Robert Oppenheimer - Triomphe et tragédie d'un génie

Chapitre 34 - « Une tache noire sur notre bannière nationale »

CHAPITRE 34

 

« Une tache noire sur notre bannière nationale »

 

C’est d’une tristesse au-delà des mots pour le dire.

Ils ont tort, terriblement tort, non seulement sur Robert,

mais aussi dans ce qu’ils semblent attendre

de bons serviteurs du peuple.

David Lilienthal

 

Henry DeWolf Smyth

 

OceanofPDF.com

Oppenheimer rentre à l’Olden Manor épuisé et irritable. Il sait que les choses se sont mal passées et qu’il ne peut pas faire grand-chose si ce n’est attendre le jugement de la commission Gray. Il pense en avoir pour des semaines avant que la sentence ne tombe. Comme le surprend une écoute

téléphonique du FBI 1, il confesse à un ami croire « qu’il n’en finira jamais avec cette crise. Il ne croit pas que l’affaire aura une fin sereine, car tous les maux de l’époque sont empaquetés dans cette crise ». Quelques jours plus tard, le FBI signale qu’Oppenheimer est « très déprimé à l’heure actuelle et se montre irascible avec sa femme ».

Pour patienter dans l’attente du jugement, en compagnie de Kitty, Robert va passer des heures devant la télévision. Sur l’écran en noir et blanc défilent les auditions sénatoriales opposant l’armée américaine à McCarthy. Cet extraordinaire feuilleton avait débuté le 21 avril 1954, alors que la propre épreuve d’Oppenheimer battait son plein. Il allait durer jusqu’en mai avec, au jour le jour, dans les 20 millions d’Américains scotchés devant les passes d’armes entre le sénateur McCarthy et l’avocat de l’armée, Joseph Nye Welch. Comme beaucoup d’Américains, Oppenheimer sera captivé par ce spectacle retransmis en direct. Reste que pour lui, on ne peut que s’imaginer quel rappel cruel et personnel il dut y percevoir. Aurait-il pu s’empêcher de penser qu’il s’en serait mieux sorti avec un avocat de la trempe de Welch ?

 

Pour Gordon Gray, tout s’est déroulé à merveille. Le lendemain de la fin

de la procédure, il dicte un mémo 2 pour ses archives personnelles, un résumé de ses premières réactions : « Je suis aujourd’hui convaincu que, jusqu’à présent, la procédure aura été aussi équitable que les circonstances le permettaient. Une réserve que je justifie, bien entendu, par le fait que le Dr Oppenheimer et son conseil n’ont pas été en droit de consulter certains documents, comme les rapports du FBI et autres matériaux classifiés. » Comme Gray l’avoue également : « J’ai été mis quelque peu mal à l’aise par le contre-interrogatoire de M. Robb et ses mentions et citations de ces documents aussi parcellaires qu’assenées par surprise. » Reste qu’en fin de compte, comme il s’en justifie auprès de lui-même, « il n’y a pas eu d’atteinte aux intérêts du Dr Oppenheimer si l’on considère la procédure dans son ensemble ».

Si on en croit les discussions informelles entre Gray et les deux autres membres de la commission, l’issue ne semble guère faire de doute. Oppenheimer, à ses yeux, était très certainement coupable d’avoir placé « la loyauté envers un individu au-dessus de la loyauté ou de l’obligation envers le gouvernement ». Ou, comme Gray l’avait dit à Morgan et Evans plus tôt dans la semaine, le Dr Oppenheimer avait manifesté une « tendance récurrente à faire passer son propre jugement sur une situation avant, dans bien des cas, le jugement officiel et réfléchi de gens à qui il en incombait la responsabilité et le devoir ». Ici, Gray fait référence à l’affaire Chevalier, à sa défense de Bernard Peters, au débat sur la bombe à hydrogène et à plusieurs autres prises de position d’Oppenheimer en matière de politique atomique. Morgan et Evans vont être du même avis et le Dr Evans affirme notamment qu’« Oppenheimer s’est certainement rendu coupable d’un très mauvais jugement ».

