Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 7 sur 47

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Sous-Offs

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VI

 

 

Le trimestre réglé, les recrues dûment incorporées, brou-tant les chardons de l’instruction individuelle qui ne récla-mait pas encore l’emploi des cadres complets, les comp-tables « firent du lard » dans les compagnies.

Tétrelle et Favières passaient leurs soirées chez les Cou-turier, savouraient discrètement les délices d’une possession intermittente. En effet, la permission de dix heures, en se-maine, imposait à leurs désirs un assouvissement hebdoma-daire. Tous les jours et le dimanche même jusqu’à minuit, ils devaient partager « l’ordinaire » des clients, les sourires et les petits soins qui s’égaraient sur eux, autant par calcul commercial que pour donner le change aux curieux.

Mais le dimanche, à volets clos, la grand’mère couchée, les deux couples s’égayaient. C’était, le plus souvent, Del-phine qui se levait, éteignait le gaz, puis revenait tomber sur les genoux de Tétrelle. Dans la boutique, rayée transversa-lement par une lèche de lumière coulée de l’imposte, les amants confondus, compacts, s’agitaient : deux paquets tres-sautant comme de la volaille dans un sac.

Plus prompts, Favières et son fardeau s’immobilisaient les premiers. Par-dessus l’épaule de la femme, restée contre lui, le Parisien interrogeait la nuit, dans la direction de l’autre couple. Et la gymnastique muette et désordonnée de son camarade, vue ainsi, après aimer, lui semblait moins ridicule que navrante, moins grotesque qu’irrémédiablement triste. Un immense découragement tuait les velléités et les incita-tions ; il demeurait prostré, la tête dans le cou de Généreuse,

– 112 – les mains inactives, songeant à des courbatures, à l’inconfort de ces ébats, – ou bien à l’expédition d’une pièce, à quelque détail de métier rendant plus encombrant encore et plus dis-cord l’instrument qui continuait à vibrer entre ses bras.

Différent était Tétrelle, de moelles moins délicates et d’appétits consécutifs s’opposant aux refroidissements d’épiderme et de pensée.

— Ah çà ! il n’a pas bientôt fini, se disait Favières. Et, las des efforts de l’autre, il lui arrivait de crier :

— Attention ! et de séparer les deux acharnés en frottant une allumette.

Il leur était difficile, d’ailleurs, de prolonger le tête-à-tête.

— Maman ne s’endort jamais avant que Delphine soit montée, expliquait Généreuse. Un de ces soirs, elle nous surprendra.

Et, de soi-même, elle avait été au-devant d’une demande de Favières.

— Je ne puis te recevoir dans ma chambre. Il faut passer devant celle de maman… et elle a le sommeil si léger… Et puis nous couchons l’une au-dessus de l’autre… tu com-prends…

Il n’insista pas, détaché. Mais Tétrelle se révoltait :

— Ça n’est pas stupide de rentrer à une heure avec des permissions de la nuit !

Cet argument était le seul qui les touchât, mais pour des raisons qu’ils ne formulaient pas. En Tétrelle parlait l’homme

 

– 113 – irrassasié, tandis que le petit Favières, d’amour-propre cha-touilleux, ne pouvait admettre qu’on le supposât chaste et célibataire, quand ses collègues fréquentaient tous en ville.

Un dimanche de février, ils sortirent du café, une heure sonnant, particulièrement déçus. Une fausse alerte les avait jetés dehors, à peine rhabillés. Dans la rue Notre-Dame, dont ils rasaient les maisons, Tétrelle, cette fois, renforça les habi-tuelles doléances de son compagnon.

— Si on n’a même plus cette distraction complète !…

Ils se trouvèrent ridicules, au milieu du quai Duquesne, sous une petite pluie que le vent éparpillait et qui noyait le Pollet invisible, les isolait davantage dans l’insinuante brume de cette désolation londonienne.

Ils franchirent l’écluse, aperçurent tout à coup devant eux deux silhouettes connues.

— Hé ! Devouge !… Édeline !… cria Favières, pour qui cette rencontre des Parisiens devenait, en l’occurrence, une bonne fortune. Et quand il les eut rejoints, il ajouta :

— Vous rentrez ?

— Non, nous allons au 44, répondit Devouge ; venez donc, je vous présenterai.

— Tu as une permission de la nuit ?

— Tu sais bien que le commandant la refuse aux cabos ; mais je me suis arrangé avec le caporal de garde. Quant à Édeline, il veut être signalé.

