Sous-Offs
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III
Un matin, le bataillon revint de l’exercice sur la plage, au moment où les sergents-majors sortaient de la salle des Rapports. Ils attendirent que la troupe eût rompu les rangs, puis :
— Tétrelle ! appela Petitmangin, de la 3e.
— e Favières ! héla Montsarrat, de la 4.
— Bon, une tuile ! pensèrent les deux caporaux adjoints.
Et ils écoutèrent, stupéfaits, la lecture de l’ordre du ré-giment, expédié du Havre par le dernier courrier :
« Sont nommés caporaux-fourriers dans leurs compa-gnies respectives, en remplacement des titulaires admis à faire leur stage, les caporaux Favières (2460) et Tétrelle (2528). Ces promotions dateront du 16 novembre.
« Le Colonel,
« Signé : LE TAILLANDIER. »
Tétrelle ne dissimula pas sa joie. Favières, plus calme, s’étonnait qu’on n’eût pas éventé l’établissement des mé-moires de proposition. On ne leur laissa pas, d’ailleurs, le temps de se reconnaître. Un groupe de sous-officiers les at-tendait pour les piloter à la cantine.
— Vous comptez encore à l’ordinaire aujourd’hui, mais c’est affaire à nous ; venez, dirent-ils.
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L’accès de cette cantine n’avait pas l’importance d’une révélation pour eux, la salle commune étant aussi, vu l’incommodité du local, l’endroit où les sergents prenaient leurs repas. Seuls, les adjudants et les sergents-majors béné-ficiaient de deux étroits cabinets, improvisés au moyen de paravents. La grande salle, longue et haute, était triste comme d’un essai raté de décoration bazardière, qui faisait paraître plus nus les murs. Là se retrouvaient des pannes avérées : les Dernières cartouches et le Libérateur du territoire ; une France matronale couronnant Gambetta et un gras for-geron de la Paix, le torse blanc et fleuri, comme un bœuf soufflé exposé à l’étal.
De laborieuses charges militaires, des portraits découpés dans des journaux illustrés, une chromolithographie senti-mentale, erraient autour d’un large corps de bibliothèque, la bibliothèque des liquides, sur les rayons de laquelle, derrière le comptoir central, progressait le recueil des sophistications contemporaines : les vitriols et les campêches, litharge et sa-licylages ; puis la gamme des esprits : les marcs adultérés, les rogommes, les caramels, les assimilations de cognacs et les simulacres de rhums ; les œuvres enfin de Picon, Pernod et Chauvet, aux tranches panachées, primant orgueilleuse-ment l’étain démocratique où moussent les conciliantes ri-popées.
Le cantinier civil, Burel, était un veuf quadragénaire es-timé de tous, mais que la fréquentation des adjudants n’en-richissait pas.
Favières et Tétrelle, en entrant dans la salle, l’appelèrent au comptoir qu’assiégeaient les sous-officiers briguant l’apé-ritif. Puis les nouveaux fourriers firent mettre deux litres sur chacune des tables réservées aux quatre compagnies.
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On déjeuna : un premier, – de la basane recuite ; un se-cond, – des haricots extraits des cartouches de tir réduit ; le dessert, – six boutons de culotte, percés avec soin, dans une assiette à fleurs.
— Ah ! des petits fours ! dit avec ostentation un jeune sergent.
— Hein ! c’est meilleur que la gamelle ? appuya le ser-gent Blanc, celui-là même qui était allé chercher les Pari-siens.
Il piquait avec son couteau des tranches de pain taillées en cuillères, pour saucer aisément la lavasse de ses fayots ; et il vidait son verre d’un geste renouvelé, automatique, les lèvres en goulot ébréché par le tuyau de sa pipe. Dans sa dernière verrée, il fit tremper les six rondelles de pâte et in-gurgita le tout sans respirer.
La conversation était rare ; les sous-officiers masti-quaient sans récriminer, comme à l’exercice, dénombrant, la bouche pleine, les corvées et les jours de consigne, de façon qu’on ne savait plus s’ils broyaient la nourriture ou l’ennui.
C’étaient, pour la plupart, de consistantes brutes, do-mestiquées, qui regardaient leurs galons en mangeant et les eussent fait coudre, volontiers, sur leurs chaussettes et leurs manches de chemises. À la fin, ils tortillèrent leurs serviettes, s’essuyèrent ensuite les lèvres d’un revers de main et s’en al-lèrent, leur pain sous le bras, fouillant la mie d’un doigt at-tardé ou se curant les dents avec la pointe de leur couteau.
