Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 14 sur 47

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Sous-Offs

IV ........................................................................................... 258

IV

 

 

Juillet s’acheva lamentablement, gâté par l’inspection générale et les suites du 14. Blanc et celui de ses collègues rencontrés par Favières et Tétrelle, sur des chevaux d’of-ficiers, avaient été cassés. De la consigne à la chambre se ré-partissait entre quelques autres ; enfin le colonel avertissait les sous-officiers du bataillon de Tourneville qu’il ne leur se-rait accordé aucune permission avant les manœuvres.

L’arrivée du général, les préparatifs faits pour le rece-voir, bien plus encore que ses trois jours de revue, submer-gèrent la fin du mois.

— N’empêche que c’est la dernière qu’on passe ! disait Blanc, à la corvée de quartier, sous le bourgeron de toile des simples biffins.

Il était question, en effet, de renvoyer la classe en août, avant l’appel des réservistes. Les militaires libérables ne vi-vaient plus. Chaque fois que le clairon dérangeait les ser-gents-majors, une acclamation roulait dans les couloirs : « La classe !… la classe ! » Et ceux à qui était ouvert le bureau du chef s’y précipitaient à son retour, afin de connaître, les premiers, la date de leur départ. On ne prenait plus les armes sans que le fusil fût interrogé : « C’est-y aujourd’hui qu’on te verse ? » Et les baluchons étaient ficelés ; on n’attendait plus que la feuille de route.

L’agitation, générale parmi les gradés, s’accroissait des vacances qu’allait produire la libération. S’en allaient : cinq

 

– 258 – sergents, un fourrier et les trois sergents-majors, Montsarrat, Petitmangin et Chupin.

Les caporaux proposés pour l’avancement étaient an-xieux ; les fourriers, qui espéraient les galons de double, res-sassaient leurs chances ; Tétrelle et Favières, à la faveur du mouvement, leur stage révolu, projetaient de reprendre l’emploi de comptable. Ils revirent, à cet effet, leurs anciens majors, qui pouvaient les recommander aux capitaines en se séparant d’eux.

Un soir, Favières, entrant dans la chambre de Montsar-rat, le trouva agenouillé devant la malle qu’il avait vidée, un soir, en sa présence, à Dieppe. Elle était comble, maintenant, à ce point qu’il ne pouvait la refermer.

— Montez donc dessus.

Favières obéit ; Montsarrat parvint à poser le cadenas.

— Vous voyez, dit-il alors, à quoi servent l’ordre et l’économie. Au lieu de partir comme les camarades ou comme Petitmangin, qui n’a pas su amasser, avec ma che-mise sur le dos, j’ai un petit trousseau et quelques sous, les-quels me permettront de chercher tranquillement une place.

Il parlait avec une assurance de fille experte, répandant exemplairement le contenu de ses vieux bas.

— Est-ce que votre femme est ici ? demanda Favières.

— Marie ?… Vous ne voudriez pas !… Elle est restée à Dieppe, où elle est connue… Je vais la voir tous les quinze jours (elle paye mon voyage, naturellement). Je l’avais me-nacée de rengager, alors elle a décidé que nous nous met-trions ensemble en attendant que j’aie trouvé une occupa-tion… Elle est si gentille !…

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— Et… ensuite ?

— Ça dépendra… Vous comprenez bien que je ne me chargerai pas d’une femme, si je puis m’en passer.

— Petitmangin s’en va aussi ?

— Ah ! lui… une chance ! Le mari de sa maîtresse est mort, vous savez ?

— Non.

— Il est mort. Comme la femme a du bien, peut-être qu’il l’épousera.

— Mais elle a aussi… combien ? Vingt ans de plus que lui ?

— Justement. Elle en tient… Il fera d’elle ce qu’il vou-dra. Vrai, c’est trop dur d’avoir eu toutes ses aises, et de l’argent et de l’autorité… tout ce que donne le grade enfin… et de retomber, au pays, dans le petit emploi d’autrefois, sans avancement… quatre ans de foutus, quoi ! Oui, mieux vaudrait rengager si l’on n’avait pas, comme Petitmangin et moi, la promesse d’un secours, d’une aide pour recommen-cer sans trop de mal…

Il enveloppa du discret adieu d’une conscience légère la cage où sa fainéantise s’était bercée, puis secouant ses re-grets :

— À propos… On vous a dit que Chupin reste au régi-ment ?

— Pas possible ! Chupin ?…

— Oui ; le conseil se réunit demain pour statuer sur sa demande.

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— Il était, je crois, vannier de son état. Il ne s’est pas senti le courage de le reprendre. Mais celui-là n’a aucun ave-nir ici : les galons d’adjudant, voilà tout.

— Il y a autre chose… Quoi ? Nous cherchons. Jamais, avant de venir au Havre, Chupin n’avait parlé de rengager. À présent, il paraît qu’il se dégourdit, court la femelle…

— Lui… les femmes ?

