Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie
Chapitre 20 - « L'impact du gadget sur la civilisation »
CHAPITRE 20
« L’impact du gadget sur la civilisation »
Mon sentiment sur Oppenheimer, à ce moment-là,
en faisait un homme angélique, vrai et honnête,
et qui ne pouvait pas faire de mal. […] J’ai cru en lui.
Robert Wilson
Frank Oppenheimer (au centre) inspectant un calutron alpha à Los Alamos
en 1945.
OceanofPDF.com
Oppie était omniprésent. On le voyait sillonner la Colline à bord d’une jeep de l’armée ou de sa grosse Buick noire, et s’arrêter à l’improviste devant l’un des bureaux disséminés du laboratoire. En général, pour aller s’asseoir au fond de la pièce, fumer cigarette sur cigarette et écouter en silence les discussions. Comme si sa simple présence suffisait à galvaniser les troupes et à les faire redoubler d’efforts. Ce qui émerveille « Vicki »
Weisskopf 1, c’est la façon dont Oppie semble toujours physiquement là à chaque nouveau jalon du projet. « Il était présent dans le laboratoire ou dans la salle de séminaire lorsqu’un nouvel effet était mesuré, une nouvelle idée était conçue. Pas tant pour apporter des idées ou des suggestions ; cela lui arrivait, parfois, mais, principalement, son influence venait de sa présence continue et intense, qui produisait en chacun de nous un sentiment de
participation tout à fait directe. » Hans Bethe se souvient 2 du jour où Oppie va se rendre à une session sur la métallurgie et écouter un débat, peu concluant, sur le type de récipient réfractaire à utiliser pour la fusion du plutonium. Une fois les arguments entendus, Oppie résume la discussion. Sans avoir directement proposé de solution, lorsqu’il est sorti de la salle, la bonne réponse allait sembler évidente à tout le monde.
À l’inverse, les visites du général Groves tiennent toujours de l’interruption – voire du comique de perturbation. Un jour, alors qu’Oppie lui fait visiter un laboratoire, le général appuie tout son (considérable) poids sur l’un des trois tubes en caoutchouc acheminant de l’eau chaude dans un coffrage. Comme McAllister Hull le racontera à l’historien Charles
Thorpe 3, « il [le tube en caoutchouc] s’est alors détaché du mur et de l’eau à peine en dessous du point d’ébullition a jailli dans la pièce. Si vous avez déjà vu une photo de Groves, vous pouvez avoir une petite idée de la scène ». Oppenheimer va regarder son général trempé et s’exclamer : « Voilà, ainsi nous voyons bien l’incompressibilité de l’eau. »
Et les interventions d’Oppie se révéleront parfois absolument essentielles à la réussite du projet. En ayant compris que l’unique obstacle majeur à la construction rapide d’une arme exploitable venait de la difficulté d’approvisionnement en matériaux fissiles, il va constamment rechercher des moyens d’en accélérer la production. Début 1943, afin de séparer l’uranium fissile enrichi à destination du laboratoire de Los Alamos, Groves et son comité exécutif S-1 avaient opté pour la diffusion gazeuse et des technologies électromagnétiques. À l’époque, une autre technologie possible, basée sur la diffusion thermique liquide, avait été rejetée car jugée irréalisable. Sauf qu’au printemps 1944, Oppenheimer consulte des études vieilles d’un an sur la diffusion thermique liquide et y détecte des erreurs. À rebours du consensus, il estime que cette technologie représente au contraire une voie relativement bon marché pour fournir de l’uranium partiellement enrichi pour le procédé électromagnétique. Dès lors, en avril 1944, il écrit à Groves qu’une usine de diffusion thermique liquide ferait un bon complément ; sa production d’uranium, même légèrement enrichi, pourrait alimenter l’usine de diffusion électromagnétique et ainsi
accélérer la production de matériau fissile. Comme il le détaille 4, il espère « que la production de l’usine [électromagnétique] Y-12 pourrait être augmentée de 30 à 40 %, et son rendement quelque peu perfectionné, plusieurs mois avant la date prévue pour la production de la K-25 [diffusion gazeuse] ».
Après un mois à ruminer la recommandation d’Oppie, Groves va finalement accepter de l’explorer. Une usine est rapidement mise en service et, au printemps 1945, elle produira tout juste la bonne quantité d’uranium partiellement enrichi supplémentaire pour garantir suffisamment de matière fissile pour une bombe à la fin de juillet 1945.
Le modèle dit du « canon » à uranium – dans lequel une « balle » de matière fissile est tirée sur un autre bloc de matière fissible pour atteindre la « criticité » et ainsi produire une explosion nucléaire – avait toujours inspiré confiance à Oppenheimer. Sauf qu’au printemps 1944, il se trouve soudainement confronté à une crise menaçant de faire dérailler tout le projet. S’il avait autorisé Seth Neddermeyer à mener des expériences sur l’implosion – avec une bombe constituée d’une sphère de matière fissile pouvant être instantanément comprimée et ainsi atteindre la criticité –, Oppenheimer avait toujours espéré qu’un mécanisme plus simple, de type canon, puisse s’avérer viable pour la bombe au plutonium. Problème, en juillet 1944, les tests effectués grâce aux toutes premières petites quantités de plutonium disponibles vont clairement en démontrer les limites : toute tentative de ce genre risque fort d’entraîner une prédétonation
catastrophique au sein même du « canon » de plutonium 5. Et faire fondre la « bombe » avant qu’elle n’ait eu le temps d’exploser.