Tétrelle et Favières sortirent les derniers.
— Je meurs de faim, dit Favières ; je n’ai pas déjeuné. Ah ! la gamelle nourrit au moins !
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Mais Tétrelle s’émerveillait :
— Des assiettes, une serviette, un dessert… Dis ce que tu voudras, c’est tout de même chouette !
— Enfin, je prendrai des suppléments, poursuivit l’autre. Il ne s’agit pas de cela : nous sommes forcés d’offrir à dîner à nos doubles. As-tu cette intention-là, toi ?
— Dame !… répondit Tétrelle, mou, défendant son porte-monnaie, à l’accoutumée.
— Parce que… voilà…, reprit Favières ; nous nous réu-nirions, partie carrée… Je crois aussi que ce serait moins cher.
L’économie était un argument habilement choisi, devant lequel les hésitations du pince-maille tombèrent.
— Mais connais-tu un restaurant ? dit-il.
— Dans la Grande-Rue, oui. Je vais arranger cela pour dimanche. Préviens ton chef.
Le soir même, Favières formula, quant à soi, son invita-tion, en s’installant dans le bureau qu’il partageait avec Monsarrat, à défaut de la double chambre qu’accorde le rè-glement aux comptables d’une compagnie.
Ce Montsarrat, Favières le définissait tout de suite, assez exactement : un fils de maison, élevé sur les genoux des pen-sionnaires.
Grand, blême et fané, sous la poudre de riz et les fards putaniers dont il abusait, on l’avait vu passer une heure à rouler sous son nez, sur le noir de fumée d’un bouchon, les quatre bouquets de poils, pris à la pincée et semés sur sa
– 51 – lèvre, ainsi qu’une ponctuation prête à se répartir entre les mots articulés. À sa toilette de nuit, il donnait vingt minutes.
Il avait réussi, d’ailleurs, à se créer un milieu à son image, en dépit des ressources succinctes que lui offrait l’ameublement et la désaffectation partielle de la plupart des bureaux de chefs. Sa chambre était bien celle d’un sous-officier mâtiné. Des couvercles de boîtes de dragées, des chromos échangés avec le cantinier, des photographies de groupes : « les enfants de l’Aveyron », « les gradés de l’Ain », alternaient sur les murs avec les placards spéciaux : tarifs
– 52 – des soldes, devis des galons, tableaux de l’emploi du temps, des pièces à fournir, des tireurs ; nomenclature des vivres à emporter en campagne, etc.
Mais le coin affectionné, semblable à une cheminée de fille en garni, se trouvait, près de la fenêtre, dans l’angle que sa table occupait. Il l’avait recouverte d’un tapis à ramages, taillé dans un vieux châle, et c’était, là-dessus, un déballage de portraits-cartes dans des cadres en peluche, de stuc et de verrerie forains, de parfumerie et de pharmacie pêle-mêle, dans un ordre déterminé strictement par la grandeur des fioles. Les médicaments pour l’usage externe avoisinaient les dentifrices.
Cet esprit de gradation, chez lui sans doute inhérent aux principes de hiérarchie développés par des promotions suc-cessives, cet esprit, il l’apportait dans les moindres détails, dans la disposition en échelle, non seulement des flacons, mais aussi des menus objets de bureau dont les perpendicu-laires s’abaissaient, en décroissant, sur une règle, ainsi : un porte-plume, un crayon, une gomme longue, un canif, une al-lumette, un cure-dent. S’il arrivait que l’allumette fût plus courte que le cure-dent, vite, il rectifiait l’alignement. Il avait le « rang de taille » dans l’œil.
Et sa coquetterie n’était blessée, dans cette chambre, que par les ustensiles de campement, d’ailleurs soigneuse-ment relégués au-dessus du lit du fourrier.
Les fenêtres avaient des rideaux ; du parquet, délicate-ment arrosé, montaient des vapeurs de bain, comme si l’entonnoir du brosseur traçait par terre des 8 au lubin.
En ce bazar de marchande à la toilette et d’homme aimé, les placards même n’étonnaient plus, faisaient songer à un
– 53 – affichage des ordonnances de police réglementant la prosti-tution.
La suffisance, la bellâtrerie de son sergent-major, Fa-vières trouvait l’explication de cette attitude autant dans de relatifs succès auprès de certaines femmes que dans la tolé-rance des officiers à son égard.