À son retour d’une suspension de dix jours, Gray est donc stupéfait d’apprendre que le Dr Evans est l’auteur d’un avis divergent en faveur d’Oppenheimer. Gray en était pourtant persuadé, Evans était « depuis le

début 3 » décidé à ne pas restaurer l’habilitation du physicien. Evans lui avait d’ailleurs dit, entre quatre yeux, que, s’il en croyait son expérience, « tous ceux qui se révèlent avoir des antécédents et des intérêts subversifs sont sauf de très rares exceptions juifs ». En clair, Gray pensait pouvoir compter sur l’antisémitisme d’Evans pour lui garantir son jugement. Comme Gray allait le noter durant tout le mois de la procédure : « J’ai de plus en plus l’impression que mes deux collègues se sont relativement fixés sur un point de vue. » Reste qu’à son retour de Chicago, « le Dr Evans avait totalement changé d’avis ». Selon Evans, c’est parce qu’il avait simplement examiné le dossier et constaté qu’il n’y avait rien de nouveau dans les accusations. Mais, de l’avis du FBI « quelqu’un l’avait “retourné” ».

Une nouvelle qui allait mettre Strauss dans une colère noire. Avec Robb, ils avaient mis les avocats d’Oppenheimer sur écoute, empêché Garrison d’obtenir une habilitation de sécurité, piégé les témoins avec des documents classifiés, feinté la commission Gray en camouflant le ouï-dire tiré des dossiers du FBI et tout ça pour quoi ? Pour qu’Oppenheimer puisse, finalement, quand même s’en sortir ? Impensable !

Craignant qu’Evans ne persuade l’un des deux autres membres de la commission, Strauss téléphone à Robb. Les deux hommes conviennent de la nécessité d’une nouvelle immixtion et Robb, avec l’accord de Strauss, va contacter le FBI et en appeler aux bons offices de Hoover. À l’agent C. E.

Hennrich 4, Robb dit penser « qu’il est extrêmement important que le directeur discute de cette question avec la commission. […] Robb a dit qu’il pensait que ce serait une tragédie si la décision de la commission allait dans le mauvais sens et considérait qu’il en allait d’une extrême urgence ». Quasiment au même moment, Strauss est au téléphone avec A. H. Belmont, l’un des assistants personnels de Hoover, et le supplie de faire intervenir le directeur. Il affirme que la situation est « tangente » et qu’« un léger fléchissement de la balance suffirait pour que la commission commette une très grave erreur ».

L’agent Hennrich observe : « Tout cela se résume, me semble-t-il, à une conjoncture dans laquelle Strauss et Robb, qui souhaitent que la commission conclue qu’Oppenheimer constitue un risque de sécurité, doutent à ce stade que la commission parvienne à cette conclusion. […] À mon avis, le directeur ne devrait pas voir la commission. »

Si jamais la chose finissait par se savoir, toute intervention de ce type de la part de Hoover aurait été considérée comme hautement dommageable. Et Hoover en était parfaitement conscient. À ses collaborateurs, il déclare : « Je pense qu’il serait très malvenu de ma part de discuter de l’affaire Oppenheimer. » Il n’allait pas voir la commission Gray.

Des années plus tard, lorsque Robb sera mis face à un mémo du FBI documentant sa tentative de faire intervenir Hoover, il niera avoir essayé d’amener le directeur du FBI à peser sur le jugement de la commission. Au cinéaste et historien Peter Goodchild, il déclare : « Je nie spécifiquement et catégoriquement avoir jamais encouragé une réunion entre le conseil d’administration et le directeur dans le but que ce dernier influence la commission. […] Je nie également avoir jamais dit à Hennrich qu’il en allait selon moi d’une “extrême urgence” que la commission s’entretienne avec M. Hoover, au risque de prendre une décision favorable à Oppenheimer. » Mais les preuves sont formelles : c’est un mensonge.

Ironie de l’histoire, Gray va trouver le mémoire d’Evans si mal ficelé qu’il demandera à Robb de le réécrire. « Je ne voulais pas que l’opinion de

“Doc” Evans soit trop fragile, explique Robb 5. Le cas échéant, on aurait eu l’impression qu’il n’était qu’une taupe au sein de la commission, vous voyez ce que je veux dire, qu’on avait fait exprès d’y placer un corniaud. »

 

Le 23 mai, la commission Gray rend son verdict officiel. Par deux voix contre une, la commission statue qu’Oppenheimer était un citoyen loyal, mais qu’il présentait néanmoins un risque de sécurité. En conséquence, le président Gray et le commissaire Morgan ont recommandé que l’habilitation de sécurité d’Oppenheimer ne soit pas rétablie. « Les

considérations suivantes 6, écrivent Gray et Morgan, ont été déterminantes pour parvenir à notre conclusion :

« Nous estimons que le comportement et les associations du Dr Oppenheimer n’ont cessé de refléter un grave mépris pour les exigences du système de sécurité.