Une solution possible : séparer davantage les composants du plutonium pour fabriquer un élément plus stable. « On aurait pu séparer les mauvais
isotopes du plutonium des bons, explique John Manley 6, mais cela voulait dire dupliquer tout ce qui avait été déjà fait pour la séparation des isotopes de l’uranium – toutes ces énormes usines – et nous n’avions tout simplement pas le temps. L’option était donc de bazarder l’entièreté de la découverte sur la réaction en chaîne productrice de plutonium, et tous les investissements en temps et en énergie de l’usine de Hanford [Washington], à moins que quelqu’un trouve un moyen d’assembler le plutonium dans une arme à même d’exploser. »
Le 17 juillet 1944, à Chicago, Oppenheimer organise une réunion avec, entre autres, Groves, Conant et Fermi pour résoudre la crise. Conant les exhorte à revoir leurs ambitions à la baisse et à partir sur une bombe beaucoup moins puissante, conçue sur un mélange d’uranium et de plutonium. La capacité explosive d’une telle arme est estimée à quelques centaines de tonnes de TNT. Selon Conant, ce n’est qu’une fois cette « petite » bombe testée avec succès que le laboratoire aurait la confiance nécessaire pour en concevoir une plus grosse.
Ce qu’Oppenheimer refuse, au motif des retards inacceptables qu’entraînerait cette méthode. Si la notion d’implosion ne l’avait pas emballé quand Serber l’avait évoquée au départ, Oppenheimer va cependant rassembler tous ses pouvoirs de persuasion pour défendre ce type de bombe au plutonium. Un pari aussi brillant qu’audacieux. Depuis le printemps 1943 et les premières expériences de Seth Neddermeyer, les progrès avaient été plutôt minces en ce domaine. Mais à l’automne 1943, Oppenheimer avait fait venir John von Neumann à Los Alamos. Selon les calculs du grand mathématicien de Princeton, l’implosion était possible, du moins en théorie. Une hypothèse dès lors suffisamment solide pour qu’Oppenheimer accepte d’y placer des billes.
Le lendemain, le 18 juillet, Oppenheimer résume ses conclusions pour
Groves 7 : « Nous avons brièvement étudié la possibilité d’une séparation électromagnétique. […] Nous pensons que cette méthode est en principe possible, mais que les développements nécessaires ne sont en aucun cas compatibles avec nos contraintes de temps. […] À la lumière des faits ci-dessus, il semble raisonnable de couper court à la purification avancée du plutonium pour concentrer nos efforts sur des méthodes d’assemblage dont le succès ne dépend pas d’un faible bruit neutronique. À l’heure actuelle, la méthode à laquelle il faut accorder une priorité absolue est celle de l’implosion. »
Comme l’expliquera l’assistant d’Oppenheimer, David Hawkins : « L’implosion était le seul espoir réel [pour une bombe au plutonium], mais d’après les données que nous avions alors, il était plutôt maigre. » Au sein de la division de l’armement, Neddermeyer ne faisait que très peu de progrès sur le modèle à implosion. Timide et effacé, il aimait travailler seul,
et méthodiquement. Il admettra 8 qu’Oppenheimer « s’est mis à manifester une impatience terrible à mon égard au printemps 1944. […] À mon avis, il se sentait très mal parce que je n’avais pas l’air de pousser les choses comme l’exigeait un contexte de guerre, mais d’agir comme dans une situation de recherche normale ». En outre, Neddermeyer est l’un des rares hommes sur la mesa sur lesquels la magie d’Oppie n’opère visiblement pas. Tout à sa frustration, Oppie en viendra à perdre son sang-froid, ce qui n’était pas dans ses habitudes. « Oppenheimer m’en a fait voir de toutes les
couleurs, se souvient Neddermeyer 9. Beaucoup de gens le considéraient comme une source de sagesse et d’inspiration. Moi, je le respectais en tant que scientifique, sans pour autant l’admirer. […] Il pouvait se montrer très cassant, vous humilier jusqu’à la moelle. D’un autre côté, je devais sans doute l’exaspérer. » Alimentée par ce conflit de personnalités, la crise sur le concept d’implosion atteint son paroxysme à la fin de l’été quand Oppenheimer annonce une refonte majeure dans l’organisation du laboratoire.