Montsarrat était vraiment le maître de la compagnie, très écouté, très respecté, moins haut coté toutefois par le commandant qui, sous l’habileté du comptable, avait deviné les tares de l’homme et constaté la prétentieuse nullité du soldat, sur le terrain d’exercices.
Le dimanche, dans l’après-midi, Monsarrat fit chauffer de l’eau, se déshabilla et procéda, devant son fourrier, à une toilette intime, au-dessus d’une des gamelles de campement dans lesquelles les escouades mangent la soupe pendant les manœuvres.
Il avait un vaporisateur dont il jouait, plein d’attentions pour ses pieds. Puis il répara sa peau, égalisa soigneusement, avec de mignons ciseaux de poche, des touffes de poil au creux de l’estomac. Il pinçait sa chair, en la remontant, comme pour la baiser. Ensuite, il parfuma son linge et saisit deux glaces qu’il disposait de façon à se voir la nuque en même temps que le visage.
Favières, en expédiant ses pièces journalières, examinait à la dérobée cette grande garce en uniforme, laquelle s’extirpait des tannes avec tranquillité.
Quand ils furent prêts :
— Allons chercher Petitmangin, dit Montsarrat.
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Il ferma la porte, en cacha la clef, afin que personne ne violât le sanctuaire en son absence.
La chambre de son collègue était à l’étage inférieur. Il entra sans frapper, suivi de Favières, tomba dans une pièce dont la malpropreté hurlait, au sortir du bureau de la 4e.
Dans des gamelles de campement encore, des eaux sales séjournaient, équivoques, féculentes ; sous le lit du chef, le linge de la dernière quinzaine s’entassait : chaussettes trouées, chemises loqueteuses, fonds de caleçons pourris, parmi les vieilles bottines, les romans-feuilletons, les théo-ries, un cordeau de tir, des fausses cartouches…
Les vitres, nues, étaient veinées de pleurs dormants, et dans la poussière respectée, la vie journalière s’inscrivait.
Tel le logis, tel l’homme.
Petitmangin était un assez joli garçon, blond, à longues moustaches, l’air insolent et rosse, puant aussi les fards ava-riés, mais, au rebours de Montsarrat, d’une saleté de dessous incurable.
Son képi, à coiffe poissée d’huiles et d’onguents, résu-mait, sous un galon neuf, en faux or, la chambre et le loca-taire, la crasse et l’odeur rance d’un mur et d’une tête.
— Nous y sommes ?
En deux temps, il fut prêt, la poitrine bombant sous une tunique grasse et fatiguée, mais que rehaussait l’apostille de sa belle moustache très fournie, en parafe à la Léon, chape-lier.
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On s’en alla. Les deux doubles marchaient devant, im-portants, avec ce tour de jambe exagéré par le sabre et qui est une élégance de métier…
Favières et Tétrelle les suivaient, à distance respec-tueuse, chétifs.
— Alors, on vous tolère une chambre dans ce désordre ? demanda le premier.
— Oh ! ça va bien maintenant, répondit l’autre, parce que le capistron est en permission, pour la revision de la carte…
— La carte de quoi ? interrompit Favières.
— Je ne sais pas !… J’ai entendu dire : la carte… Et pa-raît qu’il n’est pas commode, le capitaine ! En l’attendant, c’est Chamaraude qui commande la compagnie, un bon fieu ; tu sais… le grand lieutenant chargé de la gymnastique et de l’escrime ? Il travaille pour Joinville et se fout du reste. Le sous-lieutenant, c’est Lormelin, le poivrot. Le chef lui ferme le bec avec une absinthe et des bons de tabac.
— Moi, je ne pourrais pas vivre dans cette ordure.
— Ah ! tais-toi donc : tu n’as rien vu ! Cette nuit, il s’est relevé… La paresse de descendre, mon vieux…, il a posé ça dans une marmite de campement… Si on ne la rétame pas avant les manœuvres, c’est là dedans qu’on fera la soupe.
— À gauche, chef ! cria Favières en entrant dans la Grande-Rue.
— Ah ! c’est là que nous dînons ; bien.
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Tout de suite ils se composèrent un maintien exprimant à la fois l’arrogance et le contentement du militaire abordant un intermède dont l’inhabitude qu’il en a rehausse le prix.