« Nous avons constaté qu’il était susceptible d’être influencé, ce qui pourrait avoir de graves conséquences pour les intérêts de sécurité du pays.

« Nous estimons que sa conduite dans le cadre du programme de la bombe à hydrogène est suffisamment inquiétante pour que l’on puisse douter que sa participation future, si elle se caractérise par les mêmes attitudes dans un programme gouvernemental relatif à la défense nationale, soit clairement compatible avec les meilleurs intérêts en matière de sécurité.

« Nous en avons malheureusement conclu que le Dr Oppenheimer avait manqué de franchise à plusieurs reprises lors de son témoignage devant la commission. »

Le raisonnement est tortueux. Ils n’accusaient pas Oppenheimer d’avoir enfreint des lois ni même des règles de sécurité. Mais ses fréquentations témoignaient d’un certain et indéfinissable manque de jugement. Quant à son manque de déférence à l’égard de l’appareil de sécurité, la chose était tout particulièrement accablante. « La loyauté envers ses amis est l’une des

qualités les plus nobles, écrivent Gray et Morgan dans leur mémoire 7. Cependant, la loyauté envers ses amis au détriment d’obligations raisonnables envers le pays et le système de sécurité n’est pas clairement compatible avec les intérêts en matière de sécurité. » Entre autres incartades, Oppenheimer s’était donc rendu coupable d’une amitié excessive.

Le mémoire d’Evans, en revanche, se présente comme une critique claire et sans ambiguïté du verdict de ses collègues. « La plupart des informations incriminantes étaient entre les mains de la commission

en 1947, lorsque le Dr Oppenheimer s’est vu accorder son habilitation 8. »

Le texte poursuit : « Ils étaient visiblement au courant de ses associations et de son gauchisme : pourtant, ils l’ont habilité. Ils ont pris un risque du fait de ses talents particuliers et il a toujours fait du bon travail. Aujourd’hui, alors qu’il a fini son travail, on nous demande d’enquêter sur lui pour quasiment les mêmes informations incriminantes. Il a fait son travail de manière approfondie et minutieuse. Il n’y a pas le moindre vestige d’information devant cette commission qui indiquerait que le Dr Oppenheimer n’est pas un citoyen loyal de son pays. Il déteste la Russie. Il a eu des amis communistes, c’est vrai. Il en a encore. Cependant, les preuves indiquent qu’il en a moins qu’en 1947. Il n’est pas aussi naïf qu’il l’était alors. Il a plus de jugement ; personne à la commission ne doute de sa loyauté – même les témoins qui lui sont défavorables l’admettent – et il représente certainement moins un risque de sécurité aujourd’hui qu’en 1947, lorsqu’il a été habilité. Lui refuser aujourd’hui l’habilitation pour les mêmes raisons qui lui ont permis d’être habilité en 1947, alors que nous savons forcément qu’il présente moins de risques pour la sécurité actuellement qu’il n’en présentait alors, ne semble pas être la bonne marche à suivre dans un pays libre. […]

« Je pense personnellement que notre incapacité à habiliter le Dr Oppenheimer marquera une tache noire sur notre bannière nationale. Les témoins du Dr Oppenheimer constituent une portion considérable de l’ossature scientifique de notre pays et ils le soutiennent. »

Que le mémoire d’Evans ait été entièrement écrit de sa main ou revu par Robb, il s’agit d’un document remarquable. Dans les deux paragraphes ci-dessus, il démolit les points 1, 2 et 4 des « considérations » sur lesquelles Gray et Morgan ont fondé leur verdict. Néanmoins, il ne confronte pas le point 3, la question qui a précipité ce « déraillement de train » auquel Oppenheimer comparera plus tard son calvaire. Soit l’idée que « sa conduite dans le cadre du programme de la bombe à hydrogène » ait été « suffisamment inquiétante ».