Début 1944, Oppenheimer avait convaincu George « Kisty » Kistiakowsky, un expert en explosifs de Harvard, de venir s’installer à Los Alamos. Un homme aux opinions aussi arrêtées que son tempérament est bien trempé. Ce qui, inévitablement, génère moult bisbilles avec celui qui est officiellement son supérieur, le capitaine « Deke » Parsons. Et Kistiakowsky ne s’entend pas non plus avec Neddermeyer, dont il juge l’approche trop mollassonne. Début juin, Kistiakowsky écrit à Oppenheimer et menace de démissionner. Sans attendre, Oppenheimer convoque Neddermeyer et lui annonce que Kistiakowsky va le remplacer. En colère et blessé, Neddermeyer sort de l’entrevue en claquant la porte. Mais s’il éprouve une « amertume durable », on le persuade néanmoins de rester à Los Alamos pour officier en tant que conseiller technique principal. Annonçant sans ambages cette restructuration, Oppenheimer avait pris sa décision sans consulter au préalable le capitaine Parsons. « Parsons était
furieux, se souvient Kistiakowsky 10. Il avait l’impression que je l’avais court-circuité et que c’était intolérable. Ce que je peux parfaitement comprendre, mais j’étais un civil et Oppie aussi. Je n’avais donc pas besoin d’en passer par lui. »
Si Parsons est offusqué, c’est que ce changement lui apparaît comme une perte de contrôle sur sa division de l’armement. En septembre, il envoie à Oppie un mémorandum pour solliciter de larges pouvoirs de décision sur tous les aspects du projet de bombe à implosion. Ce qu’Oppenheimer
refuse 11 poliment, mais fermement : « Le type d’autorité que vous semblez me demander est quelque chose que je ne peux pas vous déléguer, car je ne la possède pas. Je n’ai pas, en réalité, et qu’importe ce que peut laisser entendre le protocole, l’autorité de prendre des décisions qui ne sont pas comprises et approuvées par les scientifiques en charge de les exécuter dans leur laboratoire. » Militaire de carrière, Parsons désirait cette autorité pour pouvoir shunter les débats entre ses scientifiques. Comme lui précise Oppenheimer : « Vous avez souligné craindre que votre position dans le laboratoire ne vous oblige à vous engager dans des arguties et autres longues discussions afin d’obtenir un accord dont dépendrait l’avancement des travaux. Mais rien de ce que je pourrais mettre par écrit ne peut éliminer cette nécessité. » En effet, il fallait que les scientifiques soient libres de débattre – et Oppenheimer ne devait arbitrer les différends que pour parvenir à une sorte de consensus collégial. « Je ne suis pas en train de vous dire que le laboratoire devrait être constitué de la sorte, conclut-il. C’est ainsi qu’il est de facto constitué. »
C’est au beau milieu de cette crise qu’Isidor Rabi va effectuer l’une de ses visites à Los Alamos. Il se souviendra notamment d’une réunion, lugubre, entre différents grands scientifiques du projet tiraillés par l’urgence de trouver un moyen de faire fonctionner la bombe au plutonium. Leur conversation s’était rapidement orientée vers l’ennemi : « Qui étaient les
scientifiques allemands ? Nous les connaissions tous, se rappelle Rabi 12. Et où en étaient-ils ? Nous avons tout revu, nous avons examiné l’histoire de notre propre développement et nous avons essayé de déterminer où ils auraient pu être plus malins, sagaces, comment ils auraient pu éviter telle ou telle erreur. […] Pour finalement arriver à la conclusion qu’ils pouvaient en être très précisément au même stade que nous, voire peut-être plus loin. L’heure était très grave. On ne savait absolument pas ce que l’ennemi pouvait avoir. On ne voulait pas perdre un seul jour, une seule semaine. Un mois, il en aurait été d’une calamité. » Ou pour le dire comme Philip
Morrison 13 : « Nous n’avions qu’une façon de perdre cette guerre : échouer à notre travail. »
Qu’importe la restructuration, fin 1944, l’équipe de Kistiakowsky n’a toujours pas réussi à concevoir des explosifs façonnés (des « lentilles ») capables de réduire, tout à fait précisément et symétriquement, une sphère de plutonium de la taille d’un pamplemousse en une autre de la taille d’une balle de golf. Sans de telles lentilles, pas de bombe à implosion possible. Le pessimisme de Parsons est tel qu’il va voir Oppenheimer et lui propose d’abandonner les lentilles, pour tenter un autre type d’implosion. En janvier 1945, la question est au cœur de vifs échanges entre Parsons et Kistiakowsky, auxquels assistent Groves et Oppenheimer. Selon Kistiakowsky, il est absolument impossible de réaliser l’implosion sans les lentilles, et il jure les grands dieux que ses hommes seront bientôt en mesure de les fabriquer. Dans une décision qui s’avérera cruciale pour le
succès de la bombe au plutonium 14, Oppenheimer se range de son côté. Durant les mois qui suivront, Kistiakowsky et son équipe parviendront à perfectionner le modèle de la bombe à implosion. En mai 1945, Oppenheimer en est convaincu : le gadget au plutonium va marcher.
