importe quelle bombe à fission serait facilement deux à trois fois supérieure.
Oppenheimer dirige alors ses collègues vers le développement d’un dispositif de fission suffisamment petit pour être acheminé à bord d’un équipement militaire. Sans tarder, ils vont déterminer qu’une réaction en chaîne pourrait sans doute être obtenue avec un cœur d’uranium placé à l’intérieur d’une sphère métallique de seulement 20 centimètres de diamètre. D’autres spécifications vont nécessiter des calculs extrêmement précis. « Nous n’arrêtions pas d’inventer de nouveaux trucs, se souvient
Bethe 9, de trouver des moyens de calculer, et de rejeter le gros de ces trucs en fonction des calculs. J’ai pu directement constater l’énormité de la puissance intellectuelle d’Oppenheimer, le leader incontesté de notre groupe. […] En tant qu’expérience intellectuelle, ce fut inoubliable. »
Oppenheimer a beau conclure 10 qu’il n’y a pas de lacunes théoriques majeures à combler pour concevoir un dispositif de réaction à neutrons rapides, les calculs du séminaire sur la quantité réelle de matière fissile comportent une nécessaire marge d’erreur, tant il leur manque des données expérimentales concrètes. Néanmoins, ils permettent de savoir que la quantité de matière fissile nécessaire à une bombe représentera au moins le double des estimations données au président à peine quatre mois plus tôt. Un écart signifiant l’impossibilité de raffiner les matières fissiles dans un simple laboratoire – il va falloir une grande usine et un processus industriel. La bombe va coûter très cher.
Parfois, Robert désespère face à tant d’impondérables. Si terrifié à l’idée que la course contre les Allemands soit déjà perdue d’avance, il refuse le moindre projet de recherche qui lui semble exiger trop de temps. Quand un scientifique propose un laborieux processus pour mesurer la
diffusion des neutrons rapides, Oppenheimer fait valoir 11 que « nous ferions mieux de procéder à une analyse rapide et qualitative de la diffusion. […] La méthode de Landenburg [est] si fastidieuse et si incertaine que nous aurons sans doute perdu depuis longtemps la guerre avant qu’il n’ait trouvé de réponse ».
En juillet, les réflexions vont être un temps chamboulées par Edward Teller, qui fait part au groupe de ses calculs sur la faisabilité d’une bombe à hydrogène ou « super » bombe. Cet été-là, Teller était arrivé à Berkeley fermement convaincu par l’avènement prochain de la bombe à fission. Barbé par les échanges autour de cette « simple » arme, il s’était amusé à calculer un autre problème que lui avait suggéré Enrico Fermi autour d’un déjeuner l’année précédente. Selon les observations de Fermi, une arme à fission pouvait servir à enflammer du deutérium – une forme lourde d’hydrogène – et ainsi produire une explosion à fusion bien plus puissante, une super bombe. En juillet, Teller stupéfie le groupe d’Oppenheimer avec ses calculs estimant qu’à peine 18 kilos d’hydrogène lourd liquide, mis à feu par une arme à fission, sont à même de produire une explosion équivalente à un million de tonnes de TNT. Des ordres de grandeur qui, selon Teller, soulèvent la possibilité que l’atmosphère terrestre, composée à 78 % d’azote, puisse être enflammée par une bombe à fission. « Je n’y ai
pas cru dès la première minute », dira plus tard Bethe 12. Sauf qu’Oppenheimer juge bon de sauter dans un train et de traverser le pays pour aller rendre compte personnellement à Compton de ces histoires de super bombe, et des calculs apocalyptiques de Teller. Il retrouve Compton dans sa maison de vacances, donnant sur un lac au nord du Michigan.
« Je n’oublierai jamais ce matin-là, écrira Compton, dans un style
lourdement dramatique 13. Je suis allé chercher Oppenheimer à la gare pour le conduire à une plage paisible, au bord de mon lac. Et j’ai écouté son histoire. […] Ce péril d’une bombe atomique faisant exploser l’azote de l’atmosphère ou l’hydrogène de l’océan était-il réel ? […] Mieux valait encore accepter la servitude nazie que de risquer de tirer le rideau final sur l’humanité. »
Sur ces entrefaites 14, Bethe effectue d’autres calculs, convainquant Teller et Oppenheimer de la possibilité quasi nulle de cet embrasement de l’atmosphère. Oppenheimer passera le reste de l’été à la rédaction du rapport de synthèse du groupe. Fin août 1942, il arrive entre les mains de Conant, qui se griffonne des notes intitulées « Statut de la bombe ». Selon
Oppenheimer 15 et ses collègues, un dispositif atomique serait à même d’exploser avec « 150 fois l’énergie calculée précédemment » – mais il faudrait pour cela une masse critique de matière fissile six fois supérieure à l’estimation antérieure. Une bombe atomique était tout à fait réalisable, mais exigeait la mobilisation d’énormes ressources techniques, scientifiques et industrielles.