Qu’est-ce qui, dans sa manière d’aborder le développement de la bombe à hydrogène, avait été si inquiétant ? Oppenheimer s’était opposé à ce programme, tout comme sept autres membres du GAC, et tous avaient clairement expliqué leurs raisons. En réalité, ce que Gray et Morgan voulaient dire, c’est qu’ils s’opposaient aux jugements d’Oppenheimer et qu’ils n’avaient pas envie de voir ses opinions représentées dans les comités, commissions, conseils et autres organes gouvernementaux. Oppenheimer voulait freiner et peut-être même inverser la course aux armements nucléaires. Il voulait encourager un débat démocratique ouvert sur la question de savoir si les États-Unis devaient accepter de faire du génocide leur principale stratégie de défense. Une opinion que Gray et Morgan considéraient apparemment comme inacceptable en 1954. Pire encore, ils étaient là à affirmer qu’il n’était pas légitime, qu’il n’était pas permis à un scientifique d’exprimer un désaccord radical sur des questions de politique militaire.

Strauss sera soulagé que la commission ait rendu, quoi que de justesse, l’équivalent d’un verdict de culpabilité, mais il va craindre que l’avis dissident d’Evans ne persuade les commissaires de l’AEC de le renverser. Après tout, le verdict n’était qu’une recommandation, que les commissaires de l’AEC avaient la possibilité de confirmer ou de rejeter. De l’avis des avocats d’Oppenheimer, les procédures habituelles seraient suivies et le directeur général de l’AEC, Kenneth Nichols, se contenterait de transmettre aux commissaires le rapport de la commission Gray. Mais Nichols – celui qui voyait en Oppenheimer un « fils de pute huileux » – enverra aux commissaires une lettre qui était en réalité un résumé de jugement en lui-même. Cette lettre, rédigée avec les apports de Strauss, Charles Murphy (le rédacteur en chef du magazine Fortune) et Robb, va donner une toute nouvelle tournure au rapport de la commission.

La lettre de Nichols fait valoir un argument entièrement nouveau à la suspension permanente de l’habilitation de sécurité d’Oppenheimer. Ses spéculations vont bien au-delà des verdicts de la commission Gray. S’appuyant sur les recherches effectuées par Strauss dans le dossier du FBI sur Oppenheimer – trois mois durant, soit le temps qu’il l’avait conservé dans son bureau –, Nichols soutient, tout d’abord, qu’Oppenheimer ne se contentait pas d’être un « compagnon de route » ou une « rose de salon », mais que « ses relations avec ces communistes endurcis étaient telles qu’ils

le considéraient comme l’un des leurs 9 ». Évoquant ensuite les donations en espèces qu’Oppenheimer avait fait transiter par le Parti communiste, Nichols en conclut : « Le dossier indique que le Dr Oppenheimer était un communiste en bonne et due forme, mis à part le fait qu’il n’avait pas sa carte du parti. »

Vu qu’il est impossible d’imaginer que Nichols ait présenté cette interprétation radicale sans l’assentiment de Strauss, il est clair que ce dernier craignait que les ambiguïtés de la décision, combinées à la clarté de l’opinion dissidente d’Evans, n’amènent les commissaires de l’AEC à infirmer le verdict de la commission Gray.

Les avocats d’Oppenheimer n’ont rien su de la lettre de Nichols. Garrison aurait pu en prendre connaissance s’il avait eu la possibilité de présenter une argumentation orale devant les commissaires de l’AEC. Le seul commissaire favorable à la demande de Garrison, le Dr Henry

D. Smyth, avertit 10 : « Si nous ne donnons pas aux avocats du Dr Oppenheimer l’occasion de commenter la lettre de Nichols, nous nous exposerons à de graves critiques lorsque la lettre sera publiée. » Mais, une fois de plus, c’est Strauss qui allait avoir le dernier mot. La demande de Garrison fut catégoriquement rejetée, et sans la moindre explication.

 

Les avocats d’Oppenheimer vont se prendre à espérer que les cinq commissaires de l’AEC puissent renverser la recommandation de la commission Gray. Après tout, la commission comptait trois démocrates (Henry DeWolf Smyth, Thomas Murray et Eugene Zuckert) et seulement deux républicains (Lewis Strauss et Joseph Campbell). Dès le départ, Strauss lui-même craignait un vote à trois contre deux en faveur d’Oppenheimer. Mais l’espoir sera de courte durée. Car en tant que président, Strauss est à même d’influencer ses collègues. Et il sait comment le pouvoir fonctionne à Washington et n’a aucun scrupule à graisser la patte de ses collègues pour qu’ils se rangent à son point de vue. Il dégaine des déjeuners somptueux et parle à Smyth de lucratives perspectives d’emploi