Fabriquer une bombe relève plus de l’ingénierie que de la physique théorique. Mais pour mobiliser ses scientifiques et les faire surmonter des obstacles techniques, Oppenheimer allait faire preuve de la même singulière habileté qui avait été la sienne à Berkeley, lorsqu’il s’agissait de stimuler ses étudiants à appréhender des idées nouvelles. « Los Alamos aurait pu
réussir sans lui, dira Hans Bethe 15, mais certainement avec beaucoup plus d’efforts, moins d’enthousiasme et moins de rapidité. En tout cas, ce fut une expérience inoubliable pour tous les membres du laboratoire. Durant la guerre, d’autres centres ont pu accomplir de sacrés exploits […]. Mais jamais je n’ai pu observer autre part cet esprit d’appartenance, cette envie de garder en mémoire les jours passés au laboratoire, l’impression d’avoir vécu les moments les plus grandioses de sa vie. Si on a pu voir cela à Los Alamos, ce fut principalement grâce à Oppenheimer. Il avait été un leader. »
En février 1944, une équipe de scientifiques britanniques dirigée par Rudolf E. Peierls débarque à Los Alamos. La première rencontre entre Oppenheimer et ce physicien théoricien allemand, aussi brillant qu’effacé, remontait à 1929, quand les deux hommes étaient les étudiants de Wolfgang Pauli. D’Allemagne, Peierls avait émigré en Angleterre au début des années 1930 et, en 1940, avait rédigé avec Otto R. Frisch l’article fondamental
« On the Construction of a Superbomb 16 ». Celui-là même qui avait persuadé les gouvernements britannique et américain de la faisabilité d’une arme nucléaire. Les années suivantes, Peierls allait travailler sur tous les aspects du Tube Alloys, le programme britannique de la bombe. En 1942, puis en septembre 1943, le Premier ministre Winston Churchill envoie Peierls en Amérique pour accélérer les travaux. Peierls va rendre visite à
Oppenheimer à Berkeley et se dira 17 « très impressionné par sa maîtrise des choses. […] Il était la première personne que j’ai rencontrée au cours de ce voyage qui avait réfléchi à l’arme elle-même et à ses implications sur le plan de la physique ».
Le premier séjour du Dr Peierls à Los Alamos n’avait duré que deux jours et demi. Ce qui avait cependant suffi à Oppenheimer pour statuer, comme il le rapportera à Groves, que l’équipe britannique était à même d’apporter une contribution substantielle à l’étude de l’hydrodynamique de l’implosion. Un mois plus tard, Peierls retourne à Los Alamos et y restera jusqu’à la fin de la guerre. Il admire l’éloquence d’Oppenheimer et sa capacité à comprendre au plus vite n’importe qui. Tout particulièrement, il
est ébahi 18 par la façon qu’il a de « tenir tête au général Groves ».
Alors que Peierls et son équipe s’installent à Los Alamos au printemps 1944, Oppenheimer décide de lui confier le poste officiellement occupé par Edward Teller. À l’époque, le tempétueux physicien hongrois est censé travailler sur un ensemble compliqué de calculs nécessaires à la bombe à implosion. Mais Teller est tire-au-flanc. Obsédé par les défis théoriques que pose une « super » bombe thermonucléaire, Teller n’a cure d’une bombe à fission. Quand, en juin 1943, Oppenheimer décide que les exigences de la guerre assignent une faible priorité au projet « super », Teller en vient à se montrer de moins en moins coopératif. Comme s’il ne saisissait pas le poids de sa responsabilité dans l’effort de guerre. Toujours loquace, il n’a que la bombe à hydrogène à la bouche. Et il ne parvient pas non plus à camoufler son aigreur à devoir travailler sous les ordres de Bethe. « Je n’étais pas
heureux de l’avoir comme patron », se souvient Teller 19. Un ressentiment, à
n’en pas douter, alimenté par les critiques de Bethe. Tous les matins 20, Teller débarquait avec une nouvelle idée brillante pour faire fonctionner une bombe H – et, jusqu’au matin suivant, Bethe s’attelait à prouver son absurdité. Après une entrevue particulièrement éprouvante avec Teller,
Oppie lancera à Charles Critchfield 21 : « Que Dieu nous protège de l’ennemi extérieur et des Hongrois intérieurs. »
Évidemment, le comportement de Teller va exaspérer Oppenheimer. Au printemps, Teller quitte sur un coup de tête une réunion des chefs de section et refuse d’effectuer les calculs qu’exige Bethe pour le projet d’implosion. Furibard, Bethe va s’en plaindre à Oppie. « Pour ainsi dire, Edward s’est
mis en grève », se souviendra Bethe 22. Quand Oppenheimer convoque Teller, celui-ci lui demande d’être relevé de toute responsabilité concernant le travail sur la bombe à fission. Oppenheimer accepte et écrit au général Groves son souhait de remplacer Teller par Peierls : « Ces calculs étaient à l’origine sous la supervision de Teller, qui est, à mon avis et à celui de Bethe, tout à fait inadapté à cette responsabilité. Bethe estime avoir besoin d’un homme sous ses ordres pour gérer le programme d’implosion. »
Se sentant lésé, Teller fait savoir qu’il envisage de quitter Los Alamos. Et personne n’aurait été surpris de voir Oppenheimer l’aider à faire ses
valises. Aux yeux de tous, Teller est une « diva ». Robert Serber 23 le juge « désastreux pour n’importe quelle organisation ». Sauf qu’au lieu de le renvoyer, Oppenheimer donne à Teller ce qu’il veut : la liberté d’explorer la faisabilité d’une bombe thermonucléaire. Et accepte même de lui accorder, toutes les semaines, une heure de son précieux temps uniquement pour discuter de tout ce qui peut bien lui passer par la tête.