— Ah ! ça vous étonne aussi… Vous l’avez, comme nous, connu idiot, ne sortant jamais, s’endormant sur des romans illustrés en passant bibi à la patience. Sans son capi-taine – un pays – qui règle ses trimestres et lui mâche la be-sogne, on l’aurait déjà rétrogradé… Eh bien ! maintenant il découche… oui, trois fois par semaine, quand le caporal de garde veut bien ne pas le signaler. Nous l’avons suivi, vous pensez bien ! Croyez-vous qu’il va rue d’Albanie ? Drôle, hein ! avec la peur qu’il avait des maladies… Nous l’avons plaisanté, à la cantine, sur sa première maîtresse ; mais on n’en obtient rien. Nous avons appris sa résolution au rapport. Ah ! l’histoire qu’il y a là-dessous doit être bien amusante !

Une supposition : Adonis aimé pour soi-même, désirant simplement garder l’uniforme auquel il rapportait l’honneur de ses premiers succès, sépara, sur une énorme explosion de gaieté, Montsarrat et Favières. Et celui-ci, en s’éloignant, une fois encore n’expliquait la fascination exercée par le militaire sur de pauvres cervelles de femmes qu’en s’inspirant d’une pensée de Mme Roland : « Eh ! oui, le métier leur dore, leur galonne l’idole, pour qu’elles n’aient pas à rougir d’aimer une bûche. »

Ce mot « bûche » l’égaya beaucoup. Il ne pouvait plus rencontrer un officier en civil, sans avoir l’immédiate vision

 

– 261 – de ces épaisses bûches de cheminée, éteintes, à demi ron-gées, avec les inégalités d’une combustion hasardeuse ; et noires, et fumeuses, les mêmes pourtant que ces bûches étincelantes qui chantaient tout à l’heure dans les flammes du grade et le pétillement des ors.

— Je crois que l’emploi de fourrier me sera réservé dans la compagnie où je l’ai déjà rempli, dit Favières à Généreuse, à l’issue de sa démarche auprès de Montsarrat.

Elle se réjouit, ayant encouragé cette permutation, car un comptable, avec même le service de semaine, dans les forts, avait plus de loisir qu’un sergent dont les négligences et la lassitude s’abritaient derrière les exigences de ses fonc-tions.

Elle était rétablie, en quête d’un local pour sa blanchis-serie qu’elle espérait ouvrir en octobre, lorsque Delphine l’aurait rejointe, la mère Couturier ne voulant pas rester seule tant que son café ne serait pas vendu.

— Je n’ose la contrarier ; je puis avoir besoin d’elle. En-fin, elle garde le petit, et c’est une lourde charge de moins pour moi, remarquait Généreuse.

En effet, à raison de trente francs par mois, elle avait mis en nourrice, au Havre même, son dernier né. Elle l’allait voir tous les jours, rue des Pincettes, et se montrait satisfaite des soins qu’il recevait.

— De braves gens, ces Turpin ! confiait-elle quelquefois à Favières, au retour d’une de ses visites. Le mari travaille aux chantiers de la Méditerranée. Il est peu payé… et si tu voyais cette propreté de la femme et du ménage…

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Elle disait : « Si tu voyais… » sans insister pour qu’il l’accompagnât, une fois au moins.

Il devait s’avouer, d’ailleurs, qu’elle avait été d’une dis-crétion parfaite après la naissance, comme si elle eût craint de l’effrayer, de l’éloigner encore, en l’immisçant dans des détails auxquels il paraissait insensible.

Aussitôt qu’elle pouvait se lever, elle allait reconnaître son enfant à la mairie, où, sous les noms de Marie-Andrée, l’avait déclarée la sage-femme. Mais elle n’en informa Fa-vières que plus tard, incidemment. Il lui sut gré de cette ré-serve. À sa première sortie, il l’emmena dîner à « la Chau-mière ». Ils n’y étaient point venus depuis trois semaines. On les accueillit avec effusion.

— Crois-tu, demanda Généreuse à son amant quand ils furent seuls, crois-tu que la nièce de Mme Caille consentirait à être la marraine de la petite ?

C’était la première fois qu’elle parlait du baptême ; il la regarda, un peu surpris :

— Mais… avec qui ? observa-t-il, éludant la réponse.

À son tour, elle leva les yeux sur lui, hésitante, attendant peut-être une offre, l’ombre d’une satisfaction, à défaut de la réparation impossible.

Il répétait : — Avec qui ? complètement détaché.

— J’avais pensé… un de tes amis… Tétrelle ou De-vouge…

Il réfléchit un moment, puis :

— Devouge plutôt… Je le consulterai. Ce serait pour ?…

 

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— Dans une quinzaine, un dimanche. De mon côté, je prierai Mlle Espérance et sa tante. On dînerait chez elles en sortant de l’église.

— C’est bien ; si Devouge accepte, moi…

Il allait ajouter : « ça m’est égal », mais il se contenta de conclure d’un geste évasif.

