Sous-Offs
VI ........................................................................................... 309
VI
Favières sortant de la gare, à cinq heures et demie, tout endolori par une nuit passée en wagon, avait à peine parcou-ru cent mètres dans l’avenue de la République qu’il prenait pour remonter au Fort, quand il fut interpellé par l’ordon-nance d’un officier de son bataillon.
— Vous allez à Tourneville, sergent ? sans doute vous étiez en permission ; alors vous ne savez pas.
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— Quoi donc ?
— e Le 3 bataillon n’est plus là-haut. On l’a fait descendre à la caserne de Strasbourg. C’est le 2e qui le remplace.
— Parce que ?
— Ordre du colonel, pour punir les sous-officiers qui en-traient tous à l’hôpital ou à l’infirmerie.
Favières demeurait au milieu du trottoir, un peu décon-certé, sa valise à la main. Enfin, il fit demi-tour, revint vers le boulevard de Strasbourg en maugréant, bien que cette ren-contre et cette permutation lui raccourcissent singulièrement le chemin. Mais il s’était habitué au Fort. Certes, il en con-naissait les inconvénients ; il n’avait pas songé sans effroi aux rigueurs que leur promettait l’hiver, commençant, dans ces hautes chambres que le petit poêle réglementaire était impuissant à sécher, à assainir ; il subodorait les sévices des intempéries, à cette altitude, et déplorait l’ascension à la-quelle la moindre course les condamnait. Mais ces ennuis étaient compensés par le relâchement de discipline qu’autorisait l’absence d’officiers, en dehors des exercices ; les arrangements possibles avec le caporal de garde, quand on avait envie de découcher ; la faveur de conserver de la lumière, après dix heures, etc. ; mille adoucissements furtifs que les appels, contre-appels, la surveillance organisée par l’adjudant et l’adjudant-major de semaine, rendaient impro-bables à la caserne de Strasbourg. Là, on était sur le qui-vive toute la journée ; le colonel, préposé à la fermentation, de ses fenêtres, renouvelait les levains, dans la cuve du quartier.
En entrant au poste, Favières, justement, reconnut dans le sergent de garde, un sous-officier de son bataillon, le Vi-comte.
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— Ah ! bien, tu vas me dire où je perche.
— e Parfaitement. Escalier A, au 2.
— Ah çà ! pourquoi sommes-nous ici ?
— Deux fourriers, trois sergents et deux caporaux, à l’infirmerie ou à l’hôpital, en huit jours. Et tous ont déclaré la même femme, tu sais, celle qui rôdait autour du Fort, un pa-nier à la main ? Ah ! elle a eu des visites ; mais elle les a toutes rendues… dans la peau du major. Là-dessus, le colon s’est fâché… a attribué l’épidémie à un manque de surveil-lance… a voulu nous avoir sous sa main, pour régler notre port d’arme. Il n’a pas tout appris cependant. Depuis qu’il a décidé que tous les sous-officiers en traitement seraient pri-vés de permission pendant six mois, personne ne va plus à la visite ; on se soigne tant bien que mal et plus mal que bien, en famille.
Favières traversa la grande cour, se dirigea vers l’es-calier indiqué, à l’aile droite, monta deux étages, chercha sa chambre.
3e Bon – 1re Cie
Chambre occupée par Vaubourgeix et Favières, sergents.
C’était là. Il poussa la porte ; Vaubourgeix, déjà levé, avait le nez dans la gamelle de café que lui apportait fraudu-leusement le caporal de distribution.
— Ah ! c’est toi, bonjour. Ça s’est bien passé ? Y a du nouveau, hein ?
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— Oui, on m’a dit…
Mais l’Auvergnat reprit l’histoire, en se félicitant de sa circonspection amoureuse.
— Ils n’ont pas voulu nous écouter ; on les a prévenus. Ça finit toujours mal… comme ça, ou bien comme l’engagé conditionnel qui s’est tué.
— Ah ! un conditionnel ?
— Oui, pour une chanteuse de beuglant. Devouge te ra-contera cela ; il était là. Tu as à peine le temps de te mettre en tenue pour l’exercice ; on rappelle à sept heures… Ah ! Bidel est nommé colonel, tu sais ?
— Une fichue rosse de moins, prononça Favières.
Un quart d’heure après, il descendait dans la cour, brisé par six heures de chemin de fer et traînant un fusil plus lourd et plus imbécile, dans la paix civile dont l’écho se prolon-geait en lui.
À la première pause, Tétrelle l’aborda. Et tout de suite :
— Delphine est arrivée, dit-il.
— Ah ! Depuis quand ?
— Depuis l’ouverture de la blanchisserie, il y a huit jours.
Un silence. Ils marchaient côte à côte, les mains au dos, les yeux à terre. Enfin Tétrelle, voyant que son compagnon ne l’interrogeait plus, se découvrit.
— Tu n’iras pas ?
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— Non, certainement.
— Tu as peut-être tort de te brouiller avec Généreuse ; c’est une bonne fille. Tu n’en trouveras pas qui la valent. Nous aurions passé un second hiver bien tranquilles… Je suis sûr, si tu allais la voir, qu’elle te recevrait bien… Il est temps encore. Tu ne lui as pas écrit pendant ton absence. C’est en somme son seul grief. Quant à toi…
— C’est que tu ne sais pas, déclara nettement Favières, sentant, dans ces insinuations, à la fois l’influence de sa maî-tresse et le regret que causait la perte d’un copain prodigue.