Édeline avéra le propos :

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— Parfaitement. Vous savez que Court-Bouillon m’a fait appeler pour me féliciter de mon coup de savate au bouif de la 3e… Paraît qu’il a demandé pour moi les galons de 1 re classe… J’en ai soupé… Comme je ne peux pas les refu-ser carrément, je découche pour que ma nomination et ma cassation arrivent par le même courrier. Voilà !

— Tu ne nous avais pas dit que tu opérais au 44, obser-va gaiement Favières.

Devouge s’exclama :

— Vrai ? Oh ! je n’en fais pas mystère. Je n’ai encore trouvé que ça… D’ailleurs, j’emmène toujours un camarade pour tuer le temps en attendant que ma femme soit libre. Il ne faut pas être pressé, le dimanche ! Allons, venez-vous ?

Tétrelle et Favières se consultèrent du regard, et, simul-tanément, la pensée de tirer vengeance de leur déconvenue les décida :

— Après tout, nous ne sommes pas forcés de monter…

— Parbleu !

D’une enjambée, ils atteignirent le 44, maison à deux is-sues, l’une sur le quai de la Caserne, l’autre sur la rue des Maréchaux, construction toute semblable aux immeubles mi-toyens et que dénonçait seule l’hermétique façade à volets verts, presque décente cependant, avec son numéro normal et sa lanterne rouge de commissariat.

Devouge souleva le marteau ; on fit jouer de l’intérieur un judas grillé, et la porte s’ouvrit aussitôt.

— Ah ! c’est vous, monsieur Georges…

 

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De noir vêtue, haut boutonnée, d’une distinction de con-traste étudiée, la sous-maîtresse recevait les clients au seuil, afin de les diriger, soit à droite, sur le salon, soit à gauche, vers la salle commune où le rebut polletais et dieppois s’échauffait. Des femmes sur les genoux ou collées aux flancs, buvant, chantant et fumant, dans une atmosphère de luxure et d’ivresse, des soldats, des gens du port, des Italiens des chantiers, tous crasseux, musculeux et bestiasses, four-gonnaient, à mains d’assassins, dans les bouquets de chair avivés de couleurs criardes, dont leur saleté se fleurissait. D’énormes bras, autour des chopes, gardaient l’arrondis-sement en cerceaux noueux, contracté autour des tailles, et des lèvres baisaient à vide, comme ces masques sculptés qui vomissent les pluies.

Devouge et ses amis passèrent devant le comptoir suré-levé réservé à la sous-maîtresse, parcoururent l’étroit pas-sage ménagé entre deux rangées de petites tables basses, pourvues de bancs mobiles, et allèrent s’asseoir au fond, dans un angle que le frottement des têtes et des blouses avait huilé.

On vint tout de suite saluer Devouge : Succot, d’abord, le patron, athlétique et blafard ; puis « l’ami de Monsieur », un petit homme rose, frisé et râblé, dont la cravate en cœur groseillait. Tous deux avaient la poignée de main envelop-pante et cordiale. Puis défilèrent les femmes, pressées, ré-clamées ailleurs.

— Laure descend… Elle est occupée…

Devouge, alors, d’un ton léger, expliqua les êtres et les choses, fit les honneurs du lieu, en initié.

 

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— Succot a dû faire enfermer sa femme, devenue folle. C’est pourquoi il y a une sous-maîtresse. L’ami, le frisé, va tous les mois à Paris, pour le recrutement… C’est l’homme de confiance, très consulté…

Il s’attachait à leur faire comprendre la situation, en dé-gageait la philosophie : tout ce qui restait de l’ancien ménage à trois, subsistant, infirme, dans la reconnaissance et le sou-venir. Le seul portrait qu’on eût de la patronne, accroché dans la chambre de l’ami. Le matin, quelquefois, au bord du lit, les deux hommes s’attendrissaient sous l’image… C’est leur solide affection d’ailleurs, que la prospérité de la maison récompensait. Jamais de querelles ; la direction, la clientèle et le personnel vivant en parfaite intelligence… Une heu-reuse association de vues et de biceps…

Devouge parlait posément, les doigts dans sa mous-tache, la voix trop jolie, d’une douceur démentie par le re-gard cruel, incisif, despotique.