Dès le lendemain, il pressentit son collègue, lequel ne mit à son adhésion qu’une condition :

— Je te préviens que je n’ai pas le sou ; ainsi, pour les dragées, les faux frais, qu’on ne compte pas sur moi.

— Bien entendu, déclara Favières ; ça me regarde.

— Alors, à votre disposition.

Généreuse n’ayant, d’autre part, rencontré aucune résis-tance auprès de la marraine, le baptême eut lieu, le premier dimanche d’août, en l’église Saint-Joseph. La mère, la nour-rice, la nièce de Mme Caille et les deux sous-officiers s’entas-sèrent dans une voiture de louage, rendue indispensable par le ridicule certain d’une promenade à pied, étant donnée la composition du cortège.

Favières n’entra pas dans l’église. Il employa le temps que dura la cérémonie à se procurer des dragées. Il en acheta trois livres chez un épicier de la place Saint-Joseph, puis, ré-fugié dans la voiture, les répartit entre quelques petits sacs, vendus à part. Il finissait, quand Devouge et les trois femmes sortirent de l’église. Des gamins s’amassaient en criant : « Vive la marraine ! » Favières leur jeta des poignées de bon-bons de rebut pour les retenir, pendant que la voiture s’en al-lait tout d me ’ un train vers « la Chaumière », ou M Caille était restée pour préparer le dîner.

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Ce fut très gai. La nourrice partit de bonne heure, mais Tétrelle, Édeline, la voisine et la propriétaire de Généreuse, vinrent prendre le café dans la soirée. On rit beaucoup. Éde-line débita des scies ; Devouge, fort empressé auprès d’Espérance, chanta le Tunnel de Saint-Germain, d’un effet imperdable sur un auditoire féminin. Tous deux eurent un beau succès. Mme Caille, la voisine et la propriétaire, égale-ment mûres, grosses et attendries, formaient un trio ahuris-sant, les mains sur les cuisses, étayant le buste que la poi-trine entraînait. Jamais elles n’avaient entendu mieux chan-ter, même à l’Alcazar havrais.

On se sépara tard, trop tard pour que Favières pût re-conduire sa maîtresse. Elle s’en alla avec les femmes de sa maison, pendant que les trois sous-officiers et leur camarade rentraient au fort.

— Vous ne savez pas la peine que j’ai eue pour m’échap-per, s’écria Édeline.

Alors il raconta les exigences, l’ardeur de la Burel, de-puis qu’il était garçon de cantine. Il l’avait conquise avec ses chansonnettes et sa dégaine de bonne « frappe », au repas du 14 juillet. Le mois finissant, comme les compagnies devaient, à tour de rôle, fournir un aide, c’est lui qu’elle avait deman-dé. Il disait son dévergondage, crûment, les rendez-vous dans la cave, au-dessous de la chambre conjugale même, et le vice de cette gueuse, qui avait su se faire épouser sans ré-gulariser sa vie ailleurs que sur les registres de l’état civil.

— Ah !… bon de fricoter, mais si c’est pour s’esquinter le tempérament d’une autre manière, non ! Mon mois fini, je cherche un autre tabac… Faudrait une bath architecture pour y résister… Avec le roulement dans les compagnies, tous les garçons y passent : ça vaut mieux, ça renouvelle les

– 265 – consommations. Y a des compensations, sans doute : le vin, des chatteries ; on mange à leur table, oui, à côté de Burel… Mais du moment que tout cela se solde en nature, aux pe-lotes, le fourbi !…

Ils se quittèrent au poste, après avoir fait constater leur rentrée ; mais Devouge rattrapa Favières dans le couloir :

— Je te dois de l’argent.

— Comment cela !

— C’est toi qui as payé les dragées, n’est-ce pas ? Ta femme, croyant que je me chargerais de les acheter, m’a avancé vingt francs. Les voici.

— Bien, je les lui rendrai, dit Favières.

Mais l’autre se récria :

— Pourquoi ? Tu serais stupide de la détromper, voilà mon avis. On attend de nous, comme un service…

— De toi, oui, mais moi…

— Enfin, nous sommes soldats. Si tu mets du sentiment là-dedans !…

Favières, dignement, conclut : « Ça me regarde ! » et se promit de rembourser Généreuse, d’autant qu’il n’avait dé-pensé qu’une dizaine de francs. Mais quand il descendit rue Marie-Thérèse, la semaine avait été dure, son prêt était ra-flé ; il serait resté sans le sou.

— Bah ! pensa-t-il, décidé à garder le silence : ça se re-trouvera toujours !

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La classe 79 fut renvoyée le 11 août. C’était la deuxième que voyait partir Favières ; il s’étonna, comme la première fois, du peu de place que tenaient les libérés dans la vie de ceux que le régiment gardait.