Tétrelle n’insista pas, d’ailleurs. Au contraire, abandon-nant ce sujet, il poursuivit :
— Autre chose. Tu as appris l’entrée à l’hôpital des four-riers de la 2e et de la 3e ? Le colonel, pour les punir, a l’intention de les remettre sergents : deux places vacantes. J’ai l’espoir d’être demandé par Chupin, à la 2e. Je ne chan-gerais pas de compagnie. Tu devrais t e ’ informer, à la 3. Elle n’est pas excellente depuis le retour du capitaine ; mais tu en sors, on t’y connaît… Et puis, vraiment, le service, ici, n’est plus tenable, avec le planton à la porte, l’inspection de la garde, les sonneries toute la journée.
— Oui, merci ; je verrai le double… Ah ! si c’était tou-jours Petitmangin !…
Après l’exercice, Devouge et Édeline vinrent, dans la chambre de Favières, chercher des provisions, les nouvelles qu’il rapportait : cent sous pour l’un, une bouteille de cognac pour l’autre. « Et les parents vous attendent incessamment. »
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— Ah ! Beaux-Pieds ne sait que faire pour nous découra-ger des permissions. Il ne suffit plus maintenant d’avoir la masse complète ; il faut produire un certificat du commis-saire de police indiquant que l’on peut nous nourrir chez nous. Je préfère rester ici, dit Devouge.
Mais Édeline observa qu’il avait d’autres raisons. Il dî-nait maintenant à la Chaumière tous les dimanches. « Et il fait du plat avec la petite marraine. »
L’autre se défendait, roulait, comme une cigarette, les pointes de sa moustache.
— Quoi ? toujours le même plan : bien vivre et passer le temps sans casquer. La tante ne veut me laisser rien payer. Je les distrais. Je ne crois pas que la bonne femme s’imagine que j’épouserai… Mais elle conserverait cette illusion, que je serais bien bête de la lui enlever. Le principal, c’est que cela dure jusqu’à notre départ pour Paris.
— Tétrelle m’a dit que tu avais sur le suicide d’un condi-tionnel des détails amusants, interrompit Favières.
— Oui. Veux-tu voir la femme pour qui il s’est tué ? De-puis cette histoire, c’est une procession dans son beuglant ; tous les sous-offs vont l’entendre.
— Volontiers.
— Eh bien ! convenu. À ce soir, après la soupe.
C’était, sur le quai des casernes, un estaminet quel-conque, étroit, qu’on n’eût même pas remarqué sans un ta-bleau adossé contre les volets et dénombrant, en italiques
– 314 – multicolores, tracées au pinceau, les médiocres surprises d’un concert à soldats.
ÉDEN LYRIQUE
AUJOURD’HUI
Continuation des débuts de Mlle FERNANDE, chanteuse légère,
M. ARMAND, ténor, dans ses nouvelles créations ;
M. PROSPER, doyen des chanteurs comiques de France ;
Mmes ANGÈLE et CLARA, dans leur répertoire.
À DIX HEURES : TOMBOLA.
La longue salle nue, à filets lie de vin sur panneau vert d’eau, était divisée, vers son extrémité, par un double rideau rouge sans embrasses, tombant du plafond, et qu’il suffisait d’écarter pour, des coulisses, avoir accès sur l’estrade par une échelle semblable à celles qui servent au déchargement des fûts, à l’arrière des camions. Mais le rideau n’écono-misait pas seulement une toile de fond : il était surtout desti-né à isoler du café où s’entassait la clientèle ordinaire, l’endroit ménagé aux chanteurs, derrière l’estrade. À la véri-té, c’était moins à ceux-ci qu’au patron lui-même que cette annexe profitait. Des tables volantes l’encombraient et le commerce y était prospère. Un grand nombre d’habitués et tous les sous-officiers connaissaient l’entrée secrète, par l’allée, et venaient baguenauder avec ces dames. Il était in-terdit de stationner sans consommer. Souvent, le dimanche, à minuit, un sabre reconduisait une chanteuse.
Quand Devouge et son ami pénétrèrent dans le café, une douzaine de personnes s’y morfondaient sous la pluie bat-
– 315 – tante d’une valse magnanime coulant des pommes d’arrosoir (Favières disait des paumes) du pianiste, établi à gauche de l’estrade afin de ne pas la masquer.
— Qu’est-ce que nous prenons ?
— N’importe quoi ; rien n’est buvable : vitriol ou purin, répondit Devouge. Peu de monde, tu vois. Mais le dimanche, c’est plein et à partir de dix heures, de notre place, on aper-cevrait à peine l’estrade, à travers la fumée de tabac. Pour-tant, je serais étonné, ce soir, si, vers neuf heures, une bande de sous-offs ne tombait pas ici, en sortant du Star. C’est l’itinéraire.
— M. Armand, publia le pianiste.
M. Armand était un ténor d’un mètre cinquante environ, très frisé, très souriant, avec une moustache comme un ba-lancier d’acrobate, aussi longue qu’il était haut. Il tirait son cœur de son plastron et le lui restituait d’un geste unique, en demandant :
Que dis-tu, dans ton murmure,
Que dis-tu, charmant ruisseau ?
