Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 36 sur 47

Pages du PDF

Sous-Offs

Cloclo ................................................................................ 568

CLOCLO

 

 

Lorsque le bataillon venant de Rouen prit possession de la caserne du Pollet, évacuée la veille par le détachement qui rentrait au Havre, les sous-officiers trouvèrent dans leurs chambres, au fond des placards et des tiroirs, sur les tables ou épinglée au mur, une petite carte de publicité portant cet en-tête :

 

Café de l’Avenir.

ANTONIN CIRIEUL

Quai Duquesne.

 

Les marges et le dos de quelques-unes de ces cartes étaient salis de notes au crayon, appelant l’attention des mi-litaires sur l’établissement.

 

« Les sergents-majors et les adjudants recommandent à leurs successeurs le café de l’Avenir. – Allez chez Cirieul ! – Cirieul père, Cirieul mère, Cirieul fille… – Cloclo ! Vive Clo-clo !… Adieu Cloclo, oh ! oh ! oh !… »

 

Et les deux syllabes de ce nom, obstinément répété, fai-saient, en tombant des lèvres qui les épelaient, le bruit de deux grosses larmes de regret comique.

 

Le jour même de leur arrivée, dans l’après-midi, les sous-officiers furent priés, par lettre collective pour chaque grade, au punch que leur offrait le patron du café.

– 568 –

C’était l’estaminet de province, la salle étroite et basse avec ses deux rangées de petites tables de marbre mo-nopèdes, fixées au sol à si brève distance des banquettes garnies de velours rouge teigneux, que les consommateurs se trouvaient emprisonnés, le ventre barré, comme des babies au fond de leur chaise fermée.

La continuelle présence des Cirieul, que l’exiguïté du lo-cal obligeait à jeter une nappe sur un coin de table, aux heures des repas, créait, à la longue, une intimité quasi-familiale entre les habitués du café et les trois personnes qui l’exploitaient.

Et le courant sympathique glissait des êtres aux choses, au comptoir surélevé, encombré de fioles, où présidait Mme Cirieul, sous la protection d’une atroce allégorie : l’Ave-nir de la France.

Au mur, quatre tableaux plus petits retraçaient l’odyssée d’un officier de zouaves, en Afrique ; et l’on était définiti-vement conquis par deux chromos : l’enfant qui met de la bouillie dans son bas, composition si éminemment spiri-tuelle, qu’un peintre n’avait pu résister à la tentation de lui donner le rajeunissement d’une réédition, en remplaçant simplement le bas par une montre.

La réception des sous-officiers fut cordiale. Ils trouvè-rent charmants le père Cirieul, un petit gros homme à ventre en pointe et à côtelettes de maître d’hôtel, et sa femme, une personne posée, dont le comme il faut figé n’autorisait que les grâces fades s’harmonisant avec le commerce du sucre dans les petits plateaux, les attributions automatiques des patronnes accessibles.

Ce fut elle qui, vers 9 heures, dit à son mari :

 

– 569 –

— Clotilde peut servir le punch.

Alors il s’étonna, élevant la voix.

— Tiens ! c’est vrai, où donc est Clotilde ?

Il disparut une minute, ramena une grande jeune fille qu’il présenta d’un geste aimable pendant qu’elle s’avançait sans gêne, le regard franc, vers cette quinzaine d’hommes qui la dévisageaient curieusement. Et elle leur plut tout de suite, point jolie, les extrémités épaisses, la bouche affligée d’une denture ruinée de Normande, mais rachetant ces im-perfections par une chair à caprice, provocante, qu’offraient les yeux, les lèvres saignantes, et qui s’offrait elle-même, seins braqués, dans une révolte de jeunesse et de glorieuse santé.

Les sous-officiers restaient troublés…

Quand ils se retirèrent, vers dix heures, les Cirieul com-prirent que leur café était adopté.

— J’espère que nous nous reverrons, messieurs…

Et leur poignée de main un peu fébrile, leur rire de vail-lance, en s’en allant ; jusqu’à ce muet contentement crevant en d’expressives bourrades, tout cela les disait gagnés.

Ils le furent sans conteste lorsqu’ils eurent retrouvé, en rentrant, les cartes-réclame de leur hôte.

— Cloclo ?… Mais c’est leur fille !… Vous avez bien en-tendu ; ils l’appellent, eux, Clotilde…

Ce fut une joie, cette découverte. Ils chansonnaient la belle fille, amusés par ce nom de tendresse familière, cette réduplication de syllabes évoquant à miracle l’image des

 

– 570 – croissances jumelles, le bien-en-chair des insatiables amou-reuses.

Mais l’acclamation finale fut pour un sergent dont l’eu-phémisme de caserne, en matière de conclusion, traduisait la pensée de tous :

— Faudra tâcher de l’apprivoiser, c’t’ enfant !

Aussi bien les essais pratiqués, pendant deux mois, en ce sens, firent du café de l’Avenir le rendez-vous des sous-officiers du bataillon.

Les renseignements qu’ils avaient recueillis sur la jeune fille n’étaient pas de nature à les rebuter. Cent personnes, à Dieppe, rapportaient le départ en sourdine de Mlle Cirieul avec un petit sous-lieutenant de la fraction envoyée de Rouen pour tenir garnison au Pollet. L’officier, sachant bien qu’il serait promu lieutenant pendant le congé d’un mois qu’il avait sollicité, renvoyait, en effet, Clotilde à ses parents, tout simplement, lorsque l’ordre de rejoindre son nouveau corps lui était signifié.

L’aventure avait transpiré, malgré le soin que prenaient les parents d’inventer une histoire expliquant l’absence de leur enfant. Et les sous-officiers, devinant là une succession ouverte, ce culte pour la culotte rouge auquel semblent vouées les filles qui, de prime abord, y ont sacrifié, adjudants et sergents-majors prirent l’habitude d’aller « à l’Avenir », comme ils disaient laconiquement.

Et Clotilde était devenue Cloclo, dans les chambres des gradés, bien que son attitude, vis-à-vis des candidats qu’elle enflammait, ne permît pas aux conjectures de s’égarer sur aucun d’entre eux.

 

– 571 –

Tout cela, le nouveau bataillon le sut vaguement ; et ces demi-révélations, le dévergondage quasi énigmatique de cette fille à qui l’on ne pouvait donner positivement plus d’un amant, – ces piquantes incertitudes firent plutôt la gloire de l’établissement qu’une réputation de plaisirs carré-ment offerts et de complaisances faciles.

L’accueil était décent, ne variait pas. À l’heure où les sous-officiers arrivaient, les Cirieul terminaient leur repas. Ils avaient un sourire engageant, le père des poignées de main à revendre, comme au théâtre, après chaque tirade. Tandis que sa fille servait, il allait prendre au râtelier les pipes de ces messieurs, – une attention dont il savait doubler le prix en introduisant lui-même, tous les soirs, un fétu dans les tuyaux que d’épais jus obstruaient.

Ah ! dame, ils pouvaient le répéter, sa femme et lui : l’estaminet, tel qu’ils le comprenaient, tel qu’ils s’efforçaient d’aménager le leur, c’était le second chez soi, un refuge hors de la caserne, un coin de tranquillité où l’on put faire sa par-tie et fumer en causant.

Et les travaux d’aiguille auxquels se livraient les deux femmes, dès que la table était desservie, ces travaux ne les empêchaient pas de jeter dans la conversation une re-marque, une question, un mot. Peu à peu, Mme Cirieul s’insi-nuait, se faisait maman, pénétrait dans la vie des gens, son-dait leur caractère, leurs goûts, leurs habitudes, les confes-sait avec des réticences d’excuse, des gronderies qui allaient au fond des absences, en scrutaient le motif.

— On a encore été consigné… On n’est donc pas sage ?… Nous le disions, Clotilde et moi, il y a huit jours qu’on ne vous a vu.

– 572 –

Et encore :

— Nous ne vous avons rien fait, n’est-ce pas ? Le père vous croyait fâché.

Les naïfs ronronnaient, se frottaient contre ces remon-trances à voix câline, jouissaient d’une situation équivoque qui devait, croyaient-ils, donner d’eux une crâne opinion à Cloclo.

Car ils venaient uniquement pour elle, déployant ces grâces de merlan faraud qui trahissent la balourdise origi-nelle du rural mal dégauchi, avec ses callosités, sa forte odeur de terroir, opiniâtres sous le vernis d’élégance louche et l’arôme violent des basses eaux de toilette.

La jeune fille, toujours souriante, sans préférence no-table, se prêtait aux mille jeux qu’imaginaient ses adorateurs pour lui faire leur cour. C’étaient d’oiseuses demandes, dans un sourire, des frôlements, des galanteries étranglées… Les plus hardis se risquaient à réclamer à Cloclo une épingle à cheveux pour débourrer leur pipe, ou bien une allumette qu’elle enflammait, puis tenait un moment au-dessus de sa tête, d’un mouvement qui remontait le sein, tendait l’étoffe.

Les soirées coulaient ainsi, dans une paix fade, toutes les mêmes.

Des défections, cependant, furent enregistrées.

Quelques sergents et fourriers, gênés par la présence des adjudants, se mettaient en quête de maisons plus drôles, où leur gaieté pût sonner librement.

Maintenant, le cercle d’habitués se resserrait ; ils n’étaient plus que sept ou huit fidèles, deux notamment, le sergent-major Lombard et l’adjudant Durieu, de la 4e com-

– 573 – pagnie, – des chauds-de-la-pince, disaient les camarades, – de braves garçons, affirmait Mme Cirieul, touchée de leur as-siduité.