Mais même un geste aussi extraordinaire ne satisfait pas Teller, qui juge que son ami est devenu un « politicien ». Pour les collègues d’Oppie, qu’il se plie en quatre pour Teller est incompréhensible. Selon Peierls, le Hongrois est « quelque peu sauvage ; il peut soutenir une idée pendant un certain temps, avant qu’elle ne se révèle complètement absurde ». Oppenheimer pouvait certes manquer de patience avec les imbéciles, mais il est conscient que Teller est loin d’en être un. S’il le tolère, c’est parce qu’il pourrait finir par apporter quelque chose au projet. Au cours de l’été, après une réception qu’il a organisée pour le représentant spécial de Churchill, Lord Cherwell (Frederic A. Lindemann), Oppenheimer se rend compte qu’il a oublié sans faire exprès Rudolf Peierls sur la liste des invités. Le
lendemain, il va s’excuser auprès de lui et s’exclame 24 : « On a eu chaud, j’aurais pu oublier Teller. »
En décembre 1944, Oppenheimer presse Rabi de revenir passer un peu
de temps à Los Alamos. « Cher Rab, lui écrit-il 25, nous nous demandons depuis quelque temps quand vous pourrez revenir. Les crises ici sont si continues qu’il est difficile de trouver un moment qui serait meilleur ou pire qu’un autre de notre point de vue. » Rabi venait de recevoir le prix Nobel de physique, décerné pour « sa méthode de résonance servant à enregistrer les propriétés magnétiques du noyau atomique ». Et Oppie de commenter : « Il est agréable que le prix revienne à un homme qui est sorti et non pas au seuil de son adolescence. »
Submergé par le travail administratif, Oppenheimer trouve quand même le temps pour un peu de correspondance personnelle. Au printemps 1944, il écrit à une famille de réfugiés allemands dont il avait facilité l’évasion d’Europe. S’ils étaient de parfaits inconnus, en 1940, il avait donné à la famille Meyers – une mère et quatre filles – une somme d’argent pour payer les frais de leur exil aux États-Unis. Quatre ans plus tard, les Meyers vont rembourser Oppenheimer et fièrement l’informer qu’ils sont devenus
citoyens américains. Il leur répond 26 qu’il comprend leur « fierté » et les remercie pour l’argent : « J’espère que cela n’a pas été trop dur pour vous. » Et leur propose de leur rendre l’argent si jamais ils en ont encore besoin. (Des années plus tard, l’une des filles Meyers lui écrit pour exprimer sa gratitude : « [E]n 1940, vous nous avez tous fait venir et nous avons pu sauver nos vies. ») Pour Oppenheimer, extirper les Meyers de la contagion nazie avait été important à plusieurs égards. Tout d’abord, il en va d’une variante politiquement non controversée de son activisme antifasciste – et cela lui faisait du bien. Deuxièmement, même si l’acte de générosité est minime, il lui rappelle pourquoi il a pu se lancer dans la fabrication d’une arme aussi horrible. Un pense-bête bienvenu.
Et pour Oppenheimer, le rythme de la course ne faiblissait pas. La frénésie faisait partie de son tempérament – c’est du moins l’avis de Freeman Dyson, un jeune physicien qui apprendra à le connaître et à l’admirer une fois la guerre terminée. Mais à ses yeux, elle fut aussi le défaut tragique d’Oppenheimer : « Sa frénésie l’a conduit à son accomplissement suprême, le succès de la mission de Los Alamos, sans pause pour le repos ou la réflexion. »
« Un seul homme s’est arrêté, écrit Dyson 27. Joseph Rotblat, de Liverpool. » Physicien polonais, Rotblat s’était retrouvé coincé en Angleterre au début de la guerre. Il sera recruté par James Chadwick dans le projet de bombe britannique et va arriver à Los Alamos début 1944. Un soir de mars, Rotblat subit un « choc désagréable ». Venu dîner chez les Chadwick, le général Groves déclare au cours du repas : « Vous vous rendez bien sûr compte que l’objectif principal de ce projet est de soumettre les
Russes. » Rotblat en est stupéfié 28. Il ne se faisait guère d’illusion sur Staline – le dictateur soviétique avait, après tout, envahi sa chère Pologne. Mais des milliers de Russes mouraient chaque jour sur le front de l’Est et, face à Groves, Rotblat ressent un sentiment d’immense trahison. « Jusqu’alors, j’avais pensé que notre travail consistait à empêcher une
victoire nazie, écrira-t-il 29, et maintenant, on me disait que l’arme que nous préparions était destinée à nuire aux mêmes personnes qui avaient consenti à des sacrifices extrêmes dans ce but précis. » Fin 1944, six mois après le débarquement des Alliés sur les plages de Normandie, il est clair que la guerre en Europe touche à sa fin. Aux yeux de Rotblat, il n’y a plus d’intérêt à poursuivre le travail sur une arme qui n’est en rien nécessaire
pour vaincre les Allemands 30. Après avoir remercié Oppenheimer lors d’une fête d’adieu, il va quitter définitivement Los Alamos le 8 décembre 1944.