 

Les camarades d’hier, voisins de chambrée, de lit, de corvée, d’existence, s’éloignaient sans tourner la tête, comme d’un seuil maudit. Pendant deux, trois ans, on avait tout mis en commun, les plaisirs, les ennuis, les amours ; et l’on se détachait les uns des autres avec une indifférence d’étrangers après un repas de table d’hôte. Les rancunes mêmes s’éteignaient. On ne se reverrait sans doute jamais… À quoi bon se souvenir ?

 

L’année précédente, l’heure du départ avait permis un semblant d’adieux, au comptoir, le verre en main. C’était une cordialité de pochards, mais qu’un vague intérêt, une nuance de sympathie relevaient encore. Cette année, pour éviter les libations, les cantines avaient été consignées. La classe dé-campa honteusement au petit jour, en troupeau discipliné qu’un cadre commandé conduisit à la gare. À peine quelques mains sortirent des draps et serrèrent celles qu’on tendait. Le plus grand nombre se rencogna sous les couvertures, inat-tentif et vexé. C’était bien le partage d’une chaîne rompue, dont les anneaux extrêmes, sans effort ni violence, simple-ment usés par le temps, tombaient un à un, à l’ancienneté.

 

La classe partie, personne n’y eût plus songé, sans le trou qu’elle laissa dans les compagnies jusqu’à l’arrivée du nouveau contingent. Une quinzaine de lits s’espaçaient dans les chambrées où couchaient habituellement quarante hommes ; c’était lugubre.

 

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Instinctivement, pour avoir plus chaud dans ces gla-cières dépeuplées, les soldats se groupèrent ; mais alors sur-vinrent les officiers qui prescrivirent, entre chaque fourni-ture, pour la symétrie, des intervalles immuables.

Favières, un soir qu’il se présentait chez Généreuse, fut tout surpris de trouver son enfant auprès d’elle. D’abord, il pensa que la nourrice allait venir le reprendre ; mais le singu-lier visage de la mère, où s’inscrivait moins d’inquiétude que de contrariété vague, à coup sûr n’exprimait point l’al-légement d’une récréation salutaire.

Il la questionna.

— Oui, répondit-elle avec embarras, la petite ne va pas bien. La nourrice ne sait pas ce qu’elle a… Je crains qu’elle ne soit pas bien soignée chez elle ; alors je préfère l’avoir avec moi pendant quelque temps.

— Il faut appeler le médecin ; c’est vrai… pas bonne mine, déclara Favières, penché sur le berceau.

— Oh ! certainement, demain… Pourtant, tu vois, elle se tient bien tranquille… Il n’y a que quand je la change qu’elle se plaint.

— Pas bon signe, la souffrance muette à cet âge-là… car elle souffre, regarde…

Jamais leur enfant, la primeur de leurs amours de ha-sard, n’avait paru au sous-officier plus pitoyable… C’en était moins le fruit que l’écale, écorchée, fendillée, le derme comme roulé dans la terre sèche et la poussière fuligineuse des grands chemins. Les paupières s’éraillaient, les cils étaient tombés ; une tache squameuse et bistrée indiquait seule la place des sourcils ; le regard vacillait ainsi qu’une

– 268 – flamme près de s’éteindre ; douloureuse et vieillotte, la mince figure transsudait l’ironie de l’accouplement procréa-teur.

 

Il avait pris une des petites mains, et sur son index d’homme, offert en perchoir, les doigts minuscules se con-tractaient, comme des pattes d’oiseau… Le mal semblait y affluer, amenuisé, réduit aux proportions du corps qui l’enfermait.

— Oui, il faut voir le médecin, répéta-t-il.

 

– 269 –

Et la trouvant devant lui, silencieuse, l’œil fixe, l’imagination sans doute frappée, avant de s’en aller il la ré-conforta d’une bonne parole, indiquant bien la part qu’il pre-nait à son tourment :

— J’enverrai demain mon breton chercher des nou-velles.

Celui-ci, en effet, rapporta à Favières un mot de Géné-reuse, vingt-quatre heures plus tard. Elle l’attendait le soir. Pas d’amélioration.

— Ah ! non, pas tous les jours ! s’écria le sous-officier. D’ailleurs, j’ai promis à Devouge de l’accompagner au Star. Demain, pour dîner, en surprise, je ne dis pas…

Depuis que la chaleur sévissait, la plupart des après-midi lui appartenaient, quand il n’était pas de semaine, la boxe et le bâton qu’on infligeait aux compagnies, sur le tantôt, ne ré-clamant pas la présence de tous les gradés.

Il put donc, au jour dit, vers trois heures, descendre rue Marie-Thérèse.

La clef était sur la serrure ; il entra tout de go.

Mais ce n’était pas lui que devait espérer Généreuse, car l’étonnement, le mécontentement et la perplexité se projetè-rent successivement sur sa physionomie.