 

C’étaient deux blonds. Mince, la moustache peu fournie et frisottante, les yeux d’un gris qui s’effarait, tournait au bleu vague sous les avanies de métier, Durieu avait une de ces têtes insignifiantes qui plaisent aux filles. L’ancien gar-çon coiffeur bestiasse, le joli homme, le gradé cassant, s’étaient fondus en un type unique résumant dix années de caserne, les dernières comptant double, gâchées par les be-sognes ingrates de ce pion dans la Compagnie, – l’adjudant.

 

Durieu, touchant au terme de son premier rengagement, classé passablement à la suite des examens qu’il avait dû su-bir, attendait sa nomination à l’un des emplois civils concé-dés par l’État aux anciens sous-officiers.

 

Petit, trapu, tout jeune, à la coule, suivant l’expression consacrée au régiment, Lombard, sergent-major au bout de deux ans de service à peine, zutait la corvée obligatoire et criait : la classe ! Franc-Comtois, mais ayant fait un long stage dans une banque de Paris, il amusait ses camarades par une fantaisie toujours en éveil, une habitude de jouer tout ce qu’il racontait, parodiant ses chefs, leurs tics, leurs gestes, leurs inflexions de voix, avec une drôlerie de rendu qui cha-touillait. Mme Cirieul l’aimait surtout à cause de la clientèle qu’il entraînait ou retenait, tandis que l’intérêt qu’elle témoi-gnait à Durieu, plus réservé, semblait servir d’autres visées.

 

Quand il venait seul, doucement, ponctuant ses ques-tions de biais d’un regard rapide par-dessus son ouvrage, elle pesait l’homme.

– 574 –

— Comme ça, vous abandonnez le métier, monsieur Du-rieu ?

— Oui, madame.

— Aussi combien de fois ai-je répété à ma fille, – elle peut le dire, – ce garçon-là ne restera pas ici.

Si, d’aventure, la situation qui est faite au sous-officier rengagé, à son départ, paraissait intriguer un habitué du café, Mme Cirieul amenait adroitement l’adjudant à se rabâcher, à l’édifier de façon précise, en débrouillant enfin, pour elle per-sonnellement, l’écheveau des lois qui régissent la matière : Loi du 27 juillet 1872 ; loi du 24 juillet 1873 ; décret du 28 octobre 1874 ; circulaire du 27 avril 1875 ; loi du 23 juillet 1881, etc…

— N’est-ce pas, monsieur Durieu ?… Il vous est permis d’attendre au régiment l’emploi que vous avez sollicité…

— Un an au plus, à compter du jour de ma libération, et en qualité de commissionné, oui, madame.

— C’est la Guerre ou l’Intérieur, que vous avez deman-dé, je crois.

— En raison des vacances qui se sont produites dans ces départements, oui ; j’attends toujours la solution que mon numéro de classement me faisait espérer plus prompte.

— C’est vrai ; mais vous n’êtes point trop à plaindre en-core : la solde et… l’argent que peuvent vous envoyer vos parents…

Elle en arrivait là, toujours, arrachant à Durieu, par échappées, des confidences sur sa famille, des cultivateurs,

 

– 575 – sans doute aisés, qui exploitaient une ferme aux environs de la Ferté-sous-Jouarre.

L’adjudant, cependant, ne s’expliquait pas carrément, souriait avec des protestations minaudières, flatté, au fond, de ce doute qu’aiment à susciter, chez un étranger, les gens d’humble extraction.

— Il est « bien de chez lui », conclut Mme Cirieul, en un langage provincial où le culte secret de la Normande corro-borait les rêves de la mère.

Ce fut alors que, sur une base d’opérations définiti-vement arrêtée, le siège du sous-officier commença.

Il venait, maintenant, régulièrement tous les soirs, res-tait le dernier, jusqu’à la fermeture du café.

Le hasard lui ménageait avec Cloclo des tête-à-tête de quelques minutes, dont il se contentait, hésitant à en tirer une jouissance de souvenir fondée sur de réelles privautés. De sa place, choisie exprès à droite du comptoir où se tenait la jeune fille, il se donnait l’illusion d’une intimité désirée, en de courts colloques banals où, dans le murmure des voix baissées, la conversation tombait au chuchotement.

Il la dévisageait brutalement, semblait demander à la belle tranquillité de cette chair saine le mot de la fuite avec le sous-lieutenant ; et, certains soirs, il en arrivait à ranger parmi les potins de petite ville cette constatation du goût qu’aurait montré la jeune fille pour la culotte rouge et le ga-lon d’or.

En soi, cependant, très profondément dominait quelque-fois le désir d’une certitude encourageant son espoir par le précédent qu’elle eût établi.

 

– 576 –

Les plaisanteries des camarades, quittant le café osten-siblement, vers neuf heures, devenaient pénibles.

Durieu, à sa rentrée à la caserne, était harcelé de ques-tions.

— Ça va-t-il ?… Où en es-tu ?… Faut pas être pressé !…

Il devinait, sous cet intérêt narquois qu’on lui témoi-gnait, le dépit, l’envie sourde, une gageure peut-être, incitant seule les sous-officiers à le suivre au café pour l’observer et régler leur conduite sur l’issue qu’aurait l’aventure.

Brusquement il se déclara. Pendant une absence des pa-rents, un soir, il jeta une lettre d’aveu sur les genoux de la jeune fille…

 

– 577 –

Elle serra le papier sans émotion apparente.

Le lendemain, il la trouvait souriante, sans un regard discret d’entente devant sa gêne, son hésitation inquiète.

Mais le dimanche suivant, à l’heure de l’absinthe, comme il s’était attardé à causer :

— Voulez-vous dîner avec nous, monsieur Durieu ? dit rondement le père Cirieul.

Et avant qu’il eût accepté :

— Mets un couvert de plus, petite ; M. l’adjudant est des nôtres.

Quelques jours après il conduisit « ces dames » au théâtre où quelque troupe de passage donnait une représen-tation.

Alors, il fut de la maison. En ces côte-à-côte de quelques heures, Clotilde et Durieu consommaient une prise de pos-session morale qui est comme la préface explicative d’aban-dons plus complets.

En dehors des considérations qu’appréciaient spéciale-ment ses parents, l’adjudant ne déplaisait pas à Clotilde, dis-posée même à prendre pour de la distinction cette raideur dans des poses affectées que conservent longtemps au régi-ment les ruraux galonnés.

Quant à Durieu, jugeant inutile d’envisager les consé-quences de l’acte prémédité, il en venait à glisser sur le pas-sé de Cloclo, comme sur quelque chose de peu propre, peut-être, mais avec le léger soupir de l’homme à qui le faux pas évité rend plus douce la conversation de son équilibre…

 

– 578 –

Il triomphait, d’ailleurs, pleinement. Sous une réserve transparente dont des bouffées d’infatuation soulevaient le voile léger, ses camarades croyaient voir la fin du siège et désertaient le café où rien ne les attirait plus.

Durieu dînait là souvent, le dimanche, à côté de la jeune fille. Et il semblait, maintenant, que l’atmosphère s’alourdît autour d’eux, séchant leurs lèvres, brûlant leurs yeux, faisant vaciller leur langue, dans l’intensité magnétique des fluides oppressifs. Devant cette chair évidemment révolutionnée, ses sens s’énervaient, comme devant la foule menaçante, une troupe à qui l’on a défendu de tirer. Le café fermé, quand il s’en allait, l’adjudant devait courir vers la plage, y choir dans des amours plus faciles, la peur d’une indiscrétion et le souci de sa dignité, dans l’ordre hiérarchique, lui rendant inaccessible le 44, l’unique maison où défilait, comme à une contre-visite de santé, toute la garnison.

Vint le bal de la mi-carême où Durieu conduisit Clotilde. Le père Cirieul, qui les avait accompagnés, quitta seul le théâtre, pour aller aider sa femme à préparer la collation qu’il servait à quelques personnes, après le bal. L’adjudant devait ramener sa compagne. Et comme ils revenaient, sans se parler, Durieu abandonna tout à coup ce côté de la rue Aguado où de grands hôtels dressent leurs façades d’hiver endormies et comme conservées dans les brises salines. La jeune fille s’était laissé entraîner ; il y avait entre eux comme un pacte tacite que ratifiaient la nuit épaissie sur la mer pla-cide et les vagues expirant à petits bruits d’une monotonie suggestive.

Le gazon traversé, ils abordèrent le galet, marchant droit devant eux, vers le flot. Mais elle trébuchait, les pieds bles-sés dans ses souliers de bal ; il dut la soutenir. Puis, brus-

– 579 – quement, ils s’arrêtèrent ; et dans cette ombre qui tombait sur la mer, comme du silence sur quelque chose d’énorme ronflant doucement, ils ne trouvèrent rien que ces niaiseries :

— Quelle belle nuit !

— Comme tout est calme !

Elle s’était baissée, un pied à moitié déchaussé. Tout de suite il s’offrit à la servir, quitta son bras, ploya un genou. Et ils étaient courbés tous les deux, le képi de l’adjudant effleu-ré par la poitrine de la jeune fille penchée sur lui. Alors, sans brutalité, embrassant ses jambes, il l’assit sur le galet, se coucha sur elle, subitement docile, comme s’ils eussent con-sommé une chute convenue, conseillée par les étreintes du bal, l’offre de la chair palpitant à fleur de doigts.

 

– 580 –

Quand ils se relevèrent, un bruit de cailloux dégringolant au-dessous d’eux les rendit perplexes.

Un couple, qui semblait roulé dans la vague, tant il en était près, un couple également dérangé, sans doute, faisait le geste de se rajuster, s’éloignait dans une direction oblique.

Et, en remontant, dans un dos qui se balançait sur la plage, bonhomme, Durieu reconnaissait un vieux dont c’était l’habitude de venir là, supputer les aubaines des filles à qui la grève prête son lit et sa chambre immense à ciel ouvert.