À l’automne 1944, les Soviétiques reçoivent un rapport de renseignement en provenance directe de Los Alamos. Le premier d’une longue série. Les espions, totalement passés sous le radar du contre-espionnage militaire, sont Klaus Fuchs, un physicien allemand ayant obtenu la nationalité britannique, et Ted Hall, un jeune homme brillamment précoce de 19 ans, titulaire d’une licence de physique de Harvard. Hall était arrivé à Los Alamos à la fin janvier 1944. Fuchs, pour sa part, était là depuis août et faisait partie de l’équipe britannique dirigée par Rudolf Peierls.
Né en 1911, Fuchs avait grandi dans une famille de quakers allemands. Studieux et idéaliste, il adhère au parti socialiste allemand, le SPD, durant ses études à l’université de Leipzig en 1931 – la même année, sa mère se suicide. En 1932, terrifié par l’essor politique des nazis, Fuchs rompt avec les socialistes et rejoint le Parti communiste, qui résiste plus activement à Hitler. En juillet 1933, il fuit l’Allemagne nazie et devient un réfugié politique en Angleterre. Au cours des années suivantes, sa famille est décimée par le régime nazi. Son frère s’enfuit en Suisse, laissant derrière lui une femme et un enfant qui mourront dans un camp de concentration. Son
père sera emprisonné 31 pour « agitation antigouvernementale » et, en 1936, sa sœur Elizabeth va se suicider après l’arrestation de son mari et sa déportation dans un camp de concentration. Fuchs avait toutes les raisons de haïr les nazis.
En 1937, désormais docteur en physique de l’université de Bristol, Fuchs obtient une bourse pour travailler avec Max Born, l’ancien professeur d’Oppenheimer, alors en poste à Édimbourg. Après le début de la guerre, Fuchs va être interné au Canada en tant qu’« étranger ennemi ». Le
professeur Born contribuera à sa libération en attestant 32 que Fuchs compte « parmi les deux ou trois physiciens théoriques les plus doués de la jeune génération ». Comme des milliers d’autres réfugiés allemands antinazis, Fuchs est libéré à la fin de l’année 1940 et est alors autorisé à retourner travailler en Angleterre. Si le ministère de l’Intérieur britannique est au fait de son passé communiste, au printemps 1941, Fuchs rejoint Peierls et d’autres scientifiques britanniques sur le projet hautement confidentiel du Tube Alloys. En juin 1942, Fuchs reçoit la citoyenneté britannique – et transmet déjà depuis un certain temps des informations aux Soviétiques sur le programme militaire britannique.
Quand Fuchs arrive à Los Alamos, ni Oppenheimer ni personne ne le soupçonne d’être une taupe soviétique. Après son arrestation en 1950, Oppie déclarera au FBI avoir vu dans Fuchs un chrétien-démocrate, et certainement pas un « fanatique politique ». Aux yeux de Bethe, Fuchs est l’un des meilleurs hommes de sa division. « S’il était un espion, dira Bethe
au FBI 33, il a joué son rôle à merveille. Il travaillait jour et nuit. Il était célibataire et n’avait rien de mieux à faire, et il a très largement contribué à la réussite du projet de Los Alamos. » Durant l’année qui suit, Fuchs va transmettre aux Soviétiques des informations écrites et détaillées sur les problèmes et les avantages de la bombe à implosion par rapport à la méthode du canon. Sans savoir que ses informations étaient corroborées par un de ses collègues de Los Alamos.