Un soir avant la fin du séminaire, Oppenheimer invite les Teller à dîner chez lui à Eagle Hill. Teller se souvient parfaitement des propos d’Oppenheimer et de la certitude absolue qu’ils expriment : « Seule une
bombe atomique pourrait déloger Hitler d’Europe 16. »
En septembre 1942, le nom d’Oppenheimer circule dans la bureaucratie comme le choix évident pour diriger un laboratoire d’armement secret consacré au développement d’une bombe atomique. Selon Bush et Conant, cela ne fait aucun doute, Oppenheimer est l’homme de la situation ; toute son activité durant l’été n’a fait que confirmer leur confiance. Mais il y a un problème : l’armée lui refuse toujours une habilitation de sécurité.
Oppenheimer en est lui-même parfaitement conscient : son plus gros souci lui vient de ses nombreux amis communistes. « Je coupe toutes mes
connexions communistes, va-t-il promettre à Compton 17 au téléphone, car si je ne le fais pas, le gouvernement pourra difficilement se servir de moi. Je veux que rien n’interfère avec mon utilité pour la nation. » Reste qu’en août 1942, on informe Compton que le département de la Guerre « s’est
prononcé contre O. 18 ». Son dossier de sécurité contenait de nombreux rapports sur ses associations jugées « discutables » et « communistes ». Début 1942, Oppie avait lui-même rempli un questionnaire de sécurité consignant les nombreuses organisations auxquelles il avait adhéré, dont certaines considérées par le FBI comme des couvertures du PC.
Ce qui n’empêche pas Conant et Bush de faire de plus en plus pression sur le département de la Guerre pour qu’il délivre les habilitations d’Oppenheimer et d’autres scientifiques aux accointances gauchisantes. En septembre, Oppenheimer les accompagne au Bohemian Grove. Dans ce
cadre magnifique 19, perdu au milieu des séquoias géants, Oppenheimer assiste à sa première réunion du très secret Comité S-1. Début octobre,
Bush déclare à Harvey Bundy 20, l’assistant spécial du secrétaire à la Guerre Stimson, qu’Oppenheimer a beau être « résolument de gauche sur le plan politique », il a « contribué de manière substantielle » au projet et doit être autorisé à continuer.
Parallèlement, Bush et Conant vont tâcher à ce que l’armée rejoigne le projet. Bush expose ses arguments au général Brehon B. Somervell, l’officier supérieur en charge de la logistique des forces militaires américaines. Somervell, déjà au fait de l’existence du projet S-1, informe Bush que son choix pour la supervision du S-1 est déjà fait, et qu’il va falloir accélérer la cadence. Le 17 septembre 1942, dans un couloir du Congrès, Somervell s’était effectivement entretenu avec le colonel Leslie R. Groves, 46 ans et officier de carrière de l’armée de terre. Groves avait mené les Corps des ingénieurs militaires dans la construction du Pentagone, qui venait tout juste de s’achever. Désormais, l’homme voulait être envoyé combattre à l’étranger. Somervell va lui dire de faire une croix là-dessus : il doit rester à Washington.
« Non, je ne veux pas rester à Washington, rétorque Groves d’une voix blanche.
— Si vous faites bien votre travail, poursuit Somervell, cela nous fera gagner la guerre.
— Oh, ce truc », souffle Groves 21, pour qui le S-1 ne faisait aucun mystère. Il en avait vu d’autres. Ses projets de construction dans l’armée avaient déjà largement dépassé les 100 millions de dollars de budget prévus pour le S-1. Sauf que Somervell avait pris sa décision et Groves n’eut d’autre choix que d’accepter son sort, s’accompagnant d’une promotion au grade de général.
Leslie Groves sait faire faire à autrui ce qu’il veut, un talent qu’il partage avec Oppenheimer. Pour le reste, les deux hommes sont aux antipodes. Dépassant le 1,80 mètre et les 110 kilos, c’est à la force du poignet que Groves a fait son chemin dans la vie. Rugueux et direct, il n’a pas de temps à perdre avec les subtilités de la diplomatie. « Oh oui, va un
jour commenter Oppenheimer 22, Groves est un corniaud, mais un franc du collier ! » Par tempérament et par formation, c’est un autoritaire. Politiquement, c’est un conservateur qui peine à cacher tout le mépris que lui inspire le New Deal.