Après lui, Mmes Angèle et Clara versèrent la groseille de leurs élucubrations, avec des voix de rogomme, étonnam-ment contradictoires, des bouches fatiguées qui s’évasaient en tromblon. Elles étaient sans âge, l’une en Andalouse, l’autre en Égyptienne, et toutes deux, sous des jupes trop courtes, offraient aux étaliers militaires les rouelles suspectes de leur veau gras que les dentelles du pantalon empapillo-taient.
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Enfin, le doyen des chanteurs comiques de France surgit et présenta le phénomène d’un fœtus conservé dans l’esprit-de-vin, revendiquant l’Alsace et la Lorraine.
— Attention ! c’est le tour de Fernande, pour qui s’est suicidé le conditionnel.
Au même moment, la porte du café s’ouvrit violemment, et des sergents, des fourriers, deux sergents-majors improvi-sèrent l’esclandre d’une irruption.
— Tiens ! Vaubourgeix sans Tétrelle ! observa Devouge.
— Eh bien ? questionna Favières.
— C’est qu’ils sortent tous les soirs ensemble, depuis quinze jours, ne se quittent pas, causent tout bas dans les coins…
— Ah !…
— lle M Fernande, cria le pianiste, en brochant aussitôt une ritournelle.
Le rideau de fond se sépara, une grande femme sauta sur l’estrade, tandis que le groupe des sous-officiers trépignait.
Inexperte dans l’art de se farder, la chanteuse faisait macérer dans des jus vermillon, blanc et bistre, l’ovale allon-gé d’une jeunesse essoufflée. Mal et court vêtue de vert écla-tant qu’inondait le marais roselier des aisselles, elle épandait les fumets concentrés de la chambrée et de la bergerie, plus puissants que les drogues aromatiques. C’était sa beauté, son charme ; et, sans doute, elle réussissait moins auprès de l’armée par sa dégaine carabinière et le dol présumé d’une ossature marâtre que par le vertigineux bouquet de sa venai-son.
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Pendant qu’elle chantait :
I’ s’appell’ Ru, i’ s’appell’ Pin, i’ s’appell’ Rupin tout court…
Devouge raconta à Favières le suicide du conditionnel.
— Je le voyais souvent dans le petit café où chantait cette fille, tu sais, rue de Paris, près du Vieux-Marché ? Quand elle paraissait, il était au-dessous d’elle, blotti contre le piano, comme pour saisir au passage les couplets et les
– 318 – garder pour soi et qu’ils n’allassent pas plus loin. Le di-manche, il l’accompagnait… Et jeunet, blondin, pas un poil de barbe, à peine échappé des jupes de maman… et encore bourré de gâteries, sous forme de mandats. On s’est lassé pourtant, à la fin. Et, naturellement, la fille a imité les pa-rents. Tiens, mercredi dernier, elle venait de monter sur l’estrade ; elle chantait ça… qu’elle chante : Rupin… Elle n’avait pas dit deux vers du couplet qu’on entend une déto-nation dans l’arrière-salle (il y en a une comme ici). La fille s’arrête, le pianiste aussi ; quelques personnes se lèvent. Mais le patron, se montrant une seconde, crie : « C’est rien… continuez ! » Ce n’était rien, en effet : c’était le conditionnel qui se brûlait la cervelle.
De la rue Po… de la rue Pin… de la rue Popincourt.
Mlle Fernande saluait, souriait à l’ovation des militaires, jouait des bras comme d’un vaporisateur qui les imprégnait d’elle, à distance. Ils la rappelèrent, en redemandant encore. Elle revint… et, l’estrade, vide à nouveau, ils tendaient tou-jours leur mouchoir, béants comme devant une cage où il n’y a plus du fauve que l’odeur.
Peut-être, cependant, dans le succès de la chanteuse au-près des sous-officiers, y avait-il autre chose que de l’appétence. Le cadavre dont se rehaussait cette femme leur était vaguement agréable, comme une possibilité de re-vanche, la démocratique revanche du condamné à quatre ans de caserne sur le privilégié, du stipendiaire sur le fils de famille pensionné grassement. Les bravos se nourrissaient de retentissement. Il y avait de l’animalité pensante dans le jap-pement.
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Devouge continua, bousculant les réflexions de son ca-marade :
— L’établissement a été consigné à la troupe ; mais la chanteuse n’a pas été inquiétée. Elle fait recette. Un peu plus, on mettrait, au-dessus de son nom, une pancarte : « Pour qui s e ’ est tué un soldat du 167 de ligne, le… » de même qu’on brevette, dans les ménageries, le féroce qui, un jour, a failli dévorer le dompteur. Viens ; nous allons passer derrière la cage.
Les deux sergents sortirent du café et, par l’allée conti-guë, se glissèrent dans le réduit affecté au personnel du beu-glant et à la clientèle initiée.
— Mais c’est le 44 ! s’écria Favières, sur le seuil.
— C’est moins bien, objecta Devouge.
