Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 9 sur 47

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Sous-Offs

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VIII

 

 

« Sont nommés sergents-fourriers, à la date 15 avril : Té-trelle… Favières… »

Mais c’est un événement attendu ; ils ont porté six mois, réglementairement, les galons de caporal. Une promotion plus surprenante, c’est celle de Devouge au grade de sergent. Son aptitude aux exercices gymnastiques a conquis le com-mandant. C’est le moniteur de ses vœux, l’ancien lauréat de la société du e XX frisant une de ses petites moustaches brunes qu’on se rappelle avoir vues très haut, entre les cordes d’un trapèze.

Dès lors, la vie s’égaye, se dépêtre du 44, aisément. Une demande d’explication à laquelle les sous-officiers n’ont pas répondu ; et c’est fini. Tout au plus regrettent-ils la corres-pondance par signaux qui rompait un peu la monotonie des exercices du matin.

En outre, la mise en vigueur du nouveau règlement, abrogeant les dispositions de l’ordonnance surannée du 2 novembre 33, donne un prix estimable aux récentes nomi-nations. En dehors du prestige, de l’augmentation de solde, d’une cabane de berger dans le parc, c’est la salle de police remplacée par la consigne à la chambre, et la réprimande du colonel substituée à la suspension. Le décret du 28 décembre 1883 fait mieux encore. Il supprime l’appel de midi, en armes, prescrit un vague rassemblement de compagnie, le-quel, sous des chefs cléments, abrège l’agglutinative singerie d’autrefois.

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Sans doute, la vie s’allège… Et les sous-officiers en con-viendraient franchement si le bon décret, en réduisant les peines qui peuvent les frapper, n’avait aussi entamé leur droit de punir.

La consigne, voilà tout ce qu’ils ont à leur disposition pour réprimer les fautes de la troupe : quatre misérables jours de consigne, au lieu de la salle de police brandie comme une trique… Et des sous-officiers, des caporaux, dé-plorent, la mort dans l’âme, cette atteinte au prestige, à la considération, défendent âprement cette rognure de galons, s’acharnent sur ces prérogatives en aboyant, voulant l’os tout entier, jusqu’à la moelle, férocement prêts à mordre pour un centimètre de passementerie qu’on leur enlève.

Avec le prêt de sergent et le rabiau, quand ils sont de distribution, les fourriers agrémentent le métier. Le pain fournit peu : demi-ration sur une entrée à l’hôpital ou un dé-part en permission ; inutile d’en parler.

Mais le sucre et le café qu’on fait porter dans sa chambre avant de les envoyer au percolateur, sont avanta-geux, soit qu’on revende au cantinier la part prélevée sur les rations délivrées, soit qu’on la consomme aux veillées d’hiver.

Une vie supportable, enfin ; moins de peine, plus de pro-fits, – et de la femme.

« J’espère bien que nous serons les premières à voir, ce soir, nos petits fourriers avec le double galon d’or. Géné-reuse veut qu’on les arrose. »

C’est Delphine qui écrit. Elle ne dit jamais : maman, mais : Généreuse, par une sorte de complicité dans le dépar-tage d’années qui transmue en sœur – la mère.

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Ce samedi, en effet, Favières et Tétrelle les trouvaient charmantes… Seulement, tandis que le Parisien rapportait toutes leurs prévenances à la magie du galon, Tétrelle étayait des regains charnels avec cet argument pratique : « Ici, ça ne coûte rien. »

La soirée eut la douceur d’un renouement. Le 44 laissait une lacune à combler, et les deux sous-officiers se jugeaient évidemment très malins d’avoir, dans leur débauche, conser-vé ce coin, après tout préférable à la salle commune du claque.

À neuf heures et demie, les deux femmes posèrent les volets.

— Maman est couchée… Elle a pris le petit avec elle… Nous allons manger des vignots.

Et cela, jusqu’à cette intime collation, le travail des épingles, piquant au fond des coquillages le petit ver pareil à une grosse tanne, la bouteille de cidre et la galette feuilletée, tout rappelait les débuts de leur liaison, la scène d’abandon, parmi le couvert bousculé. Le gaz éteint, les identités se poursuivaient. Mais Favières, qu’une arête de la table venait de labourer, s’arrêta net.

— Non… écoute… pas de plaisir… à l’hôtel.

Elle se récria.

— Eh bien ! chez toi ?…

Elle réfléchissait, mais il la sentait gagnée, préparée à cette demande.