Fils d’un aumônier militaire presbytérien, Groves avait étudié l’ingénierie à l’université de Washington à Seattle, puis au Massachusetts Institute of Technology. À West Point, il était sorti quatrième de sa promotion. De mauvaise grâce, les hommes servant sous ses ordres ne pouvaient qu’admirer sa capacité à faire avancer les choses. « Le général Groves est le plus grand FDP pour lequel j’aie jamais travaillé, écrit le
colonel Kenneth D. Nichols 23, son assistant durant toute la guerre. Il est le plus exigeant. C’est le plus critique. Toujours il pousse, jamais il ne félicite. Il est abrasif et sarcastique. Il n’a cure des canaux organisationnels consacrés. Il est extrêmement intelligent. Il a le cran nécessaire pour prendre au plus vite des décisions difficiles. C’est l’homme le plus égoïste que je connaisse. […] Je le détestais, comme tout le monde, mais nous avions notre manière de nous entendre. »
Le 18 septembre 1942, Groves débute officiellement la direction du projet bombe – son nom de code complet est « Manhattan Engineer District », mais la postérité gardera simplement « projet Manhattan ». Le jour même, il s’arrange pour acheter 1 200 tonnes de minerai d’uranium de qualité supérieure. Le lendemain, il ordonne l’acquisition d’un site à Oak Ridge, dans le Tennessee, où l’uranium pourra être traité. Vers la fin du mois, il se lance dans une tournée nationale de tous les laboratoires expérimentaux travaillant à la séparation des isotopes de l’uranium. Le 8 octobre 1942, il rencontre Oppenheimer lors d’un déjeuner à Berkeley organisé par le président de l’université. Peu après, Robert Serber va voir Groves entrer dans le bureau d’Oppenheimer, accompagné du colonel Nichols. Groves retire sa veste militaire et la tend à Nichols avec ces mots : « Prends ça et trouve-moi un teinturier pour la nettoyer. » Serber est
abasourdi 24 qu’un colonel se fasse traiter comme un garçon d’étage. « C’était du Groves tout craché. »
Oppenheimer comprend que Groves est le cerbère du projet Manhattan, et va donc déployer avec lui tout son charme et sa virtuosité. La
performance est irrésistible, mais Groves 25 va surtout être frappé par « l’ambition démesurée » d’Oppenheimer, une qualité qui, selon lui, fera de lui un partenaire fiable, voire peut-être malléable. En outre, l’idée qu’a Robert d’installer le nouveau laboratoire dans un site rural isolé plutôt que dans une grande ville l’interpelle – cela fait parfaitement écho aux préoccupations de Groves en matière de sécurité. Reste que, plus que tout, c’est l’homme qu’il va apprécier. « C’est un génie, dira plus tard Groves à un journaliste. Un vrai génie. Lawrence est certes très brillant, mais ce n’est pas un génie, juste un bon gros bosseur. Oppenheimer, lui, sait tout. Abordez n’importe quel sujet et il pourra vous en parler. Enfin, non, pas totalement. Il doit bien y avoir des trucs qu’il ne connaît pas. En sport, par exemple, c’est une quiche. »
Lors de la tournée de Groves, Oppenheimer est le premier scientifique à comprendre combien la construction d’une bombe atomique nécessite de trouver des solutions pratiques à une myriade de problèmes interdisciplinaires. Oppenheimer souligne que les différents groupes en train de travailler sur la fission des neutrons rapide, à Princeton, Chicago et Berkeley, ne font parfois que se répéter les uns les autres. Il est impératif que ces scientifiques se mettent tous à collaborer dans un même lieu. L’idée va également séduire l’ingénieur qu’est Groves, qui ne peut qu’acquiescer quand Oppenheimer propose la création d’un laboratoire central consacré à
cet objectif. Un endroit où, comme il le dira plus tard 26, « nous pourrions commencer à nous attaquer aux problèmes chimiques, métallurgiques, d’ingénierie et d’équipement militaire qui n’ont pas été jusqu’à présent pris en compte ».