Favières, en l’écoutant, en se remémorant les confi-dences que la vie et le lieu d’origine communs rendent infail-libles au régiment, Favières retrouvait sous l’uniforme le ta-pissier roucouleur de romances, clouant et chantant, enfon-çant des pointes en glorifiant l’amour et le printemps. Membre d’un choral et d’une société de gymnastique de Mé-nilmontant, voué aux casquettes lycéennes et à la flanelle agrémentée de ce bétail à concours, il recevait cent sous de temps en temps, ses parents, des ouvriers chargés de famille, se gênant même pour s’extirper cette somme.

— Comment, tu étais là, petit homme ?

C’est Laure qui vient de descendre, de reconduire jusqu’à la porte un large dos de roulier. Une femme menue,

 

– 117 – vieille et laide, à couperose et à tendons ; et une fausse jeu-nesse de voix, d’œil, de geste, qui aggrave la ruine, la rend pitoyable, presque sympathique, comme la lutte de quelque chose qui va mourir.

— Ah ! si j’avais su… Attends…

Elle remonta, empressée, rapporta une demi-douzaine de cigares, sa réserve, la récolte des soirs derniers.

— Hein ! j’ai pensé à toi… C’est pas comme toi… As-tu pensé à moi, toi ?

Elle vit les autres sourire ; elle dit :

— N’est-ce pas, c’est bête ? Je ne suis plus une apprentie pourtant, et j’avais bien juré de ne jamais rien avoir pour un homme.

Elle le tenait par le cou, le regardait, dur, muet, les yeux loin d’elle.

À la fin, cependant, il se pencha vers son oreille, parla un moment, les dents serrées, par une habitude de tapissier détenant des clous dans sa bouche.

— Ah ! ce sont ces messieurs, s’écria la fille ; oui, je vais les présenter. Justement, elles n’ont personne ; elles vou-draient bien un petit homme comme toi, bien gentil… et qui les aimerait bien… Vrai, je fais des jalouses !

Elle disait cela d’une voix de noce, avec un retour de trois quarts vers Devouge, une attitude pâmée qui tendait les muscles du cou, ainsi que des cordages dans les démolitions.

Elle appela : — Pâquerette !… Camélia !… Venez donc…

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Les deux pensionnaires dérangèrent des tablées pour s’échapper, accourir. Et elles allaient immédiatement aux ga-lons, à Tétrelle et à Favières.

— Vous payez quelque chose ?

Ils s’exécutèrent, dévisageant les femmes, déjà assises entre eux : Camélia, la brune-spécimen, le numéro de choix de la maison, belle encore et jeune, à point ; Pâquerette, l’échantillon de l’opulence lardiforme, une nounou aux yeux de génisse, tantôt alanguie et fondante, tantôt gaie d’une gaieté de bébé monstrueux, ronronnant dans le vieux sein de la maternelle prostitution.

Elles se complétaient, l’une ferme et froide, l’autre moite et sentimentale, s’appelaient « ma sœur », marchaient les bras à la taille, les reins mobiles, comme des chevaux de brasseurs entre les brancards.

— Couchez donc ; vous aurez le temps de vous arranger. Faut voir si on se convient, n’est-ce pas ? avant de rien déci-der, conseilla Laure aux deux fourriers, en discussion avec les filles.

— Attendrons-nous ici longtemps encore ? demanda Fa-vières, curieux de Camélia, près d’accepter.

— Mais non ; nous soupons dans une demi-heure. Nous monterons vous installer d’abord.

Favières et Tétrelle s’entretinrent une minute, à voix basse : « Coucher… cent sous à la maison… et le reste. » Mais le Parisien répliqua :

— Bah ! nous avons la demi-ration de pain des permis-sionnaires… trois francs… Et puis tu es de semaine, toi, tu as le sucre et café, en surplus… Restons donc.

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Alors Pâquerette et Camélia, debout, crièrent à la sous-maîtresse :

— Madame Fanny, les deux petits fourriers couchent !…

Devouge, lui, ne couchait pas, faute de permission. Mais il jugeait adroit de faire endosser à Laure la responsabilité de l’obstacle, afin de garder barre sur elle.

Craintive, elle donnait des raisons :

— Pas fait assez la semaine dernière… Et puis, tu sais bien, le dimanche… c’est matin tout de suite… on ne profite pas.

Et comme il se fronçait, l’œil plus dur, elle ajouta :

— Là, ne te fâche pas… Viens demain, j’emprunterai à Camélia… Tu penses que je voudrais te recevoir tous les jours.

— Demain, pas possible… Je suis de garde mardi… J’ai tout mon fourbi à astiquer.

