Sous-Offs
III ................................................................................................
Les premières manifestations du mal contracté ce soir-là laissèrent le petit Caudebec indifférent.
Son ignorance en cette matière avait, sans être entamée, traversé la chambrée où les accidents bénins, assimilés aux rhumes de cerveau, étaient souvent traités, par les anciens soldats notamment, avec une gloriole qui excluait toute idée de gravité.
Le bleu a, là-dessus, des notions trop vagues.
Le village, la campagne, restent fermés à ces plaies ur-baines dont le paysan, s’il n’a pas servi, ignore quelquefois jusqu’au nom.
Les classes libérées portent bien, au fond des provinces, frauduleusement, quelques cas isolés, mais se cachant, en voie de guérison, toujours.
L’homme contaminé à sa sortie du régiment, – le rural, s’entend, – ne retourne pas chez soi, n’ose…
Mais son honnêteté dans la maladie, plus stricte que chez le bourgeois ou l’ouvrier des villes, est un peu l’hon-nêteté, autrefois chansonnée, de l’homme qui ne peut pas faire autrement.
Le village, c’est une grande famille désunie. On y sait tout sans se rien dire ; on y a le propos discret et le silence bavard…
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Le paysan n’ignore rien des tares du voisin, en tient un compte exact, bien qu’il montre un visage fermé, rappelant assez le cadre de bois dans lequel sont affichées les publica-tions, aux portes des mairies.
Caudebec n’attacha donc aucune importance à l’écor-chure aperçue par hasard, presque, dans le branlebas des ré-veils d’hiver, aux latrines.
Même il n’y repensait plus lorsque, cinq ou six jours après, l’induration apparut. Il l’avait sentie, la nuit, machina-lement, sous son doigt…
Et il dut attendre pendant toute une journée, l’occasion d’une constatation de visu, car il conservait, au régiment, cette pudeur masculine qui abandonne la plupart des hommes, au bout d’une année de présence.
Après la soupe du soir, il s’en alla derrière le Fort et s’inspecta le long d’une haie.
Tout de suite il fut rassuré. Un bouton, ma foi ! c’était un bouton comme il en avait eu souvent à la figure, crut-il. Une éruption l’eût sans doute effrayé. Tandis que ce bobo soli-taire, sans suppuration, le laissait quiet. Il se refusait à croire à la gravité d’une maladie qui ne lui causait pas même un chatouillement.
Il se passa plusieurs jours…
L’examen furtif de l’ulcération, la certitude qu’elle ne s’étendait pas, son indolence enfin, tranquillisaient le jeune soldat.
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Mais c’était une sécurité moutonneuse, troublée par l’extraordinaire obsession oculaire qu’apporte avec soi toute lésion génitale.
Il attendait impatiemment l’heure de la soupe pour se trouver seul au lavabo, satisfaire, sous prétexte d’ablutions, son inquiète curiosité.
Peut-être, à cette heure, une confidence l’eût-elle sauvé. Mais personne n’avait su sa rencontre du dimanche soir, car il gardait, dans la compagnie, une timidité qu’entretenait, vis-à-vis des anciens soldats, la faveur dont jouissent les hommes de la deuxième portion du contingent. On ne leur pardonnait pas leur renvoi au bout de dix mois, trois ans avant des camarades arrivés au régiment en même temps qu’eux. Et ces derniers venus même, autant par rancune per-sonnelle que par caponnerie, singeaient leurs aînés, s’essayaient aux misères tyranniques de l’ancienneté.
Caudebec se trouva donc naturellement isolé, au milieu même de ses pays, à qui il n’osait se confier, redoutant une indiscrétion de village.
Une après-midi, après l’exercice, une découverte l’émut, cependant.
Au pli de l’aine, il se sentait une grosseur très dure, point douloureuse !… c’était, sous le doigt, comme une noisette…
Pour la première fois, nettement, la femme rencontrée, culbutée, s’implanta dans son souvenir. Des révélations ana-logues, négligées, le frappaient.
Il se rappelait bien, maintenant, un soldat de sa cham-brée, obligé de se coucher au retour d’une marche. Le len-demain, il entrait d’urgence à l’infirmerie.
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Or, cet homme, à la connaissance de toute la compa-gnie, soignait lui-même un accident dont il rapportait l’origine à des amours semblables à celles dans lesquelles le petit Caudebec avait chu. Et le bleu gardait encore dans les oreilles le couplet gueulé par la chambrée et emprunté, pour la circonstance, à la légendaire chanson du fourrier :
« À l’inspection général
« Ton poulain t’ servira d’ cheval… »
Une chose le rassurait encore : il ne souffrait pas, sup-portait la fatigue des marches, des exercices… La nuit, il se mettait debout sur son lit, afin de savoir s’il pourrait se lever au réveil.
Il observait aussi. Trop timide pour interroger, il saisis-sait des bribes de confidences, en rattachait le fil, se creusait la cervelle à chercher le mot de l’énigme, le secret des rouages compliqués qui font de la femme une si puissante machine de destruction.
Un jour qu’il nettoyait le bureau du chef, il put voir, sur le cahier de visite médicale, le nom de la maladie qui avait envoyé son camarade à l’infirmerie.
« Adénite, » ne lui apprit rien.
La tumeur du pli de l’aine ne grossissait pas. L’engor-gement ganglionnaire stationnait.
Il était fâché surtout de ne pouvoir, le matin, constater le progrès ou le déclin du mal. Il devait patienter jusqu’au soir, afin de n’être pas surpris, au lavabo, procédant à ses lavages.
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