— Comment, toi ?…

Il allait expliquer son absence de la veille, représenter sa hâte à la faire oublier et, finalement, aller au-devant d’une invitation à dîner absolutoire, mais son regard tomba sur l’enfant, qu’il n’avait pas aperçu d’abord, presque nu, en tra-vers sur les genoux de la mère occupée à l’étuver, parmi les

– 270 – linges blancs. Car le petit corps n’était qu’une plaie, des fesses jusqu’aux talons. L’épiderme soulevé semblait avoir éclaté ; les membres inférieurs s’ulcéraient ; l’inflammation cuivrait les cuisses, les jambes ; les pieds saignaient, à vif.

— Hein ! tu n’imaginais pas ?… dit Généreuse, sentant les yeux de son amant attachés sur le navrant écorché.

Il répondit : « Non, non, vraiment, » bouleversé par ces ravages abominables dans quelques onces de chair. Il ajou-ta :

— Tu as vu le médecin ?

— Oui, avant-hier. Il ne s’est pas prononcé ; il faut at-tendre, il doit revenir demain… Mais moi, écoute, je crois savoir : c’est l’absinthe, toutes les saletés que j’ai prises au début de ma grossesse… La petite les a absorbées… Elle les rejette maintenant… C’est peut-être pas mauvais : ça la sou-lage…

— Oui… bien possible…

Il ne trouvait pas le courage de discuter, d’émettre un avis, spectateur anxieux d’un drame interrompu par son ar-rivée et s’achevant devant lui. Généreuse promenait l’éponge mouillée sur les meurtrissures, mais, si délicatement qu’elle opérât, la douleur arrachait à l’enfant de pauvres plaintes usées, trahissant l’économie de création, le vieux mouve-ment, ayant servi déjà, dans un boîtier d’occasion. Les mains ne pouvaient l’effleurer sans qu’il gémît. La mère elle-même hésitait à le retourner ou seulement à écarter ses tristes jambes râclées, en feu ; ses doigts planaient, cherchant une place saine où se poser…

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Après l’abstersion, elle eut recours aux épulotiques, un onguent qui vernissait les surfaces atteintes et les rendait plus épouvantables encore. Mais les pieds réclamaient des soins particuliers. Il fallut les panser ; et malgré les grâces de toucher qu’ont les mères, les cris recommencèrent, ne cessè-rent un peu que lorsque la petite fut emmaillotée, toujours à plat ventre, l’état de la région plantaire ne permettant pas à Généreuse de la tenir, même une seconde, debout sur ses genoux.

 

La scène avait été courte ; il parut à Favières qu’elle du-rait depuis des heures. Assis en face de sa maîtresse, il avait assisté à la toilette, muet, la gorge barrée, incapable d’intervenir, croyant, à la fin, que le squelette graissé allait néanmoins se dissoudre, choir en miettes entre les bras de la berceuse.

 

Ni l’un ni l’autre n’avaient larmoyé, devant cette pourri-ture engendrée par eux ; mais un inexprimable malaise les poignait. Ils n’osaient se regarder, complices honteux, cou-pables d’avoir repris la vie de ce petit être en la lui donnant, d’avoir créé un cadavre qu’ils s’acharnaient à ressusciter dans le martyre.

 

Pourtant, quand Généreuse en vint aux tristes pieds dé-chirés, Favières fut près de crier : assez ! ou de s’enfuir. Mais il était rivé à sa chaise, sans force pour se lever… Et c’était, en lui, comme un second individu, cherchant à s’évader de sa peau et hurlant d’angoisse dans la chambre obscure et sourde de son cœur.

 

— C’est ainsi chaque fois que je la démaillotte… Voilà deux nuits que je ne dors pas.

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L’enfant recouché, ils restèrent loin l’un de l’autre, lui, à la fenêtre, elle près du berceau, dans l’étroite chambre que leur désir d’éloignement, de fuite inverse, élargissait.

Désormais, pensait Favières, il ne lui serait plus possible d’étreindre une femme sans que le fruit du labour charnel lui apparût, gaulé, vert encore et gâté au pied de l’arbre, dans la boue des remèdes et la camelote génitale. Ah ! c’était exac-tement le produit de leurs amours militaires, comme il s’en bâcle à la grosse, à la débondée… Il se rappelait les craintes prophétiques de sa maîtresse : « s’il allait naître avec un pompon… » Un pompon, non, mais il portait tout de même l’uniforme, cette atroce culotte rouge taillée dans la peau, éruption de garance vengeresse, stigmate providentiel des spéciales débauches de cette fille à soldats.

— Je vais te faire à dîner, dit Généreuse.

Il refusa :

— Je ne veux pas te déranger. J’ai le temps de remonter au Fort.

Elle n’insista pas. Il s’en alla sans l’embrasser, sans lui tendre la main, avec un adieu de loin, une peur de contact qui lui rendait redoutable la simple pression de ses doigts, parce qu’elle avait le poignet nu.