Une semaine après leur première rencontre 27, Groves met Oppenheimer dans un avion pour Chicago, où il le rejoint pour embarquer sur le Twentieth Century Limited, un luxueux train à destination de New York. Ils y poursuivent leurs discussions. Si Groves a déjà compris qu’Oppenheimer a tout du bon candidat pour diriger le fameux laboratoire central, trois facteurs pourraient entraver sa sélection. D’abord, le physicien n’a pas de prix Nobel et, de l’avis de Groves, il allait avoir du mal à avoir tant de lauréats sous ses ordres. Ensuite, il n’a aucune expérience administrative.
Et, enfin, son passé politique 28 « comportait bien trop de points qui n’étaient pas du tout à notre goût ».
« Qu’Oppenheimer soit le directeur n’avait rien d’évident, note Hans
Bethe 29. Après tout, il n’avait aucune expérience dans la manœuvre d’un grand groupe de gens. » De tous ceux à qui Groves fait part de cette idée, personne n’exprime de réel enthousiasme à la nomination d’Oppenheimer.
Comme l’écrira Groves 30 : « Je n’ai eu aucun soutien, seulement de l’opposition de la part de ceux qui étaient les leaders scientifiques de cette époque. » Pour commencer, Oppenheimer est un théoricien et, à ce stade, la conception d’une bombe atomique nécessitait des talents d’expérimentateur et d’ingénieur. S’il admire Oppie, Ernest Lawrence, entre autres, est
étonné 31 par le choix de Groves. Idem pour un autre grand ami et admirateur, I. I. Rabi : pour lui, c’est tout simplement une option improbable : « C’était un type au sens pratique quasi inexistant. Il se baladait avec de vieux godillots et un drôle de chapeau, et surtout, il ne connaissait rien aux équipements. » Ou, pour reprendre les mots d’un scientifique de Berkeley : « Il n’aurait pas pu tenir un stand
de hamburgers 32. »
Lorsque Groves propose le nom d’Oppenheimer au Comité de politique militaire, là encore, l’opposition est massive. « Après de longues discussions, j’ai demandé à chaque membre de me donner le nom d’un homme qui serait un meilleur choix. En quelques semaines, l’évidence nous a crevé les yeux : il n’y avait personne d’autre. » À la fin du mois d’octobre, le poste revient donc à Oppenheimer. Rabi, qui n’avait pas du tout Groves en odeur de sainteté, sera bien obligé d’admettre, après la guerre, que cette nomination « fut un véritable coup de génie de la part du général Groves, qui n’avait pourtant rien d’un génie de l’avis général. […]
J’en ai été stupéfait 33 ».
Tout de suite après sa nomination, Oppenheimer va se mettre à expliquer sa nouvelle mission à quelques personnalités de la communauté
scientifique. Le 19 octobre 1942, il écrit ainsi à Bethe 34 : « Il est grand temps que je t’écrive et que je t’explique ce à quoi je m’active. J’ai traversé le pays pour clarifier notre avenir. Il s’agit d’une très grosse commande et je n’ai pas le droit de t’en dire trop. Nous allons avoir un laboratoire pour les applications militaires, sans doute dans un endroit isolé et qui sera prêt, je l’espère, dans les prochains mois. Parmi les problèmes essentiels à résoudre, il y a tout ce qui touche à des précautions raisonnables en matière de confidentialité, sans empêcher à la situation d’être suffisamment efficace, flexible et attrayante pour que nous puissions accomplir notre travail. »
À l’automne 1942, qu’Oppenheimer et ses étudiants sont en train d’étudier la faisabilité d’une nouvelle et puissante arme en lien avec l’atome est plus ou moins un secret de polichinelle à Berkeley. Il lui est arrivé de parler de ses travaux, même à de vagues connaissances. John McTernan, avocat du National Labor Relations Board et ami de Jean Tatlock, va croiser
Oppenheimer un soir de fête et se souvient très bien de leur échange 35 : « Il parlait très vite, à essayer d’expliquer son travail sur ce dispositif explosif. Je n’en ai pas compris un traître mot. […] Et puis, la fois suivante, il m’a fait comprendre qu’il n’était plus libre d’en parler. » Quasiment tous ceux
en lien avec le département de physique 36 vont en avoir vent. Selon David Bohm : « Beaucoup de gens dans notre entourage savaient ce qui se passait à Berkeley. […] Relier les points n’était pas très difficile. »
À l’automne 1942, Betty Goldstein, jeune étudiante en deuxième cycle de psychologie, arrive sur le campus fraîchement diplômée de Smith et se lie d’amitié avec plusieurs des doctorants d’Oppenheimer. Celle qui deviendra Betty Friedan commence à fréquenter David Bohm, en pleine rédaction de sa thèse de doctorat de physique sous la supervision d’Oppie. Bohm – qui s’accomplira des décennies plus tard comme physicien et philosophe des sciences de renommée mondiale – tombe amoureux de Betty et la présente à ses amis, Rossi Lomanitz, Joe Weinberg et Max Friedman. Ils se retrouvent tous le week-end, parfois à l’occasion de ce que
Friedan qualifie de « groupes d’étude radicaux 37 ».