En effet, presque aussitôt :

 

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— Comme le petit est malade, il va probablement cou-cher avec maman pendant quelques jours… Je veux bien te donner ma clef… demain… Mais tu es le premier. (Il pensa : voilà qui m’est indifférent.) Ne dis rien à ton ami… que Del-phine ne sache pas… Tu t’en iras avec tes camarades et tu reviendras une demi-heure après. (Il pensa : Qu’est-ce que je ferai pendant cette demi-heure-là ?) Tu retireras tes souliers et ton sabre pour monter ; et tu passeras bien doucement devant la porte de maman… qui a le sommeil léger…

— Tétrelle… ho ! nous allons nous faire signaler, s’écria Favières, déjà debout, d’un mouvement de bel égoïsme.

Et, dehors, aux plaintes dont l’autre accueillait ce départ précipité, il répondait par la nouvelle de la capitulation de Généreuse, du rendez-vous finalement arraché.

— Tu as de la chance, toi, observa piteusement le rural. Obtiens donc que Delphine couche avec sa mère… On s’arrangerait toujours.

— Je verrai… déclara Favières sans entrain ; ça dépend de la vieille.

Le café fermant, la clef de la chambre dans sa poche, Favières, le dimanche soir, rôdait par les rues de Dieppe, en attendant le moment de rentrer, attentif surtout à éviter la rencontre des collègues questionneurs. Il en avisa deux ce-pendant, qui feignirent de le croire en chasse.

Il se félicita : « Je leur fais prendre le change. »

Non pas que le scrupule de compromettre Généreuse l’arrêtât. Mais il pressentait des complications imbéciles : le café vide, du moment qu’on connaîtrait les préférences de la patronne, l’aïeule intervenant, cet endroit de diversion et de

 

– 155 – repos, ce havre, ruiné, dévasté, alors qu’il était si facile d’avoir le confort discret, comme un bon termite dans le bois hospitalier. Puis, à la gloriole d’avouer les femmes du 44, succédait la peur des responsabilités, venue avec les galons, peur qui fait du sous-officier un être louche fricotant vis-à-vis des devoirs moraux, de même qu’à l’égard des corvées, et transportant dans toutes les circonstances de la vie le déta-chement cassant qu’exprime la locution : n’être pas de se-maine.

Il entendait n’être pas plus souvent de semaine chez Gé-néreuse qu’à la caserne. Et cette large indifférence, gagnant tout, gangrène incurable, proclamait éloquemment la misère du métier, le désintéressement de la vie, faite inutile et oi-sive, déroulant, d’après l’emploi du temps mensuel, les com-binaisons rabâcheuses des jours, telle la mêlée d’un jeu in-complet, de trente ou trente et une cartes seulement.

Recommencement encore, cette promenade qu’il faisait seul, cette fois.

Il avait une femme aujourd’hui, et c’était pourtant la même traînerie, à dessein d’assommer les heures, d’en tuer deux, dix, vingt-quatre d’un coup, pour être libre plus tôt.

De la place Saint-Jacques, il aperçut, dans la croisée de sa maîtresse, la tache fixe d’une lumière indicatrice. Alors, il s’approcha de la petite porte, au flanc du café, entre deux boutiques, et il tâcha de l’ouvrir sans bruit, sans frottement des ais, tout en dépêchant cet équivoque crochetage à pa-reille heure.

Entré, la porte refermée, les difficultés s’annonçaient : escalier en limaçon, sans palier ; adossé contre le mur, dans cet immédiat boyau, déchaussement d’une main, tandis que

 

– 156 – l’autre isole le sabre jouant au fourreau et le fourreau égrati-gnant la paroi… Enfin, les souliers ôtés, tenus aux dents, par le tirant, la montée lente, écoutante, suspendue aux cris des marches, au cliquetis de l’arme, à l’imminence du ridicule qui bafouerait ce militaire reniflant ses bottes et serrant les fesses.

 

Généreuse est en haut, pieds nus et dévêtue, surveillant l’ascension. Il entre chez elle, glacé par la verticale de son doigt sur la bouche, et il examine pendant qu’elle le dé-charge, cette chambre qu’occupent toute un large lit de cam-

 

– 157 – pagne atteignant presque le plafond et une armoire profonde et haute à battants sculptés.

— C’est pas grand ici, tu vois, mon petit homme, mur-mure enfin la jeune femme qui s’est verrouillée, avant d’escalader l’entresol spacieux où elle s’étend.

Favières respira, peu excité par ces apprêts, cette récep-tion à la muette. Aussi prit-il soin, tout d’abord, de ranger les vêtements qu’il enlevait, de façon qu’il pût les reprendre ai-sément, au matin, quand il s’en irait.

— Ton sabre… prends garde à ton sabre, disait Géné-reuse, du haut de son observatoire.

