Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Sommaire

Titre

Dédicace

Exergue

Prologue

PARTIE 1

 

Chapitre 1 - « Toute idée nouvelle était d'une beauté parfaite à ses yeux »

Chapitre 2 - « Sa petite prison »

Chapitre 3 - « Je passe un assez vilain moment »

Chapitre 4 - « Je trouve le travail dur, Dieu merci, et presque agréable »

 

Chapitre 5 - « Oppie »

Chapitre 6 - « Les Nim Nim Boys »

PARTIE 2

 

Chapitre 7 - « En 1936, mes intérêts se sont mis à changer »

Chapitre 8 - « Je l'ai découpé et l'ai envoyé »

Chapitre 9 - « De plus en plus sûrement »

Chapitre 10 - « Steve, je vais me marier avec l'une de tes amies »

Chapitre 11 - « Des intellectuels audacieux et conscients de leur talent »

Chapitre 12 - « Le coordinateur de la Rupture rapide »

Chapitre 13 - « L'affaire Chevalier »

PARTIE 3

 

Chapitre 14 - Le patriote

Chapitre 15 - « Trop de secret »

Chapitre 16 - « Oppenheimer dit la vérité »

Chapitre 17 - « Suicide, motivation inconnue »

Chapitre 18 - « Tu ne voudrais pas l'adopter ? »

Chapitre 19 - « Bohr était Dieu et Oppie son prophète »

 

Chapitre 20 - « L'impact du gadget sur la civilisation »

Chapitre 21 - « Et voilà, on est tous des fils de pute »

PARTIE 4

Chapitre 22 - « Ces pauvres petits bonhommes »

Chapitre 23 - « J'ai l'impression d'avoir du sang sur les mains »

Chapitre 24 - « Des gens pourraient faire sauter tout New York »

Chapitre 25 - « Oppie a eu son petit chancre et est maintenant vacciné »

 

Chapitre 26 - « Un hôtel de l'intellect »

Chapitre 27 - « Il n'arrivait pas à comprendre pourquoi il avait fait ça »

Chapitre 28 - « Il ne laissait absolument pas voir ce qu'il pensait »

Chapitre 29 - « Des mots terribles à propos d'Oppie »

Chapitre 30 - « La bête dans la jungle »

PARTIE 5

 

Chapitre 31 - « C'est pas bon signe, hein ? »

Chapitre 32 - « Je crains que toute cette affaire ne soit qu'un tissu d'idioties »

Chapitre 33 - « Une manifestation d'hystérie »

Chapitre 34 - « Une tache noire sur notre bannière nationale »

Chapitre 35 - « Je sens encore la chaleur du sang qui dégouline sur mes mains »

 

Chapitre 36 - « On aurait dû faire ça le lendemain de Trinity »

Épilogue - « Il n'y a qu'un seul Robert »

Note de l'auteur et remerciements - « Ma longue chevauchée avec Oppie »

Annexes

Abréviations

Notes

 

Bibliographie

Copyright

 

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PROLOGUE

 

Le fait est que je l’aime, ce satané pays.

Robert Oppenheimer

 

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Princeton, New Jersey, 25 février 1967 : Malgré les nuages noirs et le froid polaire, pas moins de six cents amis et collègues – prix Nobel, politiques, généraux, scientifiques, poètes, romanciers, compositeurs et connaissances diverses – s’étaient réunis pour se rappeler la vie et pleurer la mort de J. Robert Oppenheimer. Pour certains, il avait été le gentil professeur, affectueusement surnommé « Oppie ». Pour d’autres, le grand physicien, un homme qui, en 1945, était devenu le « père » de la bombe atomique, héros national et emblème du savant au service du plus grand nombre. Tous partageaient un amer et indélébile souvenir : la façon dont, à peine neuf ans plus tard, l’administration du républicain Dwight D. Eisenhower allait y voir un risque pour la sécurité nationale, et faire ainsi de Robert Oppenheimer la plus célèbre victime du maccarthysme. C’est donc le cœur lourd qu’ils étaient venus se remémorer un homme brillant dont l’incroyable existence avait été marquée tant par le triomphe que par la tragédie.