Dans la rue, il respira longuement, sécha son front, las comme au soir d’une marche d’entraînement. Ah ! pas moyen d’être fier ! Jamais, jusqu’à présent, l’idée de sa pa-ternité ne lui avait traversé l’esprit sans qu’il en sourît. Mais, tout à l’heure, une immense pitié l’envahissait. C’était imbé-cile, la souffrance, dans cette ébauche d’humanité ! Il eût pardonné l’infanticide, la mère se jetant sur cette douleur pour l’étouffer avec la vie ! Il entendait encore les plaintes de

– 273 – la créature ; il en demeurait oppressé, la sueur aux tempes. Il ne se reposséda qu’au Fort, sous la fraîcheur des voûtes.

Le surlendemain, il dépêcha Quélennec rue Marie-Thérèse, après s’être promis d’y descendre soi-même. Mais l’inutile courage d’assister à quelque nouveau supplice, dû, cette fois, à l’ingéniosité du médecin, ce courage lui manqua. Le soldat revint vers onze heures, et se voyant guetté par le sous-officier, s’épanouit, fit signe qu’il arrivait, sans, d’ail-leurs, accélérer le pas.

 

Favières, un peu rassuré par cette bonne face, large et rouge, entraîna derrière le Fort le breton toujours silencieux,

– 274 – attendant, les mains dans le rang, qu’un commandement lui déliât la langue.

— Eh bien ! tu as un billet pour moi ?

Quélennec, arrêté, joignit les talons, répondit :

— Non, mam’zelle dit dire que mort, cette nuit… pas plus.

— Comment ?

— Cette nuit, mort, pas plus… Promenade Tourneville, elle t’attendre à quatre heures… pas plus.

Il débitait sa leçon, sans la comprendre, trop attentif à se la bien répéter, depuis la rue Marie-Thérèse, pour avoir eu le loisir d’en chercher le sens.

Favières lui donna un bon de tabac pour sa course et le congédia.

— Ma foi ! il vaut mieux que ce soit fini, elle ne souffre plus.

Cette nouvelle, dans sa brutalité même, ne le surprenait pas. Il répéta : « Ça vaut mieux pour elle, » sans ajouter « … et pour moi », tant cette paternité hasardeuse s’imposait peu à sa mémoire labile.

Tout de suite, en revanche, l’égoïsme tint la barre du gouvernail. Il fut vaguement satisfait de pouvoir retourner chez sa maîtresse, d’y dîner tranquillement. Un seul dégoût lui restait : celui de cette traîtresse chair à enfants. Pas de-main qu’il y retournerait, là ! En somme, plutôt du soulage-ment que du chagrin. Aussi s’habilla-t-il légèrement, débar-rassé d’un poids sur l’estomac, quand il pensait à la petite,

 

– 275 – en mangeant. Deux ou trois fois, il dut s’interdire de fredon-ner, par convenance. Mais ce projet perça la neige de sa mo-rosité :

« Tiens ! nous pourrons dîner chez la mère Caille, di-manche. »

Au moment de sortir, il composa son visage, regretta que l’uniforme n’endeuillât pas davantage, éteignit une blan-cheur de col qui liserait sa cravate. « Pas un jour pour faire fantaisie », jugea-t-il sévèrement.

Généreuse l’avait devancé dans la promenade ; il l’aper-çut au bout d’une allée et marcha vers elle, rapidement. D’abord, ils échangèrent les propos communs aux gens qui se sont donné rendez-vous :

— Il y a longtemps que tu es là ?

— Cinq minutes… Oh ! tu n’es point en retard.

Puis ils firent dix pas, côte à côte, sans parler, dans l’expectative réciproque d’un exorde délicat.

Enfin Généreuse :

— Quélennec t’a dit ?

— Oui… Oh ! j’attendais ce dénouement. Je l’ai vue per-due. Enfin, elle ne souffre plus, n’est-ce pas ?

— Non… pauvre chat !

Il la regarda. Elle avait pleuré ; la fatigue des nuits de veille s’accusait en marbrures contre-scellant les rides symé-triques qui faisaient paraître le nez plus gros, entre guille-mets.

– 276 –

Elle reprit :

— La voisine m’a offert de me remplacer tantôt ; c’est une femme bien complaisante.

Ensuite, ils dévidèrent les litanies des décès d’enfants :

— On préfère les voir mourir à cet âge-là… Quand on n’a pas eu le temps de s’attacher à eux… Ça fait quelque chose tout de même… On a beau dire.

— Voyons, elle avait ?… questionna Favières.

— Trente-six jours.

— Oui, mais tu ne l’as portée que sept mois. C’est cen-sément comme si elle n’était pas venue au monde, si l’on s’en tient au terme ordinaire…

— C’est vrai.

Ils erraient doucement sous les grands arbres immobiles. Des dômes noirs, qui leur cachaient l’implacable ciel de cette journée caniculaire, une fraîcheur pleuvait, discrète, coulant des milliards de feuilles, en écrans agités imperceptiblement, dans la masse sombre et planante des branches. Le jardin était désert ; des sentiers dévalaient obliquement, avec de jo-lies courbes ; des cabines de verdure avaient un banc, au fond ; et, par-dessus le mur de clôture, des panaches sa-luaient. Dans un chemin en contre-bas, deux vieilles gens, seuls compagnons qu’ils eussent, allaient avec lenteur, s’arrêtaient parfois, pour montrer, du bout de leurs cannes, des oiseaux qu’ils faisaient s’envoler.