Au premier, dans le grand salon blanc et or du restau-rant, un jeu de glaces prolongeait à l’infini les deux rangées parallèles de petites tables nappées, à quatre couverts. Dans la perspective, un garçon, entre les tables, avait l’air d’un nain présidant à une dînette.
Les sergents-majors choisirent leurs places près de la fe-nêtre, « pour voir dans la rue », dit Montsarrat. Mais avant de s’asseoir, ils allèrent faire leurs moustaches, côte à côte, devant une glace.
À la fin, ils se retournèrent l’un vers l’autre, se regardè-rent sans rire et, du même geste, se caressèrent les pecto-raux, d’un air de parfaite jouissance.
Puis, voyant qu’ils dînaient seuls, ils se déraidirent, con-descendants.
Mais, à table, Montsarrat demeura béant devant le petit pain enveloppé dans sa serviette, tournée gentiment, en oreille de veau, et laissa percer le regret de la déplier, visi-blement frappé par la solennité du service.
— Non, je suis de Belley, répondit-il à Favières qui lui demandait, avec son ironie à blanc, s’il était Parisien.
— Et vous, chef ?
— Moi, de Rouen, indiqua Petitmangin, plus délié, exempt de ces naïvetés qui parachevaient la fille Montsarrat.
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Devant la carte, en effet, son émoi s’accrut. Il écarquil-lait des yeux ronds, constipés, évitant l’interrogation qui eût, croyait-il, compromis sa dignité vis-à-vis des inférieurs.
Pourtant, il lâcha :
— Faudrait prendre des choses qu’on ne mange pas à la caserne.
Tétrelle pâlit, la main au fond de la poche, les doigts égarés dans son porte-monnaie entr’ouvert.
Mais Montsarrat, gravement, tout pesé, commanda des escalopes de veau.
La conversation se traîna d’abord dans des rabâchages de compagnies, gouvernés par un invariable parallèle entre la 3e et la 4e.
La 4e avec Vimeux, le petit sous-lieutenant Ducloselle et l’adjudant Boisguillaume, marié, sans le sou, brave homme, était la compagnie où l’on désirait passer. La 3e avait moins de crédit auprès du soldat, à cause de son adjudant, Rupert, un mauvais bougre illettré, incorruptible, implacable con-tremaître des officiers.
— Il a le sang empoisonné par sa maladie. Il consacre ses loisirs à se regarder pourrir, cria Petitmangin, âprement, d’une voix qui charriait toutes les rancunes des grades infé-rieurs.
Et il ajouta en ricanant :
— Les autres, on les tient ! Boisguillaume par sa dette, les continuelles avances qu’il sollicite ; le gros Peuvrier, l’ancien tambour-major, qui ne parle pas, qui aboie : le trou
– 58 – qu’il a sous le nez nous le livre, comme Lormelin… Le nou-veau de la 1re, Laprévotte, ah ! on ne sait pas encore.
— Nous l’avons connu sergent-major au Havre, dit Fa-vières. Il a une existence mystérieuse, dans la caserne même ; pas de maîtresses : il place de l’argent. Les officiers l’aiment beaucoup, parce qu’il est distingué, parle bien. Un ancien enfant de troupe pourtant ! Et ce qu’ils sont mal em-bouchés ordinairement, hein ! Tétrelle ? Tu te rappelles l’histoire du Havre ?… Sept de ces gosses trouvés dans les combles, à la file… sodomite, car j’ignore s’il y avait quelque chose d’indien dans leur cas.
Monsarrat ni Petitmangin n’avaient compris ; l’épithète appliquée par Favières au jeu des enfants restait hermétique. Ils jugèrent cependant devoir rire « pour tenir leur rang ».
On servait le dessert ; c’était le moment de passer la question du rengagement, le rince-bouche de toutes leurs conversations.
— Vous qui êtes libérables, resterez-vous au corps, chefs ? demanda Tétrelle.
Les deux sergents-majors protestèrent vivement :
— Ah ! mais non, nous en avons soupé.
Montsarrat reprit :
— Ce n’est pas, au fond, qu’on soit très malheureux dans le grade. Quand on est à la coule… Seulement, voilà : pas de considération.
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Et Petitmangin d’ajouter :
— C’est vrai… il y a des grâces d’uniforme. Vous ne sa-vez pas cela encore, vous. Des douceurs à côté de la caserne, oui… Mais quand on espère les retrouver dans la vie civile, n’est-ce pas ?