Assises tristement devant deux jeunes hommes, cha-peaux ronds et tournure d’employés, les chanteuses mûres pinçaient leur maillot machinalement, au-dessus du genou, et continuaient à pleurer la romance de leur vie dans le gilet attentif des bons messieurs. Un soldat prêtait gravement son shako et ses épaulettes au fœtus qu’une ritournelle appelait sur l’estrade, alors qu’en descendait le ténor, cherchant dans l’ivresse spéciale des vins du broc la consolation d’une exi-guïté hostile à toute carrière. Et tous se dépitaient contre Fernande, raflant l’attention avec le récit du suicide, entou-rée, fêtée, faisant renifler ses houppes, à la régalade.
Le patron avait aperçu les nouveaux venus. Sans tarder, il lança sur eux le garçon :
— Demandez aux militaires ce qu’ils consomment.
Mais Favières :
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— Allons-nous-en ; je râle.
Et, dans le noir de l’allée, ils étaient poursuivis par des éclats de voix :
— C’est rien… continuez, qui disait pour retenir le monde ; moi, je continuais, vous comprenez… et par la fré-nésie patriotique d’un auditoire acclamant la consolante, l’efficace armée française, dans les contorsions du sinistre sans-dent.
Le mois de novembre, pour Favières, traîna dans l’ennui d’une inoccupation de soirées pesantes. Aussi se vit-il avec satisfaction réintégrer dans l’emploi de fourrier à la 3e. Son sergent-major avait été franc :
— Je veux bien de vous, mais je vous préviens que je ne touche pas à une plume de la journée. Vous expédierez toute la besogne. Faites-vous aider, ça m’est égal, pourvu que je sois tranquille.
Favières s’était flatté de tromper son désœuvrement avec les puérilités de la comptabilité militaire, après tout préférable aux solennels et niais devoirs du pion de section. Puis, le bureau, les soirs d’hiver, avec le feu bien rouge et les gamelles du café bien chaud réparti entre les scribes butinant les états et les placards ; le bureau intime où les soldats frap-pent timidement, le képi à la main, avec respect, semblait encore à Favières une oasis dans le désert d’hommes de la caserne.
Mais, le travail mis à jour aisément, en ce mois ne cor-respondant ni à un commencement ni à une fin de trimestre, le fourrier retomba dans l’inéluctable maussaderie du métier. Il n’avait plus devant soi le mufle sonore de Vaubourgeix,
– 321 – mais il subissait le râble de son chef, dormant, le nez au mur, quand il ne courait pas les brasseries.
Presque tous les soirs aussi, Tétrelle, également remis fourrier, venait causer un moment, en tenue, avant de sortir. Il ne parlait plus de Généreuse, mais sa visite disant qu’il al-lait chez elle, qu’on l’y attendait, irritait Favières, lui agitait les doigts d’un besoin de battre et de pétrir.
— Allons donc ensemble faire un tour au Star, lui propo-sait quelquefois son sergent-major après dîner.
Il l’accompagnait, en pensant : « Encore une soirée ! » comme il pensait : « Encore un jour ! » chaque fois qu’il re-plaçait son fusil au râtelier.
Cette rue Royale, au milieu des bassins, donnait toujours à Favières, de prime abord, l’impression d’un tronçon du faubourg du Temple, passé le canal Saint-Martin. Du peuple dans ses pavés, rompant ses digues et submergeant la chaus-sée ; des débits gargotiers, à côté d’un assommoir très mo-derne ; des cafés-concerts à portes basses et lamellées ; la rue successivement écharpée de lumière et d’ombre, au ha-sard des devantures versant l’une et l’autre ; – et derrière soi, l’inquiétante immobilité de l’eau dans la nuit.
Cependant, à recueillir, entre deux raz de pianos, les épaves vocales jetées au trottoir par les intermittences d’un entre-bâillement comminutif, un doute s’élaborait. L’en-seigne explicite traduisant le mot Star : une étoile de gaz, in-diquait déjà un terrain mixte, transitoire, où les habitudes françaises hésitaient. La porte poussée, c’était l’ordinaire brasserie, à peine différenciée des autres par un escalier dé-couvert, à pleine salle, desservant, en même temps qu’une galerie circulaire, la loge où les chanteuses attendaient leur
– 322 – tour de descendre sur l’estrade économiquement enclavée dans les petites tables fixes que les consommateurs assié-geaient. Mais, bientôt, l’œil s’informait d’une tête de cheval occupant le centre du comptoir, sous l’escalier, et des mâ-choires d’un dogue énorme, vêtu d’un complet à carreaux scrupuleusement collant. De temps en temps, la tête de che-val, ornée d’un fragment de crinière, entre les yeux, hennis-sait pour attirer l’attention des garçons, tandis que le dogue, secondé par le pianiste, d’humeur et de race sympathiques, rétablissait l’ordre pendant les chants, d’un coup de gueule sans réplique.
Au signal de l’accompagnateur, une femme, deux sou-vent, invisibles jusque-là, dégringolaient l’escalier, traver-saient d’un saut les groupes et escaladaient l’estrade.
La troupe se composait généralement de six ou sept per-sonnes, parmi lesquelles un seul homme, un nègre, exécu-tant, avec des souliers ferrés, des grelots, une canne, d’exubérantes gigues, sur la navette de deux motifs, moulus, à perte de souffle et de doigts, par le pianiste imperturbable.