Cette capitulation et la suite ordinaire que lui donnèrent les jeunes gens, à de rares intervalles et dans des conditions d’inconfort identiques, les abandons furtifs, le plus souvent en face de l’église du Pollet, parmi les mailles inextricables des filets de pêche séchant là comme des hamacs détendus ; ces collations charnelles, mieux qu’une possession disputée, empaumèrent l’adjudant. Son désir tourna à l’obsession. Mais toutes ses combinaisons avortaient. Il était impossible à Clotilde de découcher et, même, il lui coûtait de recourir au prétexte qu’elle avait trouvé pour rejoindre Durieu, à la nuit tombée : une visite à son oncle le douanier, demeurant au Pollet.

Quand il n’était pas au café, maintenant, l’adjudant, dé-sœuvré, presque machinalement, retournait à ces petits soins que prennent de leur personne les sous-officiers, en caserne. Comme en son temps de noviciat dans le grade, il passait des heures, le nez contre une glace, à se compter les poils ex-trêmes de la moustache, à rectifier une bouclette de cheveux, à se pincer le nez pour en extirper les tannes.

Des dents il sautait aux ongles qu’il ponçait, avec ce re-gard perdu d’où toute pensée s’absente, ces yeux ouverts

 

– 581 – pour rien, comme les croisées d’une chambre vide. Puis in-tervenaient la parfumerie de bazar, les odeurs violentes dans le mouchoir, les cosmétiques et les dentifrices. Cette coquet-terie de joli homme achevait d’accréditer les bruits qui circu-laient en douceur, la bonne fortune de Durieu étant plutôt pressentie que connue.

Chez la papetière de la rue de Paris, centre de rensei-gnements adopté par les sergents-majors, ceux-ci papo-taient, confessaient la vieille femme. Malicieusement, en la quittant, ils allaient prendre un bock à « l’Avenir » pour em-bêter Durieu qu’on trouvait blotti contre le comptoir, dans les jupes de Cloclo.

Le jeu, de part et d’autre, durait depuis trois mois, quand, un matin, l’adjudant reçut de sa maîtresse un mot griffonné en hâte disant ceci :

« Je suis grosse, maman sait tout… Viens, il le faut. »

Il passa une journée terrible, à se demander s’il se ren-drait à cette injonction, ou s’il en ferait un motif à rupture. Mais le souvenir d’idiotes lectures lui représenta le père ven-geur, de pathétiques scènes dont ses camarades s’appli-queraient à lui faire porter le ridicule ou l’odieux.

À la vérité, il ne s’arrêtait pas davantage à l’examen des conséquences qu’entraînerait sa démarche auprès des Ci-rieul. En cédant, il s’abandonnait tout entier à la tyrannie de l’accoutumance dressant au bout de ses soirées, au cas d’une séparation, l’énorme interrogation de l’emploi du temps.

L’impossibilité d’aller ailleurs qu’à ce café, tout d’un coup comprise, imposait l’aphorisme du philosophe : toute habitude supprimée cause un sentiment pénible.

 

– 582 –

Le soir donc, décidé, il refit son pèlerinage journalier. Devant l’établissement, cependant, il passait plusieurs fois, épiant à travers les rideaux de grosse mousseline, d’indis-tincts visages d’expression fruste. À la fin, il ouvrit la porte sèchement, entra.

Il semblait qu’aucun événement n’eût troublé la paix de l’établissement. Mme Cirieul était au comptoir ; Clotilde cou-sait auprès et un peu au-dessous de sa mère ; le patron lisait, à une table, la tête dans les poings. Et du même bonjour ai-mable, tous saluèrent le jeune homme qui se dirigea gau-chement vers les deux femmes, plus gêné par cet accueil que par la réception froncée qu’il avait redoutée.

— Ah ! c’est bien… murmura Cirieul, la poignée de main attendrie.

— Gentil à vous, dit la mère.

Et Clotilde aussi le remerciait, – des yeux.

Alors, tout à fait déconcerté, il balbutia, lâche devant cette ovation discrète et imprévue.

— Y a-t-il de la lumière, là-haut ? demanda le père Ci-rieul.

Sur la réponse affirmative de sa femme, il fit un signe à Durieu, prononça gaillardement :

— Je vais vous montrer le chemin ; tenez bien la rampe.

L’entretien d’une heure qu’il eut avec le bonhomme, l’adjudant ne le rapporta jamais, mais comme, redescendu, il allait prendre congé de ces dames, avec un geste d’hésitation compassée :

 

– 583 –

— Allons !… embrassez votre femme ! s’écria Cirieul en le poussant vers Clotilde, d’une claque retentissante sur les épaules.

Lorsque la jeune fille se fut, à son tour, retirée, dans le café où ils restaient seuls, les sages parents se regardèrent une minute, profondément, sans un mot.

Puis, sans lâcher sa pipe, brusquement, le patron se dé-boutonna.

— Ben, vrai ! moins dur que je ne l’aurais cru, oui ! Il a tout de suite compris… C’est que, dame ! après la chose,… que t’a contée la petite et que tu m’as redite ; après ça, je lui ai montré le tort qu’il a causé à l’établissement. Pac’ que, y a pas, il a fait ensauver tous ses camarades, hein ? ça se voit… Ah ! je n’ai rien mâché : – « C’est une maison foutue et il ne faut pas vous imaginer que ce mariage, imposé par les con-venances, est favorable à nos intérêts ; c’est pas quand la pe-tite ne sera plus là que le monde nous reviendra, oh ! sûr que non ! »

— me Il est certain qu ’ une jeunesse, … appuya M Cirieul.

Alors il reprit, posément :

— Voilà. Nous serons forcés de prendre une servante… un peu avenante, pas vrai ? N’en manque pas à qui la propo-sition conviendra.

Et, après une pause, il conclut :

— Ça coûtera ce que ça coûtera ; faut savoir faire des sacrifices !

Le lendemain, la nouvelle du mariage fut répandue. Du-rieu ne la démentit pas, cette netteté de décision brisant ses

– 584 – dernières et secrètes résistances. Même, tout de suite, bra-vement, s’étant ouvert de ses projets à la cantine des adju-dants, il combattit l’ironie dont ceux-ci enveloppaient leurs compliments, en jouant la préméditation, en exposant un plan conçu après coup.

Dans quelques mois il allait être libre. S’il ajoutait aux appointements – 2,100 francs environ – que promettait le Ministère, la dot de sa femme et les 2,000 francs de première mise qu’il toucherait en quittant le régiment, mon Dieu ! ils pourraient vivre. – Et puis, n’aurait-il pas toujours fallu en venir là ?

Il répondait encore, mais à part soi, aux objections plus sérieuses que soulevait le passé de Cloclo. Était-ce vrai, point exagéré au moins, ce qu’on disait ?

Mais la jeune fille avait été d’elle-même au-devant des explications qu’il se croyait le droit de lui demander.

— Vous ne connaissez donc pas la province ?… Le ha-sard fait que je vais passer quelques semaines de vacances chez une de mes tantes, à Paris, et que mon départ coïncide avec celui d’un jeune sous-lieutenant qui venait quelquefois à « l’Avenir ». Naturellement, on a prétendu qu’il m’avait en-levée… Ah ! quand on tient un établissement fréquenté par la troupe, on a sa réputation faite !

Pourquoi n’aurait-elle pas eu raison ?

Mais la capitulation de Durieu avait un fond de lâcheté plus humain encore. Après tout, il quittait Dieppe, Dieppe et le bataillon ; il emmenait sa femme à Paris où, sans doute, ne la suivraient pas ces commérages. Il en arrivait à subordon-ner son oubli personnel à l’ignorance d’autrui.

 

– 585 –

Le mariage fut célébré au printemps. Les adjudants du bataillon de Durieu et deux sergents-majors rengagés furent seuls invités, en dehors de la famille des conjoints.

Le chef de bataillon, commandant le détachement, s’était montré charmant, descendait même à une discrète complicité, pour aplanir certaines difficultés que créaient les garanties dotales et la moralité de la future.

Pressés par leur fils, les Durieu, de la Ferté-sous-Jouarre, étaient venus, mais sans entrain, comme à une corvée.

Ils avaient dû confier leur maison à des voisins, pour la première fois de leur vie, et on les sentait impatients de re-tourner là-bas, ravagés d’ennui muet, avares de gestes, en vrais paysans qui n’en savent d’autres que ceux du labeur journalier.

Ce fut, pour ces gens, deux jours d’accablement mortel. Ils imaginaient le logis à sac, la basse-cour, cette basse-cour pour laquelle ils avaient une grosse tendresse d’éleveurs, ruinée, les bêtes mortes de faim ou massacrées. La blouse raide et la casquette neuve du père, le petit bonnet et le ca-raco de la mère traversaient indifféremment la noce, sans se quitter. Les brises d’avril jouaient dans ces vêtements légers, y mettaient de grotesques bosses, arrondissaient des dos co-lères et bourrus, niant cette mer dont la nouveauté les fâ-chait.

Ils avaient cru comprendre que les Cirieul ne servaient à leur gendre que la rente de la dot de Clotilde, invoquant l’embarras des commerçants dont la fortune réside toute en leur établissement ; – la méfiance des parents de Durieu s’ac-crut. Et ils la témoignaient ouvertement, s’attablaient dans le

– 586 – café, sans rien prendre, comptant les clients, du regard, prê-tant l’oreille à des craquements…

Les deux familles s’étudièrent ainsi obliquement, hos-tiles au fond.

Raffinant jusqu’à l’affront sur cette étroite probité qui consiste, chez la plupart des paysans, à ne rien devoir à per-sonne, les Durieu, n’osant demander le prix de la chambre qu’on leur avait offerte, dormirent sur des chaises et laissè-rent intactes les bougies.