dans le secteur privé. Smyth 11 va se demander si Strauss n’essayait pas d’acheter son vote. De l’avis de Harold P. Green, l’avocat de l’AEC que l’on avait appelé pour rédiger la lettre d’accusation initiale contre Oppenheimer, Strauss est prêt à tout, y compris les coups les plus pendables. Green savait que Zuckert penchait au départ pour le

dédouanement d’Oppenheimer. Mais le 19 mai, on informe Strauss 12 que « Gene Zuckert serait ravi de se faire porter pâle et de ne pas être pris en compte lors du vote sur la décision finale concernant le dossier de sécurité ». Il était prévu que Zuckert démissionne de son poste de commissaire de l’AEC le 30 juin – le lendemain de la signature de la décision majoritaire contre Oppenheimer – pour ouvrir un cabinet d’avocat à Washington. Green allait en être fermement convaincu : il se passait quelque chose de louche. Une impression qui ne pourra que se confirmer quand il apprendra que Strauss avait transféré une grande partie de ses besoins juridiques chez Zuckert. Et ce que Green ne savait pas, c’est que

Zuckert avait également signé un contrat 13 avec Strauss pour lui servir de « conseiller personnel et de consultant ».

À la fin juin, Strauss dispose des voix de tous les commissaires, à l’exception d’une. Seul scientifique de la commission, le professeur Smyth avait clairement fait savoir qu’il pensait que l’habilitation de sécurité d’Oppenheimer devait être rétablie. En tant qu’auteur du « rapport Smyth » de 1945, une histoire scientifique du projet Manhattan lisible par tous, Smyth connaissait bien Oppenheimer et les questions de sécurité en jeu. Sur un plan personnel, il ne l’appréciait pas particulièrement. Ils avaient été voisins à Princeton pendant dix ans et Oppenheimer lui était toujours apparu comme un être vaniteux et prétentieux. Reste que Smyth n’avait pas trouvé convaincantes les preuves avancées, et c’est tout ce qui compait. Début mai, il déjeune avec Strauss et lui dira ses quatre vérités au sujet du verdict. Au café, Smyth pose : « Lewis, la différence entre vous et moi, c’est que vous voyez tout en noir ou en blanc, alors que pour moi, tout est

gris 14. — Harry, rétorquera Strauss, laissez-moi vous recommander un bon oculiste. »

Quelques semaines plus tard, Smyth informe Strauss de sa détermination à rédiger un résumé contradictoire. Travaillant tous les soirs tard, jusqu’à minuit, Smyth va se plonger dans le rapport Gray et la transcription de l’audition – une pile de documents de deux mètres de haut. Pour l’aider dans cette tâche, il demande l’aide de deux assistants de l’AEC. Nichols prévient l’un d’entre eux, Philip Farley, que cette mission pourrait nuire à sa carrière. N’écoutant que son courage, Farley accepte de travailler pour Smyth. Le 27 juin, Smyth aura rédigé son opinion divergente – pour s’entendre dire que l’opinion majoritaire finale avait été réécrite au point de l’obliger à reprendre son mémoire à zéro.

À partir de 19 heures, le lundi 28 juin, Smyth et ses assistants s’attellent à une toute nouvelle opinion dissidente. Il ne leur restait que douze heures pour respecter le délai que s’était imposé l’AEC pour la présentation de l’avis final. Alors qu’ils travaillent toute la nuit, Smyth aperçoit par la fenêtre une voiture garée devant sa maison ; deux hommes sont assis à l’intérieur de la voiture et observent les lieux. Selon Smyth, quelqu’un de l’AEC ou du FBI les avait envoyés pour l’intimider. « Vous savez, c’est

drôle que je doive me donner tout ce mal pour Oppenheimer, va-t-il dire 15 à l’un de ses assistants au beau milieu de la nuit, je n’aime pas beaucoup ce type. »