Au nègre succédaient des chanteuses expulsant, indivi-duellement ou par couple, à l’unisson, des paroles anglaises sur une musique de Lanciers ou de marche funèbre, toujours. Les jeunes, jupes longues, corsages montants, cheveux de garçonnet, courts et frisés, de formes et de visage parfois agréables, chantaient sans goût, les bras à la taille, les pieds atteints de dansomanie aiguë, se donnant enfin carrière au refrain final où ils tricotaient, sur place, pendant cinq mi-nutes, leur nécessaire divertissement. Une corde, des rubans, un accessoire quelconque, servaient de thèmes à des varia-tions implacables. Enfin, lorsque d’un mouvement progres-sant à chaque reprise, le pianiste avait obtenu d’elles le
– 323 – maximum de vélocité chorégraphique qu’elles pouvaient fournir, d’un nouveau bond les pouliches gagnaient l’escalier, comme effarouchées par l’ovation des consommateurs mas-sifs, écrasant l’un contre l’autre de larges biftecks recuits et poilus.
Mais il se trouvait dans la troupe une ou deux vieilles femmes au moins ; et celles-là étaient effroyables, reprodui-saient le type de jument bréhaigne installée au comptoir, avec sa crinière sur le front et ses boucles en œillères. Brêche-dents et tendineuses, elles psalmodiaient de bru-meuses complaintes, irrécusables témoignages des capacités musicales d’outre-Manche.
Une seule fois, Favières s’était senti ému. Un nègre dé-charné, par hasard point burlesque, rigoureusement vêtu de blanc, les jambes fuselées dans un large pantalon flottant, les cheveux crépus et poudrés, des yeux tout albumine et glaires, avait violé l’indifférence avec une marseillaise de l’esclavage terrifiante, d’épouvantables gestes de revanche et d’assassinat faisant danser sous sa peau, – mais cela seule-ment dansait, – des paquets de muscles pareils à de fantas-tiques ombres derrière le transparent d’un tricot immaculé.
C’était un éclair unique. Ensuite sévissait la femellerie anglaise et la seule chanteuse française que possédât l’établissement, quelque roulure attestant moins une conces-sion aux désirs de la minorité du public que la nécessité d’une interprète pour le commerce subsidiaire des femmes.
Toutes ne s’y livraient pas pourtant ; et à les voir, ten-drement unies, accouplées, se continuer en sourdine les pe-tits soins dont leur oisiveté diurne s’agrémentait, l’imagi-nation concevait les touchantes récréations d’un compatrio-tique tribadisme.
– 324 –
Mais l’impression décisive quand on sortait et qu’un dernier regard au comptoir, sur l’estrade et dans la salle, y retrouvait simultanément les effigies chevalines et, sous le veston court, les croupes de centaures, cette impression était celle d’un haras britannique gardé par des molosses, d’une écurie de courses ou de cirque fleurant le crottin et le jockey, l’Anglaise maigre et le boxeur.
Dehors, ces notions s’amplifiaient ; Albion, le beuglant concurrent, s’annexait l’extrémité opposée de la rue, et celle-ci tout entière dans les chants, les odeurs, les gigues et jusqu’en son nom, abdiquait sa nationalité et célébrait les so-lides joies de la marine marchande et du turf.
Trois soirées dégoûtèrent Favières de ce plaisir, comme des brasseries à femmes que son sergent-major seul pouvait fréquenter avec une assiduité convenable, grâce aux profits obscurs de son grade. Mais alors se posa la question de l’emploi du temps, le soir. Lire ? Lire, dans le claquement des portes et des souliers ; lire dans les répétitions de tambour assourdi par une serviette, où s’entêtait un élève passionné de tympanique ; lire après les corvées de la journée et les additions de la feuille de prêt ou du livret d’ordinaire ; Fa-vières, excédé, y renonçait.
Le dimanche surtout, ses loisirs l’exaspéraient. Ne sa-chant où passer les longs après-midi, il était réduit, dans son horreur de la caserne, à accepter quelque partie de billard ou de cartes au fond d’un triste café.
Quelquefois il se traînait jusqu’à Saint-Adresse ou jusqu’au sémaphore de la jetée du Nord ; il regardait la mer, et comme à Dieppe, s’avouait qu’elle l’embêtait incommen-surablement. Il l’avait vue l’été, l’hiver, par tous les temps et à toutes les heures ; il s’était félicité, lui, Parisien, d’être en-
– 325 – voyé dans un port ; il avait réalisé ce rêve boutiquier : con-naître la mer ! et sa déception avait été grandissant. En vain, il insistait, s’écarquillait, y revenait, entraîné par les pro-messes des littératures de bord ; en vain, il se citait, afin de se faire honte, les prêtres de ce culte et battait le briquet sur leurs noms : l’étincelle ratait. Il restait devant la mer, éton-namment constipé. Maintenant, il ne savait pas : peut-être une traversée de plusieurs semaines, un voyage de six mois entre eau et ciel, eussent-ils modifié son jugement, de même que l’engeance militaire, aujourd’hui vomie, fût sorti enno-blie et lavée des pourpres magnificences d’une hécatombe épuratoire.
Favières, cependant, gardait le joli souvenir d’un lever de soleil auquel il avait assisté, en allant au stand à Saint-Adresse. Le Havre, ce matin-là, lui apparaissait comme une mariée ensevelie sous le tulle et découverte lentement, peu à peu, d’abord les pieds, les découpures de la côte, jusqu’où tombait le voile ; puis la ceinture des premières maisons, puis la ville debout, dans la plénitude d’un réveil nuptial.