Le soir de la noce seulement, ils consentirent à se mettre à table et à dîner… Ils payaient. Le lendemain matin, on ne les trouva plus dans leur chambre. Ils étaient partis au petit jour, sans qu’on les entendît. Durieu, contrarié, n’avoua pas qu’ils avaient pris congé de lui la veille, au moment où il cherchait sa femme pour l’emmener.

L’été fut charmant. Le ciel avait pour la mer des caresses changeantes. Le soleil décristallisait les grands hôtels de la plage qui ouvraient toutes grandes leurs fenêtres, en réponse au salut des petites voiles dansant doucement sur les vagues, comme des mouchoirs qu’on agite au loin.

Durieu ayant obtenu l’autorisation de ne pas loger à la caserne, avait loué deux petites pièces à Neuville, mais avec une idée de provisoire que son installation sommaire ratifia.

Les Cirieul, en sacrifiant le choix d’un gendre au désir de marier promptement leur fille, furent heureux que celle-ci leur fournît l’excuse d’une inclination qui semblait réci-proque.

Chez Clotilde pourtant, ce sentiment peu complexe ne discernait pas l’amant du mari. C’était le simple coup de

 

– 587 – cœur d’une fille affirmant la suprême bêtise d’un sexe pour qui le prestige de l’uniforme c’est ceci : un sourire d’acrobate en maillot, de la musique et de belles cuisses.

Quand l’uniforme comporte les bottes et la monture, il y a prestige et demi.

Pour qu’elle fît litière des félicités inhérentes à cette re-présentation, il ne fallait rien moins que la nomination de son mari au Ministère, dans ce Paris où elle avait passé un mois inoubliable, lors de son réel enlèvement.

L’homme qui, coup sur coup, troublait ainsi, même in-consciemment, le fond instinctif de sa nature, cet homme avait accès dans sa vie.

Présentement elle jouissait pleinement des avantages que conférait à Durieu sa situation au régiment.

C’était une joie neuve encore, celle du salut aux galons de l’adjudant, quand il se promenait au bras de sa femme ; les officiers mêmes s’inclinaient légèrement, avec une poli-tesse qui compensait la soumission du geste préventif de l’inférieur.

Dans son ménage, en dehors du milieu rationnel, il flat-tait encore la coquetterie, les goûts ravalés de Cloclo, par le contraste de l’uniforme et de l’intérieur presque rustique où il l’étalait. Des histoires de caserne aussi, sur lesquelles il re-venait volontiers, l’après-dîner, requéraient la jeune femme.

Enfin, des soirs, ils rompaient la monotonie du tête-à-tête en allant passer une heure ou deux au café, chez leurs parents.

Ils remontaient à Neuville par la côte, doucement, s’ar-rêtant tout à coup, pour reprendre haleine, comme deux

– 588 – amoureux, dans l’ombre, se cherchant des lèvres. Clotilde se traînait, alanguie, près d’accoucher. Et elle s’asseyait sou-vent, par terre, à des places fixes, marquées par l’habitude, en l’étroit chemin. Il restait alors planté devant elle, grattant le sol du bout de son fourreau ou chantonnant aux étoiles… En bas, à la caserne du Pollet, un clairon sonnait l’appel de 9 heures.

L’été s’écoula ainsi. Durieu, depuis le mois de juillet, n’appartenait plus au corps qu’à titre de commissionné, en attendant sa nomination au Ministère. L’attitude modifiée de ses collègues à son égard lui rendait supportable cette situa-tion transitoire.

Ce mariage, accueilli d’abord avec une sourde malignité, semblait maintenant tout naturel. Mme Durieu n’était restée Cloclo que pour quelques sous-officiers, quand ils avaient bu ou qu’une punition de l’adjudant les excitait contre lui.

Même, les sergents-majors avaient repris le chemin de « l’Avenir », où une petite bonne ragote les attirait à nou-veau.

Clotilde relevait à peine de couches lorsqu’un matin, le vaguemestre remit à son mari un pli officiel qui l’atterra.

On lui faisait savoir de la Division que, en raison du petit nombre de vacances signalées dans les départements où il avait désiré être admis, et pour parer aux mécomptes d’une attente indéfiniment prolongée, il était invité à choisir le Mi-nistère de la Guerre ! On ne déterminait pas l’époque de sa nomination, cependant. Et sa réponse devait parvenir à Rouen dans les 24 heures.

On tint conseil chez les Cirieul. Le cas était délicat. Les émoluments attribués à l’emploi qu’on lui offrait n’excé-

– 589 – daient pas 1,800 francs, si même ils atteignaient ce chiffre ; cela, l’adjudant le savait. La vie à Paris, dans ces conditions, devenait pénible. L’enfant accaparait Clotilde qui, d’ailleurs, n’avait point de profession manuelle. Mais là n’était pas en-core la majeure inquiétude. Les sautes fantaisistes des fa-meux numéros de classement assignaient une date aléatoire à son appel à Paris. On pourrait se demander, à l’expiration du délai accordé par la loi aux postulants, quelles seraient les ressources du ménage. Cette considération dernière eut rai-son des hésitations de la famille.

La semaine suivante, Durieu demanda l’autorisation de contracter un nouveau rengagement de cinq années.

Maintenant, autant pour se rassurer que pour convaincre sa femme, qu’il sentait imparfaitement gagnée, l’adjudant commentait sa résolution, s’efforçait de lui découvrir de no-tables motifs.

— Mon Dieu ! ce qui m’a surtout décidé, disait-il, c’est le départ du régiment pour Paris, au mois de septembre… La différence de solde est sensible ; et puis, comme il ne faut pas parler de l’indemnité de logement, dérisoire, je me fais fort de trouver, au quartier, un coin où nous caser, Clotilde et moi.

Il restait muet sur l’appoint ordinairement apporté au sous-officier libéré ou se mariant, par la prime de rengage-ment dont l’État abandonne alors le dépôt, – deux mille francs qu’avaient absorbés les frais de noce, de vieilles dettes de cantine, de fournisseurs… Et il ne devait pas compter da-vantage sur la deuxième mise d’entretien, cinq cents francs qui lui seraient nécessaires pour se vêtir à neuf, assurer son déplacement, son installation à Paris.

– 590 –

Même, il calculait qu’il pourrait disposer d’à peine deux cents francs lorsque le tailleur serait payé.

Pourtant, avec de l’économie, la rente de la dot de sa femme, on vivrait. Dans un avenir encore éloigné, il trouvait l’emploi de cette dot : ce serait le cautionnement que doivent fournir les vieux sous-officiers désireux de finir au fond d’une province, dans une perception de troisième ordre.

Pendant deux mois, ce fut un thème de conversation, la situation envisagée différemment, présentée sous tous ses aspects, tournant à l’obsession, l’obsession de la médiocrité prévue, inéluctable. C’était le sou coupé en quatre, les labo-rieux profits de l’ancien sergent-major, additionnés.

— Alors ça vous fera ? interrogeait Mme Cirieul.

Durieu, interpellé, dépouillait la solde, sur le marbre d’une des tables du café.

— D’une part, 2 fr. 57, n’est-ce pas ? Cinquante centimes de haute paie ; trente centimes environ d’indemnité de viande ; enfin les 75 centimes d’indemnité de résidence… At-tendez ! cinq et sept… douze ; six, onze, quatorze, vingt et un,… retiens deux… et deux quatre… quatre francs douze… Mettons 125 francs par mois, hein ? Maintenant nous avons le logement, le chauffage, – insuffisant, le chauffage, – mais toujours cela ! C’est comme pour la viande ; mon sergent-major s’arrangera avec le boucher qui nous la fournira au prix que la paie la troupe… Ça se fait, vous savez…

Il descendait à de plus infimes détails, au rabiau minu-tieux : le savon, le cirage, mille choses qu’il pouvait se pro-curer dans la compagnie.

– 591 –

— Du moment qu’on n’abuse pas !… Ah ! j’ai mon pain aussi ; on le vend très bien à Paris ; c’est encore une pièce de cent sous, oui, par mois.

Il contraignait Clotilde à approuver, souffrant de sa ré-serve, à peine entamée par la perspective de trois années de Paris, malgré tout.

— Tu verras, c’est possible…

— Oui, mais quel avenir ?

— Je t’ai dit : une place de percepteur. Juillard, le va-guemestre, a concouru pour cet emploi. Il est reçu… C’est très facile, seulement il faut attendre des vacances et fournir un cautionnement variable.

Son rengagement accepté, contracté, il montrait plus de zèle, faisait du service, une locution de métier qui semblerait établir que le bon sous-officier provient du croisement entre le chien de berger et le chien savant.

Enfin, il devait regagner la confiance de son capitaine qui, évidemment, lui gardait rancune de ce revenez-y, n’imaginant pas de félicités comparables à celles que réser-vait sa compagnie.

Il ne remontait pas tous les jours déjeuner à Neuville, s’attardait à la caserne, surveillé, devant se montrer d’autant plus assidu qu’on le supposait capable de négligences, dis-trait par son ménage en ville.

Il lui arrivait de se réveiller la nuit, inquiet de l’heure ; et lorsque le bataillon sortait, il était debout au jour naissant, assistait au lever des hommes, qui ne le reconnaissaient plus. Il revenait tard, fourbu, ronflait le nez dans le mur, exhalant une odeur particulière, comme si la peau eût encore fumé

– 592 – sous les couvertures, malgré le linge blanc, les ablutions au retour.

Les cheveux, surtout, restaient gras, fétides, tachant tout de suite une taie d’oreiller. Clotilde réveillée, tantôt par son mari, tantôt par l’enfant qui couchait auprès d’eux, Clotilde devenait maussade, tombait à une paresse lourde, dormait de longs après-midi, sur une chaise.