« Ils travaillaient tous sur un mystérieux projet dont ils ne pouvaient
rien dire, se souvient Friedan 38, parce que cela était en lien avec la guerre. » Fin 1942, quand Oppenheimer commence à recruter certains de ses étudiants dans le projet, il est clair pour tout le monde que cela touche à la construction d’une arme de destruction massive. Comme le raconte
Lomanitz 39 : « Nous avons été beaucoup à nous dire : “Mon Dieu, dans quoi va nous embarquer une telle arme ; elle pourrait finir par faire exploser la planète.” Certains d’entre nous en ont parlé à Oppenheimer, pour s’entendre rétorquer : “Et si les nazis y arrivent en premier ?” »
Steve Nelson – dont la tâche consistait à servir de liaison entre le Parti communiste et la communauté universitaire de Berkeley – va également entendre des rumeurs sur cette arme nouvelle. Certaines vont même avoir les honneurs de la presse locale quand un membre du Congrès se vante des recherches militaires menées à Berkeley. Comme Rossi Lomanitz le rapportera d’une réunion publique, Nelson y déclare : « J’ai entendu certains de ces membres du Congrès dire qu’une arme d’importance était en train d’être développée ici. Je vais vous dire, ce ne sont pas les grosses armes qui gagnent les guerres des hommes. » Nelson va ajouter que la
guerre serait gagnée avec l’ouverture d’un deuxième front en Europe 40. À eux seuls, les Soviétiques faisaient face aux quatre cinquièmes des armées nazies et avaient désespérément besoin d’assistance. « Il faudra que le peuple américain fasse ce sacrifice – c’est ainsi que cette guerre sera gagnée. »
Lomanitz, qui avait déjà croisé Nelson lors d’autres et diverses réunions
du Parti communiste, « le respectait beaucoup 41 ». À ses yeux, Nelson était un héros de la République espagnole, un leader syndical chevronné et un courageux contempteur de la ségrégation raciale. De son propre aveu, Lomanitz, tout en se sentant énormément d’affinités avec le Parti, n’y a jamais officiellement adhéré. Comme il l’explique : « J’ai assisté à quelques réunions du Parti communiste, car, à l’époque, ces rassemblements étaient beaucoup plus ouverts. Il n’y avait pas de grande distinction. […] Je ne peux pas vous dire aujourd’hui qui était officiellement membre ou ce qu’il fallait faire pour l’être. L’ambiance n’était tout simplement pas aussi conspirative. »
Dans ses mémoires, Nelson décrit en ces termes 42 sa relation avec les étudiants d’Oppenheimer, et notamment Lomanitz et Weinberg : « J’étais chargé de travailler avec les gens de l’université, de les faire diriger des cours et des discussions. En physique, un certain nombre de doctorants d’Oppenheimer étaient très actifs. Nos contacts se faisaient davantage à leurs conditions qu’aux nôtres. L’atmosphère intellectuelle et culturelle dans laquelle ils vivaient était assez élitiste, mais ils étaient sympathiques et absolument pas prétentieux. »
Au début du printemps 1943 43, le FBI avait mis sur écoute le domicile de Nelson. Au petit matin du 30 mars 1943, les agents du Bureau entendent un homme qu’ils ne peuvent identifier que par son prénom, « Joe », qui évoque son travail au Rad Lab. « Joe » était arrivé chez Nelson à 1 h 30 du matin et avait manifestement beaucoup de choses à lui dire. Les deux hommes vont échanger à voix basse. Nelson commence par dire qu’il cherche un « camarade qui soit absolument digne de confiance ». « Joe » promet être une telle source. Ensuite, il explique que « certaines parties du projet vont devoir partir dans une région lointaine, à des centaines de kilomètres de là », afin de pouvoir mener des explosions expérimentales dans le plus grand secret.
La conversation va alors s’orienter sur « le professeur ». Nelson fait remarquer qu’« il est désormais très inquiet et nous le mettons mal à l’aise ».