D’autres fois, le dimanche, il visitait avec des camarades quelque bâtiment servant au transport des troupes, un tran-satlantique, une curiosité des bassins. Mais c’était comme la mer : il avait beau s’hypnotiser à les regarder, l’admiration se refusait.
Lorsqu’à des insomnies, au ferment d’une séditieuse viri-lité, il reconnut que la femme lui manquait, son ennui s’accrut. La rôdeuse des fossés de Tourneville l’avait rendu prudent. Il ne pénétrait plus inopinément dans une chambre de sous-officiers, d’ailleurs, sans apercevoir deux jambes en compas, un dos voûté, une nuque anxieuse, des gestes déli-cats de discret pansement. Le bataillon était décimé. Le pro-
– 326 – tochlorure de mercure empoisonnait la salle même où les sergents prenaient leurs repas.
— Voyez-vous, disait néanmoins le colonel au médecin-major en consultant le bulletin médical journalier, depuis qu’ils sont sous mes yeux, pas un malade.
Enfin un soir :
— Je vais aller trouver Camélia, décida Favières ; Chu-pin exempt, c’est presque une garantie.
Il retourna rue d’Albanie. Loquace, la fille l’accueillit comme un confident indispensable. Chupin ayant achevé de manger avec elle sa prime de six cents francs, elle ne voulait plus le recevoir.
— … Dans son intérêt. Je ne suis pas une femme à lui faire un mauvais coup pour avoir de l’argent. Et puis, je ne tiens pas à être inquiétée à cause de lui. Aussi je lui ai dit : Quand tu auras de petites économies honnêtement gagnées, viens me voir, – pas sans ça. C’est raisonnable, hein ? Seu-lement j’ai de nouvelles dettes… Qui les paiera ?
Et toute la soirée, Camélia s’étendait sur le prix des choses, les exigences des patrons, le manque d’égards… Quand Favières lui rappela l’objet de sa visite, elle céda hâti-vement, reprit aussitôt après ses calculs luctueux. Alors, il s’en alla découragé, reconduit par la fille qui disait en l’éclairant, dans l’escalier :
— T’as eu une bonne idée de venir… Ça m’a soulagée…
Un hiver et l’été d’ensuite à vivre ainsi, ah ! non, tout vaut mieux !
– 327 –
Favières s’affalait, s’endormait tout habillé, ne se réveil-lait que dans la nuit, transi, hagard, bosselé par l’armoire-étagère accrochée à son chevet, en surplomb.
Un jour, il se disposait à se rendre au mess pour faire si-gner au capitaine différentes pièces, lorsqu’un soldat chargé d’un petit paquet de linge passa près de lui. En même temps, la voix de Vaubourgeix recommanda :
— Dites que je vous suis… n’oubliez pas.
Souvent, depuis l’observation de Devouge, au beuglant, Favières s’était interdit de sonder les raisons de la touchante camaraderie qui unissait maintenant Tétrelle et l’Auvergnat rengagé. Ces raisons, il les devinait ; mais Généreuse lui de-venant indifférente, qu’avait-il besoin de s’alarmer ?
Une rencontre, un cri, et, brusquement, l’envie d’être exactement renseigné sans nécessité précise, le jetait sur les traces du commissionnaire de Vaubourgeix. Ses prévisions étaient justifiées : le soldat portait le linge rue Montivilliers, chez Généreuse. Un quart d’heure plus tard, Tétrelle et son nouveau compagnon entraient à leur tour délibérément dans la boutique et n’en ressortaient plus.
— C’est bien cela… depuis un mois, constata Favières avec moins de rancune que de dépit. Ah ! elle n’a pas perdu de temps !… Quelle inspiration j’ai eue !…
Mais le peu de sincérité des compliments qu’il s’adres-sait, l’irrita contre soi-même, l’incita au partage léonin des griefs, afin de ménager une issue à sa grondante réprobation. C’est sur Généreuse qu’elle éclata :
— Faut-il qu’elle soit bête pour ne point s’apercevoir du manège de Vaubourgeix ! Il lui croit de l’argent… Parbleu !
– 328 – c’est la femme et le petit commerce qu’il souhaitait… Ah ! bien, ils se préparent tous les deux à une jolie déception !
Cette perspective ne le calmait pas. Il piétinait, conti-nuait, de l’endroit où il s’était posté, rue Thiers, à rassasier ses yeux du spectacle sans intérêt de la blanchisserie, perdue dans les premiers numéros pairs de la rue Montivilliers.
Les employés d’un magasin de nouveautés plaisantaient derrière lui, s’imaginant qu’il guettait l’arrivée d’un officier,
– 329 – au mess de l’hôtel du Bras-d’Or, distant de cent mètres. Il balança deux minutes encore, puis se détermina, encouragé par les diligentes ombres de l’hiver commençant, à passer rapidement devant la boutique, sans but. Elle n’était pas éclairée. Alors il revint sur ses pas, s’arrêta dix secondes, le temps d’apercevoir, se détachant fantastiquement sur le transparent d’une cloison vitrée derrière laquelle une maigre flamme vacillait, deux dos prodigieux, équarris par les épau-lettes.