À 10 heures le lendemain, Farley apporte l’opinion dissidente de Smyth au bureau de l’AEC et s’assure qu’elle soit reproduite dans son intégralité. L’après-midi, l’opinion dissidente de Smyth et les opinions majoritaires sont mises à la disposition de la presse. À quatre contre un, les commissaires votent pour statuer de la loyauté d’Oppenheimer et, également à quatre contre un, qu’il représente un risque de sécurité. L’opinion majoritaire ne fait aucune référence à la bombe à hydrogène, alors qu’il s’agissait d’un thème central de la décision de la commission Gray. Rédigée par Strauss, la décision majoritaire se focalise sur les « défauts fondamentaux » du caractère d’Oppenheimer. Plus précisément, sont mises en avant l’affaire Chevalier et ses associations passées avec divers étudiants communistes dans les années 1930. « Le dossier montre que le Dr Oppenheimer s’est constamment soustrait aux règles auxquelles est soumis n’importe qui d’autre. Il a contrefait dans des affaires où il était en charge de graves responsabilités dont dépendait l’intérêt national. Dans ses associations, il a, et à plusieurs reprises, fait preuve d’un mépris obstiné

des obligations normales et adéquates en matière de sécurité 16. »

 

L’habilitation de sécurité d’Oppenheimer lui sera donc retirée la veille de sa date d’expiration. Après avoir pris connaissance des verdicts des

commissaires de l’AEC, David Lilienthal notera dans son journal 17 : « C’est d’une tristesse au-delà des mots pour le dire. Ils ont tort, terriblement tort, non seulement sur Robert, mais aussi dans ce qu’ils semblent attendre de bons serviteurs du peuple. » Einstein, dégoûté, aura cette blague : qu’on change le sens du sigle de la Commission à l’énergie atomique, pour qu’il

dise désormais « Complot d’extermination atomique 18 ».

Début juin, prétextant qu’une copie de la transcription lui avait été volée dans un train (on allait vite la retrouver aux objets trouvés de Pennsylvania Station à New York), Strauss persuade ses collègues commissaires de faire publier les 3 000 pages dactylographiées de la transcription de l’audition par le Government Printing Office. Une décision constituant une violation de la promesse faite par la commission Gray à tous les témoins quant à la confidentialité de leurs déclarations. Mais Strauss craignait de perdre la bataille médiatique, et mettra donc son mouchoir sur cette préoccupation.

Comprenant quelque 750 000 mots sur 993 pages en petits caractères, In the Matter of J. Robert Oppenheimer deviendra vite un document phare des débuts de la guerre froide. Pour s’assurer que les premiers articles sortis soient les plus embarrassants possible pour Oppenheimer, Strauss demande au personnel de l’AEC d’orienter les journalistes vers les témoignages les plus préjudiciables. Comme on peut le lire sous la plume de Walter

Winchell 19 – le chroniqueur et polémiste de droite : « Le témoignage d’Oppenheimer (que la plupart des gens sautent) comprend le nom de sa maîtresse (feu Jean Tatlock), une bolcho-fanatique avec laquelle il a admis, après son mariage, des relations “du type le plus intime”. […] Ceci alors qu’il bossait sur la Grosse Bombe et qu’il savait que sa Poule était la cheville ouvrière d’un réseau coco. »

Dans des gazettes radicalement conservatrices comme l’American Mercury, on allait saluer la chute de ce « vieil enfant chéri des scientifiques

atomiques 20 » et s’en prendre aux partisans d’Oppenheimer comme autant d’hommes s’occupant à « chouchouter de potentiels traîtres ». Et lorsque la décision de la commission fut annoncée à la Chambre des représentants, on

vit des députés se lever et applaudir à tout rompre 21.

Sur le long terme, cependant, la stratégie de Strauss se retournera contre lui : la transcription révèle le caractère inquisitorial de l’audition et le dévoiement de la justice sous McCarthy. En quatre ans à peine, la transcription détruira la réputation et la carrière gouvernementale de Lewis Strauss.

L’ironie de l’histoire, c’est que le battage autour du procès et de son verdict finira par renforcer la notoriété d’Oppenheimer, tant aux États-Unis

qu’à l’étranger 22. Alors qu’il ne devait sa célébrité qu’au fait d’être le « père de la bombe atomique », il allait acquérir une stature encore plus séduisante – celle du scientifique martyrisé, comme Galilée. Outrés et choqués, 282 scientifiques de Los Alamos rédigent une lettre ouverte à Strauss en défense d’Oppenheimer. Dans tout le pays, plus de 1 100 scientifiques et universitaires signent une autre pétition protestant contre la décision. Pour se justifier, Strauss déclare que la décision de l’AEC avait été « difficile,

mais juste 23 24 ». À la radio, Eric Sevareid tranche : « Il [Oppenheimer] n’aura plus accès aux secrets des dossiers du gouvernement, et le gouvernement n’aura plus accès aux secrets qui pourraient naître dans le cerveau d’Oppenheimer. »