Le départ du bataillon était désiré par le couple, comp-tant les jours avec, parfois, la peur d’un contre-ordre.

— À Paris, nous serons bien plus heureux, disait Durieu. Ce ne sont pas les distractions qui manqueront.

Ils ne descendaient plus chez les Cirieul, s’assoupis-saient après les repas, en face l’un de l’autre, effarés tout d’un coup par des cris d’enfant dans son berceau.

Des cauchemars aussi.

Une nuit, l’adjudant, ainsi secoué, sautait à bas du lit en balbutiant :

— Déjà le réveil ! Le temps de me mettre en tenue, je ne serai jamais prêt…

Cette méprise l’égaya beaucoup ensuite…

Clotilde, muette, le regardait singulièrement, sans rire.

Enfin septembre vint. Tandis que son mari se dirigeait sur Paris, à petites journées, avec son bataillon qui, pour les manœuvres, avait rejoint, à Rouen, le gros du régiment, Mme Durieu faisait les malles, se tenait prête à les expédier,

– 593 – ainsi que le mobilier, dès qu’elle serait avisée de l’arrivée de son mari et surtout du résultat de ses démarches quant au logement.

Deux jours après l’installation de la troupe à l’École Mili-taire, Clotilde reçut enfin une longue lettre de renseigne-ments à ce sujet. Durieu avait trouvé au quartier deux chambres « convenables » et qu’on voulait bien lui abandon-ner. Il n’avait pas le choix, d’ailleurs, et une reconnaissance poussée aux environs de la caserne lui avait démontré la né-cessité d’écarter toute autre combinaison, comme incompa-tible avec leurs ressources.

Clotilde arrivant une après-midi, avec son enfant, fut in-capable de dissimuler sa consternation en entrant dans leur nouveau logement. Au bout d’un étroit couloir qu’empuantissaient les punaises, une plaque indicatrice sur-montée d’un numéro, ornait la porte, une de ces portes de prison dont le badigeon tire sur ce rouge brun des taches de sang anciennes, dans un parquet.

Dans les deux chambres nues, lépreuses, entre les murs blanchis à la chaux, traversés d’épaisses charpentes où d’énormes vis à tête carrée mettaient de solides nœuds, les meubles, la vaisselle, les malles débondées se bousculaient, barraient les portes, dans une folie de désordre qui serrait le cœur, comme une vente de pauvres.

— On rangera, disait Durieu, je n’en ai pas eu le temps, tu comprends ; et puis je voulais te consulter. Oh ! il faut une bonne semaine avant d’y voir clair ! Je collerai du papier…

Sans l’écouter, elle avait ouvert la fenêtre, et la vue sur le quartier de cavalerie acheva de l’exaspérer.

— Mais nous sommes au-dessus des écuries !

– 594 –

— Que veux-tu, il n’y avait pas mieux ! Notre voisin, le maître d’armes, n’est pas logé à meilleure enseigne.

— Tout pue ici, d’ailleurs, reprit Clotilde, quand elle eut refermé la croisée.

— Une odeur de renfermé, oui, avoua Durieu ; nous aé-rerons.

— Le fumier alors, merci !

 

Elle ajouta :

— Et pour se remuer là-dedans !… Quand l’un de nous voudra aller et venir, il faudra que l’autre se couche !

– 595 –

Pendant huit jours, elle ne tarit pas ; tout lui était motif à récriminations, bien que son mari s’ingéniât à lui rendre l’aménagement acceptable. Ils avaient rapporté de Dieppe une imposante commode à quatre étages de tiroirs profonds comme des malles. Les deux premiers appartenaient au linge, les deux autres à la vaisselle, aux ustensiles de cuisine que la jeune femme ne savait où placer. Il arriva même qu’un de ces tiroirs servit de garde-manger. Alors le linge fleura les vieilles graisses. Dans la même pièce, au moyen d’une housse, Durieu avait transformé en canapé sa couchette ré-glementaire. Le lit, le berceau, un porte-manteau improvisé, une toilette de garçon et une étagère garnie de bibelots de bazar, meublaient la seconde chambre.

Au mur, décoré d’un papier à ramages canailles, écla-taient ces chromos que vendent les camelots, dans les bras-series à femmes.

Tout de suite, Clotilde s’ennuya. Elle se lamenta des jours entiers, regrettant Dieppe.

— Si tu crois que le « poulot » viendra bien ici ! obser-vait-elle. L’été, je pourrai sortir encore avec lui ; mais à l’entrée de l’hiver est-ce possible ? Ben, vrai, si c’est là Paris !

Le matin, pour renouveler l’air, elle ouvrait les fenêtres, qu’elle refermait presque aussitôt, révoltée par l’odeur qui montait des écuries. Alors dominait la fade puanteur des langes séchant jusqu’au soir, sur un dossier de chaise, devant le petit poêle de fonte…

L’hiver, Durieu rentrait trempé. De ses vêtements et de ses chaussures, présentés à la flamme, s’élevait une buée écœurante, absorbée par les murs qui la renvoyaient, le len-demain, comme une mauvaise haleine.

 

– 596 –

L’été, ce fut différent ; ils vécurent sur le palier, le loge-ment étant devenu inhabitable, dans la chaleur du poêle sur lequel Clotilde cuisinait.

L’adjudant se négligeait, n’était plus le joli homme de Dieppe passant deux heures à sa toilette. La moustache pen-dillait, la poitrine ne bombait plus sous le dolman, les jarrets faiblissaient.

Clotilde qui, pour le voir partir, se mettait quelquefois à la fenêtre, s’y oubliait à regarder les recrues exercées dans la cour de la cavalerie. Elle devenait matineuse, se plaignant de ne plus pouvoir dormir à partir de six heures. C’était comme un écroulement sur sa tête, disait-elle, faisant allusion au ré-veil de la compagnie qui occupait l’étage supérieur. Une de-mi-heure plus tard les chambrées se vidaient ; les souliers et les crosses de fusils sonnaient, dans le couloir, contre le mur, la porte même.

L’enfant réveillé piaillait, délicat d’ailleurs, d’une venue inquiétante, gros comme un poulet plumé.

Clotilde se levait d’une méchante humeur, la pensée là-bas, à Neuville, dans ce coin de fraîcheur et de calme, avec la sonnerie du clairon, le matin, mais si lointaine ! douce comme un chant de coq entendu sous les couvertures…

Elle voisina. Elle avait fait la connaissance de Mme Juil-lard, la femme du vaguemestre, une blonde très propre, mais ravagée par des couches successives. Elle élevait son qua-trième garçon, réalisant des prodiges, soutenue par le rêve d’aller échouer prochainement dans la place de percepteur promise à son mari, au fond d’une campagne où les enfants pousseraient tout seuls, dans l’air et dans le soleil.

– 597 –

La femme du maître d’armes, elle, était une souillon puissante, épanouie dans la saleté, comme une fleur com-mune en terre grasse. Des enfants encore : des gamins déjà vicieux, puisant dans le vocabulaire du soldat des cochonne-ries qu’ils s’essayaient à mettre en pratique, affirmait-on.

Et les trois femmes se réunissaient ordinairement pour dauber sur une cantinière dont le luxe les blessait et qu’elles accusaient de coucher avec les quatre sergents-majors de son bataillon.

Cette année-là un adjudant fut décoré de la médaille mi-litaire, au régiment. Il s’appelait Le Gardois et n’avait à son actif, pour expliquer cette distinction honorifique, que ses douze années de service. Il était arrivé au corps en même temps que Durieu, mais celui-ci ayant manifesté l’intention de rentrer dans la vie civile, Le Gardois seul avait été propo-sé pour la médaille militaire qu’il recevait aujourd’hui, pré-maturément, plus chanceux que ne sont d’ordinaire ceux-là mêmes qu’aucune action d’éclat ne désigne pour cette fa-veur.

Ce fut, pour les femmes, un nouveau sujet de doléances. Les deux voisines s’apitoyèrent sur le sort du mari de Clo-tilde, sacrifié injustement.

— Car enfin, il est plus ancien sous-officier que Le Gar-dois ; ça lui revenait de droit…

Ces propos, Durieu devait en subir l’écho.

— Pourquoi lui et pas toi ?

— Mais je te l’ai dit cent fois, voyons ! J’ai perdu le pas que me donnait sur lui l’ancienneté de grade, en sollicitant mon emploi au ministère. Je ne pouvais être l’objet de deux

 

– 598 – propositions, et, d’ailleurs, je n’appartenais plus au corps qu’en qualité d’assimilé aux commissionnés, comprends-tu ?

Mais elle revenait à la charge une heure après.

Elle ne sortait point de là ! Il était marié, cela répondait à toutes les objections. Cette médaille, il en avait besoin plutôt que Le Gardois, encore garçon.

— Enfin, qu’est-ce qu’il a fait pour l’avoir, peux-tu le dire ? Rien. Toi non plus, je sais bien, mais puisqu’on vous la donne à votre tour de bête, pourquoi lui et pas toi, là ?…

Et elle ajoutait :

— C’est pas pour la médaille, parbleu ! mais pour les cent francs qui tombent dans le ménage !

Aussi bien, ils vivaient difficilement sur son prêt d’adju-dant, souvent entamé par les retenues des maîtres ouvriers, les incessantes modifications apportées à la tenue par les ministres qui se succèdent…

Il en venait à envier la situation des sous-officiers d’un grade inférieur au sien.

Lui ne se passionnait pas pour le dolman, le drap d’officier, les galons de la manche et du képi… Il eût préféré que l’État l’habillât. Ses frais de représentation, en somme, ramenaient à peu près sa solde à celle du sergent-major, par exemple.