— Ah ! ce sont les soirées de Dieppe qui revivent ! se dit Favières en s’éloignant. Tétrelle m’a trouvé un remplaçant… Le thé, le feu, la femme et la lumière !
Il essaya de rire, rentra en répétant, pour s’égayer :
— On a droit au feu, au thé, à la lumière…
Le sergent-major, absent, avait caché la clef ; le fourrier la découvrit, après d’ennuyeuses recherches, sous le placard mobile accroché à la porte. Le bureau était vide, noir ; on avait laissé le poêle s’éteindre : une petite table, les deux lits, un banc de troupe, la cruche, deux pains sur une planche, désolaient la cellule et certifiaient l’incarcération. Favières n’eut pas le courage d’allumer sa lampe ni d’appeler un homme pour fourgonner le poêle. Il se déshabilla dans l’obs-curité, entassa ses vêtements sur son lit et se coucha frileu-sement, démoralisé, implorant le sommeil que repoussait, sous son crâne, l’ironique saltarelle des mots : le feu, le thé, la lumière, la femme !…
Il se réveilla le lendemain, alourdi par une nuit trop longue, bourru, trouvant le café ignoble et assommante l’obligation, pour tous les sous-officiers de la compagnie, d’aller à l’exercice : ordre du capitaine.
– 330 –
Il descendit dans la cour en grognant, se plaça en serre-file, le fusil appuyé contre la poitrine, les mains enfournées, croisées, dans les manches de sa tunique, le visage cinglé par une bise barbare qui semblait faite de tous les graviers du quartier. Mais on exécuta les marches, et il dut suivre une section, sans commandement, sans utilité, les doigts à leur tour meurtris par la plaque de couche. Comme il parcourait le terrain en tous sens, il vit Vaubourgeix, allègre, devant un peloton, les mains douillettement enfouies dans de grosses mitaines rouges, appartenant à Généreuse.
Ne les lui avait-elle pas offertes, même, à lui, Favières, l’hiver précédent ?
À cette minute, il se reprocha de ne les avoir point ac-ceptées, ne fût-ce que pour frustrer l’autre.
— Des préjugés qui m’ont mené loin ! Comme si, au ré-giment, l’important n’était pas d’arranger sa vie pour le mieux.
Il repassa une seconde fois devant Vaubourgeix et se dit : « Si j’avais voulu, pourtant ; » puis, une troisième fois et : « Si je voulais… » rectifia-t-il, agacé par ces mitaines qui bafouaient ses mains, rouges aussi, gonflées, douloureuses… Exactement leur existence comparative depuis qu’il s’était dérobé…
C’est maintenant que ses anciens scrupules lui parais-saient imbéciles ! La crainte des commérages, après le décès de la petite rue Marie-Thérèse, perdait toute valeur rue de Montivilliers. Et c’était son seul motif à rupture, somme toute. Au contraire, le désœuvrement des éternelles soirées de décembre, le danger des chasses en ville, et secrètement,
– 331 – peut-être, le point d’honneur suscité par les faveurs dont son successeur se targuait, tout lui conseillait un renouement. Tétrelle ne lui avait-il pas dit, d’ailleurs, qu’il serait bien ac-cueilli ? Son amour-propre et son égoïsme se concertaient pour l’assaut.
La marche, la marche salutaire, pondérant les délibéra-tions dans le cerveau dégagé, quand sonna la pause, léger, dispos, Favières se sentait prêt à jongler avec son fusil. Vau-bourgeix venait vers lui, la main, sa grosse main emmitou-flée, intentionnellement tendue, qui sait ! Le fourrier la serra, néanmoins, mais comme font les lutteurs avant de s’empoigner, car devant ce qu’il prenait pour un défi, sa der-nière hésitation cédait.
— Eh bien ! j’y retournerai, décida-t-il sur-le-champ.
Toute la matinée, ce projet le hanta. Mais son désir de réalisation immédiate se heurtait contre un obstacle qu’il n’avait pas, d’abord, envisagé.
Pour que la rencontre eût les effets qu’il en espérait, il fallait qu’il vît Généreuse seul à seule. Il était nécessaire d’éviter, non seulement Vaubourgeix et Tétrelle, mais encore Delphine ; et les renseignements sur leurs absences, à l’une et aux autres, lui manquaient absolument. Tout au plus pou-vait-il supposer que la fille faisait les livraisons à domicile, pendant que la mère gardait la boutique. Mais à quelle heure ? Quel jour ? Il n’avait pas le loisir de surveiller leurs mouvements.
— Bah ! j’ai bien tort d’être embarrassé pour si peu ! D’ailleurs, je n’ai pas le choix des moyens.
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Cette explication l’ayant satisfait, il traça, au crayon, en imitant soigneusement l’écriture bien connue de Tétrelle :
« Rendez-vous à cinq heures, ce soir, derrière la caserne de Strasbourg. M’est impossible d’aller plus loin : Consigné ! Réponse au porteur. »
Puis il établit la suscription : « Mlle Delphine Couturier, rue de Montivilliers, – urgent, » et par un dégourdi fit porter le billet sur le tantôt.
— Qu’est-ce qu’on vous a dit ? demanda Favières, quand le soldat revint.
— C’est entendu.