L’ami d’Oppenheimer, l’éditorialiste Joe Alsop, est lui aussi scandalisé par cette décision. « Par un seul acte stupide et ignoble, écrit-il à Gordon

Gray 25, vous avez annulé toute la dette que ce pays avait envers vous. » En compagnie de son frère Stewart, Joe va vite faire paraître un long article dans Harper’s. Le texte de 15 000 mots fustige Lewis Strauss pour une « erreur judiciaire choquante ». Après la célèbre tribune d’Émile Zola sur

l’affaire Dreyfus, les Alsop titrent leur article « Nous accusons 26 ». Avec une plume acérée, ils affirment que l’AEC a déshonoré, non pas Robert Oppenheimer, mais le « grand nom de la liberté américaine ». Les parallèles sautent aux yeux : Oppenheimer et le capitaine Alfred Dreyfus étaient tous deux issus de milieux juifs aisés et les deux hommes avaient été contraints à une parodie de procès, pour être condamnés pour déloyauté. Et les Alsop de prédire que les ramifications à long terme de l’affaire Oppenheimer feraient écho à celles de l’affaire Dreyfus : « De même que les forces les plus viles en France ont monté l’affaire Dreyfus dans un orgueil aussi démesuré que leur confiance, puis se sont cassé les dents et le pouvoir sur leurs propres basses œuvres, de même des forces jumelles en Amérique, créatrices du climat qui aura poussé Oppenheimer à la barre du condamné, peuvent également se casser les dents et le pouvoir dans l’affaire Oppenheimer. »

 

Durant quelques années après la Seconde Guerre mondiale, les scientifiques avaient été considérés comme une nouvelle classe d’intellectuels, les membres d’une prêtrise de la politique publique, à même d’offrir non seulement leur expertise scientifique, mais aussi philosophique. Avec le défroquage d’Oppenheimer, les scientifiques savaient qu’à l’avenir, ils ne pourraient servir l’État qu’en tant qu’experts sur des questions

techniques précises. Comme le fera remarquer le sociologue Daniel Bell 27, l’épreuve d’Oppenheimer signifiait que le « rôle messianique des scientifiques » de l’après-guerre n’était plus à l’ordre du jour. Les scientifiques travaillant à l’intérieur du système ne pouvaient pas s’opposer à sa politique – comme Oppenheimer l’avait fait avec son article de Foreign Affairs en 1953 – et toujours espérer pouvoir siéger aux quatre coins des instances gouvernementales. De la sorte, son procès marquera un tournant dans les relations entre les scientifiques et le gouvernement. La vision la plus étroite du service que les scientifiques pouvaient apporter à leur pays avait triomphé.

La défaite d’Oppenheimer en sera également une pour le libéralisme américain. Les libéraux n’avaient pas fait les frais de l’affaire d’espionnage atomique des époux Rosenberg. Alger Hiss avait été inculpé pour parjure, avec comme accusation sous-jacente d’être une taupe russe. L’affaire Oppenheimer fut quelque peu différente. Malgré les soupçons personnels de Strauss, aucune preuve n’allait émerger pour indiquer qu’Oppenheimer avait transmis des secrets. La commission Gray l’avait effectivement exonéré de toute accusation de ce type. Mais, comme de nombreux New Dealers autour de Roosevelt, Oppenheimer avait été un homme de gauche, actif dans les causes du Front populaire, proche de nombreux communistes et du Parti lui-même. Devenu libéral désenchanté par l’Union soviétique, il avait profité de son statut d’icône pour rejoindre l’establishment libéral de la politique étrangère, et compté parmi ses amis personnels des hommes de la trempe du général George C. Marshall, Dean Acheson et McGeorge Bundy. Les libéraux avaient adopté Oppenheimer comme l’un des leurs. Avec son humiliation, c’était le libéralisme qui était donc mis en cause, et les politiciens libéraux comprenaient que les règles du jeu avaient changé. Maintenant, même sans fait d’espionnage, même si la loyauté d’un individu restait incontestée, il était dangereux de critiquer le bien-fondé de la dépendance de l’Amérique à son arsenal nucléaire. Et l’audition d’Oppenheimer représentera ainsi un jalon majeur du rétrécissement de l’espace public aux débuts de la guerre froide.

 

OceanofPDF.com