— Tu peux te faire aider…

— Oui, en payant.

Elle ne dit rien, se troussa, explora ses bas, sous la jarre-tière ; et quand il se leva, pour partir, elle l’accompagna, prit son bras, ouvrit une main qu’il abandonnait.

— Tu viendras maintenant, hein ?

Quelques consommateurs s’attardaient encore ; mais la sous-maîtresse avait quitté le comptoir, faisait sonner la re-cette au fond des poches de son tablier noir, d’un geste de commerçante cossue.

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— Montez toujours ; vous vous coucherez pendant que nous souperons, dirent les filles.

Tétrelle, Favières et Édeline se laissèrent emmener, après toutefois que Mme Fanny eut prélevé la part de la Mai-son.

Les deux fourriers s e ’ étant arrêtés au 2 étage, tandis qu’Édeline et sa femme s’engageaient dans l’escalier condui-sant à l’étage supérieur, Camélia et Pâquerette expliquèrent que les plus belles chambres se donnaient à l’ancienneté et qu’elles devaient à cette règle de demeurer sur le même pa-lier, porte à porte. Presque aussitôt, d’ailleurs, elles redes-cendirent en promettant de se hâter.

Tétrelle et Favières, restés seuls, examinèrent successi-vement les deux chambres pareilles, d’une nudité glaciale et minable : le lit, le canapé, une chaise et une petite table en bois blanc, pas même de toilette, deux planches superposées garnies de faïence éculée, toute la tripette de l’amour à treize, sur le carreau la simplicité exemplaire de l’école pro-fessionnelle.

— Qu’est-ce que tu lui donneras ? demanda tout à coup Tétrelle perplexe.

— Deux ou trois francs, je ne sais pas, répondit Favières, que la question surprenait.

Mais l’autre se récria :

— Deux francs, pas davantage… Cinq et deux, c’est sept francs, sans les consommations… Jamais le pain et le sucre et café ne me rapporteront sept francs ! Je serai obligé de mettre du mien.

— Bah ! on s’arrange toujours.

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Ils se déshabillèrent en voisinant, sans plaisir. Favières même, quand il fut couché, éclata. Le lit était atroce, à bords escarpés que le poids du jeune homme, glissé au fond, rap-prochait, transformait en piège à rats. Perdu, enseveli, une minute, le fourrier se débattit, se hissa, parvint à prendre po-sition sur une arête latérale qui lui laboura le dos.

— Je ne suis pas trop mal, moi, cria Tétrelle, d’une voix lointaine, qu’une chute coïncidente dans le ravin n’encolérait pas.

Enfin les femmes remontèrent, mâchant encore, dépiau-tant vaillamment des cuisses de coq. Puis elles se dévêtirent, lentement, avec des pauses partout, des arrêts devant le lit, toutes les fatigues et les hésitations de la corvée qui recom-mence, sans fin.

Soudain, Camélia prête l’oreille… Un, deux, trois coups de marteau… Et, par toute la maison, c’est un bruit de portes qui claquent, de reconnaissances à pieds nus, dans les cou-loirs, autour de la cage de l’escalier… Ensuite, une dégringo-lade, une descente affolée, en troupe, faisant songer à quelque irruption d’ennemis, la nuit, dans un poste avancé surpris en plein sommeil et cherchant, à tâtons, ses armes, pour se ruer sur l’envahisseur.

Le départ de Camélia avait été si brusque, que Favières, incapable de s’informer, de la retenir, resta un moment ahu-ri. Puis il comprit, et les draps entre lesquels il se retournait lui semblèrent mous, fripés, avec des plis, des enfoncements et des bosses comme la chair même de ces filles, leur épi-derme oublié là, odorant et moite, leur corps fait paillasse, aplati, usé, devenu un linge sous le fouloir masculin, gardant encore l’humidité des récentes lessives, comme le service de table des restaurants à prix fixe. Il grelotta, s’aperçut de la

– 122 – légèreté de la couverture, toute petite, montant à peine jusqu’aux cuisses, par économie d’étoffe et de temps.

La porte s’ouvrit, Tétrelle entra, en chemise, les jambes nues, point fâché :

— Nous ont-elles assez bien lâchés, dis ?