En septembre 1944, Ted Hall travaille aux tests d’étalonnage
nécessaires à la bombe à implosion. Comme Oppenheimer en a eu vent 34, Hall est l’un des meilleurs jeunes techniciens de la mesa. Homme extrêmement brillant, Hall est cet automne-là au bord d’un précipice intellectuel. Socialiste dans l’âme, admirateur de l’Union soviétique, mais pas encore officiellement communiste, il n’était pas non plus mécontent ou malheureux de son travail ou de sa situation dans la vie. Personne ne l’avait approché et encore moins recruté. Sauf que tout au long de l’année, il va entendre des scientifiques « plus âgés » – entre 20 et 30 ans – étaler leur crainte d’une course aux armements une fois la guerre terminée. Un jour, assis à la même table de la Fuller Lodge que Niels Bohr, il va l’écouter détailler son souci d’un « monde ouvert ». Persuadé qu’un monopole nucléaire américain serait à même de provoquer une autre guerre, Hall
décide d’agir en octobre 1944 35 : « Il m’a semblé qu’un monopole américain était dangereux et devait être empêché. Je n’étais pas le seul scientifique de cet avis. »
Durant un congé de deux semaines, Hall va monter dans un train à destination de New York et tout simplement se rendre dans un bureau commercial soviétique pour y remettre un rapport manuscrit sur Los Alamos. Le document décrit l’objectif du laboratoire et énumère les noms des principaux scientifiques travaillant sur le projet de bombe. Dans les mois qui suivent, Hall parvient à transmettre aux Soviétiques de nombreuses informations supplémentaires et notamment essentielles sur la conception de la bombe à implosion. Hall est une parfaite taupe « spontanée » ; il sait ce que les Russes ont besoin de savoir, n’a lui-même
besoin de rien et n’a aucune attente. Son seul objectif 36 : « sauver le monde » d’une guerre nucléaire qu’il croit inévitable si jamais les États-Unis sortent de la guerre avec un monopole atomique.
Oppenheimer ne sait rien des activités d’espionnage de Hall. Mais il est au courant qu’une vingtaine de scientifiques, pour certains des chefs de groupe, ont pris l’habitude de se réunir de manière informelle et une fois par mois pour parler de la guerre, de la politique et de l’avenir. « Cela se passait le soir, se souvient Rotblat, généralement chez quelqu’un, comme le couple Teller, dont le logement avait des pièces assez grandes. On se réunissait pour discuter de l’avenir de l’Europe, de l’avenir du monde. » Et, aussi, de l’exclusion des scientifiques soviétiques du projet. Selon Rotblat, Oppenheimer aurait été présent au moins à l’une de ces soirées. « J’ai toujours vu en lui une âme sœur, dans le sens où nous avions la même
approche humanitaire des problèmes », commentera-t-il plus tard 37.
À la fin 1944, plusieurs scientifiques de Los Alamos ont déjà fait état de leurs doutes éthiques, toujours plus appuyés, sur la poursuite du
développement du « gadget ». Robert Wilson 38, désormais chef de la division de physique expérimentale du laboratoire, aura « des discussions assez longues avec Oppie sur la façon dont il pourrait être utilisé ». Snow est encore sur le terrain quand Wilson va voir Oppenheimer pour lui proposer d’organiser une réunion officielle sur le sujet. « Il a essayé de m’en dissuader, se rappellera Wilson, en disant que j’allais avoir des problèmes avec le G-2, les gens de la sécurité. »
Malgré son respect, voire sa vénération, pour Oppie, Wilson ne s’en
laisse pas conter. Il se dit 39 : « OK, et alors ? Je veux dire, si vous êtes un vrai bon pacifiste, qu’est-ce que ça peut vous faire d’être jeté en prison ou de vous taper je ne sais quelle sanction – une retenue sur salaire ou des trucs du même acabit. » Wilson va donc faire savoir à Oppenheimer qu’il ne l’a en rien dissuadé et qu’il est nécessaire d’avoir une discussion ouverte sur une question d’une importance aussi manifeste. Aux quatre coins du laboratoire, Wilson se charge d’annoncer la tenue d’une réunion publique sur « L’impact du gadget sur la civilisation ». S’il choisit ce titre, c’est parce qu’à Princeton, « juste avant la fin de notre cursus, on avait eu tout un tas de conférences donneuses de leçon sur “l’impact” de quoi ou qu’est-ce, avec une myriade de discussions très érudites ».
À sa grande surprise, Oppie sera là le soir prévu et écoutera
attentivement la discussion. Selon Wilson 40, une vingtaine de personnes étaient présentes, dont des physiciens chevronnés comme Vicki Weisskopf. La réunion avait été organisée dans le bâtiment du cyclotron. « Je me souviens avoir eu très froid. […] Nous avons eu une discussion assez intense sur les raisons pour lesquelles nous continuions à fabriquer une bombe alors que la guerre avait été [pratiquement] gagnée. »
Il n’y a pas qu’à cette occasion que la moralité et la politique de la bombe atomique seront discutées. Un jeune physicien travaillant sur les
techniques d’implosion, Louis Rosen, se souvient 41 d’une dense journée de colloques organisée dans le vieux théâtre. Oppenheimer en était l’orateur principal et, selon Rosen, son but était de savoir « si le pays faisait bien d’utiliser cette arme sur des êtres humains en chair et en os ». À l’en croire,
Oppenheimer aurait fait valoir 42 qu’en tant que scientifiques, ils ne pouvaient s’arroger une voix plus forte que n’importe quel autre citoyen pour déterminer le sort du gadget. « Il était un homme très éloquent et convaincant », commente Rosen. Le chimiste Joseph O. Hirschfelder se souvient d’une discussion similaire dans la petite chapelle en bois de Los Alamos, au milieu d’un orage, par un froid dimanche soir de début 1945. Avec son habituel bagou, Oppenheimer aurait alors avancé que si elle les destinait tous à vivre dans une peur perpétuelle, la bombe pouvait également abolir la guerre. Un espoir, faisant écho aux propos de Bohr, auquel vont se ranger bien des scientifiques présents.