Il souriait à son collègue, d’un regard d’entente, d’or-gueilleuse complicité. Et tous deux mâchaient le métier co-riace, légèrement, ayant encore la digestion aisée, l’estomac bon enfant.
— Nous prenons le café ici ? proposa Favières.
— Non, c’est nous qui l’offrons sous les arcades, dit Montsarrat.
— Alors, l’addition.
Le garçon l’apportait ; mais Montsarrat l’intercepta et, sans notion des us, l’étudia complaisamment.
— Tiens ! soixante-quinze centimes seulement mon es-calope !
Dans son exclamation passait le regret de n’avoir pas pris un plat plus cher.
— Vous n’en avez que pour quinze francs, cria-t-il.
Tétrelle prit dans son porte-monnaie sept francs cin-quante exactement, tandis que Favières, écœuré, soldait la note et donnait le pourboire.
Ils s’en allèrent, tous quatre, rouges, soufflant, à grand bruit de sabres.
Le café pris, les deux chefs ne s’attardèrent pas.
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— Nous vous laissons, dit Petitmangin, nous sommes at-tendus.
Les fourriers soupçonnaient une partie fine, mais les ser-gents-majors se séparèrent rapidement, devant la Poissonne-rie.
Alors Tétrelle et Favières restèrent fort embarrassés de leur soirée.
Il était neuf heures ; ils avaient une permission de mi-nuit ; ils se trouvèrent également honteux de réintégrer le quartier trop tôt.
— Qu’est-ce que nous allons faire ? demanda Tétrelle.
Tous deux piétinaient sous les arcades, les doigts dans le ceinturon, d’un air d’ennui.
Tout le fond rogneux de Favières surtout était agité.
— Dire que ce sera la même question tous les di-manches ! Ah ! Zut ! Un café propre, avec des journaux, oui, mais les officiers vont là. Pas de théâtre, rien !
Ils durent quitter leur poste d’observation, parce que le vent y jouait aux barres, les retournait comme des chiffons.
Ils remontèrent la Grande-Rue, jusqu’au café des Tribu-naux, s’arrêtèrent le front aux vitres, une minute. Ils virent des officiers qui jouaient aux cartes ou dormaient, avec des têtes d’employés à galons, des casquettes vissées de chefs de gare omnipotents.
— Si tu crois qu’ils s’amusent plus que nous !… dit Fa-vières.
— Oui, mais ils ont chaud, répliqua Tétrelle.
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Ils repartirent, rencontrèrent des sous-officiers errant aussi, portant leur permission de dix heures comme une croix.
Et ce cri échappa à Tétrelle :
— Si seulement nous n’avions pas une permission de minuit !…
Ils revinrent, par la rue Saint-Jacques, jusqu’à l’église, burent un kirsch rue de la Boucherie, se retrouvèrent au mi-lieu de la place Nationale, ahuris par le vent, l’embêtement, – les pieds secs, gelés, toute la boue sur la tête, dans le ciel fu-ligineux.
— Tout droit, je crois, hurla Favières perdu, aveuglé, te-nant son shako d’une main, de l’autre ramenant les pans de sa capote que les rafales troussaient.
Ils atteignirent ainsi le coin de la rue Notre-Dame et de la rue du Mortier-d’Or.
— Tiens ! c’est là que vont les sergents et les caporaux, remarqua Favières.
Il montrait un petit débit pudiquement vêtu d’épais de-mi-rideaux et se ventilant par l’économique imposte que pa-rafait un nom : COUTURIER.
— Entrons-nous, pour voir ? dit Favières. Et comprenant l’hésitation de l’autre, il ajouta :
— Je paye la tournée.
Ils poussèrent la porte, plongèrent dans la fumée, les chants, l’haleine de trente militaires s’entassant dans une salle où vingt personnes « s’auraient senti les coudes », disait
– 62 – aimablement la patronne qui s’empressait autour des tables, happée au passage, pincée, baisée, débitant sa personne et les boissons avec un rire tout ensemble exorable et commer-çant.
Elle trouva deux places aux fourriers, auprès d’elle, presque sous son comptoir, un peu surprise de voir des fi-gures inconnues.
Une femme plus avenante que jolie, conservant dans l’air empesté une étonnante fraîcheur de teint, de lèvres, d’yeux ; un nez charmant, petit, mobile, et tout blanc ; et sous ce visage aux couleurs glorieuses, un corps avouant trente ans, travaillé, légendaire, illustré de coups et d’é-treintes, comme la hampe d’un drapeau où s’est inscrit tout un passé d’amour : c’était Généreuse Couturier.