Dans ce décor, le sous-officier et sa maîtresse sem-blaient être conduits par quelque caprice sentimental et, à

– 277 – les voir rapprochés l’un de l’autre, ils rappelaient les couples encore hésitants du premier rendez-vous ou des dernières résistances.

Cependant, Généreuse disait :

— Je viens de faire les déclarations, de m’arranger pour l’enterrement : c’est vingt-cinq francs… Ah ! il est temps que je travaille ; l’argent s’en va… nourrice, médecin, médica-ments… Il est vrai qu’il ne me coûtera plus rien, le pauvre chat !...

— Oui, c’est encore une économie, appuya mélancoli-quement Favières.

Dix pas plus loin :

— Veux-tu la voir ? demanda-t-elle tout à coup.

Il ne réfléchit pas, répondit :

— Non, va… Elle m’a fait trop de peine, l’autre jour.

— Tu viendras à l’enterrement ?

— Certainement. – Pouvait-elle en douter ?

Il répéta :

— À l’enterrement, je crois bien. Demain, n’est-ce pas ?

— Trois heures, oui.

Alors, comme elle ne voulait pas que la voisine s’impa-tientât, elle s’excusa d’être obligée de le quitter. Il observa :

— Oui, une corvée dont tout le monde ne se chargerait pas. Tu vas encore passer la nuit ?

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— Naturellement.

— Sans la caserne… c’est ennuyeux… j’aurais pu…

Elle le remercia ; ils se serrèrent la main.

— Je ne t’accompagne pas.

— Non, je suis trop pressée. À demain.

Il la regarda s’éloigner, puis retourna vers le Fort, pour le repas du soir. Mais au moment où il se disposait à traver-ser la rue, un convoi se rendant au cimetière Sainte-Marie l’arrêta au bord du trottoir, peu de temps, à la vérité, car une douzaine de personnes à peine se hâtaient derrière le corbil-lard. Il avait disparu, que Favières s’éternisait à la même place, l’œil perdu devant soi. Il pensait :

« Il y aura à l’enterrement : Généreuse… une ; sa voisine et sa propriétaire, trois me … ; M Caille ou sa nièce… quatre ; moi… cinq… et c’est tout. »

Il se représentait le pauvre cortège trimant là, devant le Fort… Il était impossible qu’on ne l’aperçût pas, des fenêtres ou du pont-levis, d’autant que l’uniforme, parmi les quatre femmes, se signalerait immanquablement à la badauderie du poste. Sa maîtresse aussi serait reconnue. Leur présence à tous les deux, à la suite du petit cercueil, était trop révéla-trice pour qu’on lui épargnât plus tard les insinuations, les lourdes taquineries.

— Ah çà ! ai-je été bête de promettre ! conclut-il. Il m’était si facile… Elle ne croirait pas, maintenant, qu’on m’a refusé la permission. C’est stupide, stupide… Je serai ridi-cule.

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Il avait repris le chemin du Fort ; en rentrant dans sa chambre, il trouva le brosseur de Vaubourgeix en train d’astiquer ses cuirs.

— Je prépare le fourbi du sergent, qu’est de garde de-main, à la police, expliqua l’homme.

— Ah ! fit Favières, soudainement inspiré. Où est-il, Vaubourgeix ?

— L’attend l’heure de la soupe, à la cantine.

C’est là, en effet, que le joignit le Parisien.

— Veux-tu me céder ton tour de planton, Vaubourgeix ? J’ai besoin d’être libre la semaine prochaine ; tu me rendrais service. Je paye l’absinthe.

— Tout de même, dit l’autre.

Aussitôt, Favières envoya chercher Quélennec.

— Mets-toi en tenue ; tu vas aller rue Marie-Thérèse.

Et pendant que le Breton se préparait à sortir, le sergent écrivit, au crayon :

« Ma bonne Généreuse. Je suis de planton demain. On me commande à l’instant, trop tard pour que je puisse me faire suppléer. Il ne faut donc pas compter sur moi. Ma pré-sence à la porte du Fort, devant lequel vous passerez, en même temps qu’elle te confirmera ce fâcheux empêchement, me permettra d’être avec vous non seulement par le cœur et par la pensée, mais par les yeux aussi. »

Quelques minutes avant l’appel, Quélennec rapporta la réponse de Généreuse :

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« C’est bien ennuyeux, mon cher André, car je serai seule demain, toute la journée, si la nièce de Mme Caille ne m’emmène pas chez elle, après le cimetière. Enfin, je te ver-rai et cela me console un peu. Celle qui t’embrasse. »

— Allons ! tout s’arrange, murmura le sous-officier en se couchant, rassuré.