Alors Favières se leva à son tour ; ils se promenaient d’une chambre à l’autre, grotesques dans leurs courtes che-mises sans cols ni poignets, se caressant le râble, par conte-nance. Ils allèrent jusqu’à l’escalier, le long du couloir, sans savoir pourquoi, regardant les numéros des portes, dépaysés, à cent lieues de tout…

 

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— Trois heures déjà… Quelle nuit !…

— Oui, nous n’en aurons pas pour notre argent, constata sérieusement Tétrelle.

Tout désir tombait. Il prenait à Favières une envie de se rhabiller, de fuir. Mais il était retenu par la crainte du ridi-cule, la porte qu’il fallait se faire ouvrir, une rencontre pos-sible des femmes…

Ils revinrent dans la chambre de Camélia, s’assirent au bord du lit, les jambes pendantes, muets, dans le silence peuplé d’odeurs. Quand les filles rentrèrent, la demie de trois heures sonnant, ils se réveillèrent brusquement, étonnés de se trouver là. Puis les couples se séparèrent et il y eut, der-rière les portes, des explications légères, dans des baisers :

— Pas été longue, hein ? Ah ! je l’ai expédié, va !

À cinq heures moins un quart, Favières, qui n’avait pas dormi, alla frapper à la porte de Pâquerette. Il se fit indiquer par elle le numéro de la chambre où couchait Édeline et alla le réveiller aussi. Ensuite les trois amis quittèrent le 44, pen-dant que Camélia et « sa sœur », réunies malgré la défense formelle du patron, échangeaient leurs impressions avec un abandon de jeunes filles, après le bal.

Dehors, les militaires furent transis. L’haleine des bas-sins glaçait la nuit finissante et ils se sentaient, dans les moelles, le froid même qui les avait pincées, tout à l’heure, quand ils avaient rejeté les draps, au fond de la chambre nue.

Au coin de la rue du Pollet, un débitant enlevait ses vo-lets. Ils entrèrent prendre un petit sou, debout devant le comptoir. Enfin, tout proche, le clairon sonna le réveil, gail-lard et sans rhume.

 

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Favières se retourna, vint sur le seuil attendre que ses camarades eussent fini. Et la vie militaire, enfermée entre le 44 et la caserne, trahit un nouvel aspect, en une vision nette et concise. Deux prostitutions se partageaient le soldat, régu-lièrement, sans relâche. La Maison se couchait quand s’éveillait le Quartier ; l’alternance des services était combi-née à souhait pour l’hygiène et la récréation du serviteur de l’irréfragable Patrie. Une édilité complaisante avait même encouragé le voisinage des deux collèges, les jugeant incom-plets l’un sans l’autre, les rapprochant, rêvant une contiguïté d’édifices plus parfaite, comme si l’annexe et le corps princi-pal n’étaient pas suffisamment reliés par un pont de corvées communes, de végétation fraternelle, d’imbécillité harmo-nique. Le même clairon chantait pour tous ; seulement, l’extinction des feux signifiait au 44 : réveil, et la diane y marquait le crépuscule du trimage…

— Crois-tu qu’elle veut que je lui écrive ? dit Tétrelle, in-terrompant la rêverie de Favières.

— Moi aussi… mais plus souvent ! fit le Parisien d’un geste de résistance.

Quand ils passèrent au poste pour remettre leurs per-missions, les hommes de garde étaient debout, s’étiraient, des plis roses dans la peau, de la poussière des planches aux tempes, toute leur nuit d’étable sur la figure, comme les sous-officiers qui rentraient. Mais ceux-ci se sentaient en-viés, respirés, rapportant de la femme, comme des miettes de gâteau dans leurs poches secouées. C’était la première fois que les deux fourriers jouissaient de leur permission tout entière. Ils se redressèrent, dégageant une fierté novice ; une gloriole faraude. Ils en venaient, eux aussi ! Et dans les re-gards de pauvres chiens qui les escortaient, dans le court

 

– 125 – triomphe de leur lassitude physique, ils prirent du galon, se sentirent, une minute, supérieurs à leur grade.

— Bah ! on peut toujours écrire une fois… ça n’engage à rien, dit Tétrelle, déjà ébranlé.

— Oui… c’est peut-être amusant, déclara Favières.

Mais, comme ils se séparaient, Édeline parut, derrière eux.

— Ça y est ! Porté manquant ! L’adjudant m’envoie faire mon sac pour descendre à la boîte. Allons, c’est pas encore demain que je serai cabo… Mes galons, les v’là…

Et Édeline agitait une jarretière volée au 44, une jarre-tière large et longue, pareille à une cuissière de tambour.

 

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