Aucun document officiel ne permet d’attester de ces discussions sensibles. Les souvenirs sont donc ici nos seules sources. Le récit qu’en fait Robert Wilson est le plus vivant – et ceux qui ont connu Wilson l’ont toujours considéré comme un homme d’une singulière intégrité. Victor Weisskopf se souviendra de plusieurs discussions politiques avec Willy Higinbotham, Robert Wilson, Hans Bethe, David Hawkins, Phil Morrison
et William Woodward, entre autres. Selon Weisskopf 43, la fin prochaine de la guerre en Europe « nous avait poussés à davantage réfléchir à l’avenir du monde après la guerre ». Au début, les réunions se font simplement dans les appartements des uns et des autres et l’on réfléchit à des questions comme « Que fera cette arme terrible à ce monde ? Sommes-nous en train de faire quelque chose de bien, de mal ? Son utilisation ne devrait-elle pas nous inquiéter ? » Peu à peu, ces réunions informelles vont se formaliser. « Nous avons essayé d’organiser des réunions dans certaines salles de cours, raconte Weisskopf, mais nous nous sommes heurtés à une farouche opposition. Oppenheimer était contre. Il disait que ce n’était pas notre tâche, que c’était de la politique, et que nous ne devions pas faire ça. »
Weisskopf évoque une réunion 44 en mars 1945, à laquelle auraient participé quarante scientifiques, pour discuter de « la bombe atomique dans la politique mondiale ». Là encore, Oppenheimer avait tenté de décourager les gens d’y assister. « Selon lui, nous ne devions pas nous impliquer dans les questions relatives à l’utilisation de la bombe. » Mais, contrairement au
souvenir de Wilson, Weisskopf 45 écrira que « l’idée de démissionner ne m’a même pas traversé l’esprit ».
Selon Wilson 46, la réputation d’Oppenheimer en aurait été écornée s’il avait choisi d’ignorer ces rassemblements. « Vous savez, vous êtes le directeur, c’est un peu comme un général. Parfois, il vous faut mener vos troupes, et parfois les suivre. Quoi qu’il en soit, il est venu, avec des arguments très pertinents qui m’ont convaincu. » Mais Wilson voulait être convaincu. Et s’il est désormais clair que le gadget n’allait pas être largué sur les Allemands, Wilson a un tas de doutes mais pas de réponses, comme beaucoup d’autres dans la salle. « Je pensais que nous combattions les nazis, pas les Japonais en particulier. » Personne ne se disait que les Japonais avaient un programme atomique.
Quand Oppenheimer prend la parole 47 et commence son exposé, tout le monde se tait pour l’écouter dans un silence absolu. Wilson se souvient d’un Oppenheimer « dominant » la discussion. Pour l’essentiel, son principal argument s’inspire de la vision d’« ouverture » de Niels Bohr. La guerre, soutient-il, ne doit pas se terminer sans que le monde n’ait connaissance de cette arme nouvelle et primordiale. Le pire serait que le gadget demeure un secret militaire. Dans ce cas, la prochaine guerre serait quasi certainement menée avec des armes atomiques. Il leur faut poursuivre
le projet 48, explique-t-il, jusqu’au test du gadget en conditions réelles. Il va souligner que les Nations unies, nouvellement instituées, doivent tenir leur réunion inaugurale en avril 1945 et qu’il est essentiel que les délégués débutent leurs pourparlers sur le monde de l’après-guerre en sachant que l’humanité a inventé ces armes de destruction massive.
« J’y ai vu un très bon argument », commente Wilson 49. Cela faisait déjà un certain temps que Bohr et Oppenheimer avaient abordé la façon dont le gadget allait changer le monde. Les scientifiques savaient à quel point la bombe entraînerait une redéfinition totale de la notion même de souveraineté nationale. Ils avaient confiance en Franklin Roosevelt, persuadés qu’il mettait en place les Nations unies précisément pour résoudre ce dilemme. Ou, pour le dire comme Wilson : « Il y allait avoir des régions sans souveraineté, la seule souveraineté serait celle existant au sein des Nations unies. Ce devait être la fin de la guerre telle que nous la connaissions, telle fut la promesse faite. C’est pourquoi j’ai pu poursuivre ce projet. »
Oppenheimer allait l’emporter, à la surprise générale, en arguant que la guerre ne pouvait se terminer sans que le monde ne connaisse le terrible secret de Los Alamos. Un moment qui fut décisif pour tout le monde. La logique – celle de Bohr – ravira tout particulièrement les collègues scientifiques d’Oppenheimer. Mais l’homme charismatique qui s’était tenu
devant eux le fut tout autant. Ce dont Wilson se souvient en ces termes 50 : « Mon sentiment sur Oppenheimer, à ce moment-là, en faisait un homme angélique, vrai et honnête, et qui ne pouvait pas faire de mal. […] J’ai cru en lui. »
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