Parmi les Nobel, on comptait des physiciens de renommée internationale comme Isidor I. Rabi, Eugene Wigner, Julian Schwinger,

Tsung-Dao Lee et Edwin McMillan 1. Il y avait la fille d’Albert Einstein, Margot, venue pour honorer celui qui avait été le patron de son père à l’Institute for Advanced Study. Robert Serber, étudiant d’Oppenheimer à Berkeley dans les années 1930, ami intime et ancien de Los Alamos, était là lui aussi, tout comme le grand physicien de Cornell, Hans Bethe, prix Nobel ayant dévoilé les rouages du Soleil. Irva Denham Green, voisine des Oppenheimer à Saint John, paisible petite île des Antilles où le couple s’était fait construire un cottage de plage pour y trouver refuge après l’opprobre de 1954, se serrait entre des grands noms de la politique étrangère américaine : John J. McCloy, avocat et éternel conseiller des présidents ; le général Leslie R. Groves, directeur militaire du projet Manhattan ; Paul Nitze, secrétaire à la Marine ; Arthur Schlesinger ; Jr, historien et prix Pulitzer ou encore Clifford Case, sénateur du New Jersey. Pour représenter la Maison Blanche, le président Lyndon B. Johnson avait envoyé son conseiller scientifique, Donald F. Hornig, ancien de Los Alamos qui, le 16 juillet 1945, avait épaulé Oppenheimer lors de « Trinity », l’essai de la première bombe atomique. Perdus au milieu des scientifiques et de l’establishment de Washington, quelques hommes de lettres et de culture : le poète Stephen Spender, le romancier John O’Hara, le compositeur Nicolas Nabokov et George Balanchine, directeur du New York City Ballet.

Dans l’Alexander Hall de Princeton, pour une cérémonie qui marquera bien des esprits par sa sobriété et sa douce amertume, la veuve d’Oppenheimer, Katherine « Kitty » Puening Oppenheimer, siégeait au premier rang. À ses côtés, leur fille, Toni, 22 ans, et leur fils, Peter, 25 ans. Près de lui, Frank Oppenheimer, frère cadet de Robert dont la carrière de physicien fut détruite dans le maelström du maccarthysme.

Des mesures du Requiem Canticles d’Igor Stravinsky, œuvre qui avait ébloui Robert Oppenheimer dans cette même salle l’automne précédent, résonnèrent dans l’auditorium. Puis ce fut à Hans Bethe – ami de trente ans

d’Oppenheimer – de prononcer le premier des trois éloges funèbres 2. « Il a fait plus que tout homme pour magnifier la physique théorique américaine […] Il était un leader […]. Mais il n’était pas dominateur, jamais il ne dictait la marche à suivre. Il faisait ressortir le meilleur de nous-mêmes, comme un hôte adroit sait le faire à sa table… » À Los Alamos, où il avait eu à mener plusieurs milliers de personnes dans une putative course à l’arme atomique contre les Allemands, Oppenheimer avait transformé en laboratoire une mesa jamais foulée par l’homme, et su faire d’un bric-à-brac de scientifiques une équipe performante. Tout comme ses anciens collègues de Los Alamos, Bethe savait que, sans Oppenheimer, jamais le « gadget » original conçu au Nouveau-Mexique n’aurait été fini à temps pour pouvoir servir durant la guerre.

Le second éloge funèbre fut prononcé par Henry DeWolf Smyth, physicien et voisin de Princeton. En 1954, Smyth avait été le seul des cinq membres de la Commission de l’énergie atomique des États-Unis (AEC) à

voter en faveur du rétablissement de son habilitation de sécurité 3. Témoin de l’inique « audition de sécurité » qu’avait subie Oppenheimer, Smyth avait parfaitement compris quelle mascarade s’était déroulée là : « Un tel tort ne pourra jamais être réparé ; jamais une telle tache sur notre histoire ne pourra être effacée. […] Nous déplorons que l’œuvre, immense, qu’il a accomplie pour son pays ait été récompensée d’une manière si ingrate… »

Enfin, la parole fut à George Kennan, diplomate chevronné et par deux fois ambassadeur des États-Unis, père de la politique d’endiguement de l’Union soviétique mise en œuvre après-guerre, collègue d’Oppenheimer à l’Institute for Advanced Studies (IAS) et ami de longue date. Comme nul autre, Oppenheimer avait su stimuler la réflexion de Kennan sur la myriade de dangers de l’âge atomique. Et nul ne lui avait été plus loyal, à défendre son travail et lui offrir asile à l’IAS à l’heure où, à Washington, sa dissidence face aux faucons de la guerre froide avait fait de lui un paria.