Puis l’enfant coûtait cher, vraiment malade, achevé par la lèpre du logement, l’hiver rigoureux qui l’enfermait dans ce coin de caserne où l’on n’échappait aux miasmes qu’à la condition de cracher ses poumons dans les courants d’air.

 

– 599 –

Dans la gêne grandissante, la jeune femme aigrie, frap-pée à la fois dans son espoir et dans son tempérament de plein air, se retournait vers Durieu, d’une impuissance in-quiète qui le jetait aux manies, à l’autorité hagarde, en même temps qu’à la tremblote devant les chefs. Les basses be-sognes auxquelles il se condamnait changeaient le chien de quartier en chien de berger, donnant de la voix contre les hommes, sans cesse dans leurs jambes, supplicié par l’appréhension d’un système de responsabilités qui l’exposait à la rigueur du capitaine.

Ce fut l’abdication de sa dignité. Il eut « de la poigne », cette idiotie de l’autorité, comme la brutalité est la bêtise de la force.

Clotilde, à le voir enfin dans son milieu exact, perdait ses dernières illusions, avait, nettement, l’impression du ra-petissement du soldat dans la caserne. Il lui apparaissait di-minué, serre-fesses, l’intelligence vacillante, dans la conti-nuelle expectative d’une tuile, corvée ou punition.

Et cela du plus petit au plus grand.

Le sergent-major disait parfois à Durieu, après le rap-port :

— Je viens de chez le capitaine ; quand il a su qu’il était commandé pour le piquet, il a fait une tête !…

Et, aux rassemblements, elle les apercevait de sa fe-nêtre, ramenés par les caporaux, comme les bêtes d’un trou-peau par les chiens du maître, las d’avance, avec l’ef-farement du mouton mordu aux pattes.

Elle n’éprouvait plus aucune joie à sortir avec Durieu.

 

– 600 –

Tant qu’ils se trouvaient dans les environs de la caserne, elle le sentait préoccupé, aux aguets, se dérobant à l’approche d’un officier appartenant à sa compagnie.

— Tu comprends, Cloclo, ils diraient que je suis toujours dehors.

Le prestige du galon avait disparu. La jeune femme se plaignait qu’il ne pût porter l’enfant, ni même pousser sa pe-tite voiture ; leurs courses en étaient naturellement limitées. Ou bien, l’adjudant devait quitter son bras pour saluer un of-ficier. Lui-même, d’ailleurs, était gêné, gauche quand il sor-tait avec elle.

Pour le passant, la femme qui se promène avec un mili-taire ne peut être autre que sa maîtresse. La plaisanterie en-racinée chez nous, le cliché sur lequel vivent, depuis cin-quante ans, les caricaturistes et qui consiste à faire de l’enfant le trait d’union entre la bonne et le pioupiou, cette plaisanterie grisonnante n’était pas étrangère aux scrupules que se découvrait Durieu. Par contre, il appelait maintenant sa femme Cloclo, du nom qu’on lui donnait dans les cham-brées, avant son mariage, et cela avec une superbe incons-cience.

Clotilde avait l’instinct de cet illogisme, mais c’était sur-tout dans les détails du service journalier que son mari lui semblait le plus médiocre.

Les sous-officiers et les caporaux, venant lui communi-quer des ordres, le trouvaient avec l’enfant dans les bras, au milieu des langes humides ; et, un jour qu’il était assis auprès de sa femme, sur le canapé, celle-ci surprenait, dans le sou-rire équivoque de l’homme qui les dérangeait, la malice d’une bonne niche faite à des amoureux en exercice.

 

– 601 –

Alors elle se révolta, l’incitant à se montrer.

— Ah çà ! tu n’es donc rien dans ta fichue compagnie ? Tu tolères qu’ils viennent te relancer ici à toute heure ! Pourquoi ne couchent-ils pas avec nous ? Tu ne vois donc pas qu’ils t’espionnent ? Ils insinuent aux officiers que tu ne peux être à la fois bon adjudant et bon père de famille… Ils se moquent de toi, c’est clair !… Ah ! si j’étais à ta place !…

Durieu, de qui l’on disait volontiers autrefois : « c’est un bon type », devenait rosse, tombait dans les chambres en criant :

— Je vous fous dedans !… les sergents et les caporaux, je vous fous dedans !…

 

– 602 –

Et il était simplement grotesque, – planté dans la com-pagnie comme un épouvantail au milieu d’un champ.

Un événement, tout à coup, le jeta dans des transes nouvelles.

L’adjudant vaguemestre venait d’être informé, officieu-sement, de sa nomination à l’emploi de percepteur. On allait pourvoir à son remplacement. Deux candidats étaient sur les rangs : Durieu et Le Gardois, le médaillé de l’année dernière.

— Eh bien ! il a un fier toupet ! déclara Clotilde. J’espère bien que tu vas prendre ta revanche.

Alors elle le harcela, voisinant pour s’éclairer, recueillir des indices. Ils en perdaient le boire et le manger, suppu-taient les profits de l’héritage, restaient quelquefois la nuit, les yeux ouverts, sans bouger, à s’écouter penser.

Tout le jour, ils laissaient leur porte ouverte, afin d’apercevoir celle du vaguemestre, leur voisin.

— Ce sera une quinzaine de francs par mois, tout au plus, disait Durieu. Mais ce que je considère surtout, c’est ma tranquillité, une petite position au régiment enfin !

— Moi, c’est le logement, rectifiait Clotilde. Leurs deux chambres sont plus grandes que les nôtres, et il y a un cabi-net noir… Et la vue…, la vue sur le boulevard !… C’est plus sain, d’abord, pour le poulot, plus gai pour moi ; on regarde le monde passer… Ah ! et puis on pourra peut-être dormir le matin.

— Oui, plus d’exercice, de corvées… Une certaine res-ponsabilité pourtant, ajoutait-il en se rengorgeant.

– 603 –

Maintenant, ils comptaient les voix acquises à Durieu et susceptibles apparemment d’influencer le colonel.

— Voyons, tu as dit : ton capitaine, le commandant, le blond, n’est-ce pas ? Oui, il a l’air d’un bon garçon. Et l’autre ?

— L’autre ?

— Le Gardois… il a pour lui ?

— Ah !… son chef de bataillon aussi,… et puis le major, qui est son ancien capitaine… C’est là ma crainte la plus sé-rieuse.

— Enfin, il y a une justice ! Ils te doivent une compensa-tion. Et puis, c’est bien la place qui convient à un homme marié… L’autre a eu la médaille ; chacun son tour !

Ils en étaient venus à vivre positivement chez les Juil-lard. Clotilde aidait la femme à faire ses malles ; Durieu ve-nait causer avec le vaguemestre, se renseignant, payant des tournées à la cantine pour le confesser.

— Nous mettrons la commode dans le coin, près de la fenêtre, disait Mme Durieu en rentrant, le soir.

La nomination de Juillard arriva enfin. Il avait vingt jours pour se rendre à son poste, dans le Midi.

Pendant une huitaine, ce fut de l’affolement. Durieu n’existait plus, ahuri, la risée des sous-officiers qui lui fai-saient narrer, pour la centième fois, ses espérances, son rêve d’une perception aussi, à l’expiration de son second renga-gement. Certes, la place de vaguemestre lui permettrait d’attendre jusque-là. Mais l’aurait-il ?

 

– 604 –

— Vous l’aurez, elle vous revient de droit, assuraient les camarades.

Le Gardois devait manœuvrer de son côté. Ils se rencon-traient tous les jours, causaient ensemble, amicalement, sans aborder, même de biais, la question de leur rivalité. La ba-taille était derrière eux, sourde, à coups d’influences…

— J’ai vu le colonel ce matin, Durieu, dit le comman-dant ; j’ai bon espoir, il pense à vous.

Le soir, Clotilde montra à son mari une bande de lu-mière, sous la porte du vaguemestre, et affirma qu’ils se-raient là, dans huit jours.

Le lendemain, comme ils se mettaient à table, Lombard, le petit sergent-major, entra chez Durieu, son cahier d’ordres à la main.

— Mauvaise nouvelle ! s’écria-t-il tout de suite. Et il lut :

« L’adjudant Le Gardois, désigné pour remplacer l’adju-dant Juillard dans ses fonctions de vaguemestre, se mettra, dès aujourd’hui, au courant de son nouveau service. »

— Je m’en doutais, observa simplement Durieu, très pâle, la fourchette tombée des mains.

Mais Clotilde éclata, révoltée.

— C’est ça la justice ! Le régiment, une grande famille, et toutes leurs histoires !… Et il y a des imbéciles qui renga-gent ! On peut dire ça, vous êtes de la classe, vous, monsieur Lombard… Quand vous prendrez une femme, c’est que vous pourrez la nourrir, hein ? Le régiment, c’est pas ça. Il dit au sous-officier marié : Voilà quatre murs, pas beaux, pas propres, qui suent la misère et les fièvres ; il y a des cre-

– 605 – vasses au plafond ; les fenêtres ne ferment pas ; les lames du parquet sont disjointes. Ma foi ! adressez-vous au Génie mili-taire, nous n’y pouvons rien !… D’ailleurs, vous n’aurez point de peine à mieux vous loger en ville, grâce à l’indemnité que l’État vous alloue…

— Quinze francs !…

— Certainement Le Gardois…, commença Durieu…

— Laisse donc, interrompit-elle, moi je l’admire ce Le Gardois ! un malin qui vous a tous roulés comme de petits garçons !