Le lendemain, à dix heures, il prit le planton et, après avoir poussé sa chaise dans un coin que le soleil n’incendiait pas, se disposa à consumer, dans le double accablement de la chaleur et de l’oisiveté, ces mortelles heures de stagnation, instigatrices de toutes les lâchetés de la chair et de la cons-cience.

Il en était réduit à se réjouir presque de l’événement qui allait rompre la monotonie de sa faction. D’habitude, il s’agissait simplement de savoir si l’on « coupait » à quelque pénible manœuvre, auquel cas, l’été, la somnolence sur une chaise ou l’inertie debout, semblaient préférables à l’usure des godillots sur les routes poudreuses et torrides. L’enter-rement faisant diversion :

— Le temps me paraîtra plus court aujourd’hui, se dit Favières.

À midi, le sergent-major Chupin, nouvellement rengagé, quitta le Fort, une valise à la main.

— Tiens ! où va-t-il ?

— Il a touché hier sa prime : six cents francs, et son fourrier m’a appris qu’il avait demandé une permission de trois jours pour aller à Rouen, où il ne connaît personne pourtant, raconta un sous-officier flânant à la porte.

— Il y a une femme là-dessous. Il s’est dégourdi, Adonis.

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Ce fut un petit incident récréatif. Le sergent tira sa montre : midi et demi.

— C’est encore trois bonnes heures à tuer.

Il s’agitait, nerveux, ne pouvait rester assis. Certaine-ment, ce n’était pas le planton ordinaire, chronique et morne. Il constata, complaisamment :

— C’est étonnant d’être arrivé à mettre de l’intérêt dans une corvée pareillement idiote.

Et il alla regarder, à l’intérieur du Fort, les hommes en bourgeron et pantalon blanc, faisant tournoyer des bâtons débonnaires ou projetant alternativement des pieds et des mains qui n’eussent pas écrasé une mouche. Les instruc-teurs, d’ailleurs, ayant l’air de comprendre la torture qu’ils infligeaient à ces malheureux, renonçaient à ranimer une ar-deur absente d’eux-mêmes. Et de loin, c’était lamentable, in-sensé, grotesque, cette singerie de l’activité musculaire, la gesticulation découragée de ces paquets alourdis, prenant la garde de la boxe en des postures d’égorgés demandant grâce.

— Trois heures un quart ; elles ne vont plus tarder, pen-sa Favières, en revenant vers le pont-levis extérieur.

Mais un clairon avait sonné la pause ; et pendant que les hommes assommés s’allongeaient sous une demi-douzaine d’arbres squelettiques, taillés en blaireaux, l’adjudant Rupert, chargé de la surveillance des exercices, se dirigea à son tour vers le poste, en musant.

Personne ne l’aimait au bataillon. Rupert, en effet, était ce sous-officier que les suites longues et mercurielles d’une maladie négligée avaient aigri, et qui, confondant son traite-

 

– 282 – ment et la discipline, administrait à la fois le règlement à ses subordonnés et le copahu à soi-même, afin de n’être pas seul à faire la grimace.

Il était auprès du sergent depuis une minute à peine, lorsque celui-ci, les yeux braqués sur la parallèle vicinale, y vit apparaître, à la hauteur de la rue Lechiblier, une tache noire bougeant rythmiquement dans le soleil qui, par inter-valle, en tirait de minces éclairs. La tache grossit, se rappro-cha, et dans le papillotage des atomes pulvérulent, Favières discerna enfin le cortège funèbre. La courte flamme conti-nuait à danser sur la coiffure des croque-morts, entretenant, de chaque côté du corps, la lumière tremblante des bougies de veillées.

 

Derrière la comète, deux personnes seulement mar-chaient : Généreuse et la nièce de Mme Caille.

— Ah ! bien, je me vois… se dit le sous-officier.

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Les porteurs forçaient le pas, suaient, distançaient les deux femmes qui couraient pour les rattraper. C’est à peine, quand le convoi passa devant le Fort, si Généreuse eut le temps de tourner la tête ; et sans doute, elle vit que Favières n’était point seul, car, sans qu’un signe trahît leur conni-vence, elle reprit le galop.

— Ah çà ! mais c’est la Couturier, regardez donc ! s’écria Rupert.

— En effet… oui, il me semble bien… balbutia Favières, très pâle, les mains en abat-jour sur les yeux, par comédie.

— C’est un gosse à elle qu’elle reconduit là ? Allons, vous savez cela, vous ? ajouta l’adjudant en ricanant.

L’autre hésita une seconde, se sentant sondé, craignant un piège, puis :

— Crois pas, répondit-il,… à cette femme qui est avec elle, plutôt.

Rupert fit demi-tour, fouilla encore la route, dans la di-rection du cimetière et, les mains dans les poches, les épaules hautes, lâcha : « Ça vaut mieux ! », en s’éloignant avec indifférence.

Derrière lui, hagard, Favières soulevant son shako et desserrant sa cravate, écuma, d’un revers d’index, son visage ébouilli.

 

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