« Joe » acquiesce, en précisant que le professeur (la transcription indique clairement qu’il s’agit d’Oppenheimer) l’avait « écarté du projet parce qu’il a peur de deux choses. Tout d’abord, que ma présence attire davantage l’attention. […] Voilà pour la première excuse. La seconde, c’est qu’il craint que je fasse de la propagande, […] ce qui est un peu fort de café venant de lui. Mais il a un peu changé. »
Nelson : « Je sais. »
Joe : « Tu vas avoir du mal à croire tout ce qui a changé. »
Nelson précise avoir toujours essayé de tenir Oppenheimer « politiquement à jour, mais qu’il n’est pas aussi sagace qu’il voudrait le faire croire. […] En fait, tu sais, peut-être qu’il t’impressionne dans son domaine et je ne doute pas qu’il y soit excellent. Mais, d’un autre côté, il a dû souvent admettre qu’il était à côté de la plaque – lorsqu’il a voulu expliquer Marx, tu vois, et lorsqu’il a voulu parler de Lénine à quelqu’un d’autre. Tu vois ce que je veux dire. Il n’a tout simplement rien d’un marxiste ».
Joe : « Oui, c’est intéressant. En fait je crois que ça l’agace de ne me voir n’avoir aucune déviance. »
À ces mots, Nelson et « Joe » éclatent de rire.
Nelson va ensuite observer qu’Oppenheimer « aimerait être dans le droit chemin, mais je pense que maintenant il s’est un peu éloigné des associations qu’il avait avec nous. […] Aujourd’hui, il n’a plus qu’une seule chose au monde, et c’est ce projet, et ce projet va le sevrer de ses amis ».
De toute évidence, Nelson est agacé par les manières de son vieil ami. Il sait qu’Oppenheimer n’est pas motivé par l’argent – « Non, coupe Joe, il est plein aux as » – mais il sent aussi que ses actions sont désormais guidées par l’ambition. « [Il] veut se faire un nom, c’est incontestable. »
Mais Joe conteste : « Non, ce n’est pas forcément ça, Steve. Il est très connu dans le monde entier. »
Nelson : « Eh bien, je vais te dire, à mon grand regret, sa femme a une mauvaise influence sur lui. »
Joe : « C’est quelque chose que nous nous sommes tous dit… »
Une fois établi qu’Oppenheimer n’allait être d’aucune aide, Nelson se concentre sur « Joe » et tente de l’amadouer pour qu’il révèle quelques informations susceptibles d’être utiles aux Soviétiques.
Dans les vingt-sept pages de transcription du FBI – fruit d’une écoute illégale – Joe discute prudemment, voire avec une certaine angoisse, des détails du projet pouvant servir à ceux qui étaient alors les alliés des Américains. Toujours à voix basse, Nelson demande dans combien de temps une telle arme pourrait être opérationnelle. Selon Joe, il faudra au moins un an pour produire assez de matériau nécessaires à un essai expérimental. « Oppie, par exemple, avance Joe, pense que cela pourrait prendre un an et demi. — Donc, enquille Nelson, concernant le renouvellement du matériau, je ne sais pas s’il va y parvenir, mais je pense que cela doit se faire tous les jours. » À ce moment de la transcription, un agent du FBI ou du contre-espionnage de l’armée commente : « Dit d’un ton indiquant qu’Oppenheimer était excessivement prudent dans sa rétention d’informations avec Steve. »
Si la transcription mouille effectivement Joe dans la communication d’informations à Nelson, elle démontre également qu’Oppenheimer respectait les exigences de sécurité, et que Nelson en a conclu qu’il était
devenu peu coopératif et trop précautionneux 44.
Cette transcription par le FBI de la conversation entre Nelson et « Joe » – qui n’est pas encore identifié à cette date – va être rapidement transmise au lieutenant-colonel Boris T. Pash du G-2, le service de renseignement militaire à San Francisco. Pash, chef du contre-espionnage pour le neuvième corps d’armée sur la côte ouest, n’en croit pas ses yeux. Il avait passé une grande partie de sa carrière à traquer les communistes. Né à San Francisco, il avait, dans sa jeunesse, retrouvé son père, évêque orthodoxe russe, à Moscou pendant la Première Guerre mondiale. À la prise du pouvoir par les bolcheviques, Pash avait rejoint les contre-révolutionnaires de l’Armée blanche et combattu durant la guerre civile de 1918-1920. Il reviendra aux États-Unis après son mariage avec une aristocrate russe. Dans les années 1920 et 1930, tout en étant entraîneur de football dans un lycée, Pash va occuper ses étés en tant qu’officier de réserve des services secrets de l’armée américaine. Après l’entrée de son pays dans la Seconde Guerre mondiale, il va mettre en œuvre l’internement des Américains d’origine japonaise sur la côte ouest, puis sera affecté au poste de directeur du contre-espionnage du projet Manhattan. Pash avait peu de patience pour la bureaucratie ; il se considérait comme un homme d’action. Si ses
admirateurs le décrivaient comme « rusé et astucieux 45 », d’autres le traitaient de « Russe cinglé ». Pour Pash, l’Union soviétique était l’ennemi mortel des États-Unis – même s’il était un allié temporaire en temps de guerre.