— À qui vous êtes-vous adressé ?
— À la plus petite, la moins âgée aussi. Elle m’a pris la lettre des mains, après que j’ai eu donné le nom. Elles étaient là toutes les deux.
À quatre heures et demie, Favières s’habilla, s’assura que Tétrelle jouait aux cartes avec Vaubourgeix en attendant le dîner, et, rassuré, s’en alla rue de Montivilliers.
La soirée avait commencé à quatre heures, brumale, rendant impossible toute reconnaissance à trois pas. Il sem-blait qu’on marchât dans un aquarium liséré de lumières lointaines suspendues à des frises insondables. Dans des rues silencieuses, de rares passants surgissaient et disparais-saient instantanément.
Il arriva devant la boutique, toujours déserte et noire, aperçut, au fond, l’éternel œil clignotant d’une bougie, sem-
– 333 – blable, à travers les rideaux et la cloison vitrée, aux feux du boulevard dans le brouillard. Il poussa la porte, la referma sur soi et ne bougea plus.
— Voilà ! cria Généreuse.
Presque aussitôt, en effet, elle parut, s’éclairant, le bras haut.
— C’est moi, on peut te parler ? dit doucement Favières.
— Ah ! bien, si je pensais te voir !…
Elle avait l’air modérément surpris, plutôt gênée, son chandelier d’une main, caressant la couverture d’une planche à repasser de sa paume libre.
— Oui, ce n’est pas moi que tu attendais, hein ? reprit-il.
Ils s’immobilisaient, face à face, mais les yeux fuyants, le regard perdu au-dessus d’eux.
— As-tu un moment à me donner ? demanda-t-il enfin.
Elle répondit :
— Sans doute, repoussée dans l’arrière-boutique par le pas qu’il fit vers elle, sans retirer les doigts de son ceinturon dont ses deux pouces encadraient la plaque.
La pièce, un trou, était étrécie encore par une table ronde, trois chaises, un fauteuil, le petit poêle de la rue Ma-rie-Thérèse et un garde-manger couvert d’une toile goudron-née, lequel avait été une cage à serins.
— Je voulais savoir si tu consentirais à blanchir mon linge, commença Favières, s’asseyant, tandis qu’elle demeu-
– 334 – rait debout devant lui. Ce n’est pas parce qu’il y a eu du froid entre nous…
— Oh ! certainement… dit-elle, occupée, par conte-nance, à piquer, du médius, des miettes de pain sur la table.
— Si j’hésitais, si, jusqu’ici, je ne t’ai rien envoyé… c’est que… j’avais peur de déplaire, sinon à toi… du moins à… quelqu’un capable de prendre ombrage d’une insistance…
— Tu as eu bien tort. Je n’ai pas le droit de refuser la clientèle, et lui-même, au contraire, a été étonné que tu ailles ailleurs que chez moi. Je commence… j’ai besoin qu’on m’amène du monde… Il a intérêt aussi à ce que je fasse mes affaires, maintenant.
Assagie, sans rancune, moins pour le rebuter que pour ne donner lieu à aucune équivoque, elle s’expliquait posé-ment, sincèrement.
— Alors… si je comprends bien, il t’épouserait ? dit Fa-vières, indisposé par cette franchise et par la chaleur du poêle qui lui rôtissait une jambe.
— Oui… et, à mon âge, je serais bête de ne pas accepter. Je viens d’avoir trente ans… L’idée nous est venue d’un petit commerce que je tiendrais pendant qu’il ferait son service à la caserne. Il contracterait un second rengagement ; nous se-rions très heureux. Faut songer un peu à l’avenir… Oh ! il sait… Mais quoi ? Delphine est élevée et le petit est à la charge de maman qui le gardera tant que je voudrai. Une oc-casion se présente… il est temps que j’en profite.
Elle s’était machinalement assise dans le grand fauteuil. Elle s’y abandonnait, amollie, les bras paresseux, les pom-mettes roses, dans la bercerie muette du feu ; elle s’oubliait à
– 335 – chantonner son rêve, en duo avec une active bouillotte dont la susurration tendre et familiale épousait son espoir de petit ménage paisible, fécond.
— Et, c’est pour quand… la noce ? interrogea Favières, acerbe et cuit.
— Oh ! l’année prochaine, à Paris, avec le changement de garnison, je ne pourrai m’installer véritablement qu’à ce moment-là. En attendant…
— En attendant, il te prend à l’essai, voilà.
Elle laissa tomber le propos, toute à ses projets, le buste renversé sur les genoux, si près du poêle que la bouillotte, maintenant, fredonnait à son oreille.
Favières recula jusqu’à la porte pour sortir, sans même dire adieu, comprenant l’inutilité d’insister. Au seuil, néan-moins, il s’arrêta, cherchant vaguement, dans un accès de méchanceté, sur quoi passer son dépit.
Et il ne vit qu’elle, si absorbée qu’elle semblait dormir.
Il l’atteignit, la redressa pour la recoucher au fond du fauteuil, militairement. Ce fut si prompt qu’elle ne se défen-dit même pas. Elle murmura seulement :
— La porte de la rue… le verrou…
Dehors, ensuite, Favières se résuma, exhala sa recon-naissance dans un cri d’indignation contre elle :
— C’est bien fait ! On n’est pas bête comme ça !
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