Il se hissa jusque-là et, assis dans le lit, souffla.

— Allonge-toi, conseilla-t-elle, tu vas te cogner.

Perplexe, il obéit, sentant en effet le plafond peser, va-guement. Mais comme, installé enfin, il la prenait dans ses bras :

— Ne remue pas trop… Maman couche au-dessous.

Alors il s’immobilisa, non sans lâcher cette remarque :

— Guère amusant le voisinage.

— N’élève pas la voix, Delphine entendrait, reprit Géné-reuse.

Résigné, il la laissa parler, chuchoter des reproches at-tendris où passaient les noms de Pâquerette et de Camélia.

— Eh bien ! oui, nous vous avons suivis… Crois-tu donc que vos amis, voyant l’intérêt que nous vous portions, ne

 

– 158 – nous ont pas tout de suite averties ? Mais nous savions bien que vous nous reviendriez… Seulement, là, c’était pas gentil de prendre du rhum à la maison pour le donner aux filles… dis, était-ce convenable ?

— Pas moi… Tétrelle, protesta Favières, très calme.

À cette minute, il la méprisait absolument, pour sa tolé-rance. Elle aussi, subjuguée, à l’exemple de la troupe, par ce cynisme soldatesque, se frottait contre lui, comme à un vice neuf où elle se retrempait, lui sachant gré presque de s’être mis en quête d’inconnu, de variétés… Il comprenait cette dépravation à son étreinte, aux narines qui le flairaient, à un jeu de comparaisons cherchées dans ses souvenirs.

— Parle-moi…

Elle rêvait, évidemment, d’accorder le son de sa voix avec un idéal bâti seulement, comme une préparation de couturière, du travail réservé pour la solitude des après-midi et des veilles désertes.

Il répondit en douche :

— Tu as une bien belle armoire.

— Elle est du temps, gémit Généreuse.

— De quel temps ?

— Du temps.

Et elle fit diversion en vantant la petitesse de ses mains qu’elle embrassait, de ses oreilles, où elle attardait ses lèvres – et la douceur de sa peau parisienne, plus douce, par con-traste, sous la toile écrue, sanglante d’un matricule au coton rouge, à la place du cœur.

 

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Mais les caresses voyageant, il s’échappa, au supplice entre cette femme et le plafond si bas qu’il semblait des-cendre à chacun de leurs mouvements.

Elle insista, alors il prêta l’oreille, jouant le sursaut.

— Chut !… on a marché… ta mère…

Et comme elle n’entendait rien, naturellement, il chan-tonna :

 

« La mère ayant quelque soupçon,

Une nuit se lève… »

 

Il pensait : « Ah ! tu veux du 44… Je vais t’en donner… Tiens ! J’ai encore rapporté ça… »

Aussi bien Généreuse écoutait, amusée.

— Ça vient de là-bas, hein ? dit-elle, à la fin.

Il crut la froisser en répondant : « Oui » ; mais, comme enlevée d’un coup de fouet, elle se rua sur lui, compulsant sa chair savante et discrète, pendant que le plafond aréné les emmurait.

Tous les dimanches furent les mêmes, pendant deux mois.

En partant, le matin, avec les précautions prises à l’arrivée, Favières avait l’impression du service commandé, de la corvée semblable à celles dont un roulement détermine le retour. Il descendait de garde, indubitablement. Même las-situde, même vacuité cérébrale.

 

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Il se rappelait les nuits passées sur la planche : aucune différence. Généreuse devenait d’autant plus la chaîne pro-longeant l’autre, qu’elle se révélait amoureuse, gourmande d’une peau rarement rencontrée sous le gros grain des ca-potes et les cuirs d’ordonnance. Et, certains jours, Favières en venait à se reprocher de n’avoir pas, dans son choix ha-sardeux, empoigné Delphine. La mère eût, décidément, mieux convenu à Tétrelle, d’appétit plus robuste.

Au résumé, dans cette liaison, seules charmantes se sui-vaient les fuites, au petit jour, les premières goulées d’air frais, au long des bassins, dans la paix finissante d’une aube de printemps, trempant l’épiderme de nuage impalpable ar-raché par bandelettes aux nuptialités crépusculaires.

Il retrouvait, au poste, les sous-officiers permission-naires, couchant en ville, n’importe où, fût-ce chez la Mou-vette, la balayeuse quinquagénaire qui raccrochait les ser-gents de planton, les alléchait par des promesses de café bien sucré… Elle était fameuse au quartier, la providence des célibataires qu’achevaient de conquérir une propreté légen-daire, des faveurs restreintes aux sous-officiers, la quasi-sécurité enfin de cette retape municipale.