Sans tarder 46, Pash va non seulement conclure que la transcription Nelson-« Joe » est une preuve d’espionnage, mais qu’elle confirme également ses soupçons sur Oppenheimer. Le lendemain, il s’envole pour Washington, où il en informe le général Groves. La mise sur écoute de Nelson étant illégale, les autorités ne peuvent porter plainte contre lui ou le mystérieux « Joe ». Mais elles ont le droit d’utiliser ces informations pour déterminer l’ampleur des activités et des contacts de Nelson au sein du Rad Lab. Bientôt, le lieutenant-colonel Pash est autorisé à mener l’enquête sur le laboratoire de Berkeley pour savoir s’il est noyauté par les Russes.
Par la suite, Pash témoignera que lui et ses collègues « savaient » que « Joe » avait fourni à Steve Nelson des informations techniques et des « calendriers » relatifs au projet de bombe. Au départ, l’enquête de Pash va se concentrer sur Lomanitz, simplement parce qu’on avait rapporté au militaire que Lomanitz était membre du Parti communiste. Une filature va être mise en place sur Lomanitz, et un jour de juin 1943, il est observé à l’extérieur du Sather Gate de l’université de Californie à Berkeley avec plusieurs amis. Ils posent, les bras sur les épaules les uns des autres, pour un photographe qui a l’habitude de vendre ses services aux étudiants du campus. Une fois la photo prise et Lomanitz et ses amis partis, un agent du gouvernement va rejoindre le photographe et lui acheter le négatif. Rapidement, les amis de Lomanitz sont identifiés : il s’agit de Joe Weinberg, David Bohm et Max Friedman, tous des étudiants d’Oppie. À partir de là, ces jeunes hommes seront fichés comme « subversifs ».
Dans sa déposition, le lieutenant-colonel Pash déclarera que ses enquêteurs « ont déterminé en premier lieu que les quatre hommes que j’ai mentionnés étaient très fréquemment ensemble ». Sans divulguer « les techniques d’enquête ou les procédures opérationnelles », Pash va
expliquer 47 que « nous avions un homme non identifié et nous avions cette photographie. À la suite de notre analyse, nous avons déterminé avec certitude que Joe était Joseph Weinberg ». En outre, il affirme avoir disposé de « suffisamment d’informations » pour désigner Weinberg et Bohm comme adhérents du Parti communiste.
Pash en est persuadé : il est tombé sur un sacré réseau d’agents soviétiques et il faut utiliser tous les moyens nécessaires pour le démanteler. En juillet 1943, le bureau du FBI à San Francisco rapporte que Pash veut kidnapper Lomanitz, Weinberg, Bohm et Friedman, les emmener en mer à bord d’un bateau et les interroger « à la manière russe ». Le FBI fait bien valoir que toute information recueillie de la sorte ne serait pas admissible dans un tribunal, « mais il s’avère que Pash n’avait apparemment pas l’intention d’avoir le moindre suspect en état d’être poursuivi après
l’interrogatoire ». Pour le FBI, les bornes sont franchies 48 : « Des pressions ont été exercées pour décourager cette activité particulière. »
Ce qui n’empêche pas Pash d’intensifier la surveillance de Steve Nelson. Le FBI avait mis sur écoute le bureau de Nelson avant son domicile, et les conversations qu’il y avait entendues indiquent qu’il avait méthodiquement recueilli des informations sur le laboratoire de radiations de Berkeley auprès d’un certain nombre de jeunes physiciens qu’il savait favorables à l’effort de guerre soviétique. Dès octobre 1942, le mouchard du FBI capte une conversation entre Nelson et Lloyd Lehmann, un organisateur de la Ligue des jeunes communistes (YCL), à l’œuvre
également au Rad Lab 49 : « Lehmann a informé Nelson qu’une arme très importante était en cours de développement et qu’il était dans la partie recherche de ce projet. Nelson a alors demandé à Lehmann si Opp [Oppenheimer] savait qu’il était “de la YCL” et a ajouté qu’Opp était “trop fébrile”. Nelson a poursuivi en déclarant qu’Opp. était à un moment donné actif dans le Parti mais qu’il avait ensuite arrêté ses activités et a ajouté que la raison expliquant que le gouvernement ait laissé Opp. tranquille était son aptitude dans le domaine scientifique. » Après avoir signalé qu’Oppenheimer avait collaboré au « Comité des enseignants » – une référence au syndicat des enseignants – et au Comité d’aide à l’Espagne, Nelson lance un sarcastique « il ne peut couvrir son passé ».