« Sur nul autre, déclara Kennan, auront pesé avec plus de cruauté les dilemmes nés de la conquête par l’humanité d’un pouvoir sur la nature sans commune mesure avec sa force morale. Nul n’aura vu plus nettement les périls générés par ce déséquilibre toujours plus marqué. Jamais ces angoisses n’auront ébranlé sa foi dans la valeur de la recherche de la vérité sous toutes ses formes, scientifiques et humanistes. Mais nul n’eut plus à cœur de donner de sa personne pour que les catastrophes augurées par le développement des armes de destruction massive soient évitées. Et s’il visait ici l’intérêt de l’humanité, c’est en tant qu’Américain, et par le prisme de cette communauté nationale à laquelle il appartenait, qu’il se voyait le plus à même de concrétiser cette aspiration.

Au début des années 1950, dans ces jours sombres 4 qui le voyaient tourmenté de toutes parts et accablé sous le poids d’une controverse dont il était le centre, je lui avais fait remarquer qu’une centaine d’universités dans le monde pourraient être ravies de l’accueillir. Est-ce qu’il avait envisagé de quitter le pays pour s’installer à l’étranger ? Il m’avait répondu, les larmes

aux yeux : “Le fait est que je l’aime, ce satané pays I” ».

 

Robert Oppenheimer était une énigme, un physicien théorique affichant

le charisme d’un grand leader, un esthète cultivant les ambiguïtés 5. Dans les décennies après sa mort, sa vie devint un terreau de controverses, de mythes et de mystères. Pour les scientifiques, comme le Dr Hideki Yukawa, premier prix Nobel japonais, Oppenheimer était « un symbole de la tragédie

du scientifique nucléaire 6 ». À gauche, on le verra comme le plus grand martyr de la chasse aux sorcières communistes, révélateur des errements d’une droite se croyant tout permis. Pour ses ennemis politiques, il fut un communiste caché aux mensonges avérés.

Il était, en réalité, un personnage immensément humain. Aussi talentueux qu’il était compliqué, aussi brillant qu’il était naïf, un ardent défenseur de la justice sociale et un infatigable conseiller du gouvernement dont la détermination à freiner une course aux armements nucléaires en roue libre lui vaudra de puissantes inimitiés bureaucratiques. Comme le

disait son ami Rabi, en plus d’être « très sage, il était très nigaud 7 ».

Aux yeux du physicien Freeman Dyson, Robert Oppenheimer était un

être de contradictions profondes et douloureuses 8. Il avait consacré sa vie à la science et à la pensée rationnelle. Mais, comme l’observe Dyson, la décision d’Oppenheimer de participer à la création d’une arme génocidaire fut « un pacte faustien s’il n’y en eut jamais un. […] Et nous sommes, bien sûr, toujours là-dedans. » Comme Faust, Robert Oppenheimer essaya de renégocier le pacte – et dut en payer le prix. S’il mena la marche vers la libération de la puissance de l’atome, lorsqu’il voulut avertir ses compatriotes de ses dangers et inciter les États-Unis à tempérer leur dépendance aux armes nucléaires, le gouvernement allait questionner sa loyauté et le mettre sur la sellette. Pour ses amis, cette humiliation publique ne fut pas sans rappeler le procès, en 1633, d’un autre scientifique : Galilée, aux prises avec l’obscurantisme médiéval de l’Église. D’autres y ont décelé le spectre hideux de l’antisémitisme et évoquent le calvaire du capitaine Alfred Dreyfus en France, dans les années 1890.

Mais aucune de ces comparaisons ne nous aide à comprendre l’homme que fut Robert Oppenheimer, son œuvre scientifique, et le rôle unique qu’il jouera comme architecte de l’âge atomique. Voici l’histoire de sa vie.

 

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