Mais les sous-officiers, pour la plupart, couchaient préfé-rablement au Cheval Blanc, au sortir du bal de Neuville où ils s’approvisionnaient de gibier : filles en condition, ouvrières de la manufacture des tabacs, femmes sans âge, sans métier et sans corset, vivant de la garnison, des quatre sous pa-tiemment disputés aux ladreries galonnières.

Le Cheval Blanc était une précaire hôtellerie, à grandes chambres nues, garnies de lits et d’images militaires d’un so-lide comique. Là se rencontraient, en chambrée de deux, le hasard aidant, les sous-officiers mêmes que la caserne faisait

– 161 – voisins de sommeil. Et il y avait, pour eux, une joie profonde à continuer, côte à côte, en des brancards parallèles, la cor-vée quotidienne, à se regarder vivre jusque dans l’amour, l’un sur l’autre penché, à changer de femmes et de lit, comme de fusil.

C’étaient de célèbres nuits dont on pouvait parler en-suite huit jours durant, une débauche bonne enfant, familiale, consacrant l’existence commune et condamnant le « suisse » dans le libertinage ainsi que dans l’ivresse. Copieuses suées sur la même litière, soulageantes ponctions… Ces soirs-là, les images de feu Lavrate semblaient peintes dans le fond des saladiers de vin violet, refroidi.

Dieppe, le Pollet, Neuville, Arques même et Saint-Nicolas, distants de plusieurs lieues, s’associaient aux gaie-tés du sabre. L’hospitalité s’élargissait, l’uniforme triomphait partout. Des rêves d’accueil, en des intérieurs civils, de pâtée offerte, partagée, se réalisaient.

C’était Blanc, le sergent de la classe, se soûlant effroya-blement avec les pompiers de Neuville, sous prétexte d’apprendre les batteries à leur tambour.

C’était Édeline réussissant à s’introduire dans une fa-mille où il enseignait la gymnastique à un mioche malingre.

« Ça le développera… Excellent pour le corps… Mise en garde en deux temps… Une, deux… Repos. »

Il dînait, flattait le père, s’insinuait dans les bonnes grâces de la mère, tout près d’atteindre son but : le gîte, la table et… le reste, ce qu’il appelait « les accessoires de solde ».

 

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C’était Devouge, fréquentant toujours au 44 et répon-dant à Favières qui s’en étonnait :

— Tiens ! trouve-moi autre chose, toi !

… Devouge et sa « vieille » ; Devouge ayant brosseur et déclarant ne plus pouvoir manger sa gamelle, le dimanche.

C’était Petitmangin, affriolé par sa femme mariée, ne re-cevant plus de lettres d’elle sans les élever à la hauteur de l’œil, avant de les ouvrir, comme un œuf dont on escompte la fraîcheur.

C’était Montsarrat, nanti de linge, nourri, blanchi, aimé ; et Favières, et Tétrelle et Peuvrier, l’énorme adjudant, reçu à cœur ouvert et vaguement fiancé, à Saint-Nicolas, en forêt d’Arques, où la création d’un stand l’avait envoyé camper, les derniers mois.

La civilomanie s’étendait aux grades inférieurs, voire aux simples bibis de 2e classe. On avait « quelqu’un » en ville, qu’on visitait à des époques échelonnées, un ami flan-qué de garances des journées entières, et semblant prome-ner, collées à soi, des sangsues gorgées.

Une sorte de revanche préméditée, de prostitution paci-fique, de crapulerie sournoise, analogue au plaisir que prend un maçon givré de plâtre à frôler une redingote, une tenue de monsieur.

Civil, dans la bouche du soldat, cela n’a d’équivalent que : pante, dans l’argot des souteneurs.

Le cantinier lui-même, jusque-là gardé à vue par les ad-judants qui exploitaient son célibat désœuvré, s’affriandait d’une petite Polletaise, rouleuse et rouée, qui, venue d’abord sous couleur de réparer le linge, puis sautée dans le comp-

– 163 – toir, en aide supplémentaire, ne s’en allait plus, couchait à la caserne, à l’insu des officiers, sinon de l’adjudant de se-maine, lequel fermait les yeux, par intérêt.

Alors, il n’y eut plus au bataillon que trois hommes ré-fractaires à ces amours de pré, à toutes amours : l’adjudant Laprévotte, traînant par les rues et les chambrées une croupe désolée, sous l’irréprochable deuil du dolman ; le sergent-major patito Chupin, enragé de romans populaires et de vir-tuosités recluses ; et le petit caporal Chuard, l’ancien valet de ferme.