Ce dernier échec, le troisième, l’exaspérait, tuait en elle cette fierté qui l’accrochait, autrefois, au bras de son adju-dant. Elle connaissait le bonhomme maintenant ; ses états de service ne pesaient pas lourd : emploi du gouvernement, médaille militaire, fonctions de vaguemestre, il avait tout ra-té. C’était la gloire finale, irrémédiable, de la nullité, l’homme voué aux corvées de quartier, aux contre-appels et aux inspections, le pion pitoyable des casernes, toujours aboyant et toujours attaché !…

Pendant un mois, Clotilde resta hérissée. L’emménage-ment de Le Gardois dans le logement laissé libre par son prédécesseur, cela surtout l’irritait.

— Que va-t-il faire dans ces deux pièces, tout seul ? Moi, si je dois le rencontrer tous les jours dans le couloir, je te préviens que je ne reste pas ici ! Tu ne vois donc pas qu’il nous nargue ?

Durieu protestait ; il ne fallait rien exagérer.

Cette année-là, au commencement de l’hiver, une bron-chite, gagnée dans les gares, l’envoya à l’hôpital. Ce fut le

– 606 – dernier coup, la misère pour Clotilde restée seule avec son enfant. Elle ne touchait plus ni pain, ni charbon ; quant à la solde, dépouillée des indemnités représentatives et autres, les règlements veulent qu’elle soit rappelée seulement lors-que le sous-officier sort de l’hôpital. Clotilde écrivit au pays ; mais le café de Dieppe périclitait ; les Cirieul envoyèrent vingt francs. Alors elle acheta, à la cantine, les pains de mu-nition que les soldats y vendaient ; elle guetta le fournisseur de la commission des ordinaires, un brave homme, qui lui abandonnait volontiers une salade, quelques légumes.

Elle allait voir Durieu tous les jours, par faveur. Elle et le petit passaient l’après-midi auprès du malade. Là, ils avaient chaud, appréhendaient de rentrer dans leur chambre de l’École Militaire, où l’on gelait.

Cependant, mal venu, débilité, en outre, par une nourri-ture insuffisante, le petit déclinait visiblement. Le major, à qui le conduisit, un matin, sa mère, ordonnait qu’il gardât la chambre. Clotilde dut se partager entre lui et Durieu. Quand elle partait voir celui-ci, elle couchait l’enfant, entassait cou-vertures et vêtements sur son corps. Et il grelottait encore, dans ces pièces glacées, blême comme si le grand vent ba-layant les cours fripait son drap, jouait sous le lit.

Enfin Durieu sortit de l’hôpital.

Mais à son tour, vraiment malade, le petit ne se leva plus et, tout à coup, inquiets, les rassembla une dernière fois autour du berceau.

Il y avait eu, en ce mois de février, huit jours d’une dou-ceur de température charmante ; le soleil, avec des coquette-ries de convalescent, s’allongeait sur les pavés nets des cours, sans s’y attarder, d’ailleurs, tout de suite pâle et

 

– 607 – s’évanouissant, dans le froid matinier de la saison hésitante. Puis, sans transition, la neige reparaissait aux toits, et l’on entendait, au réveil, la pelle des hommes de corvée frayant des passages. Au dégel, par une fissure du plafond, l’eau tomba goutte à goutte en un coin de la chambre.

Le Génie militaire, le casernier et le Corps se ren-voyaient les responsabilités ; les notes se croisèrent. Quand arriva un ouvrier, la stillation avait cessé depuis trois jours.

Mars fut abominable. À la neige succéda une bise d’arrière-hiver, dure aux peaux qui pèlent et aux moelles dé-licates.

L’enfant agonisait. Durieu ne rentrait jamais d’un exer-cice sans un serrement de cœur, un frisson plus douloureux que ceux qui lui avaient raclé les os, dehors. Peut-être était-ce fini… Il s’arrêtait une minute avant d’entrer, voyant, en une rapide vision, la petite figure de cire, talée, blanche de ce blanc louche et cotonneux d’un fruit dont on a enlevé la peau et qu’on laisse blettir. Les yeux faisaient deux taches brunes et la bouche safranée s’amincissait, s’amincissait, n’était plus qu’un trait insensiblement foncé, – la simple entame d’un couteau de dessert.

Il poussait la porte, retrouvait là, penchée sur le berceau, Clotilde admirable de dévouement, passant les nuits, s’as-soupissant à peine deux heures, chaque après-midi, quand son service lui permettait de la relever.

— Le major est-il venu ?

— Oui ; il est fâcheux, a-t-il dit, que le petit soit trop faible pour être transportable… Il faudrait le changer d’air… Ah ! ce temps-là ne nous aidera pas à le sauver, bien sûr !

 

– 608 –

Et ce n’était plus la Clotilde des derniers mois, colère, inabordable, la bile fouettée par les heures de désœuvrement et de commérages. Sa voix et son geste câlinaient ; la taille fléchie, elle se regardait dans le visage de l’enfant, de près, de tout près, comme en une glace que le souffle ternit ; et il lui échappait les mouvements d’impatience d’une personne qui se voit mal, à travers une buée…

Le soir, elle et Durieu veillaient.

Sous la fenêtre, les sabots d’un cheval détaché son-naient, parfois… Et les gardes d’écurie chantaient tous le même refrain de marche, aux finales traînant lugubrement dans le silence. Des paroles mâchonnées, en un incompré-hensible patois, il n’arrivait aux oreilles que des bribes, sur un motif de danse d’ours.

 

Pingui, pingo, pingo les noix…

…… dedans le bois ;

Bibelin, bibelo, popo la guenago,

Pingo la guenago, pingo les noix !…

 

Ils ne se couchaient plus ; l’aube blafarde glissait sur les épaules, par derrière, les mettait debout d’un frôlement gla-cé.

Une nuit, Clotilde et son mari, somnolant sur une chaise de chaque côté du berceau, se réveillèrent en sursaut, comme tirés d’un cauchemar, et se penchèrent en même temps sur le malade. Il n’avait pas bougé… Il était mort. Ç’avait été, à leur nuque et le long des cuisses, le même fris-son, celui des petits-jours timides… Et ils s’étaient tournés vers la fenêtre, simultanément, surpris de ne point voir, aux vitres, la clarté lentement envahissante.

– 609 –

Clotilde pleura jusqu’au matin. Durieu marchait dans la chambre, et, sans qu’il sût pourquoi, la chanson des gardes d’écurie l’obsédait bêtement, la rengaine :

 

Pingui, pingo, pingo les noix

 

chassait de sa cervelle toute autre pensée, comme, sous un vent mauvais, tourbillonnent et se dispersent des feuilles mortes.

 

Alors reparut la Clotilde froncée, veule. Le ménage s’en allait à vau-l’eau. Durieu devait en confier le soin à son bros-seur, un homme qu’il retrouvait les coudes sur la table, le nez dans un journal. Il le remplaça. Mais le disgracié, dans la compagnie, pour se venger, racontait la vie privée de l’adjudant, ses piques avec sa femme… La chambrée s’ébaudissait ; les sergents attiraient l’ancien brosseur pour lui poser des questions grivoises, déshabiller le couple.

 

Un encouragement, en outre, semblait leur venir des of-ficiers, maintenant prévenus contre Durieu.

 

— C’était un excellent sous-officier, disait le capitaine ; le mariage nous l’a gâté. Non, il n’y a rien à attendre des gens qui font une chose contre leur gré.

 

Il ne lui pardonnait pas, décidément, ses velléités de dé-part. Et l’on se demandait si ces récriminations devaient être rapportées à l’endurcissement égoïste du célibataire, ou bien, au contraire, émaner de l’envie tardive que lui mettait au cœur l’exemple d’un train de vie régulier chez son subordon-né.

– 610 –

De légères punitions furent d’abord prononcées, à titre d’avertissement.

Ces punitions, les sous-officiers se faisaient un malin plaisir de les communiquer à l’adjudant, en même temps que les ordres donnés au rapport.

— Il y a encore deux jours pour vous, annonçait Lom-bard : « Retard à rassembler les hommes pour l’exercice. »

Durieu avait des révoltes risibles :

— Je réclamerai, c’est trop fort ! On m’en veut !… On n’a pas de considération pour le sous-officier !

Finalement, il se tenait coi. Mais tout le monde lui en voulait. Ah ! bien, il allait en faire du service ! Et, pendant huit jours, il punissait sans mesure, se rapetissant encore à cette besogne, au lieu d’y gagner l’autorité qu’il ambition-nait.

Les sergents se vengeaient comme ils pouvaient, lui ap-portaient les reproches et la consigne du capitaine devant Clotilde, à qui, journellement, était offerte en spectacle cette misère d’un homme, son mari, traité comme un écolier, re-gimbant à l’écart, – très soumis au résumé.

Ils engraissaient cependant tous les deux. Mais dans leur chair bouffie, il semblait que les doigts dussent laisser une empreinte, comme en du mastic frais.

Les repas, qui les rassemblaient encore, devinrent na-vrants. Entre eux le berceau, pourtant relégué en un coin, ré-clamait sa place par le regard oblique de Clotilde. À la fin, sans une parole, elle sanglotait ; et Durieu sentait au fond de cette douleur, grosse d’ennui, le reproche indirect de la mort

 

– 611 – du petit, tué par son père qui n’avait pas même su lui gagner quelques mètres cubes d’air respirable.

Aujourd’hui, l’adjudant prolongeait volontairement ses heures de service, pour esquiver les scènes. Il rentrait tard, trouvait quelquefois Lombard, son sergent-major, qui l’attendait, causant avec sa femme, amicalement. C’étaient, alors, les mêmes histoires de métier ressassées ; les observa-tions des officiers commentées, les éternelles doléances.

— Je vous dis que le capitaine m’en veut parce que je suis marié. Il était très bon pour moi autrefois, vous vous rappelez ?

Lombard l’écoutait avec un demi-sourire, le réconfor-tait :

— Mais non, vous exagérez ; il vous proposera pour la médaille à l’inspection générale, vous verrez.

