Sous-Offs
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— Vous devriez lui passer la visite, conseilla le sous-officier.
Tous s’égayèrent. C’était une idée.
— Attention !… de l’ordre, pour rentrer au quartier.
Le fourrier donna la cadence du pas et, correctement, la corvée défila devant le poste, traversa la cour de la caserne, très grande et très nue, où les hommes punis de prison, sous la surveillance d’un sergent, manient le casse-pierres et la hie.
II
Les capitaines, les colonels, qui recommandent au soldat la maison publique, à cause de la quasi-sécurité qu’elle offre ; ces officiers ressemblent au médecin capable d’ordonner les Eaux à un mendiant.
Et Goncourt lui-même affirme simplement sa passion pour une psychologie spéciale, chez des êtres d’exception, quand il veut qu’un petit soldat partage son sou de l’État avec la fille Élisa.
La vérité c’est que la Maison est fermée à l’homme qui ne reçoit pas d’argent de sa famille. Il y a bien encore les pe-tits fourbis, profitables à quelques soldats, mais l’emploi du temps, en caserne, est réglé, aujourd’hui, de telle manière que le travailleur en ville est devenu une fable dont les situa-tions journalières, seules, conservent, d’ailleurs inutilement, le titre.
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D’autre part, si l’on consulte le registre des mandats, à peine trouvera-t-on, dans une compagnie, dix hommes rece-vant plus de 20 francs par an. Le reste de la compagnie se partage entre ceux à qui l’on n’envoie rien et ceux dont les parents s’extirpent cent sous, aux fêtes carillonnées.
Dans ces conditions, l’accès du Gros Numéro n’est per-mis au soldat qu’à de longs intervalles et, en outre, généra-lement, avec un cérémonial peu favorable aux épanchements hors sens des retours de filles.
De sa première visite au claque, dès l’arrivée au régiment et pendant que sa poche est encore garnie, il est rare que le rural n’emporte pas une impression profonde.
De la surprise et une peur. Aussi ne le reverra-t-on point seul. S’il revient, ce sera parmi les camarades, un soir d’entraînement. Il paiera la tournée, restera devant sa part de débauche sans y toucher, avec les yeux ronds et le mu-tisme honteux de l’enfant élevé à la campagne et mis, pour la première fois, en présence d’un vase de nuit. Il n’osera ja-mais, croit-il…
Maintenant, voudrait-il adopter la Maison, sur le conseil de ses chefs ou par attirance, qu’il ne le pourrait pas. Le plai-sir coûte cher en ces débits. Prélèvement du patron, tournée forcément offerte à la fille, gants ;… le soldat doit s’estimer heureux quand la dépense flotte entre trois et quatre francs. Quatre francs, c’est deux mois et demi de solde. Quand, donc, il arrive qu’avec un bouquet de violettes un soldat conquiert Élisa et passe avec elle ses jours de sortie, Gon-court peut être sûr que ce n’est pas l’amant qui paie la voi-ture, le dîner et le reste.
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D’ailleurs, en constatant que ce goût de la fille pour l’uniforme « s’atténue aux époques de paix et de défaite » ; en posant, à l’arrière-plan de son décor, la boutique « du re-vendeur de la défroque de la gloire » ; le romancier infirme une des objections que soulève son petit berger, promenant Élisa en mylord et l’asseyant dans un restaurant des Halles.
En l’accalmie présente, c’est à la manche du militaire que s’arrête l’examen de la prostituée. Elle se brûle aux ga-lons comme la phalène aux bougies. Mais cette passion de clinquant et de bimbelots n’est pas la seule particularité commune au soldat et à la fille ; et la similitude de corvées, de parade et de rêves, ramène à l’admirable psychologie du Maître, à cet accotement de deux servitudes expliqué par « les obscures ententes et les mystérieuses chaînes qui se nouent entre les races de parias ».
Aussi bien, le point spécial à noter ici, c’est simplement l’impossibilité où se trouve le militaire non gradé d’aller là où les chefs de corps ont reconnu une sécurité.
Restent donc, pour le mâle de vingt à vingt-cinq ans à qui l’abrutissante besogne a laissé un désir sensuel, restent : la « connaissance » et la prostituée de la rue.
Il faut le dire, la connaissance, nourrice, cuisinière, bonne, est à peine possible à Paris. Les caricaturistes, le vaudeville et le café-concert l’ont tuée.
Quant à la province, la ville de garnison qui fournit dix maîtresses aux simples soldats, dix maîtresses à un régiment de 1,500 hommes, cette ville doit être regardée comme hos-pitalière.
Cette réserve a plusieurs causes : l’affichage, à peu près inévitable en province ; la perspective des renvois de classes
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Et quand, comme en certains endroits, la répulsion s’é-tend au sous-officier, elle revêt, chez les femmes d’abord même facile, un autre caractère, et il n’est pas rare d’en-tendre cette déclaration, souvent fondée :
— Je ne vais pas avec les sergents-majors, parce qu’ils sont tous malades.
Le soldat est donc voué aux amours crapuleuses et in-certaines du trottoir, et il faut avouer qu’il est, en outre, poussé vers elles par un penchant naturel.
La véritable fille à soldats tarife à bas prix ses faveurs ; et pour la recrue, honteuse, vierge quelquefois, c’est encore, cette inconnue, la débauche anonyme, fugitive, épargnant aux timides la gêne des chutes notoires et le regret des com-plicités bavardes.
Le trottoir, pour le militaire, c’est la boutique à treize sous de l’amour. Il s’y arrête et met en mains l’article.
Ainsi avait fait le petit Caudebec, dans les fossés du Fort, un dimanche soir.
La femme, il se demandait ensuite s’il la reconnaîtrait, l’ayant touchée à peine. Et, de cette rencontre, deux choses seulement lui restaient en tête, inoubliablement : il n’avait déboursé que cinquante centimes et il rentrait au quartier au premier coup de minuit, à la minute précise où expirait sa permission.
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