Celui-là se dégrossissait, rendait de réels services à Fa-vières qui l’employait, au bureau, à des tracés ingrats, des besognes encore inférieures à celles où s’abîme le caporal-adjoint. Le paysan s’acharnait, s’exerçait à la ronde, à la bâ-tarde, – à l’orthographe aussi, dont son fourrier lui incul-quait, entre deux états, les notions. Rien ne le rebutait. La soupe mangée, après une marche de huit lieues, il était là, n’abandonnant l’âpre étude de la théorie, qui lui brisait le crâne, que pour mouler les copies de décisions où sa main s’appliquait.

C’est lui qu’on avait surpris, élève-caporal, après l’extinction des feux, étudiant les principes du port d’arme sur une marche d’escalier, traitant sa mémoire comme il trai-tait la terre, l’ensemençant ainsi qu’un champ stérile qui doit rapporter à force d’entêtement et de labour.

Quelquefois il lui échappait : « Je crèverai dans la peau d’un cabo et d’un pédezouille », mais cela dit avec une éner-gie dans le regard qui démentait l’assertion, chantait l’escalade des grades accessibles.

 

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Un dimanche soir, une altercation s’éleva entre Favières et Tétrelle, au sortir de chez les Couturier.

Depuis que le Parisien partageait la chambre de Géné-reuse, les ébats dans le café, à gaz éteint, lui paraissaient su-perflus. Il y coupait court en s’esquivant dès la fermeture et en entraînant son ami, tandis que Delphine montait se cou-cher en même temps que sa mère.

Des scènes divisaient les deux femmes, mais courtes, sourdes, dans le dos de la grand’mère ignorante, de terribles

– 165 – duels où « la sœur aînée » se trouvait désarmée par cette en-fant de quinze ans à peine, ressuscitant son passé, perpé-tuant l’odyssée de la fille à soldats, mais décadente, com-mençant par où toutes finissent : la pouille des grades infé-rieurs.

Delphine rapportant à Tétrelle le souvenir de ces que-relles, dans des bouderies, des refus, il se décida enfin à in-tervenir.

— Que veux-tu que j’y fasse ? s’écria Favières au pre-mier mot.

— Tu pourrais bien, comme autrefois, rester un peu… attendre…

— Quoi ? Que tu aies fini ?… avec Généreuse sur les ge-noux, dans l’obscurité… merci !

— On n’a pas de femme, alors.

— Je vais tenir la chandelle, parbleu !…

Tétrelle parti, vexé, Favières revenait vers le café, se glissait dans la maison avec les soins habituels.

Généreuse l’attendait, couchée, toujours si haut qu’elle avait l’air d’être dans une soupente.

Il se déshabilla ; mais comme il atteignait péniblement le bord du lit, la stupéfaction l’y cloua. Derrière sa maîtresse, dans la ruelle, l’enfant dormait, joli, tassé, arrangé vraisem-blablement pour occuper peu de place.

Elle surprit son geste, et tranquillement :

— Maman n’était pas bien ce soir… elle m’a rendu le poulot.

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— Il fallait me dire…

Tout désir mourait en lui devant cette enfance, cette chair légère, prompte à crier. Il s’éloigna de Généreuse, se fit petit aussi, ramassé, sans mouvement.

Mais elle :

— Il te connaît… Oh ! j’ai bien pensé… Et puis, tiens…

Elle allongea le bras et, par-dessus Favières, éteignit la lampe… Sa main, au retour, se posa… Mais il demeurait inactif, les yeux fouillant la nuit du côté de ce fragile témoin dont il s’alléguait illusoire curiosité.

— Tu l’aimes bien ?… demanda tout à coup Généreuse, d’un élan de passion où toutes ses affections se fondaient, si bien qu’il ne savait plus si c’était la mère ou l’amante qui parlait.

Il répondit vaguement :

— Mais oui… oui…

— Embrasse-le.

Il résista.

— Tu veux ?… Je vais le réveiller… Quelle idée !

— Tu ne l’aimes pas !

Il dut se pencher, baiser l’enfant par-dessus la mère ; et ce baiser était comme l’absolution de celle-ci, la capitulation des derniers scrupules, l’approbation donnée à cette pré-sence…

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Généreuse le comprit. Elle l’attira ; il céda… sans entrain toutefois, avec le cauchemar d’étouffer sous lui, de laminer, de réduire à rien, la sommeillante, l’angélique enfance…

À l’aube, une sensation de fraîcheur, de caresse délicate, le réveilla. Penché sur lui, le poulot avançait et retirait sa menotte alternativement, et, avec des grâces de jeune chat, devant sa mère assoupie, – jouait.

 

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