Un matin, il arriva radieux.

— Vous savez qu’on nous désarme cette semaine, mon adjudant. Nous allons vous tirer notre plus belle révérence.

Dans la caserne, un cri roula, comme une formidable ac-clamation : la classe !

Le vendredi, le sergent, en venant rendre à Durieu l’appel du matin, lui remit un billet de service.

— Vous êtes de planton dans une gare.

— Je m’y attendais, observa l’adjudant.

Clotilde était là, retapant une robe et un chapeau.

— À quelle gare ? demanda-t-elle négligemment.

 

– 612 –

— Je ne sais pas encore.

Depuis le matin, la caserne avait un air d’animation in-habituel. Des bandes de soldats passaient, bras dessus, bras dessous, allant attendre dans les cantines, la musette à l’épaule, l’heure du départ.

L’adjudant, en tenue, descendit pour les rassembler.

Mais Lombard, qui l’avait aperçu, vint à lui vivement, la main tendue. Les sous-officiers étaient autorisés à se rendre aux gares isolément.

— Eh bien ! Durieu, si je ne vous revois pas, bonne chance.

Ils se serrèrent la main.

— Vous ne savez pas encore dans quelle gare vous êtes de service ? dit le sergent-major.

— Ma foi, non ; je devais aller à Montparnasse, mais il paraît qu’on a donné contre-ordre.

Il n’eut pas le temps de remonter chez lui, un planton le cherchait.

— L’adjudant-major vous fait appeler.

C’était pour lui enjoindre d’aller immédiatement assurer le service d’ordre à la gare de l’Est.

Un peu après qu’il y fut arrivé, la grande salle s’emplit de soldats à qui l’on distribuait leurs billets, pris dans la ma-tinée. Les cadres de conduite, sous la surveillance des offi-ciers, faisaient l’appel une dernière fois, s’efforçaient de grouper leurs hommes, criaient des noms répétés jusqu’à l’autre bout de la salle, comme une consigne de sentinelles.

– 613 –

Des chefs de détachements avaient fait former le cercle, renouvelant les recommandations, s’assurant qu’elles étaient bien comprises. Des retardataires ralliés se pressaient aux guichets, mêlés à des civils ; et les petites musettes, gonflées comme des outres, tachaient de jaune les uniformes, se ba-lançaient au flanc des soldats dont elles écartaient grotes-quement les bras, en anses.

Durieu allait accompagner les détachements sur le quai d’embarquement quand Lombard, qu’il n’avait point vu, l’arrêta avec une surprise un peu fébrile.

— Tiens, c’est vous, ici ?…

Il eut une seconde d’hésitation, puis, tout d’un coup :

— Diable !… plus que cinq minutes, je file. Ah ! dites-moi donc : vous n’avez pas rencontré l’officier de service ; il vient de me demander où vous étiez… Non ?… Vous feriez bien, peut-être, de vous mettre à sa recherche… tenez, par là, oui…

— Merci.

— Au revoir.

Une poignée de main encore et Durieu s’éloigne dans une direction opposée à celle qu’il allait suivre.

— C’est vous l’adjudant de service ?

— Oui, mon lieutenant.

— Pourquoi n’étiez-vous pas sur le quai tout à l’heure ? Des hommes ont crié : « La classe ! » et causé du scandale… Je ferai mon rapport à la place et demanderai pour vous une punition, allez !

 

– 614 –

L’officier tourne les talons, laissant Durieu stupéfait, fâ-ché d’avoir écouté Lombard, de n’avoir pas obéi à son pre-mier mouvement, conformément aux ordres qu’il a reçus.

Quand il rentra chez lui, deux heures après, la clef était sur la porte. Il pensa que Clotilde venait de sortir pour une commission, et, très las, il se déshabilla. Mais comme il s’approchait de la table, il vit un chiffon de papier que deux petites balles de plomb, placées en pains à cacheter, impo-saient à son attention.

— Bon ! encore un billet de service, se dit-il.

La nuit tombait, il marcha vers la fenêtre, sans hâte, pour déchiffrer quelques lignes tracées au crayon.

Et il lut :

 

« Je m’en vas, parce que je n’ai pas envie de faire comme le poulot… Faut pas m’en vouloir pour ça, c’est dans notre intérêt à tous les deux. Bien sûr nous nous tirerons mieux d’affaire séparément.

« Je t’embrasse.

« CLOCLO.

 

« N’écris pas ça chez nous, tu leur ferais de la peine. »

 

Le rideau soulevé, pour voir clair, il relit la lettre, en scrute l’écriture, les termes ; et à mesure qu’il se rapproche de la signature, l’infamie se creuse, il en trouve le fond, plus vaseux encore qu’il n’avait cru. Ces phrases au bout des-quelles il y a ce nom, ce sont les ruisseaux d’eaux sales af-

 

– 615 – fluant au grand égout. Il se remémore des faits, les coor-donne : l’intérêt extraordinaire qu’a éveillé chez sa femme la réception du billet de service ; les mêmes questions posées par Lombard… Et, tout à l’heure, pendant que celui-ci le re-tenait, détournait son attention, le jetait sur une fausse piste, oui, il se rappelle avoir aperçu, loin, dans la foule, un cha-peau qu’il a bien reconnu, celui qu’elle arrangeait ce matin… Clotilde et Lombard sont partis ensemble, et c’est du hasard ironique que son impuissance reçoit ce dernier soufflet : le mari surveillant le départ de sa femme au bras d’un amant !

 

— Crapules !… crapules !…

– 616 –

Les poursuivre ?… Est-ce qu’il le peut !… Alors toute la caserne saurait demain cette histoire, et l’on rirait bien, et le beau rôle ne serait pas pour lui, sans doute !

Mais, après tout, il est peut-être bien le seul homme que cette révélation surprend, le seul qui n’ait pas encore tiré des visites de Lombard les conclusions que le départ de la classe a brusquées. Est-il sûr que le sergent-major, avec cette suffi-sance et ce cynisme à dose égale chez le sous-officier joli garçon, n’a pas confié sa bonne fortune à des camarades qui, à cette heure, se gaussent du mari ?… Va-t-il oser descendre au milieu des hommes, demain ? donnera-t-il les ordres du même ton ?… Il lui semble que son malheur passe dans sa voix, dans ses gestes, dans son attitude, comme certaines vierges après leur défloration… Et voilà qu’une idée, folle-ment, cruellement gaie, lui passe sous le crâne. Un soldat l’appelle cocu !… Et il doit lui infliger une punition, et le mo-tif en circule dans la caserne : « A appelé ce sous-officier co-cu, ce qui est faux. » Une joie immense bouleverse les cham-brées ; au rapport, les visages crèvent de rires contenus, et le colonel sort pour ne pas éclater !…

Et ce n’est plus la lettre de Clotilde qu’il a entre les mains, c’est la punition infligée : « A appelé ce sous-officier cocu… », le grave libellé que la malignité publique lui colle au dos, comme un écriteau de misère !…

La lettre, parbleu ! il la sait par cœur ; elle est vraiment drôle aussi !

« Faut pas m’en vouloir… c’est dans notre intérêt. »

Son avenir lui apparaît, inexorablement borné. Hier, c’était la perception ambitionnée qui lui échappait, car dans la faillite imminente des Cirieul, sombrait la dot de sa

 

– 617 – femme, le cautionnement réservé, nécessaire… Aujourd’hui, c’était la femme qui s’en allait…

« N’écris pas chez nous… »

Comment donc ! mais il tient à honneur d’être seul à souffrir pour elle !

Et le rire douloureux qui lui crispe la bouche, il se l’arrache des entrailles, comme une plainte.

Au fait, elle a raison ; s’il ne veut pas demain être la fable du régiment, il faut bien qu’il enferme en soi le secret de cette fuite… Une histoire : le père Cirieul très malade ; sa fille partie auprès de lui, immédiatement… Après on verra…

Il n’a pas lâché la lettre ; c’est la signature maintenant, qu’il épèle, lentement, avec inconscience presque : Clo-clo…

À ces syllabes, pourtant murmurées, il trouve un son inattendu. C’est le passé de Dieppe qui se lève subitement devant lui, en vision : la fille retournée à la culotte rouge, en dépit des trahisons, la vraie fille à soldats descendant, en même temps que les échelons de la vie, les degrés de la hié-rarchie militaire ! Sous-lieutenant, adjudant, sergent-major… Quand donc la Marie-mange-mon-prêt du biffin de 2e classe ? – Avec une rage d’enfant qui gratte son mal, il crie : Cloclo ! Cloclo ! comme on faisait à Dieppe, dans les chambrées, les soirs d’ivresse. Il ne crie plus le nom, il le crache, et il étale son crachat par terre, du bout de sa semelle ! C’était sa femme, ça !

Sa femme !

Il se rappelle les soirées très douces, au café, la montée à Neuville, des bêtises tout à coup retrouvées et qui font seules le charme des souvenirs par la somme d’inaperçu

– 618 – qu’elles apportent. Il remarque qu’il est appuyé contre le berceau, et il se surprend à murmurer : « Cloclo, Cloclo, » plus posément, sans colère… C’est sur sa face maintenant qu’est étalé le crachat, et il l’essuie, et il y a dans sa voix une faiblesse, un tremblement de sanglot, le fond de pitié que se prépare le mari dont la lâcheté table sur la lassitude de l’amant lui renvoyant sa femme quand il ne veut plus d’elle !

Il est là depuis des heures… On frappe.

— Entrez.

— Mon adjudant, c’est pour la contre-appel.

Il se lève, il boucle son ceinturon, il traverse les longues chambrées, tâtant le pied des lits, sans lumière, comme un somnambule !

 

– 619 –