Au printemps 1943, à l’heure où David Bohm essaye de terminer sa thèse sur les collisions protons-deutérons, on lui fait soudainement savoir que ces travaux sont classifiés. N’ayant pas l’habilitation de sécurité nécessaire, ses propres notes sur les calculs de diffusion sont saisies et on l’informe qu’il lui est interdit de rédiger ses propres recherches. Il fait appel à Oppenheimer, qui rédige un courrier certifiant que son étudiant a néanmoins satisfait aux exigences d’une thèse. Sur cette base, Bohm se voit décerner son doctorat par Berkeley en juin 1943. Bien qu’Oppenheimer ait personnellement demandé le transfert de Bohm à Los Alamos, l’armée s’y oppose catégoriquement. Un Oppenheimer incrédule s’entend dire que parce que Bohm a toujours des parents en Allemagne, il lui est impossible de travailler au projet. Ce qui est un mensonge. En réalité, c’est en raison de son association avec Weinberg que Bohm est banni de Los Alamos. Il va passer les années de guerre à travailler au laboratoire de radiations, où il
étudiera le comportement des plasmas 50.
Bien qu’empêché de travailler sur le projet Manhattan, Bohm a pu poursuivre son travail de physicien. Lomanitz et plusieurs autres n’auront pas cette chance. Peu après avoir été nommé par Ernest Lawrence pour assurer la liaison entre le Rad Lab et l’usine du projet Manhattan à Oak Ridge, Lomanitz va recevoir son avis de conscription militaire. Lawrence et Oppenheimer font tout ce qu’ils peuvent pour s’y opposer, en vain. Lomanitz passera le reste de la guerre dans divers camps militaires aux États-Unis.
Max Friedman fut convoqué 51 et renvoyé du laboratoire de radiations. Pendant un temps, il enseigne la physique à l’université du Wyoming et, à la fin de la guerre, Phil Morrison lui trouve un poste au Met Lab de Chicago. Mais il sera rattrapé par les agents de sécurité après six mois là-bas, et de nouveau licencié. Après la guerre, une fois son nom apparu dans les enquêtes de la HUAC sur l’espionnage atomique, le seul emploi qu’il va pouvoir dégoter est à l’université de Porto Rico. Tout comme Lomanitz, Friedman avait œuvré à l’organisation syndicale au sein du Rad Lab pour la section 25 de la FAECT. Aux yeux des officiers de renseignement de
l’armée 52, il en allait de tendances subversives et ils en ont vite conclu qu’il fallait se débarrasser de Lomanitz et de Friedman.
Quant à Weinberg 53, il a été placé sous surveillance rapprochée, mais sans aucune preuve pour le relier à une activité d’espionnage, il fut lui aussi appelé sous les drapeaux et envoyé en Alaska.
Peu avant son départ pour Los Alamos, Oppenheimer téléphone à Steve Nelson et demande à son ami de le retrouver dans un restaurant des environs. Ils vont déjeuner sur l’avenue principale de Berkeley. « Il
semblait excité au point d’être fébrile », écrira plus tard Nelson 54. Autour d’une grande tasse de café, Robert lui dit : « Je veux juste te dire au revoir […] et j’espère qu’on se reverra une fois la guerre terminée. » Il explique qu’il ne peut lui dire où il s’en va, mais que cela a quelque chose à voir avec l’effort de guerre. Nelson demande en passant si Kitty l’accompagne, puis les deux amis vont discuter des nouvelles de la guerre. Au moment de se séparer, Robert regrette que les loyalistes espagnols n’aient pas réussi à tenir un peu plus longtemps « pour que nous puissions enterrer Franco et Hitler dans la même tombe ». Plus tard, dans ses mémoires, Nelson notera que ce fut là sa dernière rencontre avec Oppenheimer, « car, dans tous les cas, les liens de Robert avec le Parti étaient au mieux ténus ».
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