Quand elle eut installé les deux fourriers, débordée, elle cria :
— Delphine, descends donc ! Pourquoi restes-tu là-haut ? Mouve-toi…
Favières leva la tête, aperçut dans l’œil d’un judas sou-dainement ouvert sur la salle, une figure qui se pencha, puis s’effaça.
Et bientôt après, par une porte intérieure, entra une ga-mine dont l’air rechigné, plus qu’un tassement et une mol-lesse de croissance perturbatrice, corrigeait la ressemblance avec la Couturier.
Elle bouscula un sergent qui l’arrêtait, fit le tour des tables, commanda :
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— Généreuse, deux fines et une bouteille de cidre, et s’en fut ensuite au comptoir, les poings dans les oreilles, le nez sur un livre.
— Moi, je râle ici ! grogna Favières, le regard vacillant dans la fumée, le cœur défaillant dans l’ivresse des autres. Nous filons, hein ?
Il dut réitérer son injonction qui surprenait Tétrelle dans une idiote contemplation de la petite, dont on ne voyait que le nez, – le nez très blanc de Généreuse, – et d’assez beaux cheveux tordus maladroitement.
Il se leva, chercha son shako, suivit son camarade, à l’étourdie.
Mais, dehors, Favières allégé lui trouva d’étranges yeux, une inquiétude des lèvres baisant à vide, comme s’il avait emporté, collée à soi, une atmosphère de désir, bue après la consommation, ainsi qu’une rincette offerte par les femmes de l’établissement.
— Est-ce que cette Delphine est la sœur de la grande ? demanda Tétrelle.
— Elle le dit, mais Généreuse est sa mère… Ah ! elle l’a eue à seize ans… et la petite en a quatorze. Elle a même un frère, un crapaud… Je ne sais pas bien ; on te dira cela à la caserne…
Mais Tétrelle ne voulait plus rentrer, parlait de « prendre l’air ».
— D’abord, il n’est que dix heures et demie, affirma-t-il.
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Alors Favières, qu’un frisson naissant au creux de l’es-tomac et coulant très bas jusqu’à son sexe, éperonnait, rua dans les brancards.
Ils déambulèrent, sans itinéraire, ignorants, parcourant les rues d’un accord tacite, sans sentir le froid, poussés en avant, le nez sur une trace, comme des bêtes tourmentées du besoin d’aimer.
Ils prirent la rue de l’Ancienne-Poissonnerie, tournèrent à droite, allèrent dans la rue du Haut-Pas jusqu’à la rue Du-quesne, passèrent devant la Manufacture des tabacs, sans
– 65 – rencontrer une âme et, débouchant sur la plage, heurtèrent deux vieilles femmes en cheveux, grelottant, l’une dans un paletot d’homme, l’autre dans un waterproof trentenaire.
— Nous nous retrouverons là, dit Favières.
Et sommairement, ils en emmenèrent chacun une, droit devant soi, comme s’ils allaient se coucher dans la mer.
Ils semblèrent s’y perdre en effet… Le galet criant les ébruitait, loin, dans le fracas intermittent des lames…
… Favières était tombé sur le dos, tout à coup impuis-sant, les yeux délicieusement frais sous les compresses de nuit pleuvante, roulé dans le beuglement de cette formidable bouche d’ombre qui l’injuriait, crachotait sur sa nudité par-tielle, tandis que la vieille femme rémunérée s’escrimait honnêtement.
Il retrouva Tétrelle, – délesté, – qui l’attendait.
Alors ils rentrèrent, la demie d’onze heures sonnant.
Entre ses dents Favières, rageur, se bafouait, agacé de la tranquille digestion de son compagnon.
— Pas même ça ! pas même ça de possible !
Néanmoins il reconduisit Tétrelle qui, devant lui, dans sa chambre, vaqua aux soins de propreté urgents en l’oc-currence. Mais il ne trouvait aucun vase à sa convenance :
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— Bah ! le quart du chef, dit-il ; il ne boit jamais dedans.
Et il se purifia à fond.
Vers cinq heures, Favières fut réveillé par Montsarrat qui rentrait. Il l’observa, le vit, déshabillé, presque nu, trous-ser sa chemise, jouer du vaporisateur, puis insérer son pré-cieux corps ainsi parfumé dans les couvertures, comme on introduit dans une gaine l’incomparable outil de travaux d’art.
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